CHAPITRE VII
COROLLAIRES RELIGIEUX ftE LA THÉORIE MORALE.
Vrai , beau et bon , triplicité sublime dans laquelle tout est compris : la science , l’art et la vertu, tout lhomme, tout ce qui est lui, et tout ce qui vient de lui ou se manifeste en lui. Mais n’existe-t-il pas dans le langage ou dans la pense'e des hommes un mot qui contienne dans sa ple'nitude ce cercle immense, et en soit comme la plus simple, la plus complète et la dernière expression ? Il existe ce mot, c’est perfection .
Qu’est-ce que le parfait ? Le parfait est ce qui est réellement et souverainement vrai, beau et bon ; c’est le terme au-delà duquel il n’y a plus rien qui puisse s’exprimer ou même
354 OBJETS DE LENTENDEMENT.
se comprendre. C’est dire plus et dire mieux , cerne semble, que X absolu, car c’est employer un mot que tous les hommes emploient et comprennent. Parvenus que nous sommes au plus haut point de nos théories sur les vérités intelligibles, je veux donc arrêter ici ma pensée.
Vous vous garderez de confondre la perfection avec le perfectionnement , pas plus que vous ne confondriez le fini avec l’infini, le temps avec l’éternité, la terre avec le ciel. Le perfectionnement appartient à la terre ; il est à vous, il est votre privilège et votre loi, votre loi sacrée, la condition unique et inviolable de votre venue à la perfection , à vous mortels d’un jour, réservés à une destinée immortelle ; mais vous ne penserez pas pouvoir monter de degré en degré, et, arrivés au sommet, entrer de plein pied dans la région du parfait. Précédemment , en cherchant le passage entre le fini et l’infini, nous avions reconnu aux extrémités du fini un abîme que nous ne pouvions plus franchir en marchant devant nous, mais pour lequel il nous fallait revêtir les ailes de l’intelligence : ainsi vous n’arriverez pas à la perfection par le terrestre et étroit sentier du perfectionnement.
Qui dira ce que c’est que la perfection véritable, réelle, absolue, et qui osera la chercher parmi les chaînes de ce monde? Comme il est dit dans l’Evangile : Personne n’a jamais vu Dieu ; ainsi personne n’a jamais vu la perfection, image idéale, type éternel qui se rit des vains efforts de l’homme pour atteindre à sa hauteur inaccessible; et pourtant, cette idée d’une perfection qui ne doit point se réaliser ici-bas, doit encore présider à notre vie , tandis que nous sommes dans la contingence de la terre. Il faut qu’en entrant dans les voies trop bornées du perfectionnement progressif, nous ayons les yeux attachés sur cette image de la perfection une et éternelle. Sans doute, dans notre nuit terrestre, cette image n'est qu’une ombre fugitive de la vraie lumière qui resplendit plus haut ; mais enfin , si nous avons reçu en partage un peu de cette imagination quidonne à lame son essor , qui la dirige et la soutient dans la contemplation de ce qui n’est pas de ce monde, ne pouvons-nous vivifier en nous cette image, essayer de la rappeler, de la fixer quand elle nous fuit , par moyens laisser nos cœurs s’épanouir d’aspiration et d’espérance, et, en présentant aux autres
I image sacrée * répéter ce que disait Cicéron à son fils Marcus : Ecce formant et quasi Ja~ ciem honesti , jili Marce vides , quam si oculis cerneres , mirabiles ainores , ut ait P lato , de se excitaret. ( De off. )
Non, elle n’est point contenue dans le temps ou dans l’espace, cette pensée jetée au fond du cœur de chaque homme, mais dont nul homme ne posséda jamais la plénitude ou la réalité. Non, elle n’est point de ce monde , de ce monde misérable et fragile où rien ne demeure, où tout passe et tout s’écoule. Il lui faut pour se déployer, le champ de 1 infini et de l’éternité; il lui faut une autre terre où dans un nouveau ciel luit le soleil de réternelle perfection sur d’autres créatures, sur les hommes encore, mais sur les hommes qui seront changés, qui seront montés à l’état de nature parfaite.
Et ainsi nous entrons dans la question de l’immortalité de lame. Vous le voyez, cette thèse métaphysique se répand comme d’ellemême dans nos déveioppemens , et vient illuminer ces théories. L’immortalité nous apparaît comme un rayon d’en haut, comme une espérance, avant que nous ayons songé à la soumettre à l’austère critérium de la dia-
lectique. Il faut pourtant en venir là; il faut susciter les argumens pour convaincre d’une vérité dont au fond de leur cœur tous les hommes sont intimement persuadés.
Lame est immortelle; il n’entre pas dans notre plan de discuter avec étendue les argumens métaphysiques sur lesquels on a coutume d’appuyer la croyance à l’immortalité de notre âme.
Essaierons-nous, en nous élevant à la hauteur de la métaphysique platonicienne , d’établir notre croyance sur un fondement presque géométrique ? L’âme mourir ! dit Platon, le concevez-vous? Pour moi, je conçois, il est vrai, la séparation du corps et de lame; je le conçois même si bien, tque leur alliance me paraît mille fois plus extraordinaire que leur séparation. Le corps peut se perdre et ses élémens disparaître , lorsque lame qui était son lien, son appui, sa force, l’a délaissé ; mais l ame ne se sépare pas d’ellemême. Le corps est vivant , mais n’est pas la vie, tandis que l ame n'est pas seulement vivante , elle est la vie elle-même. Ce qui est chaud peut devenir froid , mais la chaleur peut-elle se refroidir? Ce qui est éclairé peul devenir ténébreux , mais la clarté peut -elle
s’obscurcit- elle-même ? Neque ignis frigidus, ne (j ue caliditas frigiditas unquàm erit. Il est donc impossible que ce qui est essentiellement vie, meure.
Et l’immortel philosophe continue : L’âme est dans un mouvement perpétuel, car elle pense , elle veut ; c’est là son mouvement et sa vie : le corps peut être privé du mouvement et de la vie, parce qu’il ne possède pas ces biens en lui-même ; l’âme ne peut perdre ni le mouvement ni la vie, parce qu elle trouve en elle la source et la cause de tous les deux. Nunquàm anima deseritur à se , nunquàm moritur , quia nunquàm moveri desinit .
Et observez que cette force de vie que possède l ame n est jamais si sensible et si intense que lorsqu’elle se déploie d’une manière plus indépendante du corps. Observez que lame n’est jamais plus sage, plus active, plus clairvoyante que quand, par une heureuse abstraction, elle se sépare du corps, ou se retire dans le mystère de la vie intérieure ; comme Archimède , qui ne s’aperçoit de la prise de Syracuse , qu’en sentant l’épée du Romain s’enfoncer dans sa poitrine. Si donc , dit encore Platon , même
SPHÈRE INTELLIGIBLE 35q
dans la vie présente, il faut pour s’élever dans la contemplation se séparer autant que possible de son corps, ne faut-il pas en conclure que la séparation opérée par la mort sera le commencement dune vie à la fois plus pure et plus parfaite? Düm vivimus , proximè ad scienticim accedemus , si quàm minimum cum cor pore commercium habue ri mus ; itàque puri et integri , et à corporis insipientiâ liberi , per nos ipsos , et nudâ mente , verum ipsum cognoscemus (i).
Faudrait-il reproduire l’argument inévitable de toutes les logiques : Ce qui est simple ne saurait périr par la dissolution des parties; or l ame est simple , donc elle ne saurait périr par la dissolution de ses parties.
Cet argument ne nous en a jamais imposé. La flamme qui a commencé à luire ne saurait-elle s’éteindre ; et l'esprit, que toute la crainte des métaphores ne saurait nous empêcher de comparera un flambeau, ne pourrait-il cesser de briller par une cause incon*nue, bien qu’étant simple, il ne puisse voir ses parties se dissoudre? Ne pourrait-il, par un second souffle du Dieu qui le fit être , s’é-
(i) Lisez et méditez le Phœdon.
36o OBJETS DE L’ENTENDÈMENT.
teindre un jour et cesser d’éclairer la sphère intelligible, comme une étoile disparaîtrait et laisserait une place vide dans l’immensité, par la seule raison que l’étoile et l’esprit existent, et ont commencé d’exister?
Mais, comme nous cherchons des corollaires à la théorie morale, c’est du fond de cette théorie que nous voulons tirer la preuve la plus éclatante de la grande vérité qui nous occupe.
Nous sommes des êtres moraux; chaque jour nous pouvons accomplir des actes que notre conscience approuve , et dire de nousmêmes ce que Dieu disait de chacune des oeuvres de la création : Vidit Deus quod esset bonum. Or, après l’enfantement plus ou moins laborieux d’un acte de vertu, il s’est manifesté en vous un principe nouveau, une notion inconnue jusque-là, d’abord spontanée et confuse, bientôt se dégageant et vous apparaissant pure, certaine, inébranlable ; c’est la conception de votre mérite. Le coupable, à travers les anxiétés douloureuses du remords , forme aussi lui la conception corrélative de son démérite. Jugement de mérite et de démérite, voici la loi qui est comme un pont jeté entre le monde
SPIIERE INTELLIGIBLE. 36 I
de la moralité terrestre et celui de la sanction qui ne s’accomplit point ici-bas.
Sanction : savez-vous le sens de ce mot sanctus? Çhez les Romains, les choses étaient sacrées y les lieux étaient saints , quand la loi avait attaché le châtiment à leur violation; la sanction était donc le complément nécessaire, inséparable de la loi; toute loi était donc sainte, et en cela les jurisconsultes étaient dominés par cette conception religieuse, que la sanction est de source divine , qu’elle est comme le complément nécessaire des actions humaines; attendu que celui qui a bien agi, mérite , et que celui qui a mal agi, démérite.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la loi du mérite et du démérite possède toute l’autorité d’un axiome géométrique, et que cette loi fonde inébranlablement la certitude du châtiment et des récompenses pour le vice et pour la vertu.
J’y reconnais la justice infaillible qui se révèle, et crie au fond du coeur de l’homme que les récompenses ou le châtiment lui seront donnés comme un droit, comme une dette inaliénable que Dieu a promis de payer.
502 OBJETS DE LENTENDEMENT.
Car il n’est pas possible d’ôter au genre humain cette conviction , que le bonheur appartient de droit à l’homme vertueux. Oui , c’est Dieu qui a promis de payer cette dette; c’est bien la voix de Dieu, c’est lui qui a parlé au fond de la conscience où il a placé la sanction à côté de la promulgation de la loi : et ce suprême ordonnateur de l’arrangement du monde physique, intellectuel et moral où tant de sagesse reluit, a-t-il voulu, a-t-il pu tromper ses créatures impuissantes, en mettant dans leur cœur une conviction qui ne serait qu’un mensonge? Voilà pourquoi l'espérance est une vertu religieuse et sainte , car espérer, c’est croire que Dieu est fidèle, et peut-on sans blasphème refuser de se reposer dans la véracité de Dieu ?
Et pourtant , où donc est-il durant le cours de notre vie terrestre, ce champ de la récompense et du châtiment? Le juste traîne si souvent une chaîne cruelle; si souvent il est meurtri par le pénible exercice de la vertu ; et le méchant prospère , à lui les joies et les fortunes de la terre, a lui la puissance et les couronnes. Où donc est-elle cette justice providentielle vers iaqueile l’homme vertueux, arrivé au terme d’une carrière douloureuse.
s’écrie en tendant des mains délaissées : Tu m’as trompé? « Non, il ne t’a pas trompé, athlète généreux ; ton Dieu étalait devant tes pas une couronne immortelle, mais cette carrière terrestre était trop étroite pour contenir ta récompense. N’as-tu pas vu que la palme t’attendait brillante par-delà la barrière que tu devais atteindre, et que tu as touchée en expirant? »
J’avoue que je ne connais pas de formules plus hautes et plus belles pour établir l’immortalité de lame, que celles de l’école allemande et du célèbre Kant en particulier. Après avoir établi l’immuable devoir , n’ayant pas d’autre raison , d’autre principe que luimême; après avoir 'ainsi résolu le problème moral dans le sens des disciples de Zenon , ce grand génie brise les entraves de cette philosophie admirable, mais incomplète. Les sages du Portique , absorbant tout le bonheur dans la vertu, avaient fait de la notion du bonheur une amère dérision de la vertu persécutée et souffrante. Kant reconnaît que l’homme est doué dune double tendance réelle et légitime : comme être rationnel , il comprend le devoir et le réalise dans sa vie ; comme être sensible, il aspire au bonheur
qu’il sent fait pour lui , et qui est aussi la loi, mais la seconde loi de sa nature.
Devoir , voilà donc le dernier terme et la plus simple expression de l'intelligence; bonheur , voilà le dernier terme, la plus simple expression , la réduction la plus parfaite de la sensibilité. Or, comme l’homme n’est ni parfaitement vertueux, ni parfaitement heureux ici bas; comme il ne possède jamais la sainteté ni la béatitude, ni l’union parfaite de l’une et de l’autre; comme la vérité n'est ni avec Epicure qui identifiait la vertu dans le bonheur , ni avec Zénon qui ne séparait pas le bonheur de la vertu, il faut donc qu’il y ait une autre région ou s’accomplira la grande alliance du bonheur et de la vertu, du bonheur après la vertu ; ou plutôt , et pour tout ramener aux deux termes sur lesquels repose tout le système de ce livre, l’accord immortel et désormais inaltérable de la sensibilité et de l’intelligence. Et alors seront réconciliés les deux principes de notre nature , et X antinomie qui les divise ici-bas sera brisée, et alors ce sera la consécration et le repos, et la sanction sera accomplie, et la justice divine, en couronnant le juste, se sera absoute elle-même des accusations qu elle aurait en-
courues, si l’horizon de la vie terrestre n’eût été le point de départ d’une existence sans bornes.
La vie terrestre , la voilà ; elle est dans cette lutte constante des deux principes , lutte sans trêve et sans repos, et qui ne doit pas expirer dans cette sphère. Au dernier jour, quand le combat s’achève , la vie meurt et Y existence se prolonge immortelle.
Mais cette vie était nécessaire , providentielle ; hors d’elle, la vertu n’aurait point eu d exercice, la moralité eût été impossible , et la sainteté serait un mot stérile, puisque s’il n’y avait point eu de lice ouverte à parcourir, il ne pourrait y avoir ni triomphe à remporter, ni couronne à ravir. Otez enfin cette solution du problème de la vie, et dites s’il vous reste rien qui ressemble à la providence; et dites ce que vous laissez, sinon la verge de 1er du hasard sous lequel Brutus expirant a raison d’humilier sa noble tête , et de dire : a Vertu, tu n’es qu’un nom; bonheur, tu n’es qu’une ironie (i)!
(i) Cette théorie de l’école kantienne n’est pas nouvelle quant au fond des idées; elle est un commentaire scientifique de cette parole de Rousseau : « Tout
566 OBJETS DE l’entendement.
Que nous importe de retrouver ici les in* terminables argumens dont on poursuit la doctrine de lame immatérielle? Toujours la même objection de lame dépendante du corps, naissant avec le corps, percevant et connaissant par le seul moyen des organes corporels. Vous voyez bien, dit-on, que c'est une nécessité que lame, au moment où se dissout l’organisme matériel qui l’emprisonne, perde d’elle-mème sa vertu de vouloir, de connaître, d’agir, de vivre, car tout cela est la vie; il faut que ce flambeau s’éteigne; il faut que le son du clavecin s’évanouisse et ne soit plus rien quand le clavier a vu briser les touches d’oit jaillissait l’harmonie.
Admirable conclusion ! Ces deux substances ont reçu du créateur l’ordre de marcher en-
semble, en accomplissant leur pèlerinage terrestre; arrivés au terme, voilà que ces compagnons se séparent pour ne plus se retrouver jamais, et pourquoi voulez-vous donc
ne finit pas pour l’homme avec cette vie , tout rentre dans l’ordre à la mort. » Mais peut-être doit-on y reconnaître quelque chose de mieux arrêté, de plus solidement formulé que dans toutes les autres théories sur la destinée humaine.
que cette séparation soit la mort de tous deux? Serait-ce donc qu’ils sont liés d’une si étroite affection , que fun ne saurait vivre sans l’autre? Et certes, ce n’est pas là l’histoire de leur union terrestre , où l’on voit ces deux principes exercer l’un sur l'autre une tyrannie mutuelle, faire de leur coexistence un champ de bataille permanent et douloureux. Et d’ailleurs est-il bien vrai que le corps luimême cesse d’exister? A-t-on poursuivi les élémens de la substance matérielle à travers toutes les phases de sa décomposition indéfinie? En vain le chimiste soumettant à l’alambic les plus fines parcelles de matière , les volatilise et les transforme tour à tour en liquides et en gaz, pour les convertir en de nouveaux solides, par la magie naturelle de la science; jamais peut-il retrancher de la création un atome de cette matière dont les formes seulement lui sont assujéties? Si, comme on n’en peut douter malgré les difficultés qui en résultent, la matière est indivisible à l’infini, Y argument de la dissolution des parties ne peut faire supposer que la matière s’anéantisse, car les parties auront beau se dissoudre, jamais on n’arrivera à un élément irréductible; et si l’on pouvait y parvenir, si
568 OBJETS DE LENTEINDEMENT,
l’on descendait jusqu’à cet indivisible, jusqu’à cet atome que la philosophie et la physique ont également rejeté comme contradictoire, cet atome aurait encore en lui la vertu de subsister; nous ne concevons même pas comment il pourrait disparaître autrement que par un acte spécial de la volonté, et il faut le dire , de la toute-puissance de Dieu : tant il vrai que rien de ce qui existe ne meurt, et qu’il faut une parole pour anéantir, comme une parole a été nécessaire pour enfanter le monde à la vie.
Eh bien , si l’expérience démontre qu’ici* bas les corps se décomposent , se transforment, mais que leurs élémens ne périssent pas ; si, d’un autre côté, l'induction philosophique nous conduit à croire que la nature réelle du corps est de subsister , de durer par le seul fait de son existence, que dirons-nous de lame, cette autre substance éminemment . irréductible et simple, si noble et d’un prix si supérieur au corps (i)?
Mais je veux bien ne voir là que des inductions métaphysiques, et c’est à la preuve mo-
(i) Corpus autem fragile animus sempiternus movet. Cic.
raie que je dois m’attacher. Dieu ne peut pas anéantir l’âme, parce qu’il ne le veut pas, parce qu’il ne le voudra jamais ; car lui-même a limite à cet égard sa toute-puissance; il a écrit dans la loi du mérite la promesse de 1 immortelle durée de lame , et comme la garantie que la véritable vie humaine, c’està-dire X existence , est inviolable.
Alors vient encore la vieille objection que nous avons déjà réfutée quand il s’agissait de trouver le principe de la morale : encore les émotions de la conscience, dont ils veulent faire, non plus le principe, comme tout à l’heure, mais bien toute la sanction de la vertu. Que nous parlez-vous, disent-ils, d’une autre vie considérée comme la sanction de celle-ci? Sans doute, nous reconnaissons comme vous cette loi du mérite et la nécessité de la récompense qui en est le corollaire. Nous avouons aussi que cette loi ne reçoit point dans l’étroite limite de la terre son application extérieure; que les biens de la terre s’en vont souvent trouver le démérite , tandis que la vertu n’a pas toujours grande part au fonds social du bonheur humain. Mais comptez-vous pour rien les joies intimes et les douleurs amères de la conscience? Qu’est-ce donc que ces furies
vengeresses que toutes les poésies nous représentent poursuivant le criminel de leurs serpens, s’asseyant près de lui sur sa couche tourmentée, pour lui défendre le sommeil de la nuit comme le calme de la veille? Dieu a placé dans le cœur de l homme toute la sanction nécessaire; il fait le bien ou le mal, et reçoit la récompense immédiate de son œuvre : et ainsi, la justice divine demeurerait sauve , lors meme que nous retirerions l’éternité à l’accomplissement de ses décrets sur le vice et sur la vertu.
J'entends, voilà bien le stoïcisme : le juste du portique que l’univers en tombant n’ébranlerait pas, et qui, accablé d’infortunes, ou en proie aux plus cruelles douleurs physiques, se recueille dans sa joie intérieure, se soulève et s’écrie comme le philosophe Possidonius de Rhodes : a O douleur ! tu ne me feras pas dire que tu sois un mal. »
Non, non, ce n’est point là la vertu du genre humain; la nature s’y refuse et la conscience universelle proclame que cette espérance si bornée n’est qu’orgueil et délire.
Régulus, quand vous vous arrachiez à vos amis, à votre famille, pour aller expier dans les supplices de Carthage votre sublime dévoù-
SPHÈRE INTELLIGIBLE. ’S’] t
ment , je ne puis croire que la joie intime que vous ressentiez de votre courage ait pu compenser pour vous et le déchirement des derniers adieux, et toutes les horreurs du supplice. Décius, d’Assas, et vous tous, martyrs de toutes les causes saintes ! qui avez prodigué votre vie pour soutenir l’objet de votre culte , sans doute vous étiez désintéressés dans votre sacrifice, mais la récompense ne vous en était pas moins due; Dieu s’en était chargé, et l’on ne dira pas que vous ayez été suffisamment payés de tout votre sang par la seule pensée stoïque que vous vous immoliez à la loi impérieuse d’un devoir sans récompense ultérieure. Non, mais en mourant vous aviez devant vous un immense horizon dont la mort était le seuil. Vous saviez, sans vous en rendre compte peut-être, mais du moins vous saviez d’une conscience intime, qu’arrivée à ce passage suprême qu’on appelle la mort, à ce mystique confluent des deux vies, des deux fleuves, ou plutôt du faible ruisseau dans l’océan sans borne et sans rivage, l’âme vertueuse se continuant elle-même sous une forme plus pure, projette sa vie dans l’avenir, où elle reçoit le prix qu’elle n’a point demandé, et
Zyj OBJETS DE l’entendement.
qui sanctionne sa vertu pour l’éternité (i).
Tandis que nous sommes sur cette terre d imperfection, marchons en conservant l espérance d’entrer dans la région où habite le parfait . Oui, tandis que nous gravissons avec effort la colline douloureuse de l’existence humaine, tandis que de tous côtés, en nous et hors de nous, dans cette double vie individuelle et sociale, dont les mille replis nous enlacent et nous courbent sous leurs gênes permanentes, se montrent avec pleine clarté tous les caractères de l 'épreuve , nous pouvons
(1) Si nous ne rapportions pas la question de Dieu à l’ontologie, nous pourrions ici , comme Kant , entrer à grandes voiles dans la théodicée ; car le corollaire de ce qui précède est l’existence de Dieu, cause intelligente , rémunératrice et vengeresse du passage de l’homme à l’état où s’opère la sanction. Tout à l’heure la notion de perfection nous élevait aussi à l’idée de Dieu , en qui réside toute vérité , toute beauté , toute bonté dont il est la substance , et de qui est exprimé le véritable nom, le nom qui contient la plénitude de son être divin , lorsqu’on l’a appelé le parfait. L’idée souveraine de Dieu , centre de tout , envoie ses rayons sur tous les points de la circonférence ; c’est elle qui ouvre la science et la clôt , elle est l’a et l’w de toute philosophie , elle est en même temps le fond sur lequel tout se déroule.
encore nous soutenir en relevant nos regards, en aspirant à cette vie superterrestre, vie véritablement vie, vita verè vitcilis , comme le disait l’orateur romain, à laquelle nous sommes appelés; en nous ouvrant à cette sorte de patriotisme divin qui anime et enflamme le cœur durant le court et laborieux pèlerinage qui nous sépare de notre meilleure patrie (1). Il faut que la colombe, planant par-dessus la terre submergée, ne sache où poser le pied, et fugitive, ne cesse de voler, jusqu à ce qu elle soit rentrée dans l’arche sainte d’où elle était sortie. Car nous ne le croirons jamais, l’homme n’est point fait pour vivre et mourir emprisonné dans cette argile, pour se consumer sans fruit dans les vaines inquiétudes qui l’agitent sur cette étroite surface qu’il appelle son séjour.
Et cette espérance d’immortalité , ne la retrouvez-vous pas partout écrite et révélée , dans les cieux et sur la terre, et dans les harmonies morales qu’interprète le sens infaillible de l’humanité?
Jetez un regard sur la face du monde, sou*
(1) Ciun aninius ex corporc quasi ex aliéna domo exierit, et in domum suam venerit. Cic.
574 OBJETS DE LENTENDEMENT.
levez cette enveloppe matérielle qui recouvre la pensée intime de chaque chose , et appliquez ici la théorie que j’ai exposée plus haut; cherchez à surprendre ce mot d’un grand symbole. Oh! certes, le plus admirable de tous, celui qui brille avec plus de clarté , c’est la promesse de renaissance et de vie, que recèle toute la nature. Qu’est-ce que le grain de blé confié au sein de la terre , qui sort et s’élance verdoyant sur sa tige féconde? Qu’est-ce que la chrysalide , cet être informe et frappé de mort , qui , brisant le tombeau quelle a filé, jaillit et s’épanouit radieuse aux feux du soleil?
Qu’est-ce que la terre elle-même? Et ce monde que nous admirons avec sa plénitude de vie, d’ordre et de fécondité, qu’est-il qu’un grand voile qui nous cache un autre monde infiniment plus parfait? La foi perce le voile, qu’aperçoit-elle? Rien, mais elle pressent qu’il y aura là mille fois plus que ce quelle peut jamais concevoir dans le cours de cette vie mortelle.
Et le sommeil, ce consanguineus lethi , cette mort de chaque jour, suivie d’un retour périodique à l’existence, qu’est-il autre chose qu’un symbole de la mort, comme le
SPIlèRE I INTELLIGIBLE. ^7 5
réveil est celui de la résurrection? La mort, qu’est-ce que ce mot, et qui dira ce qu’elle est (1)? Y a-t-il de la mort dans la nature? est-ce un mot dont la réalité appartienne a ce monde? ou n’est-elle aussi qu’un sublime symbole qui
M’explique par la mort l’énigme de la vie?
Non, toute mort n’est que naissance, et c’est précisément par la mort que nous voyons fleurir la vie dans sa puissance immortelle. Ne voyez-vous pas que tout ce qui est créé par Dieu a reçu pour loi d’atteindre les dernières limites de son perfectionnement, et que l’agonie, ce dernier combat de la vie avec elle-même , est la lutte de cette vie tendant à devenir plus pure et plus parfaite? Ce que les mortels appellent la mort, dit un illustre philosophe allemand, Fichte , n’est que le phénomène visible d’un nouvel enfantement à la vie (2); autrement, le but de la
(1) Onmis pliilosophorum vita commentatio mortis.
Ci c .
(2) Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres ,
C’est le dernier degré qui m’approche de toi ,
C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.
C est encore Lamartine , c’est le poète religieux qui
57 6 OBJETS DE l’entendement.
nature serait accompli ici-bas, et son cercle serait fermé. Mais cette nature elle-même, qui semble exécutrice d’un arrêt vengeur en frappant un mortel, n’est autre chose que Finstrument dont se sert la bonté divine pour opérer cette sainte et éternelle vivification.
Tandis que nous pleurons un mortel icibas, d’autres se réjouissent là-haut de ce qu’un immortel est né pour leur monde; comme nous , habitans de la terre , nous recevons aussi les nôtres avec joie, bien que, plus sages , nous devrions peut-être imiter ce peuple de l’antique Orient, qui saluait avec des chants de deuil la naissance d’un homme.
Sans doute les esprits qui languissent sous l’enveloppe matérielle pour eux impénétrable, ne verront point cette vérité qui luit évidente sous les symboles, cc Je ne puis, disait Socrate mourant, faire comprendre à
écrit ces vers. Mais ne croyez pas que l’intime espérance d’une vie immortelle ne se fasse pas jour aussi
dans l’âme la plus désespérée , et la moins favorable
aux croyances religieuses. Ecoutez ces beaux vers de Byron :
My minci may lose its force , my blood its fire ,
And my frame perish , e’en in conquering pain ,
But there is within me which shall tire Torture and time , and breathe when i expire.
Child. fuir. y c. , s. r 3 7.
Criton que celui qui est ici, qui pense et argumente, qui dispose ses discours selon l’ordre de sa pensée , c’est moi , c’est Socrate ; mais il croit que je suis ce quil verra tout à l’heure, un cadavre. » Mais qu’importe l’obscurité des symboles à ceux qui se sont faits enfans de l’intelligence, qui ne se troublent point aux cris de secte et d’opposition systématique, ou devant le positivisme impuissant d’une philosophie dès long-temps éteinte, et, dociles, s’en vont satisfaits de leur croyance intime, parce qu’ils ont vérifié ce suprême critérium sur le témoignage de la conscience universelle ?
Faudrait-il donc maintenant invoquer la croyance des peuples qui tous, à tous les degrés de la civilisation , ont proclamé que l’âme se survivant à elle-même est appelée à un immense avenir qui commence au-delà du tombeau? Partout, en toute nation, se retrouve cette conviction inébranlable. Que signifient les apothéoses des Dieux dans l’antiquité, et la sainteté des mariages, et l’amour des enfans, et le souvenir des morts, et ces urnes pieusement conservées, et ces sépulcres magnifiques par lesquels l’homme fait effort pour triompher du néant, et cette soif
378 OBJETS DE l.’ENTENDEMENT.
de gloire, et cette ardeur de se survivre, si ce n’est que l’homme, ce Dieu mortel, comme le dit encore Cicéron (1), porte en lui une âme remplie des pensées et des espérances de l’éternité? La religion universelle des hommes a deux dogmes : la croyance en Dieu et la croyance à la durée de l’âme; et tandis que le sauvage adore la divinité dans le symbole dégradant du fétiche, il vénère les âmes des aïeux qu’il suppose errans dans un élysée que son imagination peuple et décore. Oui, quel peuple, quelle tribu, même la plus sauvage , a jamais cru que l’homme jouât tout son rôle sur la scène de ce monde ; et qu’ainsi, après qu’il aurait vécu son jour, et recueilli furtivement son inégale et misérable portion de bonheur , sa destinée serait
(1) Serit arbores quæ alteri sæculo prosint , quid spectans nisi etiàm postera sæeula ad se pèrtinere? Quid procreatio liberorum , quid propagatio nominis , quid adoptiones filiorum , quid testainentoruni diligentia , quid ipsa sepulcrorum monumenta, quid elogia significant , nisi nos futura etiàm cogitare? —
Ut ad cursum equum , ad arandum bovem , ità lioniinem credimus ad duas res , ut ait Aristoteles , intelligendum et agendum esse natum , quasi mortalcm Dcum. De Fnib. , lib. 2. — Dixi : Dii estis. Psalm.
remplie, son espérance éteinte, ses désirs satisfaits et sa vie close avec son dernier soupir?
Et enfin quand la voix du genre humain serait muette sur les révélations de l’avenir, quand nous n’aurions pas pour elles l’autorité invincible des argumens, ce serait assez d’interroger la nature morale de l’homme pour y trouver écrit ce grand secret de notre destinée. Pourquoi ne vivons-nous jamais, et espérons-nous toujours de vivre? Qui expliquera cette perpétuelle aspiration vers un état de perfection qui ne nous est pas donné ici-bas? Nous nous épuisons à la recherche du bonheur, et ceux qui ont le plus recueilli de ses parcelles fugitives avouent que ce bonheur est incomplet, quil est misérable, et ne vaut pas bien souvent les peines qu’il a coûtées. D’où vient cette impuissance du cœur que rien au monde ne satisfait et ne remplit? Pourquoi cet empereur romain disait-il à son lit de mort : « J’ai été tout, et tout n’est rien ? » Pourquoi Alexandre , maître du monde, trouvait-il ses limites trop étroites? D’où vient ce fonds intarissable de la vie humaine dont parle Bossuet, ces causes secrètes d’ennui qui savent si bien s’infiltrer à tra-
38o OBJETS DE L’ENTENDEMENT.
vers nos joies fugitives et nos trompeuses illusions; comme si les fruits dorés qui nous tentent, pareils à ceux qui croissent sur les bords de la mer Morte, ne laissaient sur nos lèvres que cendre et amertume? Pourquoi , en un mot, la vanité partout, et même dans la science, ce meilleur des biens après la vertu? a J’ai cherché la vérité, dit l’Ecclésiaste, et j’ai trouvé la vanité dans sa lumière, comme j’avais trouvé le mensonge dans la volupté. » N’est-ce pas que le cœur de l’homme se dilate, et dépasse de beaucoup tout ce qu’il peut recueillir? « Le cœur de l’homme est immense, disait saint Augustin, il est plus grand que le monde. Dieu seul est au-delà. » Admirables paroles qui expliquent à la fois et tant de soif, et tant d’impuissance à se désaltérer.
Ainsi l’âme tournant sur elle-même sans repos , comme une planète autour de son axe immobile, s’élance vers un idéal quelle ne saurait atteindre sous les chaînes qui l’appesantissent ; et, chose merveilleuse ! à mesure que résiste à ses vœux et s’éloigne cette image de perfection vers laquelle elle tend les bras, elle sent encore que ses efforts, tout impuissans qu’ils sont pour le présent , ne
sont pas stériles pour l’avenir; que son espérance, loin dètre une chimère, est. une promesse infaillible, et que sa vertu porte en elle le grain de sénevé qui produira le grand arbre de la perfection éternelle.
El ainsi rayonne d’un grand jour tcute 1 histoire de la destinée humaine, ainsi s interprètent la vie et la mort, et se résout celte inconnue vainement cherchée sur cette terre, à travers les ténèbres visibles de la science humaine. Nous concevons qu’il y a ici un voile, et, par-delà , une région immense oii nous sommes appelés, cc Soulever le rideau , et passer derrière, voilà tout, toute notre destinée, dit en passant et disparaissant sur l’abîme du temps, chaque génération. »
Ames méditatives, montez maintenant sur les ailes de la pensée dans cette région de sublimes hypothèses, essayez de comprendre ce que sera cet avenir, quel est ce bonheur que votre vertu vous garantit. Ce n'est point à la psychologie qu’il appartient de vous accompagner dans cet autre monde.