‹ Cours de PhilosophieChapitre 15 sur 33 · HÔ · texte numérisé non relu

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plus sublime, n’est point une nouveauté éclose clans l’imagination exaltée de quelques mystiques modernes. Les sages du paganisme avaient monté à cette hauteur.

C’est Platon qui pose ce monosyllabe admirable; et, dans le Traité de la vie heureuse, le stoïcien Sénèque , ravi d’admiration devant ce même mot , et le distinguant d un autre terme, inet, Y essence y avoue que ni sa propre pensée ne peut se dilater, ni son langage ne peut se féconder assez, pour s’ouvrir à la pleine et entière clarté d’une si ineffable conception.

Qu’il nous soit permis de nous arrêter ici, de descendre des hauteurs métaphysiques où nous allions surprendre la pensée des philosophes, et de nous livrer, comme résultats moraux, à quelques considérations sur l’impuissance et sur l’audace de l’esprit humain. Et d’abord, du rapide aperçu que j’ai donné des théories panthéistiques, il résulte une observation qui a déjà été indiquée dans la question du spiritualisme et du matérialisme.

Il est donc vrai, il y a deux points extrêmes autour desquels tout s’agite et se ramène, ou du moins s’est toujours ramené , durant tou le la vie passée de l’humanité. 11 n y en a

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que deux ; et à peine si , dans ses retours successifs, l’esprit humain, si lier de ce qu’il a conquis, s’enrichit en passant de quelques développemens nouveaux, de quelques points de vue lumineux , capables d’éclaircir de renouveler les spéculations antérieures , et de remuer, sans le féconder davantage, le champ vaste mais borné de la pensée humaine. Et voyez ce qui se passe au 18e siècle, phase si remarquable de l’esprit humain : en Allemagne, la philosophie de l’absolu est portée au point extrême de l’illusion; en France, la philosophie du fini voit germer ses fruits les plus empoisonnés : d’un côté le panthéisme, de l’autre l’athéisme sans voile et sans effroi de lui-même; d’un côté on renouvelle Xénophane , de l’autre Démocrite d’Abdère : trois mille ans d’intervalle, et c’est encore les mêmes élémens, les mêmes erreurs, et a peu de chose près les mêmes formules quaux premiers jours oii s’exerça la pensée. Et cependant, si l’on veut rebrousser jusqu a ce point de départ, que de philosophes, que d’écoles, que de théories tour à tour établies et renversées, tour à tour effacées et réédifiées sur le sable mouvant des opinions humaines ! Mais alors, au 18e siècle,

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l’esprit philosophique, ayant accompli son vaste cercle, est revenu au point clou il était parti , à Xenophane cl’Élée et à Thaïes de Milet.

Ici, je rappellerai les judicieuses paroles d’un homme distingué , que les lettres avec l’université, ont perdu dans ces dernières années , et à qui il doit m’être permis de payer un éloge et un souvenir (1).

« Comment les réalités contingentes subsistent-elles en présence de la réalité substan-

(1) M. F. M azuré , inspecteur général de l’université , enlevé par une mort prématurée , en 1828 , aux lettres et à l’instruction publique , dans lesquelles il occupait un rang également distingué. Il est auteur d’une Vie de Voltaire, suivie de notes auxquelles nous empruntons ce fragment , et estimée pour l’exactitude et la modération des jugemens. Mais le principal ouvrage de cet homme de lettres est l’Histoire de la Révolution de 1688, en 3 vol. in-8° , ouvrage remarquable par le talent d’historien , non moins que par les documens précieux qui ont été mis en usage , et dans lequel cet auteur, reproduisant dans toutes leurs circonstances les causes d’un grand événement, proclamait la leçon vivante de l’histoire , et apprenait aux rois comment les trônes se perdent , et comment les dynasties tombent et se renouvellent.

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tielle, infinie? C’est là l’éternel problème que se sont posé toutes les écoles : et c’est parce que ce problème ne sera jamais résolu, que la raison humaine abandonnée à sa propre faiblesse flottera perpétuellement entre le spiritualisme et le matérialisme , ces deux bornes extrêmes de la pensée.

» Depuis Thalès et Pythagore , jusqu’au dernier de nos philosophes contemporains, est-il une seule idée qui soit nouvelle et qui ne tienne a 1 une ou à l’autre des deux grandes sectes qui se partagent l’empire de la philosophie?

)) La philosophie allemande , au dernier siècle, qui s indignait de celle de la France à la même époque, n’avait de commun avec elle que 1 écueil ou toutes deux viennent se briser : car on ne peut trop le répéter, si depuis les philosophes grecs, les matérialistes ont voulu tout rapporter au mécanisme de 1 univeis, cependant les uns et les autres, trompés par les fallacieuses lumières de l’imagination, arrivent au bord du même abîme. J'y trouve également Spinosa et Mallebranche; celui-ci voit tout en Dieu, celui-là tout dans la nature. C’est le panthéisme avec cette différence que, dans l’impuissance ou

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le désespoir de sa raison, le philosophe chrétien se jette dans le sein de la divinité qu’il adore.

» Mais suivons le cours des temps, observons comme souvent lorgueilleuse philosophie moderne est habile à revêtir son indigence de la dépouille des anciens, et comme de ces deux doctrines, la plus superbe, celle de l’esprit, est prompte à s’incliner au matérialisme, toutes les fois que les mœurs publiques descendent à la corruption : alors c’est le panthéisme de la matière, ou le matérialisme pur; et livré à une telle doctrine, l’homme dégradé de sa dignité naturelle qui est dans lmtelligence , soumis à ses seules facultés animales, est devenu semblable à ceux dont parle si énergiquement 1 Écriture sainte ; tout son orgueil a été de dire à la terre î et C’est toi qui es ma mere, » et aux vers : « C’est vous qui êtes mes frères. » Autrefois cependant, les poètes du polythéisme disaient , plus philosophes que nos sages : Os liomini sublime dédit , ccelumcjiie tuevi jussit. Or regarder le ciel, c’est répudier le matérialisme et confesser Dieu. »

Et cependant l’homme est perfectible, on le dit du moins , il faut le croire ; c est d ail-

leurs le grand mot, le mot symbolique du siècle où nous vivons : et en vérité chaque jour enrichit le lendemain, car chaque jour ajoute une pierre, plus ou moins cimentée , à la pyramide toujours exhaussée de la science. Mais il faut le dire aussi , l’homme , en parcourant le vaste cercle de son perfectionnement intellectuel, est sujet à bien des retours sur lui-même, et s’il avance, ce n’est qu’à la condition de tracer sans fin et sans repos des spirales toujours renaissantes.

Assez donc de ces théories plus ou moins bizarres ou impies, qui ne recèlent point le progrès , mais une marche rétrograde et fatale au véritable progrès de l’humanité.

Constater l’infini, reconnaître son existence et ses caractères , c’est assurément l’œuvre dune philosophie à la fois sage et élevée; passer au-dela, franchir les bornes légitimes imposées à la pensée humaine, vouloir soulever les voiles du tabernacle éternel , c’est regarder aux cieux quand les abîmes sont sous nos pas, c est s aveugler à plaisir en considérant le soleil, c’est s’éblouir au point de ne savoir plus ce que l’on veut dire, de chercher en vain sa pensée fugitive, et sou-

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vent d’ignorer même ce que tout à l’heure on savait clairement.

Quelle merveille, après tout, que bien souvent notre raison fléchisse et se reconnaisse obligée de croire des mystères quelle ne comprend pas, dont elle ne saurait avoir une compréhension pleine et claire, parce qu elle ignore, impuissante et aveugle quelle est, les modes d’action de l’être infini , et parce qu’il lui est défendu de saisir cet infini au passage , de le pénétrer, de l’approfondir et d’en faire comme sa propre et inaliénable conquête? Votre science à vous, celle que vous avez faite, vous la concevez; mais qui saurait comprendre et limiter la science de l’être infini? Encore mystère! Il faut savoir se résigner à ce mot, car il est le premier et le dernier de tout l’ordre ontologique.

Le Dieu que vous devez croire se révèle au fond du coeur et se laisse comprendre à l’esprit, mais ce n’est pas sans d’impénétrables voiles qui dérobent à tous sa puissance, sa nature et les procédés de son développement éternel.

« Pour dire ce qu’il est, il faut etre luimême, » dit un poète; et l’auteur d Émile : ce Être des êtres, je suis parce que tu es. Moins

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je te connais, plus je t’aclore , et le plus digne usage de ma raison est de m’anéantir devant toi. »

N’essayons pas de mesurer l’infini, mesurons plutôt la faiblesse de l’esprit humain : son audace est le sceau de son impuissance ; les fragiles argumens par lesquels il tente de s’élever, sont la tour inachevée de Babel. Dieu rit de ses prétentions , et pour le punir, il confond son langage , il éblouit sa raison ; et ce mortel, qui croyait franchir le ciel , se regarde avec surprise, ne se comprend plus lui-même, chancelle, tombe, et ne saurait plus se relever que par la foi. C’est le spectacle que nous représentent à toutes les époques de l’histoire les explicateurs de l’infini.

Téméraires esprits ! et c est pour leurs rêves quils voudraient déposséder le genre humain de sa foi simple et profonde, pour le placer sous le vide de leurs théories impuissantes. A peine si on entrevoit l’ombre de leur pensée, dont le fond se dérobe parmi tous les nuages obscurs dont ils 1 environnent. Mais le genre humain qui n est point initié à la philosophie, qui ne comprend ni Xenophane, ni Thalès, ni Spinosa; qui n’a point appris à se défier de l ontologie, s incline devant la puissance

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éternelle, adore le Dieu créateur et conservateur de tout ce qui vient de lui , et qui, par un incompréhensible mystère, n’est pas lui. Oh ! que je crains qu’il n’y ait à recueillir plus de résultats pour la pensée dans un chapitre du catéchisme qu’apprennent les pauvres d’âge, de science et d'esprit, que dans les plus splendides égaremens des sages!

On voudrait que la philosophie fût une route de plain-pied , douce et facile , ascensu facilis. Mais voyez, presqua chaque pas il se rencontre un précipice à franchir; vous reculez , ou vous demeurez effrayé. Élancezvous et passez, plutôt que de rester immobile à contempler des abîmes dont vous ne sauriez sonder la profondeur. Que vous sert de flotter éternellement dans le doute, sans en sortir, sans jamais avancer? Si la philosophie ne répond point à toutes vos incertitudes, elle vous prête du moins des argumens positifs, pour vous enlever aux anxiétés du doute sur les vérités fondamentales. Mais on se moque de la philosophie; et pourtant que d’heures tout1 le monde a passées à interroger ces redoutables problèmes que par dépit on appelle chimères , parce qu’ils refusent de livrer leur dernier mot sur la vérité. Rousseau, votre

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maître , le dit très-bien : « Ce monde intellectuel , sans en excepter la géométrie , est plein de vérités incompréhensibles et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre existantes ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui 1 arrêtent, mais seulement les apercevoir. » Il faut donc les accepter ces vérités incompréhensibles et incontestables; il faut cesser de reculer devant elles, il faut les croire , puisqu aussi bien on ne saurait ni les comprendre, ni les contester.

Adhérez donc , encore une fois , aux croyances du genre humain; croyez, comme il croit, à 1 esprit et a la matière; publiez ce qu il publie , sous peine d’être mis hors la loi du sens commun et de la raison. Et pour nous, si par hasard nous nous sentions chanceler a 1 entrainement des doctrines extrêmes, nous ferions tous nos efforts pour nous roidir contre le torrent , pour demeurer immobiles sui le roc affermi de la conscience universelle : convaincus de l’impuissance de notre raison , et de son néant pour expliquer les inexplicables rapports du fini et de l’infini, nous renoncerions de bon gré aux périls de ces explications téméraires ou stériles, et.

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nous arrêtant à cette pensée que l'infini, qui est Dieu, a des abîmes que nous ne saurions comprendre, et au fond desquels la sonde légitime de notre esprit ne saurait pénétrer, nous dirions d’abord dans notre âme , puis nous redirions plus haut à ceux qui viennent nous entendre : « Humiliez-vous et adorez. »

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