LA MORALE
La morale a un domaine immense; si d'un côté elle établit les principes des devoirs que la religion se charge de développer et d’introduire dans les cœurs , d’autre part elle établit les principes mêmes de l’ordre social , sur lesquels se fonde l’autorité des jurisprudences de tous les siècles et de tous les peuples.
De même qu’il y a deux morales, il y a
(i) Nous regardons ce chapitre comme un nouvel aspect de la théorie morale qui précède; nous nous bornerons à une esquisse très-rapide qu’il appartiendrait à la science de développer. Après avoir analysé l’idée du juste en politique , et l’avoir distinguée de celle de l’intérêt ou de la force , nous montrons comment les principales questions du droit naturel dérivent d’une source morale, de la notion de la loi.
aussi deux politiques ; celle des intérêts et celle des devoirs. Si nos actions n’ont d’autre caractère que ceux d’utile et de nuisible, il est bien évident que la notion du juste et de l’injuste, qui constitue toute la morale sociale, n’est rien qu’une chimère, qu’un mot vide, dépourvu de sens ; et dès-lors plus de devoirs, plus de droits; la force, dernier et inévitable terme de l’intérêt en politique, s’érige à la place du droit aboli, et la mesure de l’obéissance se limite non plus dans celle du droit , mais dans la mesure et dans la durée du pouvoir actuel. Les constitutions se déchirent, l’ordre se brise, et ce n’est qu'un vain retentissement. La force vient s’asseoir sur les ruines ; et qui peut lui dénier son droit de régner, puisqu’elle est devenue un fait, et que son sceptre de fer peut s’étendre, non pas au nom de la loi qui n’est rien , mais en son propre nom , au nom de la force qui est le seul droit, suprema lex ?
D’où il süit que, dans un tel système, l’état de guerre est l’état naturel entre les hommes : car la loi de la force c’est la guerre ; c’est par . la guerre que la force se soutient et règne ; c’est par la guerre, la guerre intestine, permanente , par la lutte de tous contre
tous, que chaque force individuelle peut obtenir tour à tour un triomphe éphémère , et se consacrer par le succès d’un moment.
D’où il suit encore que dans ce même système il n’y a point de liberté politique possible , car la liberté est la puissance de faire ce que l’on veut, pourvu que Ion respecte aussi les libertés d’autrui ; extension et limitation réciproque des libertés individuelles , voilà le double principe d’action et de réaction d’où résulte une véritable liberté , non pas pour un seul , pour plusieurs, mais pour tous.
Car il faudrait dire malheur à une politique qui constituerait 1 individu comme centre de tous, comme ayant droit de se subordonner tous les autres, contrairement à cette excellente règle de Kant : Regardez constamment et sans exception tout être raisonnable , comme éîant à soi-même son propre but , et non comme moyen pour autrui. C’est là (pie réside la loi véritable d égalité.
C’est une inexplicable erreur , et pourtant encore généralement répandue, que l'opinion de ceux qui prétendent faire sortir de la morale des intérêts, c’est-à-dire, de 1. philosophie des sens, des doctrines de liberté
politique. Ainsi, J. -J. Rousseau, dans son Contrat social, ouvrage sous plusieurs rapports justement admiré, partant d’un prétendu état de nature qui n’exista jamais , établit dès le principe une égalité non moins chimérique. En effet, quel principe peut mieux que celui de Rousseau conduire à l’anéantissement de toute égalité? Car, comme l’on ne peut nier l’inégalité des forces individuelles , si la force est l’unique mesure du droit, les droits seront indéfiniment inégaux , en raison de l'inégalité indéfinie des forces.
S’il n’y a pas d’égalité, il ne peut exister de liberté. Ne faut-il pas , par la loi générale de la nature, que toutes les forces humaines divergentes accomplissent leur propre loi , laquelle consiste à atteindre les limites de leur déploiement naturel? Ne faut-il pas que (a plus intense de ces forces devienne nécessairement dominatrice , oppressive ; et une fois qu’elle règne, comme elle n’a pour raison de son existence que son existence même, comme elle n’a point pour elle la sanction d’une légitimité morale, et quelle est dépourvue de l’appui que prête au pouvoir légitime l’ obligation de le respecter, de lui obéir; force, elle ne peu! se soutenir que
par la force , il lui faut des échafauds, des chaînes, des geôliers, des bourreaux, et voilà la tyrannie ; que ce soit celle d’un usurpateur souillé de sang, dune aristocratie orgueilleuse ou violente, ou d’une convention populaire armée d’une sanglante énergie, quelles que soient les fermes diverses quelle revête, toujours la force se résout dans la tyrannie qui est la fin dernière et la légitime conséquence du faux principe de l’égalité physique.
Le plus logicien , le plus profond de tous les écrivains politiques de Fécole sensible est Hobbes, qui joua un rôle, et se montra le dernier partisan de Charles II , à l'époque de la restauration anglaise. Ce philosophe donna au monde un triste spectacle, celui de voir la politique lamentable et cruelle de Machiavel réalisée et établie sur une base métaphysique; il a démontré que la tyrannie et non la liberté était le dernier mot de la philosophie de Locke en politique (t).
(i) Les livres de Hobbes ont excité dans tous les temps de vives réclamations ; plusieurs publicistes philosophes ont réfuté avec avantage ses maximes , mais peu se sont attachés au piédestal d’argile que lui pré-
SPHÈRE INTELLIGIBLE. 5 2 y
Il faut donc le reconnaître , dès que l’on retire des choses humaines le principe éternel de la loi morale, ce motif de l’ordre, de l’ordre social établi par Dieu , et qui seul rend l’obéissance raisonnable, noble et possible, on voit s’évanouir toute obligation dans la sphère politique , comme dans celle des devoirs de l’homme individuel. Mais si vous rendez au droit sa valeur et sa juste signification , alors ce droit inaliénable et vraiment divin répand sa lumière sur toute la théorie ; l’énigme de l’ordre social se résout, vous comprenez à la fois l’obéissance aux lois et la liberté, l’une dans l’autre, l’une par l’autre. La raison impose sa loi de respect mutuel à la liberté de tous , et enfin cette égalité, qui n’était qu’une chimère impossible, quand vous ne reconnaissiez dans l’homme que la force matérielle, devient une vérité rayonnante , sitôt que vous la placez sur une autre base que la nature sensible,
tait la doctrine métaphysique de Locke. Sous ce double rapport , il faut surtout citer parmi les adversaires de Hobbes le docteur Cumberland qui , dans son livre sur les lois naturelles, substitue le principe du bien com-s mun à celui de l’intérêt individuel.
528 OBJETS DE LENTENDEMENT.
sitôt que vous en faites une conception rationnelle, conséquence de cette loi éternelle et absolue , qui dit à tout homme doué de liberté et d’intelligence qu’à ce titre, il est inviolable et possède un égal droit au respect de tous.
Maintenant qu’après avoir réfuté le principe matériel en politique , nous avons placé les droits sociaux à la source pure du droit absolu, ou, si l’on veut, de la loi morale , et qu’ainsi nous sauvons leur immortelle autorité, il nous faudrait, en esquissant les principaux points de la théorie politique, montrer comment toutes les parties de cette autre science se rattachent à ce principe, comme une chaîne à un anneau premier et fondamental. Nous nous bornerons à de simples indications, à des formules découlant l’une de l’autre, soit comme déductions, soit comme transformations.
i° Le devoir, le bon, le juste, termes qu’on peut dire synonymes.
2° Le droit, contre -partie du devoir.
L’homme a droit sur celui qui a des devoirs envers lui; tous les devoirs envers les hommes présupposent des droits réciproques, mais tous les droits n’entraînent pas celui de
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contraindre. Pauvre, j’ai droit a la charité de mon semblable; mais Dieu est juge entre le riche et moi. Citoyen, j’ai droit à la protection du magistrat; mais j’ai reçu de la loi des moyens de contraindre celui qui me refuserait ce qui m’est dû. Voilà d’une part ce que j’appelle les devoirs et les droits moraux, de l’autre les devoirs et les droits politiques. Cette seconde classe constitue le droit social (i).
3° La loi, la loi non écrite , la loi naturelle
(i) J’ai voulu marquer la notion du droit en général, et en faire sortir la distinction originelle du droit purement moral et du droit naturel. Cette distinction est à peu près la même que celle admise en jurisprudence, sous le nom de devoirs et de droits parfaits ou imparfaits , et elle me paraît préférable , car comment est-on fondé à appeler imparfaits les devoirs de pure morale qui obligent dans toute la force intérieure de la conscience ? La contrainte légale , bien qu’elle soit le caractère particulier du droit social , n’apporte rien à la perfection morale du droit en général.
De plus , je ferai observer que par droit social j’entends la même chose que le droit naturel. C’est dans ce sens que les modernes s’accordent à prendre cette dernière dénomination. Ce n’est pas le jus naturale des Romains, qui ne concernait que la partie purement animale de l’homme , ce qui est commun à l’homme et à la brute, les droits du sauvage, si le sauvage a
3jo objets de l’entendement.
et morale que nous avons définie l’obligation du juste, établit le rapport qui existe entre le devoir et le droit dans les généralités de la morale et de la politique. À la philosophie appartient d'interroger la loi naturelle pour connaître les règles quelle établit au sujet de chacune des manifestations du droit naturel.
4° La loi écrite, recevant sa sanction et son autorité de la loi naturelle non écrite , spécifie les conditions relatives et contingentes de lexistence sociale, détermine les rapports positifs qui affermissent la paix , l’ordre et la sécurité entre les hommes. Ainsi quatre notions corrélatives :
Droit naturel. Droit écrit.
Loi naturelle. Loi écrite. Codes (i).
Quand la loi immuable, non écrite, se retire de la loi écrite, il reste la matière, le contingent, mais il n’y a plus de vie, plus
des droits ; c’est plutôt ce que les mêmes Romains appelaient le jus gentium , qui concernait l’homme libre et raisonnable et prédestiné par l’ordre général et par la Providence à vivre en société.
(i) La loi procède du droit; on pourrait ici appuyer le raisonnement sur les témoignages. Je ne citerai qu’une autorité : on a trouvé dans l’abbaye de Saint-
d’esprit; voilà pourquoi il arrive qu’une loi ^ obligatoire la veille, ait cessé de letre le lendemain; Y esprit ayant cessé de vivifier cette lettre , elle est tombée morte, vide de signification, et le nécessaire est allé visiter une autre loi contingente, qu’il délaissera plus tard, tandis que lui-même demeure inaltérable. C’est la théorie de ce qu’il peut y avoir de légitime ou d’illégitime dans les révolutions.
Le droit positif, qui fait la science du jurisconsulte, est donc réellementodérivé du droit naturel, et son principe est donc essentiellement philosophique ; car il est bien clair que s’il n’y avait pas de droit naturel, il n’y aurait pas de droit écrit légitime, je veux dire obligatoire, et que d’autre part, le droit naturel subsisterait , quand même les constitutions et les codes seraient abolis.
Ainsi le droit naturel est véritablement l’esprit, la vie des lois, et il fournit comme une base scientifique ses propres principes à
Maixent un exemplaire de la loi salique , portant ce qui suit : Lex est constitutio populi quarn majores natu cum plebibus sanxerunt , statuerunt , judicavcrunt et stabilierunt, ad discernendüm rectüm, Merlin, art. droit. — Voilà des barbares qui possédaient déjà des notions assez pures sur la loi et sur l’origine de la loi.
chaque branche de la législation positive, de sorte que l’on pourrait distinguer autant de codes du droit naturel qu’il y a de codes du droit écrit (i).
Maintenant, il est facile de voir que la science du droit naturel devrait former une branche très-étendue, très- importante de la science philosophique et morale; et ici, pour ne considérer que le code politique, qu il me soit permis d’indiquer seulement les principales questions qu’il appartiendrait à la science de discuter, pour établir les véri-
(i) Y a-t-il deux droits, le primitif et le dérivé? Les Romains lie paraissent pas les avoir distingués essentiellement , attendu qu’ils faisaient provenir tout droit écrit de la loi morale, antérieure à ce droit écrit. Moeurs, coutumes, texte des lois sont, suivant les Romains, des termes liés entre eux par les rapports de principes et de conséquence. Quintilien, dans ses Inst, orat., dit : Pleraque in jure non legibus, sedmoribus et consuetudinc constant. Portalis paraît avoir proclamé le même principe dans sa conférence du Code civil. « Les codes des peuples , dit ce célèbre jurisconsulte, se font avec le temps ; mais, à proprement parler, on ne les fait pas. » Aussi le droit romain , si justement regardé chez les modernes comme la raison écrite , est-il surtout admirable par la haute rationnalité qui préside à tout le corps de jours lois , par ces formules de générale et sublime
tables principes sur cette importante matière.
D’abord se présenterait la question de l’origine de la société; il faudrait réfuter par la philosophie et par l’histoire le système que tous les hommes ayant un égal droit, de tous sur tous, se sont réunis en société en vertu d’un contrat par lequel ils auraient abdiqué leur prétendu droit royal originel, pour recevoir en échange les véritables droits sociaux, les droits de citoyen; il faudrait alors déterminer la véritable origine du contrat social , et le placer non pas à l'origine même de la société comme raison et condition de l’existence de cette société, mais postérieurement, quand s’établissent les formes sociales, et quand la société, qui est. d’institution première et divine , passe a l’état stable de gouvernement , qui est d’institution seconde et humaine.
portée , qui impriment à la science leur caractère , et se présentent comme le portique auguste d’un édifice sacré - Jus est ars œqui et boni , justi alquc injusli scientia. Tout le droit se réduisait à trois axiomes qui sont purement des axiomes de morale : Honeslè vive , ncminem lœdc , suurn cuique tribuc. 11 semble que le génie de Cicéron , qui lui-même était si vivement empreint de platonisme, ait donné à cette jurisprudence sa noble couleur de religion et de moralité.
Un autre problème non moins important serait celui de la souveraineté. De même que nous avons distingué la loi primitive de la loi dérivée, nous distinguerions aussi la souveraineté absolue de la souveraineté relative. La première nous semblerait être celle qui n’est point réalisée sur la terre, qui n’appartient en propre ni à un seul, ni à plusieurs , ni à tous; qui ne réside point dans la force numérique et matérielle, mais dans la raison seule, manifestant à chacun les arrêts de la loi morale; de sorte que sous ce rapport chacun est souverain, c’est-à-dire, chaque conscience est souveraine dans le cercle de sa juridiction intérieure, sans le contrôle de cette loi divine ; et cela , non pas en verlu d’une souveraineté numérique qui n’a d’autre autorité que celle du plus fort sur le plus faible , mais en vertu de l’inviolabilité morale et de la dignité sainte de l’homme qui n’est point fait pour se courber en esclave pas plus du plus grand que du plus petit nombre, mais qui en obéissant sait encore qu’il ne se soumet qu’à la loi , qui est la voix de Dieu manifestée par la conscience (i).
(i) Vingt mille hommes sont réunis : douze mille votent pour une constitution, pour une loi. Aux yeux
Oui, la voix de Dieu, car celte voix qui parle incessamment à chaque homme, et lui dit qu’il vaut mieux obéir à la conscience qu’à la loi écrite que répudie la moralité, est. la même qui , dans le livre sacré, avait dit en termes plus admirables et plus explicites : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.))
Et alors , après avoir ainsi caractérisé la souveraineté première , absolue , apparaîtrait clairement, et dans sa réalité , ce qui constitue la souveraineté seconde, dérivée, relative, reüet emprunté de la précédente, et qui n’est autre cbose que cette puissance contingente , dont nous voyons les diverses formes d’application sur la terre ; non supremum arbitrium , non domininm , se cl imperium.
de ceux qui matérialisent la souveraineté , le vote des douze mille possédera en lui-même la vertu d’obliger, par cela seulement qu’étant douze contre huit , ils pourront non pas obliger , mais contraindre. Et si par liasard les huit mille homme sont par le fait plus forts que les douze mille de la majorité, ils auront donc aussi le droit de défaire, sitôt qu’ils le pourront, l’œuvre de cette majorité. J’avoue que je ne comprends plus de droit pour le citoyen , si , en entrant dans la communauté sociale, il faut qu’il aliène son droit imprescriptible d’être libre et intelligent.
55 6 OBJETS DE LENTENDEMENT;
La réponse à celte question serait plutôt puisée dans les résultats de l’histoire que dans les lumières de la philosophie. Son dernier mot nous paraîtrait être celui-ci : la puissance légitime est oit la dépose le consentement tacite ou formel des peuples. Ce principe consacre la légitimité de toutes les fbrmes sociales, aussi bien de la théocratie judaïque et égyptienne , et de la féodalité nobiliaire du moyen âge , que de la démocratie d’Athènes, de Rome, ou de Philadelphie; et, sous ce point de vue , après que nous aurions fait tomber devant le jour d une raison plus forte l’antique chimère de nos sociétés théocratiques , ce droit divin descendu sur la tête d’un homme , et lui octroyant par l’autorité d’en haut la nue-propriété des régions et des peuples , nous ferions reluire bien mieux la suzeraineté mystérieuse de la providence par-dessus les éphémères directions des choses humaines, en démontrant par l’histoire qu’en résultat, la haute direction appartient presque toujours à ceux en qui réside le plus de lumière et de raison , et qu’ainsi cette puissance transitoire, que vainement on appellerait souveraineté, loin de reposer immuable sur des élus consacrés, se
déplace, et, se pliant à la perpétuelle mobilité des destinées humaines, s’en va des prêtres aux rois, des rois aux grands, des grands aux peuples, selon les diverses phases de la société , selon le déploiement progressif de la civilisation du monde (i).
Alors il faudrait, après avoir dégagé l’idée de la société de celle de la forme sociale qu’elle revêt, après avoir vu naître la société
(i) L’histoire féconderait cet aperçu ; elle dirait comment la notion du droit divin , si long-temps admise dans le sens sacerdotal, n’est qu’une fausse analogie qui identifie les rois sous la loi nouvelle , à ces rois de la loi ancienne , Saul et David, lieutenans spéciaux de Dieu , élus et sacrés par Dieu même, qui gouvernait réellement et personnellement Israël -, elle dirait comment le père , le patriarche et le roi , sont les trois degrés par lesquels passe chez les premiers hommes la souveraineté royale, et comment, par un souvenir vivant de cette origine sacrée , les rois , dans Homère, sont appelés pères, pasteurs des peuples, objets de la vénération et presque de l’adoration publique, enfans qu’ils sont de Jupiter, et pareils aux dieux immortels.
Puis viendrait l’explication du fort chasseur , de ce Nemrod, symbole du conquérantqui soumet les peuples à un joug légitime , quand il a sur lui le sceau consécrateur de la force morale, qui entraîne l’assentiment
dans ia famille avec le genre humain luimême, et suivi les développemens cle cette société dans la tribu issue de la famille, dans la nation qui est l’agrandissement de cette tribu, il faudrait chercher comment s’organise de lui -même et par la vertu de l’instinct de société qui est en nous, cet ordre social qui a reçu en commençant et comme un sceau inaltérable, la loi du développement et du progrès.
et subjugue les volontés. Ainsi se passe un long âge de l’humanité , jusqu’à ce que la société, cet individu mystique, grandisse et parvienne à l’émancipation; que l’état spontané devienne celui de réflexion ; que les peuples se reconnaissent eux et leurs droits individuels longs-temps oubliés. C’est le temps de Solon et de Brutus chez les anciens; c’est aussi l’ère moderne après fenveloppement du moyen âge. Mais que d’explications il faudrait , et que de choses à distinguer! Et toujours apparaîtrait et planerait au-dessus de tout , le droit divin, réel , obligatoire , c’est-à-dire la volonté providentielle se manifestant sur un , sur plusieurs ou sur tous , par la supériorité d’intelligence et de volonté , qui constitue la véritable force humaine ; le droit divin , retiré de l’étroite base que les théocrates de la monarchie accordent à son rayonnement , et répandu dans la société entière , dans tous les degrés de la hiérarchie ou de la constitution sociale.
SPHÈRE INTELLIGIBLE. 33g
A ce point , se trouve la contingence de la forme et du contrat; je dis la contingence, car ceux qui voudraient immobiliser une forme quelconque de pouvoir, confondraient, au grand préjudice de la vérité, les élémens les plus divers. Les constitutions, pas plus que le contrat, ne sont à la base des sociétés ; elles ne font point l’ordre social qui toujours leur préexiste; seulement elles lui impriment une forme transitoire, qu’il appartient aux peuples et aux temps de modifier ou de changer. Monarchie , aristocratie , république, forme mêlée ou tempérée, tout est bien, tout est mal, rien n’est parfait; tout s’use, tout s’épuise , tout change : mais, quand les besoins et les voeux des peuples consacrent par leur volonté une forme sociale, elle est bonne, légitime , en attendant l’heure marquée pour l’évolution progressive des idées; de sorte que demandera priori, et sans s’inquiéter des hommes et des temps, quelle est la meilleure forme de gouvernement , ce serait une question téméraire et stérile; et , si à toute force on voulait une réponse , il faudrait avec Aristote jeter le nom de noinarchie , vojucifXl(t> le règne des lois.
Cependant la philosophie, entre la société
54o OBJETS DE LENTENDEMENT.
qui est le but, et le gouvernement qui est le moyen , entre cette nécessité et cette contingence, saurait toujours jeter le pont de communication, en sanctifiant la contingence gouvernementale elle- même de son principe moral et religieux, du principe qui, pour fonder les obligations réciproques , appelle à son aide l’inviolable autorité du serment, et fait que même les tribuns populaires ne peuvent se passer de ee droit divin, consécrateur, et ne peuvent faire reconnaître et prévaloir leur autorité , qu’en la proclamant sainte et sacrée (i).
Ces principes moraux rendraient facile, ce me semble, l’exposé dune théorie du droit naturel. On reconnaîtrait que la société et le gouvernement sont deux puissances qui ont l’une à l’égard de l’autre des droits corrélatifs; mais les droits de la société sont antérieurs , ils constituent ces droits inaliénables de l’homme, vainement écrits à la tête de certaines constitutions , et gravés dans la conscience universelle bien plus profondément que sur le marbre ou sur l’airain. La théorie, cherchant un principe, ou , si l’on
(i) Sacrosancta tribunitia potestas.
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veut, une formule dans laquelle serait contenue la généralité des droits sociaux , la trouverait peut-être dans ce mot : la propriété. L’homme est le maître de sa personne ; aussitôt qu il se connaît comme être intelligent et libre, il sait qu’il a une existence individuelle concourant à l’ordre social avec le tout, pro sud portione , mais non comme partie intégrante et inséparable du tout; d’ou le droit de se posséder virtuellement. Lame sortant d’elle, se répand au plus proche qui est son corps, s’en empare et le dit sien; de là découlent tous les droits personnels, le droit de penser et celui de manifester sa pensée par les diverses formes que peut revêtir l’activité humaine en se déployant au-dehors, et toutefois en observant les limites que la loi pose justement à l’exercice de ces droits, pour sauver le principe de l’ordre et le respect mutuel de toutes les libertés.
Et néanmoins cette propriété de soi a des limites. La personne humaine est inaliénable, même pour elle , et voilà pourquoi le suicide et l’esclavage sont deux choses que la loi défend parle même principe; car la vie et la liberté sont deux biens que l’homme a reçus, qu’il ne lui appartient pas d’aliéner sans crime
342 OBJETS DE LENTENDEIVIËNT.
et sous peine d’encourir le juste châtiment dans la région ultérieure (1).
Puis, après les droits dérivant de la propriété individuelle, viendrait celui de la propriété extérieure , dont nous trouverions le principe dans le droit du premier occupant : car il est bien vrai que les hommes, dans l’origine et avant l’établissement de la société, ont un égal droit sur toutes choses; non pas le droit de tous sur tous , mais le droit de tous sur tout. Et c’est ce droit qu’en entrant dans la société il est nécessaire que rhomme abdique. L’homme possède les objets comme il possède sa propre personne; trouvant ce s objets sans maître, il les saisit, s’en empare, les associe à lui, les personnalise. C’est véritablement la puissance la plus inviolable, le do minium , comme le disaient les Romains; notion de souveraineté la plus
(i) Ce sont deux grandes thèses philosophiques que celles du suicide et de l’esclavage; nous ne devons point les discuter en ce lieu, et nous croyons qu’il faudrait se placer dans un point de vue religieux, pour discuter avec avantage ce double attentat si justement réprouvé par la loi de l’ordre social et surtout par la loi religieuse. Cette question pourrait servir d’anneau afin de rattacher la politique à la religion.
SfllÈRE INTELLIGIBLE. 5^5
haute. Mais l’expressio 1 moderne de propriété est plus juste encore, c’est l’assimilation, la réduction de la chose possédée au possesseur; proprium , le propre, la personnalité. Ainsi vous voyez que la propriété est un droit antérieur à la loi, un droit que la loi règle, garantit, mais ne constitue pas.
Quand on aurait parcouru tous les droits naturels ou sociaux , on passerait aux droits corrélatifs du pouvoir ou du gouvernement ; on n’oublierait pas que la société et le 'gouvernement coexistent dans le rapport de but et de moyen, et l’on traiterait la question des garanties mutuelles que l un et l’autre ont le droit d’exiger, pour assurer l’exercice de leur destination réciproque. C’est la tâche des publicistes de déterminer les limites et les procédés de cette réciprocité. Lâ se trouverait l’étude des formes politiques et administratives; ce serait proprement la science du droit politique, à l’entrée de laquelle s’arrêteraient les investigations de la philosophie morale, qui, sans s’inquiéter des corollaires d’application scientifique, se borne à découvrir les principes, et à les mettre dans tout leur jour(i).
(i) Voilà, selon nous, le cadre d’une théorie d&
Et puisque la philosophie se chargerait d établir ces principes de droit naturel, elle n’oublierait pas non plus de rehausser toutes ces théories, en rappelant l’homme social à son origine et à sa destination ultérieure; en faisant bien comprendre qu’il est moral et religieux avant d’être social ; que la société dans laquelle l’homme a été placé ici-bas n’est ni le principe , ni le dernier terme de l’humanité ; que l'homme en effet lui préexiste et lui survit; quelle n’est qu’une forme transitoire , condition providentielle de l’existence terrestre, mais qu elle ne contient rien d’absolu, rien d’immuable, rien qui porte en soi sa propre obligation , sa véritable sainteté. Non , la philosophie ne consentirait point à s’arrêter à l’étude des formes sociales, si elle ne savait, si elle ne proclamait hautement que l’homme a une loi première , souveraine , de laquelle découlent, comme d’une source sacrée, toutes les
droit naturel appliquée au code politique ; nous avons vu que les autres codes civil , judiciaire , commercial , et surtout pénal , auraient aussi leurs questions de droit naturel , qu’il appartiendrait à la philosophie de discuter.
lois de la vie individuelle et sociale. Cette loi est celle du perfectionnement progressif et définitif de l’humanité : et c’est afin que cette loi se réalisât dans l’hommfè , que la Providence créatrice lui a donne cet instinct irrésistible de sociabilité qui le pousse sans effort à Faccom plissement üe ses destinées sociales; de telle sorte que la société n’est qu’un moyen qui , sous le point de vue purement matériel , et en faisant abstraction de ce qui la précède et la suit, est, comme je l’ai montré, un but par rapport à l’organisation qui en est le moyen. La société ne saurait être considérée comme étant la fin unique et dernière de l’homme , à moins que l’on ne voulût éteindre ce qu’il y a en lui de noblesse originelle et de dignité , et clore dans le temps fugitif et mortel la destinée impérissable de l’humanité.
Ainsi tomberait 1 opinion qui ne connaît d’autres devoirs que les devoirs sociaux , qui regarde ceux-là seuls comme inflexibles, comme ayant droit de préséance sur les autres , et pouvant se les subordonner tous.
C’est en considérant l’ordre social, des hauteurs de la philosophie, que cette société s’empreint d’un caractère vraiment imposant et solennel. Nous la voyons assise sur la base
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inébranlable de la loi morale, manifestation de Dieu; nous la voyons s’acheminant avec force et volonté vers un but qu’ elle-même ne s’est point posé, et sachant que par-delà la terre , bien au-dessus des peuples et des rois, il règne un maître, un pasteur invisible de toute nation, qui fait planer sa volonté souveraine par-dessus les volontés contingentes; qui, malgré le déploiement des libertés des hommes, se montre encore, par un impénétrable mystère, le suprême régulateur des actions et des événemens; enfin, qui dirige les peuples comme des fleuves, dans le lit social qu’il leur a creusé, jusqu’à ce que lui-même, à 1 heure qu’il a marquée, abolisse la loi temporaire de la société , pour ne laisser plus subsister que la loi première, inaltérable, antérieure à l’homme, mais née dans son intelligence , et immortelle comme lui , la loi pure de l’humanité.
Ce dernier point de vue recevra sa lumière et ses développemens dans le chapitre qui suit; mais, comme nous achevons ici nos considérations sur le principe moral, nous croyons pouvoir terminer ce chapitre par quelques mots sur l’histoire de la philosophie morale.
Je ne m’arrêterai pas à faire un long histo-
rique tic la philosophie morale chez les anciens et chez les modernes; nous en avons assez appris jusqu’ici pour reconnaître que les deux écoles doit procède toute vérité comme toute erreur en métaphysique, se retrouvent encore dans cette partie si importante de la science; car on ne doute pas que la morale ne soit un corollaire immédiat de la métaphysique, et que les deux philosophies des sens et de 1 intelligence liaient donné le jour aux deux morales, qui peuvent , nous le répétons , se résumer par ces mots : morale des intérêts et morale des devoirs.
Dans les temps modernes, nous suivons à la trace les deux écoles, sans aucune interruption. Et d’abord, pour ce qui regarde la première, Bacon, au commencement du 17e siècle, en découvrant la méthode expérimentale, avait communiqué aux sciences naturelles un mouvement immense, les avait placées sur un terrain solide qui rendait incalculable leur progression à venir. Adorateurs de Bacon, les philosophes du 18e siècle faussant ce procédé expérimental qui faisait tout l’avenir des sciences naturelles , l’adoptèrent comme un procédé unique , applicable à tout ce qu’il y a de réel dans
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l’humanité; aussi furent-ils singulièrement forts pour détruire tout ce que nous reconnaissons comme réel en nous, et qui néanmoins ne peut être tiré de l’expérience parce qu’il n’est pas contenu dans le monde des sens. Ainsi disparurent dans celte philosophie toutes les notions absolues qui résistaient à l’analyse expérimentale : Dieu , l’infini , la cause j et enfin la loi de la vie, cette loi des actions humaines qui n’est plus loi dès qu’elle cesse d’être absolue, et qui par conséquent se trouvait n’avoir aucune réalité pour ceux qui ne pouvaient pas comprendre qu’il y eut quelque chose de nécessaire ou d’infini.
Voici en peu de mots les- phases de l’écoie spiritualiste :
Descartes et Leibnitz avaient rouvert en Europe la carrière du spiritualisme : Mallebranche, Bossuet, Fénélon furent des rois; mais après eux, la France abdiqua le sceptre de la haute pensée, qui se retrouva au siècle suivant dans les mains étrangères des philosophes écossais. En effet, tandis que l’Angleterre "estait fidèle aux doctrines du Baconien Locke , le système de ce dernier était attaqué et battu en ruines dans la célèbre université d’Édimbourg. Thomas Beid, auteur
SPHÈRE INTELLIGIBLE. 54q
admirable par sa tendance élevée autant que par sa pénétration et sa prudence, opéra cette révolution, il y a environ 5o ans; et les philosophes qui lui ont succédé dans cette chaire célèbre ont recueilli fidèlement et augmenté son héritage. Il serait pourtant injuste de ne pas mentionner le docteur Richard Price, qui, dans un livre souvent cité par Reid , soutint les véritables principes, et démontra que l’amour-propre n’était point la règle des actions humaines.
La réaction philosophique fut plus vive en Allemagne. Dans ce pays le mouvement intellectuel est toujours plus intense et plus multiplié que chez les autres nations. L’esprit allemand a quelque chose de profond, de méditatif, d’élevé, qui rend le caractère de ce peuple unique entre les autres peuples. Emmanuel Kant analysa avec un art de déduction et une sagacité admirables les faits de notre nature intellectuelle et morale ; il alla les saisir dans leur profondeur mystérieuse , et les illuminant au jour de la conscience, il enregistra la statistique exacte et qu’il crut complète des phénomènes de l ame constituant la moralité.
Une école qui avait eu pour fondateur Je
OBJETS DE LENTENDEMENT.
Français Descartes devait sans doute reprendre racine en France, d’où elle s’était exilée devant l’invasion d’une malheureuse métaphysique dont la tige exotique n’aurait pas dû vivre si long-temps sur noire sol. Au commencement de ce siècle, les de Maistre, les Bonahl, les Chateaubriand, hommes de conscience et de génie, malgré leurs dissidences ou leurs erreurs; plus tard, Mme de Staël, cette femme étonnante, qui possédait quelque chose du génie d’un grand homme, furent les nouveaux promoteurs de la vraie philosophie ; ils ont sapé les bases fragiles de l école des sens, couvert le sol de ses débris, et commencé ce vaste cercle du retour aux doctrines de l’intelligence, que d’autres avec plus d’autorité et de science devaient accomplir et fermer.
Alors, représentai libres et hardis de la science écossaise et allemande , parurent successivement deux illustres professeurs, Royer- Collard et Victor Cousin, à qui il fut donné de populariser la réforme en la faisant entrer dans les écoles, et en la greffant sur le cartésianisme dont le vieux tronc découronné, mais recelant une sève immortelle, n’attendait que ce rajeunissement pour renaître en-
core et refleurir. Le dernier, dans un cours dont la sténographie a perpétué les vivantes inspirations, a pleinement démontré que la morale du 18e siècle avait suivi et avait dû suivre toutes les phases de la métaphysique de ce siècle; et que, par exemple, le livre de l'Esprit y qui eut tant de vogue en son temps, était bien réellement le fils légitime du Traité des sensations .
Terminons cet aperçu trop rapide, en rattachant aux écoles antiques ces deux chaînons de la science moderne, par deux anneaux que nous fournissent les textes memes des plus grands philosophes de l’antiquité.
En jetant les yeux sur les écrits de Platon et d’Aristote, on y trouve en termes formels les deux principes à la fois métaphysiques et moraux desquels ont découlé toute métaphysique et toute morale depuis ces grands hommes jusqu’à nos jours. Vous savez que Platon avait fait reposer sa doctrine sur la base des idées immuables, et qu’ Aristote, rejetant ou dénaturant l’absolu, avait concentré dans la source impuissante de la sensation l’origine de toutes les pensées de l’homme . eh bien ! comment ces deux philosophes comprennent-ils et définissent -ils la vertu?
D une manière tout-à-fait conséquente avec leurs principes métaphysiques. La vertu, dit Platon, ce chrétien d’avant la révélation, c’est l’imitation de Dieu , ou l’effort de l’humanité pour atteindre la ressemblance avec son auteur, évoluas rw 0ew. Vous le voyez, il n’y a là que la perfection, et l’intérêt me me le mieux entendu ne s’y trouve pas compris. Dans Aristote au contraire, le fondement essentiel de la morale , c’est l’idée du souverain bien et du but final j or ce but final, c est le bonheur, iviïai/jLona , ou la somme des jouissances qui résultent de l’exercice parfait de la raison. La morale d’Aristote est pure, mais son point de départ est inférieur ; la règle et le but sont également intéressés, et vous voyez là, dans cette double définition empruntée aux deux plus grands philosophes de l’antiquité, tout l’avenir de la doctrine morale, l’embranchement des deux seuls systèmes qui aient existé dans le monde; vous y voyez les anciens et les modernes, avec leurs théories extrêmes, Aristippe et Zénon, Mandeville et Kant.