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II

Voilà avec quelque fidélité l’objection que vous entendez partout redire, et qui, propagée par les anatomistes , est généralement répandue dans le peuple si nombreux des demipenseurs. Depuis quelques années surtout, ces doctrines se sont remuées davantage en raison des nobles efforts que le spiritualisme a faits pour reprendre l’avantage sur le matérialisme du 18e siècle , dévoilé et tombé. Certes nous rendons hommage aux découvertes, précieuses pour leur science, des Cabanis, des Broussais, des Magendie; mais nous pensons qu’ils se sont bien vainement tourmentés pour réduire les faits spirituels, vus dans leur source, à n’étre rien de plus que de purs mouvemens matériels , de simples résultats des appareils organiques et de leuis combinaisons. Que, par une patiente analyse, un habile opérateur, s’exerçant sur des animaux appelés vertébrés, ait décomposé le cervelet et montré qu’à telle ou telle partie correspondait telle ou telle opération de la pensée; et, par exemple, qu’en détachant une portion déterminée du cerveau, l’animal encore vivant a perdu, soit la faculté de percevoir, soit celle de se mouvoir, soit celle de se souvenir, et se trouve ainsi tour-à-tour

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dépossédé de toutes ses facultés , excepté toutefois de l’activité volontaire , ce fonds primitif de la puissance spirituelle : certes l’expérience du scalpel, conduite par l’arrièrepensée de trouver que tout l’homme est matière , ne pouvait être portée plus loin qu’elle ne l’a été dans ces curieuses investigations de la moderne physiologie.

Et quand à ces observations vous joindriez celles qui peuvent résulter du système de Lavater sur les analogies qui existent entre les dispositions de lame et la physionomie; et le système plus fameux encore de Gall, selon lequel les dispositions morales et intellectuelles que nous apportons en naissant sont tracées comme des lignes géographiques sur les contours de notre tête; de sorte qu’à telle passion correspond telle protubérance ; de sorte que l’énergie des facultés intellectuelles est en raison du volume du cerveau, preuve bien sensible, disent les anatomistes, que c’est le cerveau en personne qui sent, qui pense, et qui veut (i) : eh

(i) Cabanis place dans les nerfs la faculté de sentir , et par suite la faculté morale. M. Broussais met la faculté de penser dans la partie supérieure de la moelle

bien! moi, je voudrais que le microscope et le scalpel eussent été cloués d’une puissance analytique encore plus grande, car les plus subtiles découvertes ne m'embarrasseraient pas plus que les objections vulgaires puisées dans les inconvéniens de l’âge, de la démence, des maladies. Tout cela est absolument la même difficulté, qui ne s’augmente en rien de tous ces merveilleux résultats de l’expérience visuelle; oui, toujours la même chose, l’enfance, la vieillesse , le rêve, l’imbécillité, et je dirai toujours avec même vérité : Qu’est-ce que cela prouve ?

Car, de grâce, quel résultat faut-il tirer de leurs observations? A qui les physiologistes

allongée ; Gall , dans le cerveau et les protubérances extérieures ; un autre , dans le sang le plus subtil , dans le diaphragme, etc. Plusieurs médecins distingués ont protesté contre ces doctrines , surtout M. Bérard , de Montpellier , dans sa théorie des Rapports du physique et du moral. M. Damiron, dans son Essai, réduit à leur juste valeur toutes les prétentions de l’école physiologique qu’il réfute sous ses divers points de vue; et M. JoufFroy, dans sa belle Introduction aux esquisses morales de D. Steward, établit l’essentielle distinction des deux ordres de phénomènes dans la nature de l’homme.

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persuaderont-ils que le cerveau soit le principe pensant, par cela seulement qu’on ne voit rien au-dela du cerveau à quoi on puisse rapporter la pensée? Et leur hypothèse estelle préférable a celle des spiritualistes qui, du moins , s’appuyant sur l’analogie , et induisant la diversité des substances de la diversité des phénomènes, regardent le cerveau, aussi bien que les appareils des sens et le système nerveux, comme étant l’organe, l’instrument de la pensée dont la cause productive est ultérieure? Et de bonne foi, quand en place de fâme, élément substantiel de la pensée, ils viennent nous parler d’un système moléculaire qu’ils proclament sous le nom d’organe de la pensée, les physiologistes se comprennent-ils? peuvent-ils se faire comprendre? Et alors, dans quel but imaginer de si obscures hypothèses ?

Ne voyez-vous pas encore ici que ce n’est que le vieux sophisme de l’école, si souvent employé par les mauvais logiciens dont est plein notre monde : deux choses ont un intime rapport , sont étroitement liées : donc ces deux choses sont de même nature ; deux choses se précèdent, se suivent ou s’accompagnent : donc elles sont unies par le lien

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logique de cause ou d’immédiate production? Et, par exemple, de ce que l’organisation physique et les facultés intellectuelles sont unies par un rapport certain , indestructible , tant que dure notre passagère existence ; de ce que nos organes ont un rapport manifeste à la vie , une parfaite prédisposition à l’exercice de la pensée, c’est établir que la pensée n’est qu’un simple résultat de l’organisme, une pure modification de la matière.

N’est-ce pas là un résultat, je ne dis pas seulement inadmissible, mais qu’il est tout-àfait impossible de comprendre? Certes ce n’est pas la peine de qualifier les philosophes de dupes et de rêveurs, quand soi-même on est dupe et on rêve , au point d’identifier la passion, l’intelligence, la volonté avec J’organisme ; au point de se figurer qu’à l’aide du microscope on a vu l’invisible, et décrit la substance même de la pensée.

Voyez en effet le langage des matérialistes: comme il est clair, facile à saisir j comme ils ont beau jeu dans leurs sarcasmes contre ceux qui croient qu’il y a quelque chose pardela le nerf, le cerveau et la surface charnelle ou sanguine qui nous enveloppe, lorsque, voulant caractériser la réflexion, ces doc-

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teurs l’appellent cc un phénomène d’innervation intra-crânienne (i), » quand ils vous disent sérieusement que « la sensation n’est que de la malière nerveuse dans certains modes d’excitation ! » Et si après cela ils viennent affirmer que la conscience des phénomènes intérieurs nous vient des sens, vous ne serez pas surpris que toutes les autres facultés de l’âme, que l’âme elle-même ne soit autre chose, à leur gré , qu’un résultat de l’organisme matériel, et le moi , prétendue substance spirituelle , rien qu’une chimère , et une abstraction stérile.

Mais enfin d’où sont venues ces doctrines qui enfantent des conséquences si désastreuses, et si contraires à l’expérience comme à la raison universelle ? Est-ce donc qu’il y aurait à la base de ce système quelque fait expérimental qui conduisît par induction à en tirer les corollaires malheureux qu’il se trouve recéler? Loin de là, le principe est tout-à-fait anti-expérimental ; il repose sur une hypothèse absurde , par laquelle on veut expliquer ce qui est inexplicable, et ce que l’on dénature en prétendant l’éclaircir.

(i) Broussais , de l’irritation et de la folie.

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Vous ne connaissez pas la pensée, vous ne l’avez pas vue, je le crois bien; mais vous voulez à toute force la voir , ou vous figurer que vous l’avez vue, et pour cela vous imaginez que cette pensée, élément inconnu à vos organes , existe réellement dans cet élément connu , vu de vos yeux , que vous appelez la matière. Et vous vous êtes mis à décomposer, à examiner de bien près les fibres extérieures de l’organisme cérébral, et voilà que vous vous écriez de joie, parce que, dans un coin obscur de ce cerveau que vous savez si bien décrire, vous avez

V u penser la matière et végéter l’esprit.

Et que voulez-vous? Connaître l’esprit, n’est-ce pas, parce que vous connaissez la matière? Mais, de bonne foi, la connaissez-vous cette matière, vous qui vous réfugiez dans le matérialisme contre ce que vous appelez les mystères de la spiritualité? Votre erreur est grande pourtant, si vous croyez connaître cette substance matérielle dont vous concevez seulement la réalité , sans la comprendre jamais. Loke lui-même, malgré sa tendance aux doctrines que vous soutenez, combat l opinion de ceux qui rejettent la substance

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spirituelle par l’impossibilité où ils sont de la connaître, de 1 expliquer, en leur démontiant qu ils ne sauraient pas même comprendre cette substance étendue, à laquelle ils veulent rapporter tout l’homme.

Ses paroles sont remarquables : « Si quelqu un dit qu’il ne sait ce qui se passe en lui, quil ne saurait concevoir une chose qui pense, je lui déclare qu’il ne peut pas mieux concevoir une chose étendue; qu’il ne sait pas comment il est étendu, ou comment les parties solides du corps sont unies ou attachées ensemble pour faire un tout étendu. En d autres termes, nous ne trouvons pas plus de difficultés à concevoir comment une substance que nous ne connaissons pas peut, par la pensée, mettre un corps en mouvement, qu a comprendre comment une substance que nous ne connaissons pas non plus, peut remuer un corps privé d’impulsion. » {Locke, Essai , livre 2. )

Ainsi donc, par amour pour la matière, vous niez 1 esprit; et voilà que cette matière meme, a la bien considérer, à vouloir la saisir et la comprendre, vous échappe, si bien que puisquelle est tout pour vous, vous êtes tenté, par l’impuissance où vous êtes de vous

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arrêter à quelque chose qui vous soit parfaitement connu, et ignorant ce que c’est que la matière , cet autre principe auquel pourtant vous voulez tout rapporter, vous êtes tenté, dis-je, de fuir jusqu’au nihilisme pur, jusqu’à la négation de toute substance ; tant il est vrai qu’en voulant vous reposer dans l’élément matériel, vous vous appuyez sur une base qui s’écroule et vous laisse, contemplateur éperdu, vous débattre dans le vide immense du phénoménisme.

Et si vous êtes fort, plus fort que Condillac que vous devez dépasser; intrépide comme le sceptique Hume , vous nierez la matière elle-même , comme vous avez nié l’esprit, comme vous nieriez l’espace et la durée , et tout ce dont vous n’expliquez point la réalité substantielle, vous, homme de vue étroite et bornée, qu’importune le voile épais de la réalité ontologique, ce voile que pourtant vous ne sauriez soulever sans vous éblouir et tomber, sans aller vous briser incessamment contre les barrières légitimes que votre raison mortelle tient placées devant vous.

Elevons-nous donc au-dessus de toutes ces malheureuses théories qui ont pour but de

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dégrader 1 humanité , de la découronner du sceau de sa nature divine, pour l’humilier dans l’infériorité de sa nature matérielle; relevons-nous et prenons-nous fortement à la vérité. Il nous est facile de saisir d’un seul regard tout ce qu’il y a de faux dans ces tentatives impuissantes pour expliquer 1 homme par un principe étroit qui ne l’expliquera jamais. Est-il possible que l’on ne veuille pas entendre que l’homme est composé d’une nature double, ou du moins que son corps lui a été donné comme une ombre, comme un reflet de lui— meme; et que celui qui a créé le corps et lame , est aussi le même qui , par son immuable decret, a associé cette double substance par un lien tel, que l’une et l'autre doivent s’accompagner, se soutenir, agir et réagir mutuellement , dans toute la durée de la vie mortelle, dans tout le temps qui s’écoule entre le berceau et la tombe, entre ces deux momens ineffables , dans lesquels s opère d une part 1 union , de l’autre la séparation des deux éle'mens?Ne saurait-on reconnaître que Dieu a placé lame dans le corps humain à peu près comme le nautonnier dans sa barque fragile; car assurément vous ne confondrez point le nautonnier avec

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la barque qu’il dirige, bien que souvent il chancelle, incapable lui-même de se gouverner à chaque vague qui vient soulever son esquif? De plus, si cette âme, flambeau divin, peut rayonner à travers l'enveloppe corporelle , comme à travers une glace plus ou moins pure, il peut arriver aussi que cette enveloppe contingente ne soit plus une glace transparente, mais un mur épais que la lumière spirituelle ne saurait percer , un mur qui, réagissant sur elle, la tienne obscure, affaiblie, sans altérer pourtant sa substance indéfectible, jusqu’au moment ou l’obstacle étant brisé , la vraie substance de l’homme sort dégagée et triomphante, et l’enveloppe périssable s’évanouit abandonnée aux élémens dont elle a été tirée. Ne sauraiton comprendre cela?

Oui, nous le croyons, il y a une loi portée au point de départ de l’existence humaine ; c’est la loi de captivité : mais le captif le sait et se distingue essentiellement de la prison qui l’enchaîne , il s’en distingue et se reconnaît vivant et mille fois plus noble que cette causalité matérielle et morte, qui pourtant limite sa puissance, et enchaîne l’exercice de sa raison et de sa volonté. Après cela .

qu’importe pour le principe, que les barreaux de cette prison soient plus ou moins rapprochés, que la lumière du soleil y pénètre avec plus ou moins de splendeur; ou même que cette prison soit tout-à-fait fermée, cachot ténébreux qui ne s’éclaire qu’aux pâles rayons d’une lampe sépulcrale? Qu’importe? c’est toujours la même chose; il y a toujours là un captif, ne se confondant point avec les murailles qui l'étouffent, et, à l’heure de la délivrance, s’élançant victorieux dans l’immense horizon qui est rendu à sa liberté.

Enfin , s’il nous fallait un dernier motif de conviction, nous trouverions que l’idée même de l’immatérialité en atteste la certitude; car, de grâce, d’oii viendrait cette idée? Quoi! la matière douterait d’elle-même, et pourrait concevoir quelque chose qui ne serait pas matière, et, malgré cela , il ny aurait rien d’immatériel? Cela est contradictoire. Disons plutôt que l’âme , dans 1 intimité de la conscience , se révèle incessamment à elle-même comme immatérielle, ?par cela seul quelle conçoit l’immatérialité. Voltaire disait : Si Dieu ri existait pas , il faudrait V inventer. Et il ne voyait pas que ce vers qui paraît

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exprimer quelque chose, ne signifie rien absolument, et n’est qu’un cercle vicieux; car, par-là seulement qu’on penserait à inventer Dieu, on en aurait la notion , et cette notion attesterait son existence. J’applique ceci à la conception de la spiritualité'. L'homme îiinvente pas ainsi, dit quelque part Rousseau. Eh ! non assurément ; l’homme eût-il beau enfler ses conceptions et porter ses pensées jusqu’au ciel, l’homme, s’il était matériel, ne pourrait pas sortir de lui et inventer la chimère d’une nature spirituelle à laquelle lui-même ne participerait pas.

Nous terminerons ce chapitre par un rapide aperçu des opinions des philosophes sur l’âme.

Dans les premiers temps du monde ; les traditions sacrées, rapprochées de leur berceau, transmettent et perpétuent les croyances consolatrices d’une vie à venir, et d’une nature humaine supérieure à son enveloppe passagère. Plus tard, quand l’esprit humain s’initie à la science et à la liberté de la pensée, nous voyons les premiers sages se partager en deux classes; c’est déjà la grande scission de la pensée humaine, qui s’agite autour de ces deux termes incompréhensibles,

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esprit et matière ; déjà c’est le spiritualisme primitif aux prises avec le matérialisme universel.

Les uns, recueillant l’écho des antiques sanctuaires de l’Orient, s’attachent à la nature spirituelle de l’homme, et, se complaisant dans cette profonde immensité du monde intérieur, ils y réalisent tout l’objet de la connaissance, et absorbent dans la notion d’une idéalité immuable toute idée de phénoménisme extérieur , toute croyance à la réalité d’une matière stérile, improductive. Ainsi, cette tendance au spiritualisme se fait voir au berceau de toutes les civilisations de l’ancien monde. Les livres hébreux, indiens et persans, se placent sous le point de vue de la spiritualité, et leurs systèmes religieux sont la base sur laquelle, de siècle en siècle, s’établiront tour-à-tour les systèmes conservateurs de ces traditions premières, qui doivent perpétuer les souvenirs de la dignité de l’homme, et de son immortelle destination.

Cependant, dès ces temps reculés, une autre classe de nombreux philosophes s’éprend d’amour pour cette nature extérieure si brillante et si parée; dans leur curieuse investi-

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gation, ils s enchaînent à elle, et se bornant à son cercle immense mais impuissant, ils posent aux limites qu ils lui ont supposées les limites mêmes de l’existence. Heureux et vraiment intelligens auraient été ces premiers physiciens du monde, ces premiers explorateurs des lois de l’univers, s’ils avaient conçu que cette nature n’est qu’un voile admirable sous lequel se dérobe la beauté intelligible de ce qui ne se voit pas! Heureux, s’ils avaient pu franchir les barrières qu'eux-mêmes s’étaient tracées, et par-delà cette matière à qui ils attribuaient l’infini et l’éternité, voir aussi cet autre monde réel de l’invisible' reconnaître que tout n’est pas contenu dans ce que les yeux contemplent, et confesser la puissance créatrice dans laquelle coexistent es esprits, qui sont avant les oeuvres matérielles, parce qu’ils sont les premiers nés et les plus nobles émanés de la création.

Mais ces philosophes, ainsi emprisonnés dans leurs contemplations de la nature , y captivèrent avec eux l’âme et même toute notion de puissance spirituelle. Ainsi vous lirez dans Cicéron, au traité de la nature des ieux , les systèmes insensés des sages d’Ionie sur la nature de l’âme. Écoutez tour-à-tour

Thaïes, Anaxiniène , Anaximandre ; ils vous diront que l’àme humaine est un feu, ou une onde, ou un air, suivant que chacun de ces philosophes , perdu dans les spéculations physiques sur le principe élémentaire des choses, se détermine pour l’un ou l’autre de ces elé— mens. Mais dans ce système n’apparaît pas un soupçon que la nature spirituelle fût quelque chose de bien plus subtil que le feu, cette dernière expression de la plus grande subtilité matérielle.

Anaxagore parut, et, proclamant l’unité et la spiritualité de Dieu , prépara les voies à Socrate. Ce grand homme opère une double révolution : d une part il rappelle du ciel la philosophie, où Thalès la faisait errer parmi les sphères , et en même temps il la fait descendre des régions abstraites , où elle s’égarait aussi avec Pythagore dans les spéculations dialectiques sur les nombres et l’harmonie universelle. Socrate rendit la philosophie mervedleusement populaire : il la consacra à résoudre le problème de l’homme ; et, dans ses généreuses théories, le réel et l’idéal reposèrent enfin sur le même sol, et on vit alors se rapprocher ces deux pôles de la pensée, autour desquels s’étaient agités et

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groupés les penseurs de tous les temps. Mais cette conciliation dura peu; voyez déjà le schisme se rétablir aussitôt après la mort du grand homme , et déjà deux puissans génies semblent vouloir refluer vers les traditions des Pythagore et des Thaïes.

Alors en effet parurent Platon et Aristote, ces deux Atlas de la pensée et de la science. Platon , enveloppé dans le monde intérieur qu’il sait revêtir de toute la pompe du génie le plus poétique et de l’imagination la plus créatrice, y puise ces sublimes notions empruntées aux anciennes écoles asiatiques, et qui semblent un pressentiment de la haute spiritualité répandue plus tard dans l’univers par 1 Évangile. Il vit et respire dans un monde tout spirituel; tout ce quii voit à la surface terrestre est image de l’archétype invisible, tout est vague ressouvenir d’un passé antérieur à son existence. Chez lui l’intelligence plane au-dessus des sens qui ne produisent que des phénomènes sans réalité; il pose lame, comme une force spirituelle et active, comme un principe substantiel dont la partie rationnelle a conscience de la vérité, et dont la partie sensible ou inférieure , qu’il appelle poétiquement, après Pythagore, le char de

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lame , complète l’humanité dans ses rapports avec la vie passagère et phénoménale de ce monde.

Aristote , au contraire , est rentré dans la sphère des phénomènes matériels. Sans doute ce puissant explorateur de la nature ne s’y emprisonne pas comme Thalès ; il ne nie pas l’immatérialité de l ame, mais déjà il ne veut plus qu elle connaisse par sa propre vertu les hautes vérités dans lesquelles resplendit l’intelligence humaine. Il veut que toutes ces vérités ne soient pas, ou quelles consentent à passer par l’origine étroite et vulgaire de la sensation ; et le premier , il formule cet axiome célèbre : Nihil est in intellectu , quod non prius juerit in sensu. Bientôt après , vous voyez les écoles philosophiques en Grèce se multiplier, envahir et remplir de confusion le vaste champ des spéculations ; mais tour à tour les sectes renaissantes viennent sc greffer

sur le Platonisme ou sur l’Aristotélisme ,

jusqu’à ce qu’aux sommités de ces deux arbres apparaissent, comme les dernières expressions des deux vieilles doctrines de la matière et de l’esprit, l’épicuréisme et le stoïcisme, lesquels vont proclamer en morale les résultats suprêmes des deux principes con-

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traires qui , dès le point de départ, se partagent le monde de la pensée. Enfin, après les égaremens du néoplatonisme, qui est chez les anciens 1 exaltation la plus haute du système spirituel; après la lumière évangélique, qui révéla une doctrine philosophique dune grandeur inconnue; après les ténèbres du moyen âge que la dialectique scintillante des docteurs était loin de pouvoir dissiper, l’époque de la renaissance ayant ramené une ardeur étonnante pour les lettres et la philosophie de l’antiquité, c’est encore Aristote et Platon qui, rois des écoles, semblent s’être agrandis durant cette longue nuit, pour dominer les vastes ruines du moyen âge, et pour présider au développement de l’âge nouveau. C’est toujouis la double philosophie des sens et de 1 intelligence, qui, après bien des alternatives, bien des renouvellemens de méthodes et de théories, est arrivée au 18e siècle, à son dernier période chez les modernes. Car, tandis que les platoniciens, successeurs de Descartes et de Leibnitz, protestaient en Écosse contre les doctrines du sensualisme, on même, en Allemagne, descendaient à une profondeur de subjectivité, ou s’élevaient à des formules idealistiques qui dépassaient de beaucoup

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l’idéalisme alexandrin ; en France, l’aristotélisme, hérititier immédiat de Locke, atteignait ses conséquences extrêmes , conséquences funestes, qui se trouvent déduites avec une malheureuse intrépidité dans le matérialisme pur de Diderot et du baron d’Holbach.

Tel est le parallélisme des deux doctrines sur l’âme, qui ont marché de front dans le monde philosophique à toutes les époques. J’ai voulu dans cette esquisse trop rapide montrer seulement que tous les penseurs, qu’ils le veuillent ou non, sont contraints de se rattacher par une communauté d’idées et de sentimens à l’une ou à l’autre des deux grandes écoles : ils inclinent au matérialisme , ou tendent à la spiritualité.

Je terminerai par une simple observation philologique, dont j’essaierai de tirer une induction philosophique. Considérez ces mots : spiritus ou anima , en grec a mxot ; certes ils sont d’origine ionique, ils appartienent à cette école de Thalès et d’Anaximandre qui avaient déjà perdu l’instinct du spiritualisme, et qui, dans leurs conceptions de Fesprit, ne savaient pas franchir les limites de la nature matérielle. C’est un souffle, c’est une vapeur, c’est ce qu’il y a de plus

subtil, de plus pénétrable dans la nature, mais c’est toujours de la matière. Que je voudrais qu’il me fût permis d’interroger les racines hébraïques, indiennes, égyptiennes du mot qui représente lame humaine, en remontant par-delà les spéculations empiriques des premiers sages de la Grèce, et m’arrêtant à ces époques rapprochées du berceau de la civilisation, qui avaient recueilli par une communication immédiate les premières traditions de l’ancien monde! Sans doute nous trouverions dans ces racines une force mystique bien supérieure à celle que ce mot reçoit des profanes métaphores de l’esprit grec, et nous verrions rayonner sous leur voile la pure lumière de la spiritualité.

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