LE BON OU LA MORALE
En étudiant le vrai et le beau , nous avons sondé les bases de la science et celles de l’art; en étudiant le bon, nous jetons les fondemens de la morale. C’est assez faire comprendre l’importance des considérations dans lesquelles nous allons entrer.
La notion du bon nous paraît porter tous les caractères qui ont été remarqués dans celles du vrai et du beau. Si on a reconnu que le vrai et le beau sont nécessaires, c’està-dire sont des notions que nous avons indépendamment des lieux, des temps et des existences contingentes ; sont rationnels , c’est-à-dire non formés par l’expérience et les
sens, on le reconnaîtra aussi facilement pour le bon ,
De plus, le caractère du bon, même quand il est réalisé dans les actions humaines, est d’être absolu, c’est-à-dire de ne pas souffrir de plus ou de moins , d’augmentation ou de diminution ; de sorte que , malgré que celui qui accomplit une action bonne réfléchisse avec plus ou moins d’éclat l'idée morale du bon, et puisse être par-là plus ou moins bon lui-même, la moralité dans son point de vue idéal demeure néanmoins identique, pure, absolue , parce que les vérités éternelles sont ou ne sont pas, et qu’en s individualisant dans les esprits, elles ne consentent point à se diviser, à se donner en fragmens, à se parsemer comme la poussière. Ainsi les étoiles toujours pures, inaltérables, ne perdent rien de leur lumière primitive, parce qu’un ciel tour-à-tour serein ou chargé de brouillards les réfléchit d’une manière plus ou moins claire , visible et complète.
Mais l’idée du bon revêt un caractère spécial que nous n’avons point trouvé également dans les deux autres idées corrélatives du vrai et du beau ; c’est celui de loi, et de loi obligatoire. Nous allons la considérer avec
282 OBJETS DE LENTENDEMENT.
quelque détail sous ce point de vue , et, sans renoncer à l’expression de bonté, nous emploierons le plus souvent la formule claire et précise par laquelle l’idée du bon peut être traduite , savoir : la loi obligatoire du devoir.
Et d’abord, qu’entend-on par la loi? Remontons aux étymologies; en grec, vô/uloç : c’est la règle , l’ordre , la distribution des obligations sociales. Le mot latin lex est plus précis ; les modernes s’accordent à le faire venir de ligare ; la loi est donc le lien qui unit les hommes, mais à quoi? S’il s’agit des lois écrites qui sont la condition de l’existence et de la permanence des sociétés, la loi unit les hommes entre eux ; mais s’il s’agit de la loi une , éternelle, absolue, non écrite et envisagée comme la source et le principe de toutes les lois écrites , elle est encore un lien , mais elle est ce lien supérieur qui unit l’homme à la raison suprême , éternelle manifestation de Dieu (1).
(1) Ce sont les modernes qui font venir lex de ligare. Lcgere est plus étymologique , mais ce dernier mot n’a point un sens élevé ; ce serait mettre le principe de la loi dans l’expression des volontés, dans le simple fait de recueillir les suffrages ; et comment retrouver là cette
Que dit Cicéron ? cc La loi est la raison souveraine , innée en nous , qui nous prescrit ce qu’il faut faire , et nous défend ce que nous devons éviter. » Ailleurs , il avait parlé de cette loi non écrite, mais née avec nous; que nous n’avons point faite , mais que nous avons reçue ; à laquelle nous n’avons pas été instruits, mais formés, et dont nous avons été en quelque sorte imbus et pénétrés.
Enfin, dans le célèbre traité de la république, dont les débris récemment découverts ont enrichi également la littérature et la philosophie, cc la loi , dit encore le philosophe romain, ne peut être ni rapportée, ni abrogée; ni le sénat , ni le peuple n’ont droit de nous en délier : il ne faut pas lui chercher des commentateurs, des interprètes; elle n’est pas autre dans Rome , et autre dans Athènes , autre aujourd’hui que demain ; mais toujours, et dans toute nation , cette loi régnera une , immuable, éternelle, et Dieu lui-même, ce maître unique, ce souverain universel de
admirable définition de la loi selon le digeste : Lex est omnium dwinarum humanarumquc rerum regina , prœccptrix faciendorum , prohibitrix autem non facicndorum . L. 2 Jf. de le g.
tous les êtres, est celui qui a inventé, sanctionné, promulgué cette loi que l'homme ne peut méconnaître sans se fuir lui-même, sans renier sa propre nature. »
Ainsi on doit comprendre aisément ce que c'est que la loi du devoir ; c’est la loi. Je dirai même que l'idée du devoir est ici pléonastique, car je ne puis l’interpréter autrement que par ce cercle vicieux : l obligation d’obéir à la loi qui est l’obligation. Disons plus simplement : la loi est V obligation du juste ; c’est en effet l’obligation qui est son véritable caractère.
Souvenez-vous que ce n’est pas la première fois, dans ces leçons, que nous avons parlé de la loi ou des lois. Qu’entendions-nous par ces lois scientifiques qui nous ont paru constituer la base, l’autorité et la certitude des sciences naturelles , sinon les décrets de la Providence créatrice auxquels les choses de la nature avaient obligation de se soumettre ? Mais cette obligation était inerte , fatale ; c’était une loi imposée , et le monde s’y assujettissait par contrainte et comme un esclave enchaîné. Bien différente est la loi morale, absolue et immuable comme ne l’est pas la foi physique, celle-là pourtant na point des-
claves , car elle règne sur des volontés libres, et Dieu permet que dans la sphère de son activité libre, l’homme puisse résister à son empire , et refuser de la réaliser en lui-même. Mais à la considérer seulement dans son rapport avec l’intelligence, sitôt que cette intelligence a compris l’obligation , il n’est pas en son pouvoir de se soustraire à sa souveraineté idéale (i). Tout ce qui existe a sa loi : loi de force et de contrainte pour la nature physique , loi de vie et de liberté pour la nature morale. Dieu lui-même a la sienne; ne fût-ce que sa condition d’exister comme être éternel et infiniment parfait.
Cette notion d’une loi de la nature morale de 1 homme est si généralement reconnue, qu’elle a été établie en principe par toutes les écoles, même les plus opposées. Certes, un
(i) Dans ce volume qui expose la théorie des objets de F entendement, il est clair que nous ne traiterons la morale que sous son point de vue idéal-objectif, en tant que notion , et afin de connaître les caractères du bon et de la loi morale. Quant aux conditions purement subjectives de raccomplissement de l’acte moral par le moi , aux questions de la volonté et de la liberté, elles doivent être traitées ailleurs , quand nous en serons à l’analyse des opérations pures de l’esprit.
286 OBJETS DE i/ENTENDEMENT.
abîme séparait et maintenait aux deux extrémités de la théorie morale les Épicuriens et les Stoïciens; et pourtant le point de départ de ces deux sectes était le même, et l’une et l’autre, reconnaissant par son premier principe que la nature humaine a une loi , exprimait. cette loi de l’homme par une même formule, à la fois épicurienne et stoïcienne: vivere convenienter naturœ , la loi est de vivre conformément à la nature ; nul dissentiment sur ce point. Que veut, que dit la nature? Là se trouvaient les deux routes , là se séparaient les philosophies pour ne se plus retrouver. De même, au dernier siècle, quel bruit les Épicuriens du temps n’ont-ils pas fait de leur loi de la nature, si douce, si facile, si indulgente, si peu morale assurément? Mais toujours ils proclamaient une loi de l’humanité, une loi naturelle ; et nous qui entendons la nature bien autrement qu’eux, nous nous garderons pourtant de rejeter cette dénomination, et nous chercherons aussi à déterminer les vrais caractères de la loi naturelle : d’abord nous prouverons qu elle est désintéressée.
INous ramenons à six les divers points de vue sous lesquels peut être présentée la doctrine de l’intérêt en morale :
i° Les plaisirs des sens. — Tout homme est emprisonné , je ne dis pas dans le cercle de la sensibilité, mais dans la partie la plus étroite, la plus vulgaire de la propriété de sentir; c’est le sensible à son expression radicale; c’est de l’hygiène pure ; e’est Aristippe, Volney, Mandeville ; c’est le point de départ, le degré infime de cette échelle des plaisirs et des peines dans laquelle une classe de philosophes veut concentrer la morale. Hâtons-nous de monter.
20 La sympathie. — L’écossais Smith a composé un livre plein d’agrément, pour établir que l’obligation morale repose sur le sentiment sympathique que nous éprouvons à l’égard de nos semblables dans telle ou telle circonstance donnée. Une seule observation sur ce système. Quelle obligation que celle qui reposerait sur le plus ou le moins de susceptibilité nerveuse ? Car enfin , pour faire de ce principe une loi obligatoire et universelle, il faudra que tout homme porte un coeur sensible et prompt à s’attendrir : or l’expérience nous montre tous les jours des hommes dont le cœur est d’une trempe inflexible, dont les yeux ne recèlent point une larme pour les plus profondes misères d’au-
trui ; et pourtant vous ne croyez pas que la loi de miséricorde ne soit point faite pour de tels hommes , et vous n’êtes point tenté d’absoudre de sa dureté celui qui voit gémir et pleurer sans tendre la main à l’infortuné qui gémit et pleure : pourquoi cela? parce que si un homme a été déshérité clu don précieux de la sensibilité, il lui reste encore la plus haute partie de lui-même, la voix calme et pure de la conscience, qui, à l’aspect du malheureux qui l’implore , n’attend pas l’éveil d’un sentiment fragile et fugitif pour lui crier dans le sanctuaire de l’âme : « Tu dois secourir cet homme parce qu’il souffre; il n’est ni ton frère, ni ton ami; jamais il ne pourra te témoigner sa reconnaissance pour ce bienfait, mais il est homme; secours ton semblable, car c’est la loi : homo sum , humani nihil à me alienum puto.
De plus, dans beaucoup de circonstances, il répugne au bon sens universel d expliquer les actions généreuses par la sympathie. Le peuple les explique admirablement par ce mot qui est dans toutes les langues, et par lequel il proclame la vertu généreuse : il s'est dévoué. Et de bonne foi, cet inconnu que par un mouvement spontané, ou même
SPI1ÈHE INTELLIGIBLE. 289
après réflexion , après une pénible lutte entre les deux parties de vous-même, vous allez à travers les flots arracher à la mort , X aimezvous assez pour préférer sa vie à la vôtre , pour la lui prodiguer, pour vaincre et refouler pour lui cet instinct conservateur qui vous enchaîne au rivage? Non, si le sentiment est votre règle , il est bien probable que l’inconnu se noiera et que vous vivrez; et après tout, quelque parti que vous preniez , qui pourra vous louer ou vous blâmer d’avoir suivi l’entraînement du sentiment le plus fort?
5° L’obéissance aux lois du pays. • — • Que veut-on dire par ce mot ? Est-ce la lettre des lois , les constitutions , les codes établis et sanctionnés par les Rois ou les peuples? Mais ces lois du pays, quelle est leur signification, et où donc réside leur droit à l’obéissance des hommes , aux yeux de celui qui pense qu elles ont en elles-mêmes leur principe et leur fin ; de celui qui ne reconnaît point le principe absolu du droit politique ; qui ne sait pas comment la loi, descendue de sa hauteur première, où elle demeure impersonnelle , incommunicable, souveraine, vient pénétrer de son éternelle lumière ces chartes, ces
codes , ces tables de la loi , qui sans sa vertu ne seraient que pierre et quairain, et quelle seule consacre et vivifie, en se mettant en elles pour leur communiquer son caractère obligatoire?
4° L’honneur, ou le désir d’être approuvé par les hommes. — Ce motif présuppose la moralité, quod est honestum, comme s’exprimaient les anciens. Que veut en effet de l’opinion publique celui qui lui est dévoué, sinon que sa conduite obtienne des éloges, c’est-àdire Y approbation? Mais bien que ce motif présuppose la moralité, lui-même n’est point moral et légitime, parce qu’il met la conscience d’autrui à la place de la conscience individuelle ; parce qu’il veut qu’on aille mendier l’arrêt de mille tribunaux sans autorité hors de leur propre juridiction, au lieu d écouter la voix du tribunal sacré que chacun porte en soi; parce qu’il établit au dehors la règle , le critérium même qui est au dedans ou nulle part, contrairement à cet excellent axiome stoïcien : Ne te quœsiveris extra.
5° La joie d’avoir bien agi. — Toujours le même cercle vicieux ; l’effet mis avant la cause et comme étant lui-même sa propre cause et celle de la moralité. Si tout est cal-
SPHÈRE INTELLIGIBLE. TH) f
cul et intérêt , ce sentiment est impossible; car qui peut s’ approuver moralement d’avoir été heureux et prudent? Après cela, il n’y a rien d’obligatoire dans ce principe, car sitôt que vous me présentez la loi à titre du plaisir » même le plus noble, le plus pur, elle descend de sa hauteur souveraine; je puis refuser de lui obéir, parce que je ne saurais trouver en moi l’obligation d’être heureux.
Et dans le fait, quelque intense que l’on suppose cette joie fugitive comme l’éclair et au moins bien altérée par sa simultanéité avec les tourmens de la mort , cette joie qui s’opère dans l’indivisible moment qui se passe entre le dévoûment généreux et la mort consécratrice , vous aurez bien de la peine à persuader aux hommes qu’à la jeter dans la balance des plaisirs et des peines, elle vaut mieux que la vie entière avec ses illusions , ses espérances, ses promesses que tiennent quelquefois la jeunesse et la fortune.
a Tu iras en éclaireur à l’entrée de cette redoute. — Oui, mon général. — Tu t’avanceras à la portée de la sentinelle. — Oui , mon général. — On te criera qui vive? tu ne répondras rien. — Oui, mon général. — On tirera sur toi, on te tuera. — Oui, mon cé-
néral. » Quel sentiment inspirait à cet intrépide soldat cette réponse si admirablement uniforme, au dernier comme au premier commandement du chef? A-t-il été entraîné à son sacrifice par un soudain tourbillon de joie? Avait-il soif de la mort ou du martyre? Quel intérêt donc, quel calcul la conduit et la maintenu jusqu’au dernier moment sous le feu de la batterie ennemie? quel principe autre que celui de l’immuable obéissance au commandement , à la loi?
6° Les récompenses de la vie à venir. — Et qu’est-ce donc que la récompense ? quelle idée la précède et la légitime, sinon celle du mérite? quel droit avez-vous acquis à une récompense de la part du souverain juge du bien et du mal , si tout en vous s est borné à calculer plus habilement que d'autres , à déposer en lieu plus sûr le capital d'une vertu que vous n’aviez pris la peine d’acquérir qu’en vue de Y intérêt que vous en espériez?
Beaucoup de personnes attribuent à la doctrine de l’église ce système de morale qui fait des récompenses éternelles le fondement et le but de la vertu. Il ne serait pas difficile de montrer par des exemples pris dans tous les livres sacrés et dans les principaux monu-
mens de l’antiquité chrétienne, que telle ne fut jamais la pensée intime du christianisme. « Que faut-il faire pour avoir la vie éternelle? » — « Aimer Dieu et le prochain, » répond le Sauveur.
Aimer Dieu î Comment la théologie et la philosophie ont-elles toujours interprété cette parole divine , si ce n’est comme une obi igation de suivre sa loi , de se conformer à sa volonté sainte, d’accomplir ses decrets, en soi-même par la pureté du cœur , dans les autres par la charité ? Dieu est la substance infinie dans laquelle est contenue la loi du devoir, aussi bien que toutes les lois de toutes les natures; et voilà pourquoi il est dit que l’homme a été fait à l’image de Dieu, parce que la raison divine est descendue en lui, et l’a empreint de cette ressemblance immortelle; voilà pourquoi notre destinée ici-bas, telle qu elle est écrite dans le Livre saint en caractères ineffaçables , consiste à nous rapprocher de plus en plus de la divinité, en réalisant aussi de plus en plus en notre âme cette loi absolue qui est son attribut essentiel. « Soyez parfaits comme le père céleste est parfait » , dit encore le Sauveur du monde ; et vous voyez qu’il ne dit point, soyez heu-
2(j/y OBJETS DE LENTENDEMENT.
reux , accomplissez votre bonheur présent ou avenir; mais, quand il veut exprimer la grande loi de la destinée humaine dans sa pureté, dans son unité ineffable, il ne parle plus que de ressemblance avec Dieu, que de perfection , c’est-à-dire d’obéissance désintéressée à la loi.
J’ai lu dans le livre des Stromates de saint Clément d’Alexandrie, un passage très- remarquable, dans lequel ce père, en frappant de stérilité une vertu qui n’aurait d’autre objet #que les récompenses célestes, établit les véritables principes de la question qui nous occupe. « Que voulez-vous attendre du Dieu suprême, dit l’illustre docteur, vous malheureux, qui ne le serviriez pas, si vous n’aviez pas les yeux attachés sur la palme qu il prépare à ses saints; vous, qui ne l’aimez qu’en raison de la récompense , et qui ne comprenez pas que ce Dieu veut qu’on l’aime et qu’on pratique sa loi avec désintéressement et liberté? »
Dans une ville de l’Orient, à cette première époque de ferveur et de renouvellement où le christianisme était si bien compris, une femme se montra parcourant les rues et tenant d’une main un vase plein d’eau , de
l’autre une torche enflammée. Que signifiait ce double symbole? Douze siècles après , une religieuse espagnole, célèbre par son génie et ses œuvres, sainte Thérèse, nous en a donné la clef, lorsque, dans un de ces ravissemens mystiques où la pensée du christianisme se révèle merveilleusement, elle dit avec une singulière audace d’expression : « Brûlons le ciel, éteignons l’enfer, et aimons Dieu. » L’église qui a recueilli cette parole ne l’a point blâmée; c’est qu’en effet on a conçu dans toutes les époques de la foi chrétienne, que l’on pouvait, que l’on devait même aimer Dieu pour lui-même. Or, aimer Dieu, en langage théologique, c’est, nous venons de le voir, accomplir sa loi par la seule vue de l’adorable perfection de la loi et du législateur.
Nous avons monté de degré en degré, et de la région la plus grossière des nuages et des brouillards, jusqu’au point le plus sublime, le plus pur, jusqu’à la dernière limite de l’atmosphère ; mais nous reconnaissons que là encore nous ne sommes point sortis de la malheureuse et étroite enceinte de l’égoïsme et du calcul.
Attachons-nous donc maintenant à la base
commune qui soutient les divers systèmes qui viennent d’être parcourus, et frappons les pieds d’argile d’une image impuissante.
Si l’intérêt est la règle des actions, il suit qu’une action bonne n’étant de sa nature qu’une action utile et une action mauvaise, n’étant qu’une action nuisible, il n’y a plus dans le monde moral que des êtres adroits ou maladroits , habiles ou malhabiles à calculer les chances de leur bien-être ; il suit que bien-être et moralité sont deux termes synonymes, exprimant deux idées identiques; il suit qu’une action ne portant en elle-même aucun caractère de bonté ou de méchanceté , ne sera appréciée que selon ses résultats définitifs. Un homme, après avoir retenu illégalement un dépôt, s’avise de le restituer: son action sera bonne dans le cas où il se verra accueilli, récompensé pour sa résolution généreuse, et mauvaise, si la justice, inflexible à ses remords , lui réserve un cachot pour châtiment de sa première volonté.... Or est-ce ainsi que la conscience universelle juge et qualifie les actions humaines (1)?
(1) Quod si utilitate omnia metienda sunt, negliget leges easque penmnpet, si poterit, is qui sibi eam rem
L’intérêt est une loi variable , contingente, et surtout manifestement obligatoire. Ce qui est utile dans un siècle, chez un peuple, devient nuisible ou funeste chez un autre peuple, à une autre époque. En nous-mêmes, les intérêts changent du matin au soir, la scène de notre âme est mobile , nos désirs , nos affections nous portent d’un objet à l’autre, nous avons reçu plus ou moins de discernement pour bien entreprendre et bien réussir; mais la loi du devoir ne change et ne s’altère ni dans l’espace , ni dans le temps ; elle ne se subordonne point aux chances de l’habileté ou du hasard; toujours, et partout retentit au fond du cœur et dans l’asile mystérieux de toute intelligence, cette voix souveraine, immuable même dans ses formules; car elle dit, comme elle avait dit aux premiers jours du monde : Pratiquez la
vertu , aimez vos semblables , honorez Dieu. L’histoire, cette conscience écrite de l’humanité, à chacune de ses pages, consacre et
fructuosam putabit fore. Quid faciet is liomo qui nihil timet nisi testem et judicem ? quid in deserto loco nactus quem multo auro spoliare possit imbecillum atque solum? ( Cicer. de le g. )
2g8 OBJETS DE LE IV T EN DE MENT.
met en relief ce caractère de bien et de mal moral dans les actions, et ne consent point à l’identifier avec cet autre caractère bien inférieur d’utile et de nuisible. Quel historien de la république romaine n’a pas proclamé l’héroïque dévoûment de Régulus et de Pecius? et Tacite , obligé de reproduire des temps féconds en forfaits , ne possède-t-il pas autant de sympathie pour la vertu malheureuse des Soranus et des Thraséas , pour ces mauvais calculateurs en matière d’intérêt , qu’il déploie d’indignation et de mépris pour l’affreuse prospérité de leurs bourreaux ?
11 n’est pas un jour dans la vie où ne se réalise, non plus sur le grand théâtre de l’histoïre, mais sur la scène plus étroite et non moins noble de la vie privée, une foule d actions qu’il est impossible d’interpréter par le principe de l’intérêt personnel. Celui qui consacre chaque heure de ses journées laborieuses à l’accomplissement de devoirs sans éclat; qui maîtrise avec effort des passions violentes ; qui restitue un dépôt dont lui seul a le secret; qui demeure fidèle à l’amitié que son avantage le sollicite à trahir; qui conserve sa pensée inviolable comme un sanctuaire devant les séductions du pouvoir et de l'or; ou
enfin celui qui préfère la mort a l’apostasie de sa religion ou de sa vertu : tous n accom-
TJ
plissent-ils pas des actions pures et morales , par là seulement quelles sont entièrement désintéressées ?
Il ne faudrait pas alléguer avec Larochcfoucauld et les moralistes empiriques du dernier siècle que, dans le fait, les hommes sont mus généralement par leur intérêt : ce ne serait pas un argument , car il s’agit ici non du fait, mais du droit; et les hommes, malgré leur faiblesse à accomplir le devoir, confessent dans le secret de leur conscience qu’ils suivent un torrent auquel ils auraient dû résister. Et d’ailleurs, il n’est personne qui voulût s’avouer coupable de n’avoir jamais eu un bon mouvement, de n’avoir point conçu et exécuté en sa vie une action désintéressée, de ne s’être pas dit au fond du cœur, et en concevant le prix de la dignité de son âme, qu’il valait mieux être digne du bonheur sans l obtenir, que de l’obtenir sans en être digne.
Si vous ôtez à la loi du devoir son caractère absolu et divin , il vous est impossible de m’imposer l’obligation d’aucune vertu, de m’obligera aucun dévoûment. Il faut que je
fasse mon bonheur, et le moyen le plus sûr est aussi le plus équitable. J’ai trouvé une bourse d’or; le possesseur, que je connais fort bien et qui ne me connaît pas, ne me la réclamera jamais; et, malgré toutes vos subtilités pour me faire croire que je dois rendre la bourse, attendu, dites-vous, que mon intérêt particulier doit résulter de l’intérêt général ou du maintien des lois, fondement de la sécurité publique, moi qui veux bien prendre mes précautions pour que la pareille ne me soit pas rendue, qui ne crois pas à la justice divine, et qui sais que la justice humaine, quand elle poursuit le crime , est boiteuse , comme dit Homère, j’ai le droit de garder la bourse et de vivre heureux et tranquille , si je le puis; et je le pourrai, car puisque l’intérêt est la règle des actions, sitôt que j’ai pu être voleur impunément , j’ai été voleur justement ; il m’a suffi en toutes choses d’avoir bien étudié le calcul des probabilités; si j'ai bien calculé, j’ai bien agi, et ma conscience doit se taire et ne pas me troubler dans mon repos, dans ma félicité légitime.
Non , ma conscience ne se taira pas ; elle crie bien plus haut que les sophismes ; et la conscience du genre, humain fait écho avec
SPHÈRE INTELLIGIBLE. 5o I
elle; et la voix de l’esprit de système est étouffée par le cri de la toute, dont I admiration toujours renouvelée à l’aspect des actions généreuses, s’en va proclamant, de peuple en peuple et de siècle en siècle, le désintéressement de la vertu.
Mais quand on a reconnu la loi comme principe et source de la moralité, rien n’empêche que les moralistes ne proposent aux hommes le motif de l’intérêt bien entendu comme une raison légitime de s’encourager à la vertu. Ainsi, lorsque le génie de l’architecte préside à la construction d’un édifice , des ouvriers, race d’origine vulgaire et de capacité subalterne, exécutent chaque jour, et pierre à pierre, l’œuvre conçu et dirigé par l’artiste; de même les motifs passionnés peuvent concourir à élever l’édifice moral, pourvu que la conception du devoir se retrouve au centre, et consacre par sa présence et sa vertu ce secours d emprunt qu elle veut bien agréer et diriger.
Et d’abord , il est vrai sans doute que le respect des lois et la crainte qu’inspirent les suites de leur violation, contiennent beaucoup d hommes dans le cercle de la vertu politique,
fit prête un salutaire appui à la loi plus haute, sur laquelle repose l’autorité de ces lois.
La sympathie est une chaîne admirable, une merveille de notre nature. A chaque instant de la vie, des actions généreuses s’opèrent par suite du mouvement sympathique qui environne le monde. En bannissant le sentiment de la vie morale, nous craindrions de tarir le cœur, d’éteindre le charme et la dignité de l’homme , sous prétexte d’une plus haute perfection ; nous craindrions de le pétrifier pour le soustraire aux illusions de sa nature sensible. Tous les amours, sous ce rapport, peuvent être considérés comme des sources de vertu, et du moins ils introduisent à la vertu , bien qu’il ne la produisent, ni ne la constituent.
L’honneur est un beau sentiment , une des décorations du cœur de l’homme. Moralistes, faites luire aux regards ce [lambeau de l’opinion publique qui loue ou blâme , récompense ou châtie ! Que l’honneur, dans les disciples de la vertu, s’aiguise et s’épure, qu’ils aient soif de bonne renommée , qu’ils aspirent à la Moire, caria Moire est un mot donl la portée est immense, et tout homme qui pra-
SPIIERE INTELLIGIBLE. 5o5
tique le bien doit revendiquer sa part d’une glorification toujours grande et assurée,, alors même qu elle se passe dans la fête secrète et permanente de la conscience vertueuse, qui souvent est appelée à se rendre justice, à se glorifier elle-même en se donnant l’approbation quelle mérite, et que le reste du monde lui dénie. Mais toujours faut-il que le sentiment de l’honneur soit subordonné à celui du devoir, sous peine de n’ètre plus que le faux semblant du véritable honneur.
Enfin l’espoir des récompenses de la vie à venir. Oh! sans doute, ce n est pas nous qui déshériterons la vertu de ses espérances, le juste de sa consolation. La morale stoïque, dépourvue qu elle était de la sanction d’espérance , était incomplète; elle disait à l’homme : Marche, esclave de la loi ; en toimême est ton propre bonheur. Régulus , tu es heureux dans le tonneau fatal des Carthaginois; quand même ta vie s'éteint avec ton dernier soupir, quand même il n’y a pas de ciel pour récompenser ta vertu. Cette morale est dure , cruelle , elle est fausse , car le sens commun répugne à placer le bonheur dans le supplice , si le supplice n’est pas le point de départ d’une destinée immense et rému-
3o4 OBJETS DE L’ENTENDEMENT.
nératrice. La religion chrétienne a mieux connu l’homme , elle a mis l’espérance à côté de la foi et des œuvres , comme une vertu égale aux autres en dignité. Ses promesses rayonnent à toutes les pages du Livre saint, et, si la vie éternelle n’est jamais posée comme le but premier, immédiat de la vertu, toujours elle est placée à côté d’elle et présentée au bout de la carrière comme une consécration et un couronnement.
Une observation sur la liturgie de l’église nous convaincra de cette vérité. En même temps qu elle pose l’amour de Dieu et de la vertu comme le seul et véritable but moral de l’humanité, elle consent à soutenir la faiblesse de la foule en se contentant du motif inférieur, de 1 intérêt bien entendu. Ainsi dans le dogme de l’expiation et du pardon des fautes mortelles , il est dit que la contrition seule, c’est-à-dire le regret d avoir péché par le motif pur de la loi de Dieu violée , suffit pour absoudre, tandis que la simple attrition , comme s’expriment les théologiens, c’est-à-dire le regret fondé sur le motif inférieur de l’espérance et de la crainte, bien que par sa vertu seule elle soit impuissante à mériter l’absolution du pécheur, est
SPHÈRE INTELLIGIBLE. 3ü5
néanmoins suffisante pour l’absoudre par l’effet de la miséricorde divine, pourvu que cette disposition imparfaite du cœur concoure avec la forme extérieure d’un sacrement. La pensée de l’église est ici parfaitement claire et philosophique ; on y voit les deux faits qui constituent toute morale, les deux lois, les deux motifs : l’un suprême, souverain, agissant et triomphant par lui-même sans secours et sans contrôle; l’autre, relatif, inférieur, et recevant sa vertu de la concession gratuite de Dieu aux faiblesses et aux misères de l’humanité.
De plus, quand l’évangile dit : « Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez point que l’on vous fit ; » vous ne verrez point là le principe métaphysique , absolu de la morale, mais une règle d’action, facile, indulgente, et faite pour la grande généralité des hommes trop inaccessible aux théories.
Les anciens, en mettant ia prudence au nombre de leurs quatre vertus cardinales, ont reconnu ce principe que la recherche de l’intérêt bien entendu n’est pas dépourvue d’une certaine moralité, car l’idée de la prudence emporte celle du calcul et du choix des moyens qui peuvent nous conduire le
5o6 OBJETS DE LENTENDEMENT.
plus sûrement au bonheur comme but. IN ou;, ferons la même observation à l’égard du mot sagesse, sapientia. A toutes les époques et dans toutes les langues on retrouve ce mot auquel la même idée est uniformément attachée. Toujours, dans le sens du vulgaire comme dans le sens philosophique, le sage a été celui qui accomplit son bonheur par le moyen de la vertu ; de sorte que la sagesse peut être regardée comme la plus haute formule à laquelle puisse être élevée la doctrine du meilleur intérêt possible en morale.
C’est ce dont on peut se convaincre encore par le traité des devoirs du philosophe stoïcien Panœtius, conservé ou reproduit par Cicéron. Ce philosophe distinguait Xhonestum , la vertu pure, absolue, désintéressée, plutôt théorique que pratique, et XoJJicium , xaQUicov, convenions , cette vertu pratique, douce, louable, qui n’atteignait point à l’idéal, mais dont les sages trouvaient en eux-mêmes les préceptes individuels, et permettaient à la foule de se contenter.
Le stoïcien des temps modernes, l’illustre Kant, a lui-même fait cette concession à la pratique de la moralité humaine ; en sauvant l’inviolabilité du principe , il reconnaît la
bonté et la destination providentielle des motifs de sentiment qui peuvent porter à la vertu. « La Providence divine , dit-il , considérant la faiblesse de la nature humaine, et le peu d’énergie que la faculté morale conserverait chez la plupart des hommes , si elle demeurait immuable dans son autorité rationnelle, a imprimé dans leur cœur, comme des supplémens à la vertu , ces penchans secourables qui , en les portant à faire de belles actions sans principes, les préparent à en faire d’autres dont les principes sont la base (i). »
Ainsi toujours et partout , dans l’histoire comme dans la conscience , nous trouverons que la loi morale consent à s’adoucir, à s'incliner vers la faiblesse individuelle des hommes : mais en même temps elle sait qu elle seule est la loi; elle veut que lame tende à l’agrandissement de ses forces en tendant à la vraie vertu; elle veut du moins que l’intelligence n’abdique point sa dignité en méconnaissant que la perfection immuable, absolue, est le but et doit être le vœu de toute nature raisonnable.
(i) Essai sur le sentiment du beau
3o8 OBJETS DE L ENTENDEMENT.
Oui , et après toutes ces concessions, il est temps de rentrer dans l’austérité de la véritable doctrine morale. Sans doute les récompenses de la vertu sont un but légitime de vos désirs, de vos espérances; mais aussi n’oubliez jamais que cette vertu est un capital que vous devez déposer sous la clef d’or de la loi du devoir, si vous voulez qu’il vous rapporte un sûr et légitime intérêt. Celui qui fait le bien , seulement pour le résultat heureux qu’il en espère, doit trébucher et tomber à chaque pas ; car enfin , sur cette place oii il apporte ses bonnes oeuvres comme une marchandise pour les vendre au plus haut prix, trop souvent les actions de la vertu sont à la baisse. Et puis , quel effort, quelle fatigue de marcher dans une route épineuse, toujours calculant les chances d’un avenir qui manquera peut-être ! Esclaves , secouez vite la chaîne que vous traînez , vous qui spéculez sur ce que chacun de vos soupirs vous rapportera plus tard! oh vite, secouez-la, ou portez-la avec dignité et liberté. Ne voyez-vous pas, dit ingénieusement le docteur Reid, vous qui épousez la vertu pour la dot qu elle vous apporte et non pour sa beauté, que vos qualités personnelles sont égoïstes, que vos vertus ne sont que
plâtre et mensonge , que votre bienveillance pour les hommes n’a rien de de'sintëresse' , ni de gënëreux?
Ce mot du docteur Reid sur la dot de la vertu est encore heureusement développé dans cette sorte d’apologue de Kant. Un excellent epoux dit : « Je chéris mon épouse , parce quelle est jolie, enjouée, caressante. » Mais si la maladie altère ses traits , si l’âge la rend acariâtre , sitôt que votre première illusion sera dissipée, si vous ne la trouvez pas plus sensée qu’une autre, que deviendra votre inclination, puisqu’alors le motif sur lequel elle était fondée n’existera plus? Maintenant, opposez à ce caractère celui d’un autre époux non moins excellent, mais dont l’attachement repose sur un principe différent, et qui se dit à 1 ui-même : « Je témoignerai toute estime et tout amour à cette personne, parce quelle est mon épouse , parce que je le dois. » Cette manière de parler est noble et généreuse. Que le temps ravisse les attraits passagers de cette femme, elle n’en sera pas moins son épouse ; ce noble motif subsistera toujours et ne sera jamais soumis aux vicissitudes des événemens et du temps.
3lO OBJETS DE LENTENDEMENT.
Voilà l’image de la vertu intéressée et celle de la vertu pure.
Oh ! qu’il vaut mieux suivre la vertu pour elle-même, pour sa valeur intrinsèque , inestimable, pour le caractère divin dont la moralité consacre l’homme! Sans doute le bonheur n’a point fait avec elle un pacte pour l’accompagner toujours : souvent des revers douloureux , des peines amères sont les conséquences des actions honnêtes; souvent l’opération de la vertu s’accomplit dans un brisement du cœur. Et qu’importe à cet homme? il sait qu’il est dans le droit, dans la loi; il sait que s’il souffre, ce n’est pas sa faute , car, ainsi que l’a dit Mrae de Staël par un mot qui exprime très-bien le caractère de l’obligation et de la moralité , nous ne sommes point obligés d’avoir du bonheur.
Qu importe aussi que le temps échappe à la vertu pour en moissonner les récompenses? Régulus expirant à Carthage, d’Assas tombant sous la baïonnette ennemie , n’ont point entendu les hymnes de la postérité célébrant leur martyre ; mais c’est là qu’est leur vertu , iis ont pu s’en envelopper comme d’un manteau , et ils sont tombés nobles et fiers dans leur solitude et dans leur gloire. La vertu
SPHÈRE INTELLIGIBLE. 5ll
est la force, vis; elle réside dans le désintéressement; et sa définition est le sacrifice. C’est ainsi du moins que l’entendait le stoïcien Sénèque dans ces belles paroles si souvent citées : Ecce spectaculmn vere Dca dignum , vir bonus malâ fortiinà compositus ; spectacle digne des regards de Dieu , l’homme de bien aux prises avec l’infortune.
Et cette doctrine, si bien gravée dans le coeur de l'homme , se trouve empreinte comme un type ineffaçable dans toutes les pages des moralistes de l’antiquité. Marchez, disent-ils, vers cette image resplendissante de la vertu; qu importe que des fleurs ou des ronces bordent le sentier? qu’importe que vous laissiez derrière vous des images don!
votre cœur s’émeut? Allez , comme vous dit Horace, oculo irretorto, en avant, le regard fixe ; laissez-vous aller à la douce main de la Providence ; qu elle vous donne ce qu elle vous a réservé ; le bien et le mal sont à elle, viennent d’elle , la sagesse antique vous le dit encore : cœtera chois permitte. Et ce même Horace , cet épicurien par sa vie , ce stoïcien par la vertu de sa pensée, lorsque monté au souffle poétique, il s’élève à la contemplation de cette force inébranlable dont le stoï-
512 objets de i, 5 entendement.
cisme trempait les âmes; voyez quelles couleurs revêt sa poésie! Ici , c’est l ame inflexible de Caton immobile et debout, quand tout s’écroule et tombe autour de lui : Prœter atrocem animant Catonis. Ici , et un degré encore plus haut, c’est l’image idéale de l’homme juste , marchant à l’abri des espérances comme des craintes, de cet homme dont plus tard Pascal a merveilleusement représenté la grandeur originelle, intrépide et plus noble que le monde qui l’écrase : Justumet tenacem propositi virum.... impaviclum je rient mince.
A chaque instant de la vie, les passions égoïstes se moquent de lintérêt. qui prétend à la vertu, et lui démontrent qu’il a tort; qu’après tout, il vaut mieux jouir qu’ajourner : Carpe diem quam minimum credula postero . Mais les passions ne se moquent jamais de la loi du devoir; elles en triomphent et n’étouffent point sa voix, cette voix qui se fait entendre encore dans la solitude d’un cœur que les passions ont dévasté , ont dépossédé de sa dignité et de sa vertu.
Car nous portons au fond de notre cœur un organe moral, si je puis m’exprimer ainsi, qui nous parle incessamment et nous promut-
gue les arrêts inévitables de la loi de moralité. Les hommes l’appellent conscience , et les philosophes ont décrit bien des lois avec élocjuence et pénétration les caractères de cet incorruptible témoin. Ils ont surtout décrit le remords , ce sentiment cruel et conservateur de la moralité, que Dieu a placé a côté du jugement qui nous déclare coupables. He ureux sans doute celui à qui le remords est un sentiment inconnu, qui marche environné de l’auréole d’une conscience inaltérée! Cette sécurité parfaite, cette joie ineffable et intime qui descend en son àme et la pénètre incessamment comme la lumière, sont un prélude de l’éternelle récompense qui couronnera ses sacrifices de chaque heure. Mais gardez-vous de considérer le remords, dans sa véritable destination, comme un châtiment ; le vice et la vertu n’obtiennent ici-bas ni leur complément, ni leur consécration ; le remords est plutôt un sentiment qui a pour but de déch irer pour guérir, de poursuivre sans repos, pour empêcher le sommeil léthargique et fatal.
La vie de ce monde est une lutte permanente dont le but et le résultat sont placés plus haut, et la Providence divine, dans lé-
T)I.j OBJETS DE L ENTENDEMENT.
conornie universelle de l’humanité , a donne à chaque sentiment de l ame une destination bienveillante et conservatrice, alin de soutenir le faible dans ses triomphes , et de le relever dans ses chutes momentanées. Oui , ce monde intérieur est une scène de combat, comme le disait trop amèrement un poète de nos jours, le poète des tristesses inexplicables de laine :
a place of strife and agony. ;
Un champ ou se livrent bataille les élémens divers et opposés de notre nature morale et intelligente. De quelque côté que demeure le triomphe , le premier résultat en est cruel ; car, d une part, la vertu victorieuse arrache à la noble victime du devoir un cri de douleur profond et légitime; et d’autre part, si par l’adhésion téméraire de l ame, la contingence passionnée a triomphé de la raison, de la loi , malheur à cette victoire dont l ame voudrait en vain s’applaudir, parce que l’absolu, je veux dire la loi méconnue et violée, domine encore et plane au-dessus de l’homme qui s’est donné à la passion , prononce anathème à cette passion usurpatrice , proclame sa souveraineté de droit, lors même quelle est méconnue de fait, et réagissant par le re-
SPHERE intelligible.
mords, force le coupable à reconnaître dans son fatal triomphe sur la vertu , le témoignage de sa faiblesse et de sa plus profonde misère.
Quand vous voyez un homme qu’entraîne le mouvement des passions , ou qui se courbe sans courage aux agitations de la vie, navire battu par les orages, ou arreté sur des grèves stériles , faible , traînant sa misère morale, incapable de s’agrandir et de s’élever contre les tourbillons hostiles qui l’assiègent, incapable de se diriger avec force et volonté vers l'étoile du nord qu’il entrevoit et admire encore à travers les nuages ; plaignez cet homme, mais ayez encore de lui bonne espérance; car, si la loi n’a pas éteint son flambeau dans son âme , s’il a conscience de sa faiblesse et voudrait la secouer pour se repentir, cette lumière vivante et primitive finira par le ramener sur le terrain solide du devoir et du bien. Heureux toujours que nous sommes dans notre misère, êtres fragiles et mortels, si nous savons la connaître et en gémir, si nous ne descendons pas jusqu’au dernier degré de la faiblesse qui consiste â nier sa faiblesse même, en répudiant l’autorité sainte de la vertu.
Que la loi du devoir ne nous importune donc point; protégeons en nous sa lumière toujours vacillante,, et, suivant l’expression d’un poète de l’Orient, mettons notre main derrière la lampe, de peur quelle ne s’éteigne, et ne nous laisse misérables et nus nous débattre au sein de l’obscurité parmi les sables dévorans du désert. Oh oui ! lorsque les sophismes de la fausse raison sont parvenus à éteindre le flambeau qui conduit et qui sauve, alors sans doute on marche bien tranquille, bien assuré dans la vie; le bien et le mai ont perdu leur caractère , et les actions demeurent indifférentes. Sécurité trompeuse et funeste ! c’est que nous avons achevé de perdre le sens moral ; l’huile que la sensibilité fournissait à cette lampe mystique est épuisée, notre nature est altérée, et nous vivons déshérités du sceau divin de l humanité qui n’est autre chose en effet que ce symbole de ressemblance divine , gravé sur le front de l’homme par la main du Créateur.
Maintenant, à le considérer dans sa valeur purement psychologique , il ne faut pas s y tromper, le remords n’est pas la conscience,
du moins il n est pas toute ia conscience , et nous ne croyons pas necessaire d’insister encore sur ce double élément qui constitue le jeu complexe de nos opérations. Nous savons que la faculté morale se compose de jugement et de sentiment : l’un qui révèle d’une manière calme, impassible, la présence de la bonté ou de ta méchanceté morale ; l’autre qui descend au fond du coeur , l’agite, l’épanouit dans ses joies, ou le contracte et le déchire par ses terreurs; et de meme cjue le goût nous a paru être le discernement et la jouissance du beau , ainsi réunissant les deux élémens de la faculté morale dans une seule et commune définition , nous appellerons la conscience le discernement et la jouissance du bon (i).
Si, dans la théorie de la moralité, on ne
(1) La conscience morale n’est en dernière analyse qu’une application spéciale cle la conscience métaphysique , cette faculté première par laquelle nous connaissons toute chose, et dont nous traiterons dans l’analyse des opérations de larae. Il a été déjà question de cette faculté à chaque page de ce livre , parce qu’il est impossible de faire un pas dans la science sans parler de ce premier et dernier terme de toute la connaissance humaine.
tenait point compte du jugement moral qui condamne , le remords ne serait qu’un inexplicable phénomène, et peut-être on ne pourrait plus le distinguer du simple regret qui ne tombe que sur ia perte du bonheur , non sur celle de la vertu, et quâ ce titre, la moralité répudie.
Après avoir posé et établi les principes de la moralité en général , sans doute il resterait à en tirer les conséquences, à chercher comment üdée souveraine de la vertu revêt divers aspects, et, se répandant en divers canaux, verse comme d’une source éternelle tous les devoirs particuliers qui sont le lien de la vie, la force et la dignité de l’homme individuel et social, les barrières placées par le Créateur entre notre âme libre, intelligente et, les prestiges indéfinis du monde passionné. Cherchant un principe universel auquel nous rattacherions tous les devoirs, une formule qui les expliquât tous, par exemple, le respect à la loi morale, nous irions à travers les incertitudes de la raison morale, poursuivant les conséquences de ce principe dans toutes les circonstances spéciales ou l’homme peut se trouver placé , au milieu de cette lutte intestine des passions et des devoirs qui fait la vie morale
SPHERE INTELLIGIBLE. r) 1 9
de l’humanité. Mais là commencerait une autre science, la science morale proprement dite, dont les principes seraient les corollaires de ceux qui ont été établis juqu ici.
La philosophie, qui présiderait encore à cette grande sphère, après avoir décrit avec un soin curieux les principaux élémens de la nature morale de l’homme , analysé les passions et leurs insaisissables mouvemens, promené l’investigation des disciples dans tous les labyrinthes de cette nature inconcevable; la philosophie, contente alors de son œuvre, se reposerait quand elle en serait venue à ce résultat d’enseigner à l’homme ce que proclamait l’orateur romain, savoir : que le premier , comme la source de ses devoirs , est de se connaître lui-même et de savoir qu’il possède quelque chose de divin et d’immortel, un esprit qu’il doit regarder comme une image consacrée dans un temple auguste ; et qu’ainsi toutes ses pensées, toutes ses actions doivent être dignes de ce privilège admirable qu’il a reçu des dieux immortels.
Et en effet, toujours selon ce grand homme, c’est en étant convaincu de la dignité de la destination humaine que lame, après avoir connu et accepté le joug salutaire de la vertu ,
cessera d’être esclave du corps , étouffera la volupté qui altère la dignité de sa nature , secouera la crainte de la mort et de la douleur, s’associera à ses semblables par les liens de la charité , verra le bien avec autant de clarté que l’œil discerne le beau, et enfin couronnera toutes ses vertus en embrassant avec fermeté le culte et la religion pure des dieux (i).
Et là , ai-je dit, la philosophie se reposerait, car nous croyons qu'il appartient à une chaire plus haute, à une autorité plus consacrée, d’enseigner les règles de la vie, de les verser comme la manne céleste, de les infiltrer dans les cœurs avec ce charme d’autorité que donne une mission reconnue. Il faut le dire, la psychologie se tient dans la science , elle y séjourne et voudrait en explorer tout le pays; mais là ou il n’y a plus rien à prouver, à démontrer, à décrire, ce n est plus à elle,
(i) Qui se ipse nôrit, primùm aliquid se liabere divinum ingeniumque , sicut simulacrum aliquod dedicatum putabit — Cùm animus, cognitis perceptisque virtutibus , à corporis obsequio indulgentiâque discesserit, voluptatein sicut labem aliquam decoris oppressent, omnem mortis dolorisque timorem eftugerit , societatem caritatis cum suis conjunxerit — ,etc. {Leg. 1 0
c’est à la religion qu’il appartient de parler, bien moins encore pour enseigner et pour instruire , que pour diriger et entraîner.
» s> * ». ■ ni 1
c ‘ ‘ ‘ ‘ i'1 VjWk) . 1 , i
* J l -tU) >
OflJETS DE LENTENDEMENT.