CHAPITRE IL
SUBSTANCES INCONNUES : LA BETE. l’anGE.
L homme et Dieu sont les deux termes de notre connaissance; c’est nous d’abord que nous connaissons j par le sentiment intérieur qui nous apprend à nous distinguer de notre corps et des corps qui nous environnent ; c’est Dieu ensuite, à la connaissance duquel nous sommes introduits par le principe de causalité, qui nous mène à la conception de l'être et de la cause suprême de tout. Nous ne connaissons point d autres substances spirituelles ; et si nous croyons qu’il en existe, ce n’est que guidés par l’analogie et l’induction; car la révélation peut bien nous imposer de légitimes croyances à cet égard, mais la raison
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réduite à elle-même ne saurait nous donner que des conjectures. Il est permis toutefois de sonder la base de ces conjectures; et la philosophie n’est point si austère, quelle interdise tout effort pour lever un coin du voile sous lequel se dérobent les divers degrés de la nature spirituelle.
Premier problème. Existe-t-il des êtres spirituels dans un ordre inférieur à l’humanité? Que faut-il penser des bêtes? ont-elles une âme?
Beaucoup de philosophes se sont trop préoccupés de cette pensée , que toutes les existences sont comme les anneaux d’une chaîne infinie qui marquerait les degrés de letre avec leurs nuances variées , depuis les plus grossiers fragmens de matière inorganique , jusqu’aux globes qui peuplent le ciel, et paraissent animés de mouvemens intelligens; depuis le crustacée élémentaire placé au point de départ de l’existence animale, jusqu aux intelligences supérieures que l’on peut concevoir même par-delà l’humanité.
L’origine de cette idée remonte à Pythagore qui, <. t-on, en prêtant l’oreille aux marteaux d’une forge, trouva les rapports proportionnels des sons , et en conclut que
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puisque Dieu avait communiqué une portion de sa substance intelligente à la matière, il avait suivi dans ce mélange les gradations de réclielle musicale; en sorte que les divers règnes de la nature, et l’homme au sommet de 1 animalité, ne forment qu’une nature une et identique par essence. De là les mystiques et incompréhensibles théories de ce grand homme sur les nombres, qu’il regardait comme le principe universel de toute harmonie visible et invisible, de tout arrangement immuable des deux mondes; de là vient qu’il donne à l’ètre suprême le nom d’éternel musicien , comme plus tard, son descendant et héritier d’intelligence , Platon , l’appelle avec plus de clarté et non moins de sublimité, Téternel géomètre.
Chez les modernes, une école religieuse par conviction, assez singulièrement toutefois d’après la tendance de ses doctrines, l’école de Leibnitz, de Wolf et de Bonnet a recueilli du Pythagorisme cette conception de l’échelle graduée des êtres, et l’a systématisée avec la force pénétrante que donne le génie mathémathique, s’appliquant à généraliser les résultats d’une vaste observation .Voici comment s’exprime Charles Bonnet , dans son célèbre
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Traité de la contemplation de la nature : « C’est ainsi que si Ton considère l’échelle dont les degrés sont remplis par les êtres animés, on y voit la vie circuler par une dégradation merveilleusement nuancée, depuis le misérable ver que nous foulons aux pieds, jusqu’à l’être suprême. Le polype enchaîne le végétal à l’animal , le serpent d’eau forme un passage des reptiles aux poissons, l’écureuil volant unit l’oiseau au quadrupède, le singe touche au quadrupède et à l’homme. Ainsi, dans l’ordre tout-à-fait inorganique, le bitume et les soufres lient les terres aux métaux, les vitriols unissent les métaux aux sels, les cristallisations tiennent aux sels et aux pierres, les amiantes forment une sorte de liaison entre les pierres et les plantes; et ainsi, tout est systématique dans l’univers, il n’est rien qui ne soit l’effet immédiat de quelque chose qui a précédé, et qui ne détermine 1 existence de quelque chose qui suivra. » Charles Bonnet, en traçant ce tableau, vrai à certains égards, et si l’on ne considère que l'élément matériel, ne faisait que dérouler un corollaire de la célèbre doctrine du maître; mais il y a long-temps que l’on ne îéfute plus ce système de Leibnitz qui ne
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reconnaît dans l’univers, comme force universelle, explicatnce de tout, que la raison suffisante , ou en d’autres termes , la loi de continuité ; et qui, posant en principe cjue rien dans la nature ne se fait par saut, nihil per sciltuin ejjicitur , mais que tout, dans l ordre des existences comme dans celui des événemens , procède par voie de succession et de dégradations nuancées et insensibles, regarde le monde physique et spirituel comme étant tout entier prédisposé , eu égard a 1 arrangement premier d’un premier atome, et Dieu, au sommet de cette échelle infinie, Dieu, monade solitaire et souveraine , comme méditant au fond du ciel l accom plissement de ce problème éternellement posé à lui par lui-même : cc La position d’une monade étant donnée , résoudre le système général de l’univers. »
Dans ces vues à priori et tou t-à- fait hypothétiques , il nous semble que l’on ne trouve rien qui explique d’une manière satisfaisante les diverses natures des êtres , et qui jette quelque lumière sur le problème spécial que nous voudrions résoudre, en démontrant le caractère essentiel qui sépare l’homme de la brute.
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Dans le dernier siècle, et surtout en 1 rance, des philosophes se sont rencontrés, lesquels, guidés par le mauvais dessein qu'ils nourrissaient contre la raison et contre 1 homme qui en est seul investi , s’attachèrent avec une vive ardeur à ce point de vue pythagoricien pour le dénaturer et le faire servir a des projets de théories, contre lesquels se serait soulevée d’indignation la cendre de Leibnitz. Eblouis et perdus dans la contemplation de cette chaîne infinie , à l’aide de laquelle l'univers existant seul trouvait en luimeme son explication et sa cause, ils se sont arrêtés dans l’unité de cettesubstance matérielle, ils ont méconnu la cause première, intelligente, organisatrice de la chaîne des êtres , et ils l’ont prolongée cette chaîne jusqu’à l’infini, en y comprenant Dieu lui-même, qui n’était pour eux qu un vain mot, puisqu’ils le concevaient simplement comme la dernière expansion de letre, comme le dernier chaînon, l’immédiate superaddition du précédent ; au lieu de reconnaître qu’à ce point se trouvait l’abîme 1 abîme infranchissable, non plus un degré qui succédé à un degré , non plus la transiion d un être à un être, non plus l’anneau
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qui joint ensemble deux unités, mais bien le passage de la pluralité des choses finies à l’unité immuable du créateur infini , a Dieu , hors duquel et sans lequel supposer quil y a quelque part un element d existence, est chimeie ou blasphème.
Et alors, sans vouloir remonter à la source des phénomènes , ces philosophes se sont épuisés à décrire la vie universelle , intarissable qui circule parmi tous les êtres animes et inanimés, et n’en lait quun seul tout, du moins qu’une seule nature , dont les fiagmens isolés diffèrent seulement en ce que la vie ou la force sensible, cet élément premier et générateur, coule avec plus ou moins d’intensité, et en s’épanchant dans les régions plus hautes de l’être, devient un lleuve surabondant dans lequel l’animal, ce règne culminant de la nature, avec l’homme qui en est le couronnement , plonge et se renouvelle par une loi immuable, sans le tarir jamais (i). Mais ce fleuve, il était simple ruisseau dans la
(i) Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne feraium, ' Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas.
(Georg. , /. 4')
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plante, source imperceptible dans la pierre ou dans les élémens inconnus et primitifs que la nature peut receler au fond de ses laboratoires intérieurs ; à peu près , disent-ils encore , comme la sève , insensible et stagnante dans le tronc de l’arbre , monte plus pénétrante dans les rameaux , jaillit plus active au sommet où elle s’épanche à pleins bords, et où elle va se convertir en verdure et en fleurs, ces grâces passagères de nos campagnes, et en fruits, ce dernier et meilleur degré de toute la production végétale.
Or il est évident qu’à une telle philosophie, il ne faut pas demander raison du problème qui a été posé; elle ne nous dira rien de la nature des choses, sinon encore que nulle diversité essentielle ne les sépare, et qu’en particulier 1 animal et l’homme sont le même • l’animal, rien qu’une ébauche plus ou moins imparfaite, un essai de la nature préludant à former 1 homme; et l’homme, rien que l’anima progressif, ou, comme ils veulent bien le regarder le chef-d’œuvre, le mnster-piece , iraient les Anglais, de l’animalité. «Car dit un de leurs auteurs (1), vivre, dans UM
0) belille de Salle, Philosophie de la nature.
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pièrre, un insecte, un homme, ne signifie rien de différent, mais cet acte est plus parfait à proportion de la structure des organes. »
Et tant de frais d’esprit, et de si pénétrantes études dans l’histoire de la nature matérielle, tout cela pour arriver, comme résultat suprême, à la confirmation de cette arrièrepensée , que 1 homme n est qu un animal pareil aux antres en nature; et même, en prenant le type un règne encore plus bas, pour dire qu’il est plante, qu’il est tleur, qu’il a son mode de végétation, qu il ouvre et ferme successivement son calice, qu’il lève ou incline tour à tour sa tige fragile, et que c’est là sa vie et sa mort , et que c’est là tout
l’homme !
Bossuet, qui connaît 1 homme et ne \eut point qu il soit ni une plante , ni une bi ute , fait entendre ici sa voix grave, et parle avec son autorité accoutumée. « C’est une chose étrange, dit-il, que sur de légères ressemblances les hommes se comparent aux animaux, ou les animaux à eux, et quils aient besoin d’être réveillés sur leur dignité. L’homme, animal superbe, qui veut s attribuer à lui-même tout ce qu il connaît d excellent et qui ne veut rien céder à son
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semblable , fait des efforts pour trouver que les bétes le valent bien, ou qu’il y a peu de différence entre lui et elles. » Et alors le grand évêque, pour relever l’homme et lé rappeler a sa dignité et à la conscience de lui, énumère avec une sublime rapidité les avantages divins qui sont le sceau de sa nature, et auxquels la brute ne saurait avoir part.
Et pour ne pas citer ici toute cette récapitulation ascendante des privilèges de la créature raisonnable, observons seulement avec Bossuet,; que la brute n’est point susceptible d’invention, que tout ce que 1 expérience nous montre en elle se réduit à d’uniformes procédés, et que rien n’y découvre aucune apparence de cette perfectibilité dont la race humaine est fière et jalouse. Là chaque espèce est stationnaire, non progressive , et le trésor de ses moyens dé conservation ne s’altère ni ne s’accroît jamais, uniformément transmis par chaque généraion de ces sociétés, antiques comme le monde mais immuables , parce qu’elles ont été créées
et demeurent à jamais inintelligentes
Aussi racontez tout ce que vous voudrez de 'donnante industrie des animât, ï, dites h
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sagacité de la biche qui jette loin d’elle son faon dans quelque lieu écarté , afin que les chiens ne puissent le découvrir ; l’art de l’araignée tissandière, qui sait tendre des pièges si subtils aux moucherons pour les enlacer; et les savantes bâtisses des castors, et ce nid que l’hirondelle bâtit, au même ordre toujours architecte fidèle , et les ruches merveilleuses et si célébrées des abeilles : en tout cela nous ne verrons, nous, que d’uniformes procédés qui ne peuvent pas s’appeler un art, parce que l’art essentiellement progressif ne peut éclore que dans l’intelligence, ne peut être (produit au -dehors que par la force libre ; tout cela nous paraîtra une œuvre d’avance organisée , dont l’ouvrier n’est point l’animal même qui l’exécute , mais celui-là seul qui a créé 1 animal et en a fait, comme de tout ce monde matériel , un instrument de la sagesse infinie, une strophe vivante de l’hymne universel que la création chante a
la gloire de son auteur.
Et alors ils nous allégueront de prétendus perfectionnemens que l’art de l’homme fait subir à certains animaux : comme s ils ne comprenaient pas la différence qu’il y a entre être dressé et apprendre; entre 1 animal que
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la menace abâtardit au point de lui faire singer quelques-uns des actes de l'homme, dont il n’a point l’intelligence, et l’homme qui, maître de lui et sut cons dus , exécute par la vertu originelle dont il est doué ce qu il veut et ce quii comprend. Mais, transformant l’argumentation en de pittoresques récits, ils épuiseront, si on le veut, la longue histoire des chiens célèbres ; ils raconteront ' les touchans témoignages de sentiment dont ces animaux ont fait preuve, et ils croiront argumenter contre nous* comme si ejj refusant à la brute la liberté et la raison, on refusait de croire quelle participe à la sensibilité.
Et enfin, s ils veulent bien reconnaître quelle différence sépare l’homme adulte et civilisé de la brute , ils s’épanouissent à montrer ses frappantes analogies avec l’enfant qui sort du berceau , et si jaloux qu’ils sont de se rabaisser eux-mêmes, ils disent agréablement : Vous voyez bien qu’il n’y a point de différence entre les deux espèces, puisque vous ne sauriez en voir, par exemple, entre ce petit chat qui vous égaie par ses tours, et le petit enfant au berceau , qui n’a pas encore parlé. Et ainsi du chat au chien, du chien
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a i,i singe, du singe à l’homme, voilà l’échelle, et la proportion est gardée.
Mais puisqu’ils veulent comparer , pourquoi n’établissent-ils pas leur point de comparaison entre l’animalité et l'humanité en général ? Et puisque, d’une part, ils prennent l’animal au degré de perfection immobile auquel la providence veut qu’il parvienne , pourquoi, d’autre part, ne prennent-ils pas la moyenne proportionnelle de 1 humanité? et pourquoi vont- ils chercher leur point d’appui dans les états exceptionnels , dans l’idiotisme ou dans l’enfance ?
Et le résultat de tant d’efforts, le voici. Ecoutez Helvétius : « Si le cheval , au lieu d’une corne durcie au bout des pieds , avait reçu de la nature des mains et des doigts àyec les moyens de s’en servir, qui pourrait dire quelle différence essentielle existerait entre la brute et cet homme si fier de sa supériorité? )) Sophisme absurde autant qu’impie, que Galien ? ce célèbre médecin de l’antiquité, qui fut néanmoins un platonicien illustre, avait d’avance réfuté, dans son Traité sur l’usage des diverses parties du corps , par ces paroles remarquables : « Ce n est pas parce que l’homme a des mains qu’il est plus sage
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que les autres animaux, ainsi que le prétendait Anaxagore; mais c’est au contraire parce qu’il est plus sage que les autres, qu’il a reçu des mains, selon le sentiment judicieux d’Aristote (i). C’est sa raison qui l’a forme a 1 étude des beaux-arts ; ses mains ne sont que l’organe avec lequel il met cette raison primitive en pratique. » Ainsi parlait et se résignait la physiologie dans les temps antiques.
Pour moi , si j’éprouvais une aussi vive sympathie pour les animaux, je ne m’arrêterais pas en si beau chemin, et, au lieu de chercher à rabaisser ma nature dans la leur, je voudrais bien plutôt réhabiliter leur propre nature en 1 élevant jusqu’à la mienne; et, tout préoccupé des découvertes que l’école sentimentale a si souvent proclamées sur le moral des bêtes, oui, plutôt que de dire : Nous ne sommes que des brutes, je dirais : Elles sont des hommes; peut-être même, renouvelant les rêveries indiennes et pytha-
(i) INous retrouvons ici Anaxagore et Aristote , quand nous pensions être avec Helvétius : bonnes ou
mauvaises, y a-t-il dans le monde des théories qui soient nouvelles ?
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goriciennes , j’aurais foi au dogme de la métempsycose, et je ne saurais si ce chien que je caresse et qui me regarde avec une expression si affectueuse et presque intelligente , ne recèle point sous son enveloppe grossière lame de quelque mortel une fois disparu de ce monde, et que déjà j’aurais aimé dans cette existence fugitive.
C’est qu’en effet, et toutefois en changeant de point de vue et en se plaçant sous celui de l’horizon spiritualiste, il me semble qu’on peut aller bien loin avec le système qui revendique pour les animaux leur part d’intelligence, ou même qui leur accorde une âme spirituelle , ou un principe actif de la nature de celui qui nous anime, c’est-à-dire spirituel. Je vais exposer en deux argumens trèssimples les conséquences auxquelles il me semble que dans cette nouvelle position on se sentira entraîné.
i° Argument métaphysique. Nous avons en nous la conception de deux substances essentiellement diverses et comme parallèles, que nous ne connaissons pas en elles-mêmes, mais dont nous concevons la nécessité d’existence, comme sujets de l’étendue et de la pensée; et il nous est impossible de concevoir
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quelque chose qui , par soi ou par ses qualités, ne soit réellement ou matière ou esprit. C’est là ce que nous avons établi dans le chapitre précédent; de plus, interprétant le mot de pensée dans son sens le plus étendu, nous avons trouvé que sentir même étant compris dans la classe des faits spirituels, ne pouvait en aucune manière se rapporter à la matière, et supposait lexistence d’un esprit sujet de ses sensations, d’un esprit avec les attributs qui le constituent ou l’accompagnent inséparablement, simplicité, identité , personnalité, liberté, immortalité même en soi et par nature, toutefois sous la réserve de la puissance de Dieu.
Toutes ces propriétés de l’être spirituel s accompagnent ou se déterminent mutuellement, si bien que J’on ne conçoit guère que l’on puisse faire la part de l’esprit. Il est , ou nest pas; et s’il est, il est doue' de toutes les perfections inhérentes à sa nature : seulement, par des circonstances extérieures, ces propriétés peuvent plus ou moins se manifester au jour, mais elles demeurent en puissance; et, comme je le disais, l’esprit, c’est toujours 1 esprit, substance immense par sa portée et par sa vertu primitive, substance simple.
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identique, admirable, par son essence, et dans laquelle il est impossible de plonger, sans tressaillir à la vue de sa dignité, sans pressentir sa destinée impérissable.
Ainsi, et pour conclure, la seule considération des attributs de l’être spirituel nous amène à penser que si la brute a une âme, cette âme est douée nécessairement des attributs qui sont essentiels à l’esprit.
Voilà donc ce que sera lame des bêtes, toujours, et on ne saurait trop le 1 edne, si
les bêtes ont une âme.
Je sais que, pour résister à l’entraînement de ces conséquences, on pourrait se jeter dans les illusions de la théorie platonicienne , qui distingue deux âmes : lame raisonnable, privilège de 1 humanité, et lame sensitive, enveloppe de la première, qui se trouverait être ainsi l’essence même de l’âme des brutes; système au reste partagé par beaucoup de personnes qui tranchent si aisément la difficulté du problème, en disant que les bêtes n’ont point d’âme , mais simplement un instinct, une espèce d'âme sensitive qui n en est point une , un je ne sais quoi , un être de raison, un compromis entre la matière et l’esprit, et qui, en disant cela, se trouvent,
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sans Je vouloir, dans le point de vue de la tlie'orie de Platon.
Or, ce système est assurément inadmissible; car d abord , et à ne consulter que l’expérience , il n’est pas vrai que la brute ne manifeste que des phénomènes de sensibilité , et ne produise aucun acte de connaissance ou de détermination volontaire. D autre part , que dire d un système qui partage en deux ce qui est indécomposable , qui détruit la conception de l’être un et simple, qui, nous gratifiant de deux âmes dont lune sent, Pautre juge, raisonne et veut, prétend nous faire accroire que nous sommes un double sujet, deux êtres distincts et divisés , que nous avons tort de dire moi , au lieu de dire nous , et que la notion de notre identité personnelle, permanente et une, n’est qu’une chimère dont Sosie avait grand tort d’être si bien convaincu?
2» Argument moral. Il est bien simple, et j avoue qu’il m’a toujours paru impossible d’y repondre. Vous connaissez le cheval de meule ce souffre-douleur de la création animale’ qui semble n’avoir reçu dans ce monde lé don fatal de respirer que pour souffrir et langu.r. Comme il différé de ce superbe coursier
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que le riche oisif nourrit dans l’abondance et entretient somptueusement pour ses plaisirs et son orgueil , et dont lui-même , ce pauvre animal déchu , partagea peut-être dans ses premiers jours la facile et brillante destinée ! quantum mutatus ab illo.... Voyez-le maintenant, rendu aveugle par la main du maître, et meurtri sous le bâton infatigable; voyez-le traînant, et pour ainsi dire, tournant sans trêve et sans repos son existence de douleurs, jusqu’au rocher qui le couvrira quand toute sa corvée sera remplie , jusqu’au sommeil éternel qui attend les misérables restes d’un être qui pourtant fut animé : voyez-le , et expliquez-moi sa destinée.
Qu’a-t-il donc fait cet être condamné ? par quel crime antérieurement commis a-t-il mérité la longue expiation qu’il subit? Cette brute aurait-elle par hasard reçu du ciel, comme nous ses maîtres , l’instinct de la moralité? sent-elle quelquefois s’élever en elle et parler à haute voix la conception de l’obligation morale, de la loi du devoir? a-t-elle des vertus et des vices; et faudrait-il avoir du respect pour l’animal, aussi bien que pour l’homme vertueux courbé sous la fatale destinée qu’il subit en accomplissant la loi
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Est-ce donc enfin qu’il y aurait là-dessous un mystère profond et nouveau qui depuis six mille ans n’aurait encore été' pénétré que par les disciples de Pythagore, par ces sages des premiers temps, qui s accusaient comme d’un crime de manger la chair des bêtes, et auraient cru entendre dans leur sein crier ces victimes, à qui plutôt ils auraient volontiers accordé le droit de bourgeoisie humaine ?
La douleur, jetée dans l’espèce humaine parla providence de Dieu, répand sur le secret de notre existence et de notre destination ultérieure une admirable clarté. La douleur est sur nous la voie de l’expiation et le sceau de l’épreuve; elle est une loi sublime dont 1 équité îesplendit dans le symbole universel de l’humanité; elle est enfin un gage infaillible de Dieu, qui fait, fleurir les espérances de l’éternité dans les racines fragiles de la vie de ce monde. Mais qui expliquera ce long et inévitable tribut de douleurs qu’en héritant de la vie, présent funeste, la bête mortelle a recueilli de la providence dispensatrice , aussi bien que l’homme immortel ?
Car ce serait, certes, une cruelle anomalie dans l’umverselle harmonie de la nature, et
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une grande injustice du créateur, s’il avait fait des misérables pour le plaisir d’en faire, et de fermer l’oreille au gémissement sans fin d’une race animée qui, n’ayant point la destinée de l’homme et possédant ses misères, pourrait relever sa tête et lui dire : Pourquoi nous avez-vous créés pour souffrir?
On dit encore : Si la brute ressent d’amères douleurs, elle a aussi ses retours, ses causes d’oubli dans les plaisirs renaissans que les sens lui procurent ; et en disant cela , on oublie combien d’animaux sont privés même de ces jouissances grossières qui sont le bonheur entier de la nature animale.
Et encore ceci : La bête souffre il est vrai, mais beaucoup moins que l’homme, puisqu’elle n’a ni le souvenir ni le pressentiment de ses douleurs. Eh bien, j’y consens; quelle subisse son cercle de douleur avec moins d’intensité , un peu plus ou un peu moins, qu’importe ? Mais ferez-vous croire , par exemple, qu’il ignore sa douleur et le coup qui va le frapper, ce cerf aux abois, attestant par ses pleurs les angoisses qu’il ressent, avec ses cruelles appréhensions de la mort? Or, s’il souffre, si ses pleurs révèlent sa souffrance, expliquez donc pourquoi; car, si avec les
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idées que vous devez avoir de la justice de Dieu , il se fait entendre à la surface du monde, et dans l’universalité des êtres qui respirent, un seul gémissement qui ne trouve point son explication claire dans un ordre ultérieur et providentiel, oui, un seul soupir, un seul cri d'un être doué de vie, et alors toutes vos idées d’équité et d’intelligence seront bouleversées, ou bien ce cri s en ira droit aux cieux accuser et poursuivre la juste et sainte providence....
Apres tout, disent enfin les arrangeurs systématiques de la nature et de toute la création , tout est très-bien : la brute est telle qu elle devait et pouvait être; pour elle, l’être et le non-être , la souffrance et le plaisir sont des conditions nécessaires et préordonnées dans l’ensemble général des choses créées;
1 animal vit et meurt comme la plante végète et meurt , et il ne se passe rien là que l’ordre immuable par lequel chaque esprit , chaque nature individuelle doit subir, tranquille et résignée, la loi qui lui a été imposée pour l’accomplissement du plus grand bien possible dans le tout.
J entends : c’est l’optimisme ou le meilleur des mondes, tel , que Dieu dans sa souveraine
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puissance n’aurait pu, s’il l’eût voulu, faire sortir du néant un monde meilleur, plus parfait que cet univers visible dans lequel roule notre globe. Les plus candides de nos jours ne croiraient plus à cet optimisme universel qui tend à dégrader la puissance de Dieu, à la faire immobile, à l’emprisonner dans son œuvre passagère, en supposant que le jour où il jeta hors de son sein cette création que nous admirons, lui-même posa les limites absolues de sa puissance et de son intelligence infinies.
Et voilà pourquoi, diront de hardis spiritualistes, persuadés que nous sommes que Dieu est juste et saint, et que sa bonté s’étend sur toutes ses créatures , voilà pourquoi , attendu que la bête nous semble douée de la substance spirituelle, nous nous soumettons à toutes les conséquences que ce principe entraîne.
Etrange question que celle de l’âme des bêtes ! là se trouve la plus grande contradiction de toute la philosophie; les deux doctrines s’y confondent et se perdent à la sonder. Des deux parts , ils ont fait effort pour identifier les deux substances de l’animal et de 1 homme. Mais, tandis que le matérialiste s’humilie dans
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la nature animale, le spiritualiste, éperdu dans l’immense conception de l’âme, tombe et se précipite dans un tourbillon d’irrésistibles corollaires, et consent à associer la bête aux privilèges ou aux attributs les plus sublimes de la substance spirituelle.
Au moins celui-ci ne prend pas son point de départ en dehors , dans une nature inconnue, ou qui n’est connue que par des apparences ’ afin de s expliquer lui-même ensuite; mais il part de lui de son propre être qu’il connaît, et essaie d’expliquer l’extérieur par l’intérieur, ce qu’il ne sait pas par ce qu’il sait,
1 animal par l’homme : il peut y avoir là égale témérité, égale erreur, mais enfin il y a
du côté des spiritualiste^, plus de rigueur et de méthode.
Et cependant, lorsque, parmi cesspirituaistes , de grands hommes se sont rencontrés Descartes, Mallebranche et plusieurs des plus illustres cartésiens qui, ne pouvant se résigner à un système qui semblait rapprocher la bete de leur propre nature, à eux qui ramenaient 1 essor de leur philosophie au noble but de découvrir les affinités de l’âme humaine avec sa céleste origine; quand ces philosophes ont me que les bêtes eussent une âme , et n’en
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ont fait que d’admirables pièces de mécaniques , chef-d’œuvre de l’ouvrier de l’univers, et accomplissant, comme toutes les autres pièces de cet univers, le but d’utilité matérielle auquel les a reléguées la providence ordonnatrice des choses de la terre et du ciel ; quand, dis-je, les cartésiens ont dii,
Que la bête est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts ;
Nul sentiment , point d’âme , en elle tout est corps :
Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux, sans choix et sans dessein (1) :
alors ces philosophes ont été trouvés bien étranges. Aisément ils ont été réfutés par ce mot définitif, absurde ,* et, comme celui qui réfutait Zénon dans la question du mouvement, on a montré le premier chien de la rue répondant avec intelligence a la voix qui l’appelle par son nom. Mais pourtant il faudrait être indulgent et sobre d’ironie, quand par des raisons plausibles, inattaquables peut-
(1) Cette fable de la Fontaine expose en beaux vers tout l’état de la discussion au temps de ce poète ; on y trouve presque un traité de psychologie , sa conclusion est le platonisme.
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être , d’intrépides esprits se sont précipite's , tête baissée , dans des paradoxes dont s’effraient l’expérience et le bon sens universel. Et dans la question des bêtes, on aurait dû voir la difficulté très-grande de s’en tenir rationnellement a 1 une des opinions que nous venons de passer en revue (i).
Après cela, il faut bien en revenir au bon sens , au sens universel qui intervient comme souverain arbitre, qui se lève comme un seul homme, qui juge, ne raisonne point, et fermant l’oreille aux raisons , proclame à tout esprit son acte de croyance dont la dernière raison est en lui. Eh! oui sans doute, il faut croire aux oracles du vulgaire; car il ira tou-
(i) Il est vrai que les Cartésiens répondent à l’objection tiree de l’expérience et de l’impossibilité morale que Dieu nous ait placés dans une illusion invincible à 1 egard des animaux, en disant que cette apparence n est pas en contradiction avec la sagesse’de Dieu. Car si 1 on ne peut admettre que Dieu ait voulu nous tromper en ce qui concerne les choses essentielles à notre vie et a notre perlection intellectuelle et morale la quesuon des bêtes nous est trop indifférente, pour que Dieu n ait pas pu abuser nos sens par une appa
rence , que d’ailleurs le raisonnement peut ramener à «a juste valeur. F ramener a
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jours comme il va; il croira comme il a cru dès son origine. O imitcitores! ... disait Horace : je n'achève point, ne voulant pas mettre la servitude dans la pratique du sens commun. Et moi qui écris ceci, et qui essaie de justifier du moins la logique de l’opinion cartésienne, pensez-vous que je sois assez convaincu que la bête est une machine, pour vous laisser meurtrir ce chien fidèle qui poursuit ma pensée de son regard , ou pour refuser ma compassion à cette pauvre âme de cheval dont je parlais tout à l’heure? Non certes.
Que conclure enfin de cette discussion?
Rien, sinon que c'est là une des questions inaccessibles à l'esprit de l’homme, parce que nous manquons de données pour la résoudre, parce que Dieu a entouré la nature universelle de barrières impénétrables , et l’a chargée de profonds mystères dont lui seul s’est réservé la science, ne nous permettant de voir le jour que dans les questions qui nous touchent immédiatement en notre qualité d’êtres moraux et intelligens. Rien enfin, sinon qu’il est impossible d’expliquer la nature des bêtes, puisqu’à cet égard on peut défier qui que ce soit d’adopter un système dont
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Ja dernière raison ne soit ce mot , que tant de gens repoussent, et pourtant sans lequel ils ne sauraient comprendre le fond de rien dans ce monde : mystère.
Et, après tout, serait-il donc nécessaire d’avouer que toute la philosophie, sitôt quelle sort de l’analyse fidèle et scrupuleuse des phénomènes qui se lisent dans notre âme; sitôt qu’elle se fie à l’analogie et à l’induction, pour voguer témérairement sur la haute mer des systèmes ontologiques, que toute la philosophie se brise contre les écueils du rivage et qu’il arrive d’elle comme de l’imprudent Icare : à force de s’élever, ses ailes ne la soutiennent plus, elle tombe , ou, pour parler sans figuie, elle n est plus que reve, amusement et jeu d’esprit? Serait-il vrai?
Nous lisons dans la Genese, que Dieu créa d abord le monde, puis les animaux, puis 1 homme. L écrivain sacré décrit cet univers visible sortant pièce à pièce, et se déroulant dans l’immensité à la parole de Dieu. Et nous voyons apparaître les bêles de toutes sortes qui s’élancent animées et vivantes du sein de la terre. Et enfin , du milieu de ce grand cortège que lui faisait la création, c’est 1 homme se levant dans sa majesté de roi
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de la nature, l’homme que Dieu s’est pris à deux fois pour créer, ayant d’abord pétri son corps du limon terrestre, et lui ayant ensuite versé une cime à sa ressemblance ornée de toutes les perfections originelles que sa chute n’a point détruites, mais altérées. Si bien qu’après avoir ainsi créé l’homme, Dieu lui dit ; cc L’univers sera ton domaine , et les animaux seront tes serviteurs. » C’est qu’en effet, dit saint Augustin, dans cet immense système qui compose l’oeuvre des six jours , les animaux n’étaient qu’un des fragmens de la nature matérielle , qu’un des plus beaux ornemens du magnifique palais que Dieu avait créé avant l’homme et pour l’homme.
Que nous importe enfin le système que l’on préfère sur cette question curieuse, mais vaine? J’ai voulu seulement garantir le principe de la supériorité de l'ame humaine ; car, comme le dit le prophète : « l’homme n’a pas connu sa gloire ; il s’est comparé lui-même aux animaux insensés, et s’est fait semblable à eux. » Psalm. v. 20.
Deuxième problème. Existe-t-il des intelligences supérieures à l’humanité , autres que Dieu ? Quelles lumières nous donne la philo-
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sophie sur l’existence des anges ou esprits purs ?
La psychologie ne saurait rien dire à priori sur cette question qui est surtout une question d’histoire, je veux dire de traditions cosmogoniques et religieuses. Or, à la considérer sous ce point de vue, nous trouvons l’existence des anges ou esprits célestes établie dans toutes les religions primitives, aussi bien que dans les souvenirs traditionnels des peuples de la plus haute antiquité. La doctrine des émanations que Zoroastre systématisa , quand il entreprit de ramener à l’unité de Dieu le double principe de la théologie persanne, cette doctrine qu’adoptèrent tour à tour les Egyptiens , les Phéniciens , les Chaldéens, les Indiens, et que Pythagore transporta plus tard dans la Grèce et dans l’Italie, reposait sur la conception d’une hiérarchie des esprits célestes également émanés de l’intelligence infinie, dans laquelle ces esprits puisent l’être et le perdent tour à tour, pour le retrouver incessamment , par d’immédiates et perpétuelles irradiations.
On est, ce me semble, assez d’accord désormais sur ce point, qu’il n’y a jamais eu de polythéisme pur et véritable; que dans
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toute religion polythéiste , on retrouve toujours le Dieu unique , tout-puissant et tout intelligent; que partout se voit le Jupiter, souverain maître des dieux (des esprits célestes) et des hommes : de sorte que, dans toutes les religions fausses, ces multitudes de Dieux secondaires, si celberes par les poètes et si chers à l’adoration du vulgaire, ne sont, dans la pensée primitive de laquelle sont écloses les religions, que les ministres ou serviteurs du Dieu suprême , ses ^nnfèrai , comme 1 enseignait 1 antique théologie des Grecs; les messagers, les anges du grand Dieu, ses ayyt \oi, si souvent rappelés dans Homère.
De la aussi ces rêveries si fréquentes dans 1 ancienne philosophie qui avait imaginé une âme du monde, présidant à la nature universelle , et une âme de chaque sphère céleste, c’est-à-dire un génie recélé dans chacun de ces grands corps, et opérant lui-même et par sa vertu tous les mouvemens astronomiques qui saisissent leurs contemplateurs de tant d admiration. De là ces divinités de toute espèce, comme de tout rang , qui peuplaient toutes les parties de la nature terrestre; et de telle sorte , que tous ces objets matériels qui nous arrêtent et nous captivent, n’étaieut
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pour ces premiers hommes, alors façonnés > aria religion des poètes, qu’un grand ;'e derrière lequel se déployait l’immense et mystérieux spectacle de tout un monde spirituel travaillant avec un accord merveilleux au gouvernement de ce monde matériel, dont 1 homme pourtant croit seul être le roi.
Mais il est convenu que sous les rêveries entassées par les premiers siècles dans l’ordre des croyances religieuses, il faut que la vérité se montre et revendique sa part; il faut quelle s en adle , faisan! évanouir les rayons dont la poes.e mensongère se plaît à parer le berceau de tous les âges, recueillir, purifier et sanctifier par son approche ce qui. est d’elle, ce qui est a elle c est-à-dme , ce qui est unique, fondamental et universellement reconnu et pro-
c ame par toutes les traditions du vieux monde.
Et ainsi, la croyance à des esprits angéli-
^S^°U’ U„ SeU! m°t> à des esprits, recueille . 8 de aUl0nté Philosophique du consentement universel des peuples qui, au
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«verain, principe et fin de l’univers, fondateur et conservateur de la vertu; et ensuite
les dieux , ces dieux des nations, que le christianisme, qui est venu sur la terre résumer en lui seul les traditions et accomplir les espérances du genre humain, a appelés les anges , et dont il a écrit et profondément empreint dans son symbole sacré le dogme universel.
Pythagore enseignait la doctrine des messagers de Dieu, et des esprits, dW w«t, qui illuminent l’intelligence et inclinent la volonté de J’homme. Tout le monde sait que Socrate croyait entendre constamment la voix d’un génie-gardien , si on peut le dire , lequel , par de soudaines inspirations , et comme par d’irrésistibles pressentimens , ne cessait de le retenir, voce clamanti , dit Cicéron , quand lui-même ou ses amis allaient s’embarquer dans quelque entreprise qui devait être répréhensible ou funeste ; et il faut lire dans le Théagès avec quelle étonnante simplicité il rend compte de ces invincibles avertissemens que le ciel lui envoyait par cette voix intérieure et divine. Plutarque, qui a consacré tout un traité à expliquer le geme de Socrate, ne refuse point d’en donner une explication surnaturelle; et Cicéron, dissertant sur le même sujet, est amené à cette
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remarquable proposition : Ex hoc igitur illud efficitur , si mortalium tanta multitudo sit , esse immortalium non minorem.
Platon , cet homme que le même Cice'ron ne craignait pas d’appeler le Dieu des philosophes, et dans lequel on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, ou de ses pénétrantes découvertes dans les régions ontologiques , ou de 1 autorité avec laquelle il recueille et consacre par sa parole admirable les vénérables traditions de l’antiquité orientale , Platon établit la croyance des anges, ou des créatures intermédiaires, dans la plupart de ses immortels dialogues. Tantôt, dans le Critias, il nous appiend que ces ministres de Dieu, administrant sous sa providence les diverses parties de 1 univers , président aux diverses nations du monde, et les gouvernent par la persuasion, c est-a-dire par 1 inspiration du bien, comme des rois et des pasteurs invisibles, persuasione yeluti greges..,, Ou bien comme des pilotes intelligens qui dirigent un navire à travers les ecueils : quasi ex puppe navem agilem dirigeâtes, Ailleurs, dans le banquet, les génies sont les médiateurs entre Dieu et les hommes; ils élèvent au ciel nos prières et nos sacrifices, et nous rapportent les lois du Très-haut ; ils
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sont près de nous et dans le sommeil et dans la veille.... Transjerunt humana ad deos , divina ad homines ; horum quidem preces et sacrificia , illorum prœcepla ac jmclus sacrificiorum . Dans le Timée, Dieu conlie aux jeunes dieux, comme les appelle Platon , le gouvernement des âmes, afin que l’homme, ce mortel si faible, ne devienne pas lui-même la cause de ses chutes ou de ses misères : diligenter et ad summum honum y mortalem hominem gubernare , ne ipse suorum causa fiat malorum.
Tout le platonisme a été fidèle à cette doctrine du maître sur les génies et leur intervention parmi les actions des hommes ; et , pour ne pas rappeler tous les Alexandrins qui se sont souvent égarés, citons seulement l’autorité de Plutarque qui, commentant Platon, distingue trois ordres de providences, La première et la plus haute est celle de Dieu , la seconde celle des anges supérieurs, la troisième celle des génies qui veillent sur les actions des hommes : Tertia dicetur providentia , procuratio geniorum , qui circà terrain collocati , surit humanarum custodes inspectoresque actionum . ( De genio Socratis. ) Grande et sublime idée de la médiation
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que nous trouvons ici : non pas toutefois que l’intelligence divine ne puisse s’unir immédiatement à nos âmes; non pas aussi, comme le suppose dans le Timee ce même Platon , que Dieu ait réellement de'parti à ces anges le soin de fabriquer les corps mortels, se réservant à lui le soin de produire lame immortelle; mais médiation admirable, si elle est bien comprise et contenue dans les limites de 1 immédiate et mutuelle communication des intelligences, des âmes avec les âmes, comme cela s’opère ici-bas entre les hommes qu’unit une mutuelle sympathie intellectuelle. Car c’est vraiment une belle et sainte conception que cette fraternité, que la doctrine platonicienne et chrétienne suppose entre toutes les créatures intelligentes , entre l’homme qui lutte encore contre les entraves de la terre, et ses freres de la région supérieure, que Dieu a placés autour de l’homme pour lui inspirer , comme le dit Platon , la persuasion du bien, et pour lui adoucir le passage de la vie présente , en lui préparant les voies difficiles de l’éternité.
Je dis ses frères de la région supérieure , car si nous admettons des anges ou des créatures de Dieu, ministres invisibles de sa pro-
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vidence, nous n’admettons point que ces créatures soient supérieures à nos propres âmes par leur nature, et autrement que par la hiérarchie de puissance et de vertu, autrement que par la compréhension plus ou moins claire, lumineuse et complète de l’éternelle vérité. L’homme et l’ange ne peuvent donc être compris que comme deux nuances d’une même nature, par cela seul qu’il leur est donné de sentir , de connaître et de vouloir , bien que par des circonstances prédestinées leurs perfections se déploient à des degrés divers. Mais toujours leur nature demeure essentiellement la même. Ainsi, dans notre monde , l’âme de Pascal et celle du plus pauvre vulgaire en fait d’intelligence, sont l’une et l’autre deux âmes d’hommes , et , â ce titre, sont regardées comme égales par leur nature originelle. Ainsi c’est la même âme qui habite d’abord le corps du petit enfant qui ne connaît encore que la lumière qu’il respire avec le lait qui le nourrit , et qui plus tard animera le corps de l homme adulte qui connaît le monde présent et le monde à venir.
Et, quant aux anges, la révélation , la philosophie antique et l’induction rationnelle ne
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nous en apprennent autre chose, sinon qu’ils sont des créatures de Dieu , douées de raison et de liberté, susceptibles du bien et du mal moral, du mérite et du démérite, des récompenses et du châtiment qui sont l’accomplissement inévitable de la moralité. Or, ne sont-ce pas les caractères généraux de l’intelligence ? n’est-ce pas aussi l’homme ?
Au reste la question des esprits n’est encore qu’une conséquence de celle de la spiritualité de lame. S’il y a des anges, que sont-ils? De purs esprits, comme dit le catéchisme. Eh bien ! nierons-nous l’existence des purs esprits ? Ce serait nier notre propre être ; ce serait détruire le dogme consolant de notre survivance après la mort, lorsque notre dualité sera brisée, et que notre âme, se relevant pure et libre, montera dans la région d’où elle est descendue une fois pour habiter sa prison d’argile. C’est donc ici le véritable point de vue philosophique de la question. Révoquer en doute la possibilité de l’existence des esprits célestes, et a part de leur destination dont Dieu est maître, c’est mettre en doute la spiritualité et 1 immortalité même de notre âme.
Nous en resterons à cette idée de la dignité
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et du haut prix de l’esprit humain, idée qui sans doute demanderait des développemens, et comporterait encore des corollaires dans lesquels nous ne voulous point entrer; nous bornant, pour conclusion de tout ce chapitre, à livrer à la méditation ces paroles de Pascal, frappantes dans leur simplicité : « L’homme ici-bas n’est ni une bête, ni un ange. »
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