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SUITE DU PRÉCÉDENT : PANTHÉISME

« L insensé a dit dans son cœur : il n’y a point de Dieu. » Les moralistes religieux ont plusieurs fois, et avec juste raison, fait observer le sens profond de ce mot, corde suo. Ce n’est point d’ordinaire l’intelligence , immédiatement pervertie, qui se donne au sophisme et à l’erreur, au point d’éteindre en elle le sens moral, d’abolir le cri de la conscience, de chasser de son infinie souveraineté le maître du ciel, et de dire cette parole sacrilège : Il n’y a point de Dieu.

Mais les passions, et la volonté détériorée par elles , sont le plus souvent complices , si même elles ne sont pas la source des erreurs

de 1 entendement. Or il n’appartient pas à la science de combattre ceux qui ont trouvé en eux-mêmes, et dans les replis de leur propre cœur, de bonnes raisons pour se faire athées ; car la science, faite pour éclairer la raison, n’a point d’argumens invincibles qu elle puisse opposer aux sophismes qui ont leur source dans les passions et qui régnent dans le cœur. Elle ne peut que déplorer l’aveuglement de ces esprits qui, fermant eux-mêmes les yeux à la clarté visible de l’univers et à la clarté invisible de leur conscience, n’ont pas vu que si l’humanité fragile doit être excusée de faiblir au choc des passions , il est bien plus fatal de s’appliquer à établir une harmonie criminelle entre les sentimens et les pensées, quand il faudrait du moins , dans ces débris de la vertu, dans cette défaite de la liberté morale, maintenir pur et inviolable le sanctuaire de son intelligence, et ne pas permettre à la passion, déjà trop victorieuse, de l’offusquer de son ombre, en y effaçant le nom auguste du Dieu qui châtie et récompense , qui abandonne et ressuscite, quand il le veut, 1 âme coupable, alors même qu'elle semble éteinte dans la mort de 1 intelligence et de la vertu.

Nous ne dirons donc rien de ces menteurs

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d’athéisme, qui ne croient point en Dieu, parce qu’ils ne veulent pas qu’il existe, et que, ne pouvant l’anéantir en réalité, ils le détruisent , autant qu’ils le peuvent , dans l’idée qui rayonne de lui au fond de toute intelligence. Et c’est pourquoi nous n’exposerons pas non plus les conséquences funestes de l’athéisme, et les ravages qu’il apporte dans 1 individu moral qu’il dénature, et dans la société politique, à laquelle ce dogme impie et destructeur dérobe la base qui seule pouvait la soutenir.

Cependant nous devons avouer que plusieurs philosophes de bonne foi, ou du moins pour satisfaire à l’entraînement logique des théories , ont méconnu la simplicité de cette grande idée de l’être suprême , qui est la source de toute pensée et de toute existence; et même il faut avouer que c'est l’inévitable tendance de toute la philosophie ontologique, poussée a 1 extreme liberté, de s’emporter jusqu a 1 enivrement de soi, usque ad ebrietatem , dit un ancien, et de construire des systèmes dans lesquels, tout en conservant à Dieu son nom d’honneur , sa prérogative nominale, ils ont compromis la foi antique et vénérée à

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l’existence réelle d’un être suprême , créateur et conservateur de T univers.

Ils sont tous arrivés à l’athéisme ou au panthéisme , qui n’est autre chose que l’athéisme systématique , comme nous le fera comprendre le très-rapide aperçu historique par lequel •j’ai dessein de terminer cet essai de théodicée,

Je distingue trois classes de philosophes panthéistes, suivant que dans leur préoccupation de l’unité absolue, éternelle, ils ont placé cette unité dans le principe matériel ou dans le principe spirituel, ou dans la fusion absolue, indiscernable de la dualité dans l’unité. C’est Epicure, c’est Xenophane chez les anciens ; le troisième est moderne , c’est Spinosa.

1° Epicure. Tout le monde connaît la doctrine des atomes qu’Epicure avait renouvelée de Démocrite d’Abdère, et de Leucippe, et qui pouvait se rattacher aux premiers sages ioniens , Thalès et Anaximène. Epicure donc, et pour ne charger que sa mémoire, retirant à Dieu la création ou l’arrangement de l’univers, supposait l’existence de certains atomes, c’est-à-dire, d’élémens indivisibles, errant

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rr rr

dans l’espace vide, infini , essayant parleurs combinaisons et leurs séparations une foule innombrable d êtres et de formes, et enfin arrivant à créer l’univers dans toute la"beauté harmonique qu’il étale. Epicure avait imaginé plusieurs hypothèses peur expliquer le mouvement des atomes. Par exemple, il disait : Outre le mouvement primitif et uniforme en sens perpendiculaire, les atomes ont encore un mouvement détourné et oblique, par lequel ils se croisent et opèrent toutes les formes qui sont dans l’univers. Enfin, quelque ait été le procédé des atomes, toujours est-il qu errant dans le vide et se rencontrant par hasard, ils auront produit les corps et même 1 univers entier, qui est aussi un corps, et qui, dans son ensemble, est immuable, infini j à peu près, pourrait-on dire de nos jours, comme si des myriades de grains de sable, tournant dans 1 atmosphère, se rencontrant, se durcissant et s abattant dans la plaine de Grenelle, venaient fortuitement se juxta-poser et élever aux portes de Paris un autre magnifique Paris, dont le hasard seul aurait été l’architecte.

Selon Démocrite, lame consiste en atomes de feu , de forme ronde , qui donnent le mouvement au corps. Cette âme n’était pas im-

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mortelle , elle s éteignait à la mort; car le tout seulement était, immuable, et toutes les manifestations devaient se résoudre en atomes et aller renouveler d’autres phénomènes de la nature visible. Avec ce système néanmoins, Epicure reconnaissait les dieux, et il démontrait leur existence par la croyance universelle

du genre humain. Mais ces dieux vivaient dans une éternelle béatitude , indifFérens aux choses du monde, qu’ils ne gouvernaient pas; et eux-mêmes, revêtus de la matière et de la forme humaine, étaient des composés d’atomes, qui avaient pour privilège de ne se dissoudre jamais.

Tel est le système attribué à Epicure et auquel le grand poète Lucrèce a eu 1 idée malheureuse de consacrer les ressources de

son génie. Fénélon le réfute en montrant l’absurdité d’atomes infinis , l’impossibilité qu’ils se rencontrent dans leur parallélisme nécessaire et primitif, et la non-nécessité du mouvement, et même la contradiction de supposer que le mouvement soit inhérent a la matière inanimée. Tout le monde au reste connaît le système épicurien; c’est ce quon appelle le panthéisme matériel, le naturalisme absolu, la nature-Dieu.

2° Xenophane. Le second système panthéistique diffère du précédent, en ce quil tend à tout absorber dans l’unité spirituelle. Son apparition dans le monde grec est aussi ancienne que celle du panthéisme matériel. Il règne déjà dans les spéculations des Eléates, secte renommée qui s’éleva à Elée, ville d’Italie, et dut sa fondation à Xenophane, contemporain de Pythagore. Xenophane, Parménide, Zénon cl’Elée, furent successivement les chefs de cette école qui, trouvant incompréhensibles le mouvement et le changement, nia le mouvement, regarda toutes les choses contingentes comme de pures apparences, et ïamena a la terrible notion d une spiritualité infime, absolue, toute réalité phénoménale du monde. Zénon , fameux contradicteur du mouvement, démontra avec une rare dialectique la difficulté d’accorder les réalités contingentes avec l’existence de la réalité infinie, immuable. Celui qui se leva et marcha dans 1 école de Zénon pour Je réfuter ne brisa point la force de sa dialectique, et montra seulement, ce qui n’était point contesté , qu il y avait des apparences de mouvement. L école de Mégare se chargea plus tard de continuer les spéculations de celle

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d’Elée ; et bien plus tard encore , les contemplateurs de l’école d’Alexandrie, exagérant Platon, dont ils se déclaraient les disciples, ont aussi pense' s’e'garer dans le vide des régions panthéistiques.

Sans doute, on trouverait des panthéistes dans les mystiques explorateurs de la pierre philosophale, et du principe élémentaire des choses au moyen âge. Au siècle de Descartes, Péblouissement de üdéalisme a presquentraîné le religieux Mallebranche , lui qui voyait en Dieu tout , le double monde des esprits et des corps; lui qui demandait si; Dieu étant le lieu des esprits, l’âme, qui est esprit, ne devait point voir toutes les choses dans son lieu éternel , en Dieu ; et si par conséquent la matière, comme substance a part, indépendante et réelle , pouvait bien etre atteinte et vue réellement par l’âme, dans ce lieu matériel où cette matière vit et subsiste.

Nous rapporterons aussi à cet immense panthéisme spirituel le célèbre système des monades, selon Leibnitz, génie audacieux qui avait creusé sous l’élément ontologique des existences, et avait saisi comme principe primitif, universel du tout , ces monades , non pas atomes de matière, comme voulaient

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les épicuriens , mais atomes de substances, un je ne sais quoi qui ne serait ni matière, ni esprit, mais seulement la source commune, le point de départ de Fun et de l’autre, le principe premier dans la composition des choses , l’élément dernier et radical dans l’analyse des substances. De sorte que cette monade, cet élément simple et primitif, est une nature substantielle et identique, expliquant à la fois Dieu, l’homme et l’univers. Abîme de contradictions dans lequel n’avait pas craint de se précipiter la raison puissante de Leibnitz; tant il est vrai que tous ceux qui avec les seules lumières de la métaphysique voudront expliquer la substance de Dieu et celle de l’homme, bâtiront, comme Leibnitz, des systèmes aériens que la véritable lumière du jour fera évanouir et fondre comme les nuages.

Mais, pour passer au 18e siècle, à cette époque de lumière divulguée, universelle, des philosophes sortis de l’école de Kant en Allemagne ont recommencé ces éternelles spéculations sur l’absolu, et n’ont fait que renouveler l’exemple des chutes auxquelles l’esprit humain est sujet, lorsque, voulant échapper au multiple qui est ici-bas sa loi intellectuelle, il s obstine à surprendre le

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mystère de 1 unité, quil ne lui appartient pas de comprendre. L’un de ces philosophes , le continuateur de Kant, Fichte part du moi, seule réalité qui lui soit manifeste , et transporte l’unité absolue dans ce centre subjectif, qu’il considère comme l’activité infinie, produisant incessamment le non-moi. Or ce nonmoi est une pure conception sans réalité , laquelle n’est aperçue par le moi qui la produit, que comme une limite ou une négation ; de sorte que le moi se redoublant lui-même, et étant en même temps le sujet et l’objet de la connaissance, tout, en définitive, est le moi, qui ne saurait se distinguer de ses productions. Et Dieu, dont la manifestation prend naissance à la racine de la conscience , Dieu même n’est que la grande expression du nonmoi, incessamment produite, réfléchie et assimilée dans le moi; c’est le moi absolu (i).

(i) Voici au reste comment Tennemann résume ce système ( Trad . de M. Cousin ) : « La proposition dominante de cette théorie est celle-ci : le moi est 1 activité absolue ; tout ce qui existe hors du moi est produit du moi , comme posé par lui et opposé à lui , c est-àdire le limitant; le moi est sujet et objet. C’est sur cette base que s’élève hardiment tout l’édifice de la philosophie transcendentale. «

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Un autre philosophe allemand, Schelling, pose un panthéisme plus manifeste et plus explicite que celui de Fichte. Au lieu daller comme celui-ci du moi à la nature, il s’achemine de la nature au moi ; il change son point de départ,* au lieu de dire a=b , il dit b=a. JL homme saisit le connu qui est l’univers , et le connaissant qui est lui , partie inséparable du tout , identique au tout ; et là , dans cette conception absolue, s opéré la conciliation de 1 idéal et du réel, conciliation que Kant et Fichte n avaient point cherchée.

Dans ce système, la science ne sort plus du moi, principe trop exclusif, mais d’un principe plus élevé, de labsolu, renfermant en soi le moi et la nature. La science n’existe qu’à la condition de l’identité absolue , entre le subjectif et l’objectif, entre l'être et le connaître. L absolu n est point hors du moi, parce qu’on ne pourrait l’atteindre; il n’est pas dans le moi, parce que cela supposerait la distinction entre ce qui connaît et ce qui est inconnu, et que toute distinction détruit 1 identité : il est dans la fusion du moi et du non-moi, de 1 idéal et du réel ; car le moi et le non-moi se réfléchissent et s'identifient mutuellement.

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Ce philosophe admet la réflexion et les autres facultés de l’entendement, qui nous font connaître le variable, le fini, les choses distinctes de la conscience ; mais ces facultés n’ont point d’autorité, elles ne sont même pas reelles, puisqu elles conti edisent la raison, et que la raison, qui n’est autre que Y unité ou l'identité se connaissant elle-même , leur est supérieure. Or, dans ce système, qu’est-ce que Dieu? 11 est la dernière expression de la théorie; il est la substance invariable, l’absolu, l’équation du sujet et de l’objet ; et il ne saurait être distingué de la raison , de l’unité, de l’identité absolue. On ne peut démontrer son existence, car, puisqu il est la raison, cette raison en se connaissant connaît Dieu, par un simple retour sur elle-même, par une intuition immédiate et absolue.

Voilà bien la philosophie du tout, de l’immuable , de 1 un absoiu et pui .

Le panthéisme matériel et le panthéisme spirituel établissent comme résultat commun l’équation entre la nature et Dieu ; mais leur point de départ diffère : le premier part de la totalité extérieure et visible, et avec elle il fabrique l’unité, et dit, tout est Dieu; le second suit une marche inverse, il part de la

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conception absolue de l’unité, dans laquelle il absorbe la pluralité, ou même la rend impossible, et il dit : Dieu est tout (i).

(i) Le peu de détails que je consacre au système de Shelling est surtout emprunté à l’excellent ouvmge de M. Anciilon, de l’académie de Iïerlin. La philosophie de la nature y est exposée assez longuement et avec autant de clarté qu’il est possible dans un pareil sujet. L’auteur réfute toutes les déductions de ce système, en montrant que sou erreur première est de poser 1 absolu à priori , sans tenir compte du réel et du variable sensible, que pourtant l’esprit connaît avant de s élever à l’absolu. Car , démontre ret auteur, si , dans 1 ordre des existences , l’infini est avant le fini , dan, 1 ordre des idées c’est le contraire. Au reste , par si peu de lignes nous ne pensons pas faire connaître des t icônes si hardies; mais nous avons cru devoir en rappeler les formules les plus générales : l’enseignement oral des professeurs fera le reste et suppléera à ce que nous ne pouvons dire. Entre autres sources où i s , evront puiser , ils trouveront dans le Traité de Leneion ce qui est essentiel pour la réfutation de l’épicurcrsme et- du spinosisme, et ils méditeront, dans les Nouveaux Fragmens de M. Cousin, un savant et piolond article sur Xénophane et l’école éléatique Nous avons cru devoir, dans ce livre, dire quelques ots des divers systèmes ; car l’histoire des opinions ^ 1 occuper la plus grande place dans un Cours , et

■ on ne doit pas négliger les théories les plus modernes.

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3° Spinosa. La différence entre le panthéisme de Spinosa et celui des précédens, c'est qu’en niant qu’il y ait réellement deux substances, il n est demeuré exclusivement ni matérialiste ni spiritualiste; et en particulier, il diffère de Shelling en ce que la tendance de celui-ci est encore 1 idéalisme le plus exalté, tandis que lui, Spinosa, n’a pas méconnu la double nature du double attribut de tous les êtres. Suivant lui, Dieu, etre infini, possède deux attributs divers, l’étendue et la pensée. Tous les corps, tous les esprits ne sont que des phénomènes de l’étendue et de la pensée divine; ainsi tous les modes de la matière, tous les modes de la pensée sur la terre et au ciel , ne sont que des modifications de 1 étendue et de la pensée infinie , lesquelles constituent la substance unique de Dieu. Le principe de ce système est celui-ci • La totalité est égalé à l’infini. Il n’y a que l’infini; et dans ce tout, dans cet infini, il ne peut point y avoir de changement, attendu, comme l’expose et le réfute Fénélon, que l’infini n’ayant aucune superficie, aucune limite, on ne peut concevoir de séparation possible des parties. Ainsi la mobilité de l’univers est une apparence, et l’infini matériel, immuable comme

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1 infini spirituel, se résout dans une réalité substantielle unique , que l’on appelle Dieu.

La substance est unique , dit Spinosa , parce qu il est impossible de rien concevoir d existant au-dela delle. S'il y a autant de substances diverses qu’il y a de multitudes d objets individuels, elles se limiteront les unes les autres, et il n’y aura pas de substance, c est-à-dire de substance qui soit absolue ; car 1 absolu est le vrai caractère sous lequel il faut concevoir la substance. C’est le rapport de chaque chose à la substance, qui est 1 essence même de chaque chose ; et par conséquent l’essence, consistant dans ce rapport de 1 objet regardé comme contingent, avec la substance éternelle, est également étemelle, indestructible; de sorte que rien de ce qui existe, de ce qui a essence, n’a pu commencer et ne pourra finir. Donc tout existe et tout est éternel.

Etait-ce un athée que Spinosa? On n’en saurait guère douter, bien que certains spiritualistes enthousiastes d’Allemagne aient essayé de réhabiliter sa mémoire philosophique; et du moins on voit encore la stérile conception de Dieu planer au-dessus de cette

absorption universelle de la matière et de l’esprit. Mais, après cela, voyez comme tout s'éteint, tout s’efface, tout devient ombre devant la conception de cette épouvantable unité. Voyez comme chacune de nos âmes est un reflet de la pensée divine, dont elle ne peut être essentiellement distinguée. Voyez comme nos corps ne sont que les formes de l’étendue divine, et le revêtement de la pensée infinie; comme toute existence réelle ou possible, quelle soit matérielle ou spirituelle, est émanée de Dieu, et n’est autre chose qu’une expansion de son être, ou, si l’on veut, de son double attribut ; mais une expansion fatale : de sorte que la liberté et la volonté en Dieu ne sont que des manifestations pures de la nécessité immuable, de l’invisible fatum ; et nous, portions inséparables et nécessaires de cette substance, nous ne sommes libres, nous ne sommes heureux qu’autant que nous demeurons unis à la loi de la substance infinie dans laquelle nous subsistons tous.

Tel est le système du célèbre juif d Amsterdam. C est l’idée de substance, de substance immuable, fixe, infinie, sans la cause, qui lui donne la réalité et la vie : idée qui

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absorbe dans sa compréhension toute individualité' réelle ou imaginable. Comme les eaux du déluge qui couvraient les plus hautes montagnes, et sous lesquelles disparut toute la diversité des choses terrestres; ainsi, posant la substance et s’enfermant en elle, le panthéisme de Spinosa surabonde dans tous les élémens de l’etre, dans toutes les sources individuelles de la vie, et submerge dans ses profondeurs et sous sa surface uniforme , inlinie , tout ce qui existe, tout ce qui est matière et tout ce qui est esprit.

Substance et cause. Contemplez ces deux mots, et arretez-vous à leur signification qui est sans bornes. Ils sont les deux termes auxquels il faut ramener tout ce qu’il y a de primitif et de fondamental dans 1 entendement. Mais souvenez-vous d interpréter ces deux termes, et de les réaliser l’un par l’autre et 1 un dans l’autre : car, réunis, ils sont la clef et 1 explication de tout ce que vous êtes, commode tout ce que vous croyez; et séparés ou absorbés dans un seul , aussitôt vous sentez se biiser toutes les digues de votre entendement, et votre esprit avec les réalités qu’il conçoit , et vous et le non-vous s’effacent et disparaissent sous le Ilot irrésistible et tou-

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jours croissant du panthéisme spirituel ou du panthéisme matériel.

En effet, lidée de cause ou de force domine exclusivement dans le panthéisme d’Épicure et de Démocrite : mais là , c’est la cause matérielle, hypothétique, inexplicable, sans raison de son existence ; c’est la force matérialisée, aussi bien la force active, personnelle, qui réside dans lame, que les forces motrices que contient chaque molécule de la matière; c’est en un mot la cause, sans la substance intelligente et libre, en qui seulement elle peut être conçue et réalisée.

Dans Spinosa, vous voyez la substance absolue, immobile, et surtout passive; cest le substratum intégral, universel de toutes les choses connues , lesquelles ne sont pas des choses , mais des manifestations divisées en deux ordres, de la seule chose qui soit, parce quelle est le tout. Or voici les paroles expresses de Spinosa, qui sont un résumé étonnamment clair de toute sa doctrine : « Cogiiatio est attributum Dei> sive Deus est res cogitans ; extensio est attributum Dei, sive Deus est res extensa. Substantia cogitans est substantiel extensa. Una eademque est sub-

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stantia, quœ jam sub hoc , jam sub illo attribut o corripitur (1). »

Tous ceux qui ont méconnu l’idée d’une cause première dans l’univers ne sont pas arrivés à la formule générale et suprême du panthéisme; celte destinée a été celle de quelques esprits intrépides qui n’ont pas reculé devant les abîmes que la logique des systèmes avait creusés sous leurs pas. Mais la plupart s en sont tenus à venir se heurter contre le grand problème de la création ; ils ont nié la création. Arrêtons-nous un instant avec eux, et après leur avoir montré qu’en niant la cause créatrice , ils devaient nécessairement aller se perdre au sein des obscurités panthéistiques j montrons que leur opinion, à part même des conséquences qui en résultent, est contraire a la lumière de la raison philosophique, non moins qu’à l’unanime croyance du genre humain.

Un grand nombre de philosophes se sont rencontrés a toutes les époques, qui toujours ont reculé devant 1 idée du néant, et ont dit

( 1 ) Mens agitans molem , et magno se corpore miscens, Jupiter estquodcumque vides, quocumque moveris.

Virg.

que la pensée avait horreur du néant, comme plus tard, et avant Galilée, la nature avait horreur du vide. Ils ont dit cela; et, dans leur témérité à circonscrire la puissance infinie, ils ont ri quand on leur a proposé de croire que du sein de sa splendeur , de son unité incréée, cette puissance se soit manifestée dans l’espace et dans le temps ses deux attributs, et qu’elle ait dit à la lumière, Sois pour éclairer l’homme; et à l’homme, Vis pour me connaître et m’adorer. Tout au plus, les semi-épicuriens qui ont bien voulu croire cjue le monde n’était pas une combinaison fortuite des atomes, en niant la création, n’ont point nié pourtant que Dieu ait un jour commandé à ces atomes de se rassembler des quatres points de l’infini, de se choisir, de se discerner et & organiser l’univers.

Qui dirait toutes les rêveries entassées par les philosophes dans tous les temps , dans tous les pays , avec le plan arrêté de retirer à Dieu, sinon l’être, au moins la puissance créatrice? Lorsqu’on veut détruire une vérité qui a pour elle l’universalité des traditions, et qui est affermie sur la croyance du monde entier, il faut bien mettre quelque chose à la place , et faire au moins preuve de quelque esprit.

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en proposant un système digne d’être présenté aux générations, enfin désabusées de la longue erreur quelles s’étaient irrévocablement transmise depuis le berceau de la société.

Il appartenait à quelques écrivains du 18e siècle de fabriquer des systèmes d’un athéisme découvert, d interroger toutes les sciences physiques et géologiques, pour en arracher le prétendu secret de la formation des choses. Dieu n’existe pas : voilà le point de départ des livres dans lesquels les modernes épicuriens prétendaient établir leur dogme audacieux. Qui a pu lire ces malheureux écrits, entre lesquels s’élevait autrefois comme une tour frappée du feu du ciel, mais dont les ruines demeurent pour instruire, ce fameux Système de la nature , où l’on explique comment le monde s’est formé en se passant du créateur et du formateur • comment, par exemple, et pour me borner à un seul fait, les alluvions successives ont formé des continens; comment les huîtres et autres coquilles, en déposant sur le rivage leur bave calcaire, ont, à laide de ce sédiment, élevé les chaînes des montagnes, les Alpes, les Pyrénées, les Cordilières?

Et 1 homme, comment le produisaient-ils

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au jour, ces contempteurs de la création divine, se faisant eux-mêmes créateurs à la place de Dieu, par leurs imaginations plus ou moins ingénieuses , plus ou moins folles? Entendez leurs voix confuses, et recueillez , si vous le pouvez, quelques-unes de leurs théories dissonnantes. Un bon nombre vous dira que l’homme est éclos un beau jour, comme les insectes jaillissent du limon du Nil, et qu’il a monté progressivement et à l’aide des siècles, qu’il ne leur coûte guère de prodiguer , l’échelle immense et graduée des êtres organisés. On ne sait trop pourtant si, d’abord poisson informe, au dos couvert d’écailles, au sang glacé, il n’a pas essayé sa première ébauche de vie dans les abîmes de l’océan; ou si plutôt , léger habitant de l’air, il n’a pas changé par le bienfait du temps , et par le mouvement admirable des molécules , ses deux ailes légères en deux bras, ces organes vivans de la force et de l’industrie humaine : car si rien ne se crée , tout se développe, se transforme et se métamorphose; ou si enfin , ce qui est plus vraisemblable , et sourit plus à l’imagination de ceux qui font tout provenir du feu élémentaire, si la fable poétique de la salamandre imperméable

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à la ilamme, n’est pas restée dans les traditions des hommes comme un vrai et vivant souvenir attestant que l’homme aurait commencé par le feu.

Précédemment, et au sujet des bêtes , nous avons considéré des systèmes analogues; ce que nous venons de dire en est le complément. Réfute qui voudra de tels systèmes. Pour ces rêves éclos d’imaginations malheureuses, en vogue à une autre époque, mais, grâces au ciel, tombés et oubliés par notre siècle meilleur, il ne doit y avoir que honte et pitié.

Mais ils ne voulaient pas de la création, et pourtant il y a des choses, et il fallait les expliquer.

On nie la création : de bonne foi , qu’entend-on par cette négation? Que rien ne peut venir du non-être à l’être? Et non sans doute, car si vous omettez la force première toute puissante, seule capable de commander au néant, ce néant demeurera à jamais le rien, le zéro stérile et improducteur. Mais enfin savez-vous donc ce que c’est que l’être infini, pour lui dire : Tu ne créas pas , et seulement pour lui permettre d’arranger, d’organiser? Savez-vous ce que c’est que le non-être et

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1 être, pour refuser cle croire à priori à la possibilité absolue du passage de l un à l’autre? Et afin de retirer à Dieu la plénitude de la puissance causatrice, sans laquelle pourtant Dieu ne nous semble pas pouvoir être imaginé, vous paraît-il donc plus clair et plus facile de vous rejeter dans les absurdes hypothèses des mylhologies anciennes, de vous ébattre au sein de ce chaos primitif, où le poète Ovide nous représente les principes élémentaires des choses , vivant et luttant depuis l’éternité, jusqu’à ce que Jupiter ordonnant à la lumière de triompher des ténèbres, ait fait éclore, de ces élémens désordonnés, l’univers dans son éblouissante harmonie, et jusqu’à ce qu’il ait façonné la matière primitive, éternelle, au point de lui faire produire ces mondes qui se multiplient sous nos regards, et peuplent l’immensité (i).

(i) Est-ce donc aux premières traditions du monde, si compétentes quand il s’agit de résoudre les questions ontologiques , que le poète Ovide , et la plupart des mythologues après lui , ont emprunté l’idée de ce chaos primitif, s’arrangeant et se faisant inonde parla puissance de Dieu, mais préexistant à cette puissance? Il ne m’est pas possible de produire ici des assertions puisées dans les sources de l’érudition orientale; mais

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Car je vous prie d’observer que, par-là seulement que vous ôtez à Dieu la puissance de créer, vous supposez en dehors de lui tout un infini d’êtres en germes, d’êtres matériels ou spirituels il n’importe, soit que vous admettiez exclusivement l’un ou l’autre de ces deux principes, ou même tous les deux : un infini, dis-je, que vous faites coexister avec Dieu , et dont certes l’existence vous embarrasse ; car il ne suffit pas de nier l’origine par la création, il faut encore expli-

du moins Platon semblait avoir recueilli assez fidèlement et d’assez près ces échos des traditions antiques , et Platon confesse la création dans plusieurs endroits de son Timée. C’est toujours à la voix de Dieu, ou des anges dépositaires de la puissance de Dieu , que le monde et les âmes des hommes éclosent , c’est-à-dire passent à l’être , et non à la formation. C’est toujours le yîyovev 6 jcoowoj , c’est toujours la primitive et inexplicable ytviciç , terme inexplicable que les premiers interprètes des livres sacrés, traduisant le Béresith de Moïse, ont donne comme titre au livre qui raconte l’origine du monde sorti du néant. Et c’est dans ce même Timée que Dieu , s’expliquant sur l’immortalité des âmes humaines , prononce ces paroles si remarquables , ou il déclare la puissance qui est en lui de donner ou de retirer Y être, et par lesquelles il assimile sa puissance à sa volonté : à efï yévô/^èv a, i/uv QéXovros aÀUTct.

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quer cette origine , à moins de la supposer éternelle.

De sorte qu’il arrive de deux choses l’une : ou vous distinguez essentiellement Dieu de toute cette extériorité; et alors, manichéens ou semi-manichéens que vous êtes , il vous faut admettre, éternellement en présence, les deux infinis dont vous ne saurez jamais expliquer l’influence , même simplement formatrice , de l’un sur l’autre ; et vous retombez sous le joug de l’hypothèse absurde des deux principes, sinon égaux, identiques par la puissance, du moins égaux par l’éternité qu’ils partagent, et par l’impossibilité où ils sont d’avoir commencé et de jamais finir.

Ou bien , il vous arrivera que , ne pouvant pas isoler l un de l’autre ces deux principes, les isoler aussi aisément dans la réalité , que vous le faites par la pensée, par la simple abstraction , vous serez conduit par votre irrésistible conception de l’absolu à priori , à absorber la totalité, la multiplicité dans l’unité absolue, les deux principes dans un même principe, que vous appellerez à volonté, la matière ou l’esprit, l’univers ou Dieu , suivant que vous serez plus ou moins préoccupé de l’esprit que votre intelligence vous fait con-

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naître, ou plus vivement enchanté de cette nature extérieure dans laquelle vous vivez plongé, et que votre sensibilité vous révèle. Et ainsi, le tourbillon de la pensée vous entraîne et vous précipite jusqu’au panthéisme absolu sous l’un de ses trois points de vue inévitables. Pourquoi donc cela? Parce que vous avez nié la création. Et pourquoi nier la création ? Parce qu’il y a beaucoup de choses dans la nature dont vous ne voyez pas la destination finale; parce qu’il y a du luxe dans la nature, et que vous appelez cela désordre, et que cela voile à vos regards faibles et téméraires l’intelligence du tout; enfin parce que vous ne sauriez comprendre les procédés éternels de l Eternel.

Pour nous, qu’ont fatigué et rebuté les misérables systèmes que l'esprit de sophisme a si long-temps substitués comme des oracles à la première parole écrite dans le livre sacré; nous qui ne portons point l’humilité au point de chercher notre origine première dans les transformations et métamorphoses de la matière brute à la matière végétative, puis sensitive , puis raisonnable; qui ne nous croyons point issus , corps et âme , d’insectes éclos spontanément dans un limon généra-

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teur; nous qui ne sommes point épris de cet admirable système de l’échelle graduée des êtres , sur laquelle les espèces vivantes s’avancent d'elles-mêmes lentement et progressivement, du dernier jusqu’au plus élevé degré de l’être ; nous qui osons croire , comme le disait Cicéron, à noire céleste parenté avec Dieu; que dis-je! à notre immédiate descendance de celui qui a soufflé une âme dans ces membres d’argile que nous avons reçus de nos pères; nous qui d’ailleurs trouvons de toutes parts , en nous et autour de nous, de vivantes analogies qui nous font comprendre ce passage si difficile, mais si réel du néant à l’être, ne fut-ce que le phénomène de la croissance dans les corps humains dont l’origine est imperceptible; nous donc, qui savons ce que c’est que l’homme et que l’univers, nous croyons â la création de 1 homme et de l’uuivers.

Il est temps enfin de ramener à des principes métaphysiques généraux, à une doctrine positive et formelle, aune vue synthétique et précise, tout ce que nous avons appris, ou même ce que nous savons sans l’avoir appris , sur Dieu et sur ses rapports avec l’univers qu'il a créé.

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Avant tous les temps , Dieu était ; il a tiré de son sein , il a fait éclore de rien deux natures : la première, ayant pour attribut essentiel l’étendue, est essentiellement divisible, mais non pas tellement que Ion puisse arriver par la pensée à un atome, qui est son élément primitif, un atome que Dieu seul a pu faire jaillir du néant, que lui seul connaît , et qui est précisément la substance matérielle que nous cherchons en vain à découvrir sous ses attributs , ou elle demeure inaccessible à nos indigentes facultés de percevoir.

Non, et j’insiste sur ce point, cette matière n est point divisible à l’infini, parce qu’alors son essence serait 1 infini ; elle ne pourrait ni commencer, ni finir; elle n’aurait point de piincipe élémentaire; elle serait indépendante de Dieu, si même elle pouvait s’en discerner, ce qui est contradictoire à l’idée de tout ce qui est existant et contingent. En deçà de l’atome irréductible , c est. le néant ; par-delà , c’est la molécule unie à la molécule , c est le multiple de l’unité atomistique , c’est le corps.

Comment comprendre ce mystère? Par quelle étonnante cohésion, deux principes

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de matière , deux atomes indivisibles t[ue nous concevons comme deux points mathématiques , peuvent-ils coexister et constituer un corps avec ses trois dimensions? Comment comprendre que la substance qui est étendue par essence puisse avoir pour racine, pour principe élémentaire un atome, cest— a— due un point indivisible et sensible? comment concevoir la duplication de cet atome ou de cette monade, selon le langage de Leibnitz? Oui, qui pourrait expliquer cela, et pourtant qui pourrait le nier , à moins de méconnaître les caractères que le sens commun attribue a la matière? qui pourrait le nier, à moins de se jeter dans une inadmissible hypothèse, dans l’infini de la divisibilité? Acceptons donc la matière avec ses obscurités.

L’autre substance émanée de Dieu créateur, c'est la substance spirituelle, ayant, comme je lai dit plus d’une fois, pour attribut essentiel, constitutif, la faculté de penser; et pour attributs spéciaux , toutes les facultés , toutes les lois de l’esprit que nous avons tâché d’analyser dans ce cours.

Etendue et pensée, matière et esprit, mots corrélatifs, qui sont les deux termes suprêmes devant lesquels s’arrête toute con -

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ception qui veut interroger Ja nature et saisir ia véritable essence des choses. Etendue et pensée sont en effet la double essence de la double substance, matière et esprit; et ici observez la force de ces deux attributs primitifs, elle est telle, que je ne saurais dire s’il est possible de se figurer, même par l’abstraction, la matière sans lefendue, 1 esprit sans la pensée. Les autres attributs sont des propriétés , des modes qui limitent la sub-

stance en la déterminant; mais l’attribut premier la constitue.

Et maintenant élevons-nous, et voyons ce que c est que Dieu lui-même , envisagé dans la région ontologique, et par-delà la double sphere des contingences finies qu’il crée et renouvelle à jamais par l’acte incessant de sa volonté, qu’il conserve et perpétue à chaque point de la durée, à chaque point de lespace comblé par son immensité potentielle. L appellerons -nous substance spirituelle? Oui, sans doute, si nous voulons comparer son être infini à notre nature imparfaite et bornée; mais il faut aussi le reconnaître, c’est par l’impuissance de notre angage que nous douons du même nom primitif, originel, et la substance créatrice et

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la substance crëée. Combien plutôt nous voudrions qu’un nouveau terme se présentât, ou plutôt qu’une idée nouvelle naquît et répandit un jour nouveau dans notre intelligence, pour nous révéler quelque chose de cette nature une, suprême., éternelle, que nous ne saurions ni voir, ni connaître, ni comprendre, et que pourtant nous concevons dans sa puissance créatrice, et dans ses attributs divins dont nous surprenons en nous 1 ombre et comme le merveilleux pressentiment !

Mais il l’a dit son nom, il l’a révéle dans les saintes Ecritures; il a dit : Je suis celui qui suis , définition sublime qui renferme à la fois toute la puissance de l’être et toute la vie de la personnalité. 11 s’est appelé luimême Jéhova , nom ineffable, comme disent encore les Hébreux, qui, dans sa racine sacrée, dans l’extraordinaire combinaison de ses lettres radicales , exprime et réunit l’être , dans les trois époques qui sont pour Dieu f éternité ou le moment éternel : « Celui qui est , qui fut, et qui sera. »

Il est : que dire de plus ? Lui seul est ; tout le reste, pure contingence, arrive ou est arrivé ; et tandis que la nature , ce lleuve des choses créées, coule perpétuellement dans

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le vide , suivant l’expression de l’ancien philosophe Heraclite, tandis que toute génération à qui il prête la vie passagère fuit et se perd dans son immensité,' lui demeure, et seul , immobile, souverainement identique à lui -même, il voit d’en haut passer et s’écouler le torrent de ce qu’il a créé. Aux choses il a donné le mouvement, et il le conserve; aux perso7ines il a donné la vie, et il la conserve et le mouvement et la vie : ne sont pas encore l’existence , car il n’y a qu’une existence , et c’est lui qui la possède toute entière.

Dieu n’a ni dedans, ni dehors; il n’y a point de terme de mesure qui lui convienne; pour lui il n y a point de temps, car le temps n est qu’une idée relative à nous, c’est la succession , c’est la créature qui change. Lui appliquer cette idée, c’est le limiter et l’enfermer dans le fini, c est entrer, en parlant de lui, dans le multiple, dans le composé, dans la mesure. Pour lui, il n’y a pas de temps, il y a I’eternité.

11 est : que dire enfin de plus? Contemplez ce mot, Y être, rô ov, et plongez-vous dans 1 infini qu il révèle. Certes la contemplation de la divinité sous ce point de vue le

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