‹ Cours de PhilosophieChapitre 16 sur 33 · CLASSIFICATION DES IDEES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DES IDEES

On s’accorde à définir la logique : Van e penser. Arrêtons-nous à cette définition , elle montre clairement les rapports de la logique avec la psychologie, qui pourrait être regardée comme la science de penser.

Mais, pour donner une définition plus etendue et plus claire de la logique, et comme «l n y a point d art qui ne soit aussi une science, au moins quant à l’exposé de ses principes

de(ÜaVai‘ d‘Verses manières d’envisas«

,0 Suivre les erremens traditionnels de la peureuse ogique des classes , avec ses quatre inévitables

et de ses moyens d’exercice, nous dirons : elle

est la science des procédés de l’ entendement s’appliquant à la recherche et à la découverte

cia vrai .

divisions en idée , jugement , raisonnement et méthode, . . . j rtlnç ou moins epineuses

divisions en îaee , j ugcmv,»»,

et tout ce cortège de questions plus ou motus epineuses

ou vides, quine s’enchainentpas, mats qui s amoncelle!,

i • a* îr-irrîmip . sans ordre, sans

ou vides, qui ne s encinuucut^, j.

dans les vieux cahiers de logique, sans ordre san lumière, sans aucun intérêt de forme ou de dispos*,» . Tradition altérée de l’aristotélisme du moyen âge , q semble fuir le jour et se réfugier sous le perpétuel abn de l’enveloppe latine , ne dissimulant point sa teiidance à absorber le fond dans la forme , et a étrangler la son sous les mille lacets de la subtilité dialectique.

2o Produire un simple recueil de pratiques ou recettes plus ou moins heureuses sur l’art de diriger l’exercice de ses facultés dans la recherche du vrai ,

excellente logique de l’usage et du » ^ trouverait les sources les meilleures et les p dantes dans les écrits des illustres docteurs écossai , surtout dans ceux du successeur de Ren , b

D Stewart , écrivain d’une intelligence a la fois

ét^Ï“oint de départ lia P^ garnie

hauteur ontologique, s’attacher J’abord a ce smip terme , logique , et, interrogeant la pen

allemande sur sa signification transcendante se pion

ger à son sujet dans les aspérités de la plus i a en taphjsique , en essayant de manifester 1 idéal

Nous diviserons la logique en deux parties principales, en deux classes de procédés, savoir : connaître , et vérifier sa connaissance. Tout acte de l’entendement est compris dans

koy oç , de cette parole vivante et intérieure qui est l’expression de 1 humanité intelligente , qui est la condition de la vie et comme le lien substantiel de cette vie fragile à 1 existence immortelle : puis, voir comment cette paiole, ici-bas, inséparable delà pensée, et comme son corps formulé, se décompose en effet en divers élémens , en formes multiples et fugitives , d’où proviennent dans la nature animée les exemplaires si divers des intelligences humaines.

? Restreints que nous sommes par les étroites limites d’un traité classique , et surtout par le petit nombre de pages qu il nous reste à consacrer à l’importante étude de la direction de l’entendement humain , nous refuserons d’aller, loin des sentiers battus , nous éblouir et nous perdre dans des théories trop éthérées; et , nous abstenant des vagues formules d’une métaphysique incertaine , nous nous attacherons à donner des résultats usuels et pratiques , sans nous asservir à aucune des données que je viens d’exposer , mais aussi sans les dédaigner avec une facile hauteur , ce qui est assurément et toujours un grand tort , car en définitive , et il ne faut pas l’oublier , le bien et le mal sont partout.

S’il est vrai qu’en bornant la logique à n’être qu’un ait stéiile qui emprisonne la pensée dans un vain cercle de formules , on la fait déroger de sa dignité de

ces deux termes, comme toute opération arithmétique est accomplie et close, quand elle est rendue certaine, infaillible par la preuve. Il faut donc étudier : i° le procédé

science pour la faire consister dans ce qui est sa partie inférieure , accessoire ; si c’est par une erreur longtemps accréditée que 1 on a cru enseigner ex professo l’art de penser , exposer les règles de la fabrication de la pensée , chimérique espérance qui n aurait d autre résultat que celui de faire négliger la pensée ellemême pour le bagage verbal ou matériel dans lequel on la captive , il est vrai aussi , et hatons-nous de le reconnaître , qu’en étudiant la direction naturelle des facultés de l’esprit humain , leurs procédés d’action , les voies qui conduisent à l’erreur , et les motifs qu il a de se croire affermi sur le sol de la vérité , qu en étudiant enfin la vraie et solide logique, il doit en résulter non plus une fausse lueur , subtile , presque ténébreuse , mais une lumière véritable et pure qui , descendue de spéculations plus hautes , et montrant à l’esprit de l’homme l’accord de ses procédés d agir avec son intime nature , l’éclaire infailliblement dans sa marche , accélère et soutient son intelligence jusqu’au noble but quelle poursuit ; une lumière enfin qui , se projetant devant nous , fait reculer 1 horizon scientifique quelle agrandit, et, découvrant les sources les plus mystérieuses de la pensée, permet d’en suivre le cours , sans trop avoir peur de perdre de vue le fleuve sinueux de la vérité.

delà cognition humaine; ap le procédé de la vérification des connaissances.

Or , dans la première partie, je vois deux choses : d’abord le fond, ou la pensée envisagée en elle -même, sans forme et sans substance, avant quelle soit produite et formulée au-dehors; ensuite, c’est cette pensée produite au-dehors, au moyen de la parole ; c’est la pensée revêtue de la parole, et incorporée en elle.

La seconde partie, ou la vérification des procédés de l’esprit, contient également deux sections : d’abord la méthode , dans laquelle 1 esprit apprend à diriger sa route dans la recherche de la vérité, et à justifier le but qu il a atteint, par la conscience qu’il a choisi le chemin légitime et direct; ensuite vient la question de la certitude , le pius haut sommet de toute la philosophie , dans laquelle, poursuivant la pensée humaine à son dernier retranchement , et lui demandant son dernier mot sur sa propre autorité, nous la pressons de nous dire si nous sommes fondés a croire a quelque chose, si nous devons vivre, impuissantes victimes d’un scepticisme universel, ou bien rentrer dans le dogmatisme par le droit même de la raison ,

280 logique.

qui , reconnaissant sa propre faiblesse , nous apprend à triompher d’elle , et à croire avant de raisonner.

C’est donc la pensée pure , la théorie de la pensée , que nous avons à considérer dans ce premier chapitre. Mais il faut s entendre sur ce titre et le réduire à de justes proportions. Par pensée, nous entendons ce que nous avons appelé jusqu’ici Y idée, c’est-à-dire l’élément primitif auquel se ramène tout produit de la faculté de penser.

Le mot idée, selon la logique du Port- Royal, est au nombre de ceux qui sont si clairs et si bien entendus par tout le monde, qu’on les obscurcirait en voulant les éclaircir.

La psychologie a tracé la statistique de l’esprit humain : elle a donne le secret de toute connaissance , soit de l interne, soit de l’externe j elle a étudié dans sa nature réelle , l’idée, ce fait fondamental sur lequel tant d’erreurs ont été répandues, et le meilleur résultat quelle ait pu tirer de ses recherches a été de définir l’idée par ce synonyme si clair et si précis , la notion.

Gomment l’idée naît-elle et apparaît-elle dans l’esprit? quelle est son origine unique ou double? Comment, si elle ne naît pas

dans l’esprit, est-elle appréhendée par l’esprit? Quels sont ses divers modes de production et d’opération? Voilà des problèmes que la psychologie a résolus, mais là elle s’est arretée. Et maintenant la logique doit nous dire comment ces notions, après leur première manifestation dans l’entendement, s’y convertissent en matériaux sur les données desquels l’esprit travaille de nouveau, travaille incessamment, afin d’en produire d’autres rapports et de nouvelles conceptions; elle doit en un mot envisager ces idées sous le point de vue pratique, et dans leur rapport avec la découverte de la vérité. Elaboration de l’idée à travers le creuset de l'intelligence, mécanisme des facultés qui procèdent à ces opérations variées, rouage de l’entendement montant et descendant du particulier au général, enfin théorie de la forme et de l’expression de la pensée : tels sont les objets que nous avons à étudier dans ce chapitre et dans celui qui doit suivre.

Toutes les logiques présentent un tableau des diverses sortes d’idées; mais elles nous paraissent avoir le tort de donner comme divisions essentielles, des classifications arbiti aii es fondées sur des caractères accessoires

et qui ne tiennent point à la nature propre des idées. En effet on a distingué les idées : i° en claires et obscures; mais puisque c’est l’attention plus ou moins vive que nous leur donnons qui détermine leur plus ou moins de clarté , cette distinction n’est donc point fondamentale, et elle repose sur la faculté de connaître, au lieu de porter sur la connais^ sance même; 20 en internes et externes, adventices et factices, suivant quelles viennent en nous naturellement et dans leur réalité primitive , ou bien que nous les composons nous-mêmes au moyen de 1 imagination s appliquant à des élémens premiers : mais cette division est encore indépendante des idées , puisqu'elle repose sur le système de nos opérations internes , qui tantôt atteignent immédiatement les connaissances qui sont en nous, tantôt les composent et les décomposent à volonté , et en forment des groupes ou des notions générales ; 3° en vraies et fausses , division qui n’a rien de réel, car il ny a point d’idée fausse : on connaît, ou 1 on ignore la fausseté d’une connaissance, et si on ignore cette fausseté , la notion est vraie pour nous , relativement à nous.

Parlerai-je des idées appelées abstraites ou

simples, composées ou générales? Il est clair que toutes ces distinctions ne portent point sur la nature des idées , mais sur notre manière de les concevoir et de les opérer dans notre entendement.

C’est qu’il fallait s’élever plus haut, et atteindre à 1 icléal même de la connaissance : au lieu de considérer les idées quant à leur forme , à leur origine , à leurs propriétés subjectives à nous, il fallait s’attacher à leurs caractères réels, primitifs, essentiels; il fallait voir ce que démontre la psychologie , qu’il y a deux classes de notions, deux classes seulement , parce qu’il y a deux ordres de vérités. Nous l’avons assez établi pour nous borner à le rappeler d’un seul mot : vérité contingente, marquée du caractère de ce qui est variable, relatif, passager, pouvant être ou ne pas etre, selon la volonté du maître des choses; et vérité nécessaire dont le caractère est d etre immuable, éternelle, ne pouvant pas ne pas être, résidant dans la haute, région ontologique ou elle est l’attribut infini de l’être infini.

En toute science, il suffit d’un lumineux aperçu, d une division prise de bien haut, pour répandre la clarté sur toutes les parties cir-

convoisines de la question traitée. Aussi les diverses classes d'idées, que les logiques ont coutume d’énumérer d’une manière absolue, viennent-elles se coordonner sans confusion et prendre leur place relative et secondaire dans un système plus régulier. Alors seulement on peut envisager l’idée comme claire ou obscure, adventice ou factice, vraie ou fausse , simple ou composée , pourvu qu’au lieu de voir là des distinctions fondamentales, on consente à les envisager simplement comme les différens points de vue sous lesquels l’esprit conçoit et se représente les idées , de leur nature, nécessaires et contingentes. Alors, ne confondant plus l’accidentel avec l’essentiel, l’objectif avec le subjectif, ce qui est logique avec ce qui est psychologique, il devient intéressant de considérer tous les caractères que ces idées revêtent dans notre esprit, afin d’apprendre à diriger avec sécurité nos pensées vers le grand but de découvrir la vérité.

Ainsi elles sont vraies ou fausses, suivant quelles sont ou non conformes à leur objet ; non pas, comme nous venons de l’observer , qu’il y ait des idées fausses : toute idée en tant qu’idée est vraie , car elle est dans 1 es-

prit; mais la fausseté porte sur le jugement ou sur l’affirmation qui s’y joint de l’existence d’un objet réel dont cette idée serait la représentation. Elles sont claires ou obscures, selon qu’elles représentent fidèlement et sans aucune obscurité leur objet, ou bien qu’elles ne le font pas connaître, et le laissent sous un nuage impénétrable. Elles sont distinctes ou confuses, suivant qu’elles séparent de tout autre l’objet quelles reproduisent, ou qu’au contraire cet objet mal déterminé demeure dans le vague , et ne représente pas d’une manière évidente toutes les qualités de son objet. Elles sont complètes ou incomplètes, suivant quelles ne laissent rien à désirer dans la compréhension d’un objet, ou qu’au contraire elles ne nous représentent ces qualités qu’en partie, et non dans leur totalité. Or il est clair que la plupart des idées que nous formons sont incomplètes, car celui qui ne procéderait dans l’ordre de ses pensées que d’une manière précise et complète , serait assurément le plus habile logicien, et je ne sais si à cet égard il y a jamais eu un logicien parfait.

Evidemment ces divers caractères de l’idée ne sont autre chose que les diverses façons

286 f • LOGIQUE.

dont elles font leur impression en nous, et c’est là surtout que doit porter l’attention du logicien; car, s’il apprend à avoir de toutes choses des notions parfaitement claires , distinctes , complètes , il sera dans la route la plus sûre pour atteindre toute la vérité. Les traités classiques vous donnent le recueil des règles nécessaires à ce but , et ils entreprennent de vous apprendre à diriger votre esprit dans la voie des conceptions. Ne pouvant développer ici cet art important, j’en établirai le principe, et un grand homme me prêtera ses paroles, qui, en matière de méthode et de logique, sont comme des textes de lois. Descartes, le premier philosophe des temps modernes, insiste à chaque page de ses livres sur la nécessité de former des idées claires , et c’est même à ce résultat que I on peut ramener toute la logique de ses admirables traités. Voilà comment il s’exprime au paragraphe 43 des Principes : « Il est certain que nous ne prendrons jamais le faux pour le vrai, si nous refusons notre assentiment à tout ce que nous n’aurons pas perçu d’une façon claire et distincte. La notion que nous avons d’une chose doit être tellement claire , quelle soit comme présente et mani-

feste à un esprit attentif, et tellement distincte qu’elle diffère au premier coup d’œil de toutes les autres, et comprenne en soi seulement ce qui est parfaitement clair. »

Ensuite le philosophe, après avoir établi que souvent on a des notions claires qui ne sont pas distinctes, reconnaît que la plus grande partie des erreurs naissent de cette facilité avec laquelle les hommes admettent comme vrai ce qui ne leur est pas connu distinctement : « Par cela, dit-il , que, faisant de ces objets la matière de notre réflexion , nous avons jugé témérairement, et rempli notre mémoire de beaucoup de préventions dont la plupart des hommes ne se débarrassent pas dans la suite. » Alors Descartes , qui veut apprendre aux esprits méditatifs l’art de se débarrasser de leurs préjugés, trace le tableau des notions élémentaires ou simples qui composent nos pensées, établissant avec raison que pour parvenir h avoir des notions toujours claires et distinctes, il faut faire une etude de ces memes notions , et les ramener autant que possible à leurs élémens les plus simples. Fénelon , ce grand disciple de Descartes , établit aussi la nécessité de former des idees claires , si 1 on ne veut pas tomber

dans les ténèbres de l’erreur, a Si quelque chose me paraît certain et évident, c’est que mes idées claires me le représentent comme tel , et alors je ne suis plus libre d’en douter. Si au contraire quelque chose me paraît faux et absurde, c’est que mes idées y répugnent. En un mot, dans tous mes jugemens, soit que j’affirme ou que je nie, ce sont toujours mes idées qui décident de ce que je pense. Il faut donc ou renoncer pour jamais à toute raison, ce que je ne suis pas libre de faire, ou suivre mes idées claires, sans craindre de me tromper. »

Il suffit de rapporter ces paroles remarquables de deux grands philosophes , et que tant d’autres textes pourraient confirmer, pour faire comprendre de quelle nécessité il est de travailler sur ses psQpres notions, afin de les éclaircir : car c’est là +jut le secret de la pensée ; et , par suite , tout l’art pratique de la pensée doit se concentrer sur cet

objet.

Les idées sont encore simples, composées, abstraites, générales. L’idée simple est celle dont l’objet ne peut être décomposé ; l’idée composée est le contraire : et là-dessus , nous pensons qu’il ne pourrait y avoir d'équivoque,

10GIQUE. 289

car il est clair que toute idée, en tant qu’ide'e, est simple; on veut seulement dire quelle peut être composée, eu égard à l’objet qu’elle ^présente, selon qu’il entre plus ou moins idées spéciales, ou plus ou moins d’individus dans la conception totale de l’objet qui est dans la pensée. Cela étant bien établi . ors donc que nous séparons, par la pensée ou par le langage, un mode d’un autre mode un mode d’une substance, ou bien encore là partie d un tout, le résultat obtenu par ce Procédés appelle idée abstraite ou générale.

ans tous les temps, la philosophie s’est beaucoup occupée des idées générales, mais a rarement expose avec exactitude le véritable caractère originel et distinctif de cette asse de notions. C’est qu’il fallait établir puncipe que la question des idées »éné-

2“ " * ’> ê'-a. distinction d.,

. en conl,ngentes et nécessaires. Eten etfet,

! idée C asses d'idees générales , savoir ’

dee generale contingente, et Inlee generale necessaire. b

Lorsqu’à l’aide de l’abstraction, je sépare

entre toutes les qualités d’un objet une 1

ZXtéS Spédf’ P- -ie la lt

«n mur’ Ie forme l’idée générale de

blancheur , idée contingente , parce qu’il n y a rien de nécessaire, d absolu dans la couleur, qui n’est autre chose qu’une condition de la visibilité des objets externes. Lorsque, jetant mes regards sur une vaste forêt, je viens à négliger toutes les différences accidentelles des arbres dont elle est peuplée, pour ne voir que ce qui est essentiel et commun à tous, ce qui fait en eux la propriété dêtie arbres y je forme encore une idée générale contingente.

Mais si, considérant la forme triangulaire indépendamment de tout triangle déterminé, je viens à concevoir l’idée générale de triangle , j’aurai formé une conception générale nécessaire, parce que l’idée de forme existe de sa nature, comme conception, et indépendamment de tout objet formé. S’il n’y a point d’arbre , je ne saurais avoir l’idée d’une substance appelée arbre : mais une forme pure , non substantielle, une forme triangulaire , je puis encore la concevoir quand elle ne serait réalisée nulle part. Si je conçois une idée de proportion arithmétique ou géométrique , dès qu’il ne s’agit point de ce qu’on appelle quantité ou grandeur concrète , c est toujours une idée générale nécessaire, parce que le nombre et

logique. an,

la grandeur ont en eux-mêmes leur raison fletre, à part de toute quantité, de toute grandeur déterminées. Si enfin, m’élevant dans la sphère ontologique, je considère le principe de causalité ou celui des substances ou les notions de la vérité, de la vertu etc * ce sont toujours des idées générales, parce qu elles sont le résultat de l’abstraction : des idees necessaires, parce que ces lois que conço.vent les intelligences sont supérieures aux telligences ; et parce que ces vérités intel- ,e. elle5 et subsisteraient immua-

bles quand même l’homme ne serait pas „é pour les concevoir ou pour les accompli suit de ce qui précède que toute idée necessaire est générale, en tant qu’elle es

anv • , - . 1 Pas de meme quant

tdux idees contingentas «n!

, , , & ’ <îui s°nt ou ne sont

ïïtrfZo8’ et.d0nt.la natUre est même

le travail de P hT"" ,8enerales’ su*vant que e trava.1 de 1 abstraction les détache de l’in—

dd:,uitlecfaitmon‘erPi--oinsh;;t ans la classification des espèces et des genres

L espece est ce qui contient l’indivulu le

genre est ce qui contient l’espèce : les espèces

es genres forment entre eux unp ' l n

un degré devient genre , et que le genre est espèce par rapport au degré supérieur. C’est là-dessus que repose la théorie de la compréhension et de l’extension , si célèbre dans les logiques , et dont nous ne dirons qu’un seul mot. On marque par ce premier terme le nombre des idées particulières qui entrent dans la composition d’une idée générale; et par le second terme on exprime le nombre des individus auxquels cette idée convient. La notion d 'homme , considérée sous le rapport de sa compréhension , contient l’idee de la classe à laquelle il appartient, c’est-à-dire la classe d’animal, de plus l’idée spéciale de l’homme. Mais considérée sous le point de vue de son extension, elle embrasse tous les individus contenus dans la classe de l'humanité.

Voilà pourquoi plus vous généralisez, une idée , plus aussi vous la simplifiez sous un rapport, et plus vous l’augmentez sous un autre : en augmentant son extension, vous diminuez sa compréhension. Et en efiet , poui suivre l'exempte qui précède, en passant de l’idée d’homme à celle d’animal, cest-à-dire de l’espèce au genre, vous avez eu une nlee de moins et une multitude d’individus de plus.

Ce serait une grande erreur de confondre

i idee generale avec ridée composée. Et d’abord il est évident que l’idée générale du premier ordre, celle qui est nécessaire, ne saurait être composée, et quelle est de sa nature éminemment simple, irréductible, comme elle est éternelle, immuable. Quant aux idées générales du second ordre , à celles

qui sont contingentes, aucune, il est vrai, n est parfaitement simple ; mais toutes tendent à la simplicité, et s’en approchent plus °u moins, puisque, pour les former, on s elève d abstraction en abstraction , d’espèce en genre, jusqu’au genre le plus élevé : or “ §enre J* Pins dlevé, c’est la notion de \etre, de l’être pur; notion qui est le plus haut sommet que l’on puisse concevoir dans cette hiérarchie infinie d’individus, d’espèces et de genres ; notion qui seule est vraiment simple, parla seulement quelle est absolue. Il suit encore de là que ce qu’on appelle idée particulière est encore une idée composée, puisqu étant l’idée d’espèce ou de classe subordonnée, son objet peut évidemment se décomposer; tandis que l’idée individuelle est simple, autant du moins que la simplicité

peut se rencontrer dans les individualités contingentes.

2g4 LOGIQUE.

La question des idées générales est le champ dans lequel, à toutes les époques de la philosophie, se sont débattues, parmi quelques questions importantes et utiles, le plus grand nombre des subtilités de la scholastique. Tout le monde a entendu parler des universaux , terme par lequel on avait coutume, dans l’ancienne école , d’exprimer certaines idées générales contenant d autres idées moins générales dans leur compréhension.

Aristote le premier a formé une certaine collection de ces idées de classes, auxquelles il lui a paru que pouvaient se ramener tous les individus possibles avec toutes leurs espèces. Il donne à ces idées le nom de categories , et il les énumère, ainsi quil suit, au nombre de dix : substance , quantité , qualité, relation, lieu, temps, situation, avoir, agir et souffrir. Par ou l’on voit , dit Port-Royal , qu’il a voulu réduire à dix classes tous les objets de nos pensées, en comprenant toutes les substances dans la première, ettousjes

accidens dans les neuf autres.

Les logiciens, sur les traces d’Aristote , ont multiplié sans fin les distinctions et les divisions relatives aux diversités des espèces qui peuvent être comprises dans ces classes;

LOGIQUE. 2g5

et, sous chacun de ces dix chefs, ils ont essayé de déterminer toutes les séries et de distribuer tous les objets, en marquant les gradations et comme les échelons des idées, subordonnant les moins aux plus générales , et pour ainsi dire emprisonnant toute pensée et toute réalité dans le moule factice que leur avait fourni la primitive classification du maître. Et cependant on vit aussi de modernes athlètes de la philosophie des écoles, las de se consumer en commentaires trèsorthodoxes des classifications d Aristote , s’attacher a refondre et à recomposer la liste ' giecque, afin de produire de nouvelles classes, sur lesquelles les générations scholastiques se transmettaient la déplorable tradition des labeurs séculaires de leurs industrieux devanciers ; et ainsi, cette liste constitutionnelle de la philosophie aristotélique, si souvent commentée, remaniée, et remise à neuf durant tout le moyen âge, parut être définitivement close et bornée à ces cinq universaux : le genre, l’espèce, la différence, le propre, l’accident (1).

( 1 ) De là vient aussi , dans la logique de l’école , cette 110)101 tante partie a la fois philosophique et rhétorique

Il faut avouer quil y a quelque rapport entre ces pauvretés péripatétiques dont la

des loci argumentorum ; énumération des sujets généraux , dans le répertoire desquels on pouvait croire que les orateurs et les dialecticiens viendraient puiser des armes pour la défense et l’attaque , comme dans un arsenal inépuisable. Port-Royal vous fera connaître dans tous leurs détails et dans toutes leurs variations théoriques , depuis Aristote qui les avait renouvelées des sophistes confondus par Socrate , jusqu’à la chute totale de la scholastique , cet amas de règles pédantesques , tombées vite dans un juste discrédit auprès d'une époque plus éclairée. Vous y verrez , par exemple , non sans quelque curiosité , avec quel soin et quel goût les logiciens expliquaient , selon les formules des loci argumentorum , d’admirables vers de Virgile :

Me , me , adsum qui feci , in me convertite ferrum , etc.

C’est un argument à causa ejficienti , disaient-ils. Mais on pourrait bien jurer avec assurance , dit judicieusement le solitaire de Port-Royal , que jamais Virgile ne pensa , lorsqu’il fit ces vers , au lieu de la cause efficiente. Impitoyables logiciens , pourrions-nous ajouter , dont la race n’est pas encore éteinte , et qui , selon l’ingénieuse expression que j’ai lue dans un annotateur de Virgile , se montraient comme les douaniers des plus parfaits trésors du génie , enfonçant des clous dans les plus fines dentelles , pour les marquer au coin de la régie, et leur imprimer un cours sûr et légal!

lumieie projetée par Bacon et Descartes, en déblayant le sol de la science , avait déjà fait fuir 1 ombre épaisse , et ces modernes catégories, œuvre de Kant, si célébrées dans la philosophie idéaliste de l'Allemagne. Ce philosophe, en qui Platon et Aristote revivent sous un si grand nombre de rapports individuels, que Ion ne sait trop duquel de ces deux grands hommes il reproduit surtout le type et l’idéal, Kant en effet établit douze categories ou idées générales que vous trouverez dans toutes les expositions de son système, et qui sont elles-mêmes subordonnées aux quatre classes plus générales que voici : quantité, qualité, relation, modalité. Selon le philosophe allemand , ces catégories sont les conceptions primitives et génératrices qui sont le fond et l’essence de notre entendement; elles réunissent et lient ensemble par faisceau toute la multiplicité des objets isoles et constituent pour nous toute la possibilité de la pensée.

Bien que nous n’ayons nulle part, dans cet ouvrage, exposé dans ses développemens le ysteme de Kant, nous avons assez souvent, en diverses occasions évoqué les idées de ce

célèbre philosophe, pour que l’on puisse se rappeler quelle est la pensée philosophique qui préside à la formation du catégorisme kantien , et distinguer cette pensée de celle qui fait le principe des classifications d’Aristote. Celui-ci, partant de la science et ne voyant quelle, croyant à l’extérieur autant et presque plus qu’à lui-même , plaçant dans la réalité objective ou externe son à priori scientifique, présente un tableau des classes d’idées, dans lesquelles lui paraissent être compris , dans leurs espèces et leurs individualités, tous les objets imaginables. Et Kant au contraire, qui a changé la base, et si je puis m’exprimer ainsi , 1 axe de la cognition humaine; qui ne sait rien, sinon qu il connaît; qui ne croit à rien, sinon a la nécessité toute subjective et rationnelle qui est en lui de croire et de connaître : Kant, en établissant ces catégories, ne préjuge point comme Aristote la réalité des individus et des espèces que ces catégories comprennent; mais pour lui elles sont des formes subjectives que notre entendement applique aux intuitions de la sensibilité ; elles sont des lois de l’entendement, conditionnelles de la cognition, formes

vides par elles-mêmes, qui ne produisent que des objets possibles, des êtres de raison, mais nulle existence.

M. Cousin, se plaçant dans le point de vue mixte, entre l’objet et le sujet, afin de les concilier par l’aperception, sort, avec une grande force de logique , de la multiplicité des formes catégoriques selon l’ancien et le moderne philosophe; c’est-à-dire que, s’élevant a la plus grande hauteur de généralisation , il réduit toutes ces classes , toutes ces lois a la causalité et à la substance, deux principes vraiment universels , deux lois essentielles et fondamentales , dont toutes les autres ne sont , comme il le dit , qu’une dérivation et un développement. Il n’y a plus rien ici a objecter; il ne s’agit point d’une liste arbitraire sur laquelle les noms puissent être à discrétion effacés, changés, surajoutés : car ces deux catégories sont vraiment inamovibles, et rien ne se peut concevoir qui ne s explique par ces deux mots, Y être et la raison d être.

Concluons. Toutes ces catégories ou idées générales, a part de la formule simple et si réelle de M. Cousin , ainsi multipliées , artistement classées , et échelonnées en système ,

3oo

soit qu’on les prenne dans le point de vue de l’objet avec Aristote, ou dans celui du sujet avec Kant , ne sont, au vrai, que des divisions sans réalité, comme sans utilité pour la saine philosophie de l’esprit humain. Et ainsi voilà le premier inconvénient auquel a été amenée , dans l’histoire, la théorie des idées générales , savoir : l’abus des classifications , ou les énumérations arbitraires.

Les idées générales ont encore joué un rôle dans l’histoire de la philosophie , sous un autre aspect, qui, à certains égards, pourrait l’entrer dans le p>écédeut : je veux parler de la grande et célèbre querelle des réalistes et des nominalistes. Il est inutile de parler des divisions, même des luttes intestines plus d’une fois sanglantes dont ces deux sectes rivales ont été l’occasion dans une grande partie du moyen âge : ce ne serait qu’une preuve ajoutée à tant d’autres de l’imbécillité de 1 esprit humain qui se passionne pour des idées, et trouble , par des discussions de top peu de valeur , cette existence dont la limite est si étroite, la surface si triste, la fin si imprévue.

Et cependant , à la considérer de près et dans toute sa portée philosophique , la dis-

cussion n’était point vaine et ne reposait pas toute entière , comme on la soutenu depuis, sur une simple équivoque de mots. Il faut dire, à l'honneur ou à lexcuse de l’esprit humain, qu’il y a toujours quelque chose de sérieux et qui touche aux intérêts les plus puissans de la vie intellectuelle , au fond de ces interminables débats sur lesquels l’histoire nous apprend que se sont plus d’une fois consumées de nombreuses générations.

Il s’agissait ici de la question vitale de toute la philosophie. C’était Aristote et Platon , ces deux maîtres souverains de la pensée au moyen âge , dont la royauté était incessamment débattue et compromise. Les uns , les idéalistes , attribuaient une existence réelle à toutes les idées générales ; ils étaient les platoniciens du moyen âge, les rénovateurs des archétypes, des réalités, des entités, qui peuplent si innocemment le monde intelligible, selon les vieilles traditions de l’acaéeune, qui alors dérogeait et se dénaturait dans les formes substantielles et les bizarres subtilités de la scholastique. Les autres , les nominalistes , regardant comme chimères et comme purs noms toutes les idées générales , n attribuaient de réalité qu'aux objets indi-

302 logique.

viduels, qui tombent sous l’exercice de nos sens. C’e'tait le sensualisme d’Aristote, recelant dans son sein toutes les conséquences que depuis il a produites au grand jour. Car cela est assez établi, les deux philosophies sont vieilles, et il y a long -temps quelles devraient être usées par tant de successives reproductions, s’il n’était pas dans la destinée des pensées humaines de durer et de vivre toujours anciennes, toujours nouvelles, bien que peut-être, en considérant le vol sublime de la pensée philosophique et sa route parcourue depuis Platon , on ne puisse pas lui appliquer ce que disait le poète latin de la renommée : Vires acquirit eundo.

Eh bien ! puisqu’il en est ainsi de la philosophie de l’esprit humain, puisqu’il est avéré que son cercle est uniforme, invariable pour le fond sur lequel se déroule la diversité des phénomènes, perennis quædam philosophia , dit un ancien , ne craignons donc point de rappeler aussi le principe qui est le fond de notre théorie de l’entendement, et dont nous avons exposé la formule dès les premières pages de ce livre , afin que tous les développemens qui suivraient eussent à s’y rattacher comme à un anneau fondamental. Et en effet,

LOGIQUE. 3o5

pour trouver le vrai dans la question des universaux, ou termes universels, il fallait, au lieu de s’en tenir à la bizarre et obscure distinction entre les universaux à parte rei et ceux à parte mentis , remonter encore à la division lumineuse et vraiment universelle entre les idées nécessaires et les idées contins gentes. Et d’abord il fallait dire que l’idée générale nécessaire a une existence réelle , indépendamment de la conception que s’est formée notre esprit; car autrement, elles ne seraient donc rien ces vérités éternelles auxquelles prend part l’esprit humain, qu’il ne crée pas, qui sont avant lui et descendent en lui, vérités que nous avons proclamées jusqu ici, d apres tant de penseurs généreux, qui tous ont placé en Dieu même la réalité et la substance de ces vérités? Mais quant aux idées générales contingentes, nous serons volontiers du parti des nominaux. Soutenir en effet qu’indépendamment de Pierre, de Paul, et de tout autre individu de l’espèce humaine, il y a réellement quelque chose, une ceitaine entite qui n est aucun homme , mais qui est l’homme en général , ce serait, ce me semble , s abandonner aux fausses lueurs d un platonisme égaré, et, sur les traces d’un

3o4 logique.

philosophe qu’il ne faudrait point admirer jusqu’au délire, ce serait humilier la raison dans les rêves et les fantaisies d’un poète. Car enfin, et qu’un seul mot nous suffise, si les idées générales des choses sont réelles , si elles sont archétypes, si elles coexistent, comme le voulait ce grand homme , dans la pensée du Créateur, en qualité d’idées-modèles, patrons des objets individuels, il faut donc quelles soient absolues, éternelles : et alors la réalité de ces objets individuels eux-mêmes sera grandement compromise, et peut-être faudrat-il les regarder comme de pures ombres et comme de simples apparences de la réalité intelligible, qui seule existe, parce quelle est seule nécessaire , primitive et universelle.

Ainsi, et pour conclure : i° Idée générale nécessaire, ou vérité éternelle, douée du caractère d’universalité, réelle ; 2° Idée générale contingente , représentative des diverses classes d’objets , nominale.

Quand je dis nominale, il ne faut pas

prendre ce mot au pied de la lettre et dans

le sens absolu , comme si cette classe d’idées

n’était absolument rien que le pur nom qui l’exprime , ainsi que le veut Condillac dans un grand nombre de passages, particulière-

ment dans sa Langue des calculs. « La réalité qu une idée abstraite et générale a dans notre esprit, n est qu un nom , ou si elle est quelque autre chose , elle cesse d’être générale. » Et ailleurs : « Les idées générales ou abstraites ne sont que des dénominations; car il ny a hors de nous ni genres ni espèces, il n’y a que des individus. » Ailleurs enfin : « Si vous croyez que les idées abstraites ou generales sont autre chose que des notions , dites, si vous pouvez, quelle est cette autre

Non , 1 idée de classe ou de genre n’est pas une réalité; mais elle n’est pas non plus un pur nom. Qu’est-elle donc? Une conception une opération de l'esprit que l’on ne saurait identifier avec le terme qui la représente. Lesprit travaillant sur un grand nombre

individus donnés , dégage par l’abstraction

tes qualités qui sont communes à tous, et, fonde sur un principe rationnel qui lui’ faû croire que les mêmes faits observés supposent une semblable nature substantielle, il forme une conception générale de toutes les idées de qualités individuelles dont il conserve le souvenir : d’où l’on voit que l’opération de esprit que nous appelons généralise tion n’est

point primitive et simple, mais bien tout a fait complexe : il y a de la perception, il y a de l’imagination , il y a surtout la mémoire des faits observés , et de plus l’intervention de la raison par le principe que je viens d’établir ; alors survient le terme général qui forme le lien de ces opérations multiples, et les précise et les complète, en les formulant. Mais sortons de cette idéologie obscure , dépourvue de résultats vraiment utiles, et abordons quelques considérations pratiques que la logique nous commande et nous suggère.

Les idées générales font l’étendue et la force de l’esprit humain. La brute, bornée à l’instinct de ses besoins et de ses jouissances éphémères , ne saurait atteindre que 1 individu, ne saurait sortir du cercle étroit de la perception et entrer dans le domaine de la science, que 1 homme seul crée et fertilise par la vertu qu’il a de se souvenir et d'abstraire ; la brute ne possède aucune notion des espèces et des classes, et voilà pourquoi elle est de suite arrivée au dernier terme de sa connaissance, que pour elle il n’y a point d horizon intellectuel, et qu immobile dans son présent fugitif et sans avenir, elle demeure à jamais

stationnaire , comme au premier jour de sa création.

Mais le secret de la perfectibilité de 1 homme résidé dans sa faculté de généraliser, de s élancer d un seul bond depuis l individu le plus élémentaire , jusqu à la classe la plus haute, jusqu à l être : car c’est en généralisant que 1 homme semble agrandir l’espace immense qui sépare ces deux points extrêmes, 1 individu et 1 etre ; c’est par l’abstraction qu’il féconde cet espace et le peuple d’individus sans nombre, comme d espèces renaissantes, qui éclosent incessamment dans les genres, sous le regard attentif de l’investigation scientifique.

Dans le monde , ou cependant les jugemens sont trop superficiels , d’après quelle règle at-on coutume de classer les intelligences, sinon par le degré d’aptitude quelles ont à généraliser ? Il est clair que les meilleurs facultés de l’entendement en sont le résultat. Quelle est la mémoire de celui qui ne sait pas monter, descendre, remonter l’échelle indéfinie de la généralisation ? Et quel homme , à quelque genre d’étude qu’il se soit livré , dans le moment même où sa pensée était parvenue au plus haut degré de son essor.

5o8 LOGIQUE.

n’a pas plus (l’une fois senti avec impatience la barrière intellectuelle s’abaisser tout-à-coup devant lui et résister à son ardente volonté? Et ne sentions-nous pas que cette barrière n’était autre chose que l’impuissance de nous maintenir fermes et immobiles à la hauteur d’abstraction où nous étions parvenus , ou de persévérer dans la ligne droite et pénétrante que la faculté de généraliser poursuit, sans pouvoir atteindre jamais le dernier terme conçu ou possible de ses déductions?

Celui qui a reçu de la nature le don brillant de l’improvisation; qui, devant une assemblée nombreuse et intelligente, parcourt sans effort et avec une abondance égale et soutenue , pari ubertate , comme dit Quintilien, mille sujets aussi divers que multipliés, n est-ce pas celui-là seul qui sait généraliser et abstraire ? n’est-ce pas celui qui , embrassant les objets de plus haut, et les poursuivant de plus loin, les domine par la faculté qu’il a de les isoler, de les décomposer, de les fixer sous son regard , et de courir sans fatigue et sans repos*, comme de sommets en sommets, sur les parties les plus abstraites , sur les crêtes les plus acérées de la science?

Un philosophe du dernier siècle reconnaît

dans la faculté de généraliser, le principe de l’indéfini progrès des sciences humaines : « Dans le siècle dernier, dit Condorcet, il suffisait de quelques années d’etude pour savoir tout ce qu’Archimède et Hipparque avaient pu connaître; et aujourd’hui deux années de l’enseignement d’un professeur vont au-delà de ce que savaient Leibnitz et Newton. Toutes les découvertes de la science sont fidèlement enregistrées , et chaque génération en reçoit, en grossit, et en transmet 1 inaliénable depot. Si l’on observe comme, â chaque époque, la médiocrité atteint vite à ce que le génie avait découvert dans les siècles piécédens, on apprendra que la nature, par la faculté perfectible de généraliser , nous a donné les moyens d’épargner le temps et de ménager 1 attention, et qu’il n’existe aucune raison de croire que ces moyens puissent avoir un terme. »

Cependant le brillant point de vue qui représente la dignité de l'homme a aussi sa face d’ombre que la philosophie ne doit pas dissimuler , afin de montrer à l’homme que ces précieux avantages dont il se glorifie quand il regarde à ses pieds, parmi les autres natures qui lui sont sujettes ou inférieures, sont

3lO LOGIQUE.

bien vite démentis et convertis en faiblesses réelles et en liens de captivité , sitôt qu’il lève au ciel ses regards et entrevoit la perfection de lêtre divin , dont l’homme n’est rien qu’un reflet apparaissant parmi les ténèbres.

Et ici , dans la faculté de généraliser , voyez le sceau de l’infériorité de l’homme, à l’égard de l’intelligence de Dieu, \ oyez comme, pour parvenir à la connaissance d’objets composés , il nous faut les considérer à part, étudier une à une leurs qualités, et, comme l’a dit un auteur, resserrer le champ de la pensée , dans 1 impuissance den arpenter toutes les lieues carrées , et dans la crainte de ne rien voir, pour avoir eu 1 ambition de trop voir à la fois. Quel homme ou quelle science de l’homme pourrait embrasser tout l’espace contenu entre l’individu et 1 être, dérouler sans lacune et sans vide 1 immense gradation des genres et des espèces, et appeler par leur nom tous les individus que recèlent ces myriades d’espèces encore inconnues dans la nature terrestre et céleste, créée ou possible ? Pour cela , il faudrait briser ces notions générales qui font la science , et qui pourtant la limitent ; il faudrait planer d’un coup d’œil sur l’universalité de ce qui existe

Si i

et peut exister, comme le regard de l’aigle tombe du haut des airs, et pénètre tous les objets de la valle'e. Mais cette science humaine si fière , qui se joue dans l’univers, y multiplie ses conquêtes, et fait incessamment effort pour élargir le vaste champ de la nature , pour faire surgir et apparaître les individus dans les espèces , les espèces dans les genres, pour reculer et multiplier les barrières spéciales qui séparent entre elles les classes et marquent les divisions des règnes, cette science humaine qu’est -elle qu’une lutte constante et généreuse contre l’éternelle inconnue, qu’un empiétement progressif de quelques lignes dans l’univers sans borne des individualités, que quelques coins soulevés avec effort du voile qui couvre la nature immense , et une confession du néant de notre intelligence devant celle de l’être clairvoyant, qui ne connaît ni les règnes, ni les genres, ces arêtes naturelles de l’esprit créé, mais qui d’un seul regard embrasse et pénètre, dans toute son étendue, la chaîne infinie des individus existans, comme de ceux que la puissance infinie peut commander au néant d’enfanter ?

Il en est de ceci comme du raisonnement.

de la méthode et de toutes les opérations complexes de l’entendement , qui sont la force de l’esprit de l’homme, en ce sens seulement, qu’en limitant sa puissance elles appuient en même temps sa faiblesse ; ce sont comme des microscopes qui projettent un peu plus loin que ne le veut la nature , la vacillante portée de son regard : car notre entendement, assujetti qu’il est à sa loi de successivité phénoménale, est loin de participer à la faculté intuitive, qui est le mode unique de connaître que possède l’intelligence divine, puisqu’elle voit à priori l’un et multiple, présens et simultanés dans l’indivisible point de l’éternelle durée.

Apprenez donc à abstraire, apprenez à réfléchir, c’est le premier et le dernier conseil que vous donne la psychologie. Une foule innombrable d êtres humains naissent, vivent et meurent ici-bas, qui n’ont point su féconder le champ de la vie par la réflexion : et pourtant l’homme qui n’a point réfléchi n’a point vécu, il n’est point sorti du phénoménal externe , il s’est captivé en lui, dans ses ténèbres mortelles, il ne s’est point armé du flambeau de la science , ou , pour parler plus simplement , du flambeau de la

LOGIQUE. 3l5

pensée ? afin d interroger les phénomènes de la vie sur leur raison d être et sur leur but final, moral et providentiel. Celte puissance illimitée de l’abstraction, cette faculté merveilleuse d’une âme qui peut se replier sur elle-même, et, fermant les'' portes aux objets extérieurs, se créer dans la solitude de sa conscience un asile inviolable, où ne la troublent jamais ni les bruits du monde , ni les embarras toujours croissons de la vie et des devoirs dont chaque heure enfante l’obligation , cette heureuse puissance d’isolement est sans doute un don du ciel; c’est elle qui lait les granas hommes, elle est du moins un des meilleurs élémens de leur génie. Par elle , Homère, roi des poetes, Milton, cet autre Homère, tous deux privés de la clarté du jour, lisaient dans le livre ouvert de lame les inspirations de la muse antique et les révélations de la harpe sacrée. Par elle. Descartes reconstruisait 1 intelligence humaine sur sa base immuable, et Newton, s’élevant au faite de la pensée mathématique , par la puissance des calculs et des nombres, inventait le système de 1 univers, et livrait à ce monde que nous habitons lenigme de lui-même, si longtemps, si vainement explorée.

3l4 LOGIQUE.

Mais si la puissance d’abstraire , considérée sous ce haut point de vue et dans sa plénitude, a été réservée à ce petit nombre d’esprits supérieurs à qui il appartient de marcher dans une voie lumineuse à la tête de l’humanité qui les suit en les admirant, vous n’oublierez pas que vous pouvez tous réfléchir, tous faire usage de cette faculté si précieuse dont le germe est déposé en vous. Vous le pouvez, vous le devez ; car sans doute vous n’êtes pas de ceux qui pensent que l’homme, quand il a vécu sa journée, quand il a accompli sa tâche ingrate , et tourné du matin au soir son cercle monotone , ait satisfait à sa noble et véritable destinée, si par l’exercice de la réflexion il n’a pas ajouté quelque chose à sa propriété intellectuelle et morale , s’il n’a pas du moins thésaurisé quelques parcelles de vérité, cet aliment indéfectible de l’âme. Que fait l’homme par le travail matériel? Il recueille ici-bas son droit de vie matérielle, il subit son châtiment, et paie l’inévitable tribut à l’anathème prononcé sur lui, dès la première heure de sa déchéance : cc Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Or cet anathème fatal f trop bien accompli , trop fidèlement transmis de

race en race depuis notre père, ne s’adressait point seulement à l’homme physique, mais frappait encore son intelligence, champ spirituel mille fois plus précieux que la terre, et que l’homme était condamné à fertiliser par la culture et à moissonner par le travail, multo s adore»

Si donc la faculté d’abstraire, comme la mémoire et tant d’autres opérations, cultivée et exercée; imprime à tout esprit la pénétration et la force ; si elle se perfectionne et s’aiguise au point de devenir une arme à deux tranchans à laquelle rien ne résiste; si, dans cette sorte de gymnastique poursuivie avec constance, l’homme est sur d’ajouter à l’intensité de sa vie intérieure une énergie nouvelle , inconnue , il est donc bien inutile que je vous exhorte à la cultiver. Vous le savez, pour lame comme pour le corps, la jeunesse est le temps de l’exercice et du perfectionnement; plus tard tout est fini, l’homme est consommé , et alors , arrivé à son développement naturel, il peut bien demeurer sur une base élevée, mais il n’avancera qu’insensiblement, parce qu’il n’est permis à aucune nature de franchir les limites qui lui

5l6 LOGIQUE.

ont été marquées par la providence, juste dispensatrice des privilèges du petit nombre et des biens de tous. Mettez donc la jeunesse à profit, lorsqu’elle vous est donnée, et recueillez tous les secours de la lecture et de la méditation, afin de perfectionner en vous l’heureux don d’abstraire.

Quant à ce qui concerne précisément cet art de l’abstraction , et les règles qui apprennent à généraliser, nous nous bornerons à une observation dont les développemens se trouvent dans un excellent chapitre de la Philosophie de l’esprit humain, par D. Stewart. Le véritable procédé de l’abstraction philosophique tient le milieu entre la méthode de Platon et celle de Bacon à l’égard des idées générales. Platon, considérant la science comme quelque chose de certain , de fixe et de fini, ne voulait pas qu’en aucun cas elle eût pour objet quelque chose de fini , de vague, de passager. Par cette raison, excluant de son enceinte les individus, ou les objets des sens, il pensait qu’il faut descendre des genres les plus élevés, jusqu’au dernier ordre des espèces. A ce point, il croyait qu’il convenait de s’arrêter, et que les individus

LOGIQUE. Siy

devaient être entièrement abandonnes, parce que leur contemplation ne peut constituer

une science.

Au contraire, Bacon , substituant une méthode inverse à la méthode platonicienne, pense avec raison qu’il faut partir des faits individuels pour s’élever aux généraux ; mais peut-être ce grand méthodiste s’est-il trop renfermé dans cette individualité des faits et de l’expérience, et n'a-t-il pas assez recommandé de tirer ces corollaires hardis dont la généralisation possède le secret , et hors desquels il ne saurait y avoir de carrière ouverte pour la science et pour le progrès.

Appliquant ce point de vue, un des plus élevés de l’histoire même de la philosophie, à l’exercice habituel de la vie, et à l’usage journalier auquel nous soumettons notre faculté d abstraire, le philosophe écossais donne d’excellens préceptes logiques dont voici le résumé dans cette phrase : ce II y a, dit-il , deux extrêmes opposés, également dangereux pour ceux qui se disposent à remplir les devoirs d’une vie active. L’un est l’habitude de généraliser et d’abstraire à l’excès; l’autre, une attention exclusive bornée aux objets les plus individuels de la vie : et ainsi le grand art de

3l8 LOGIQUE.

l’abstraction consiste à généraliser avec précision et mesure. »

Puis l’ingénieux auteur, dont la tendance est de ramener les meilleures spéculations théoriques aux réalités pratiques de l’existence , prévenant un sophisme souvent reproduit dans le monde, ajoute ce qui suit : « Il est assez ordinaire de regarder les hommes livr és aux spéculations scientifiques comme peu capables de succès dans les détails de la vie usuelle ; on suppose que l’esprit , doué à un haut degré de la faculté d’abstraire, pourrait manquer de ce bon sens qui préside aux déterminations de chaque jour. Il y a là quelque chose d’inexact, malgré les exemples que l’on pourrait citer : celui qui peut plus peut moins, et, en exerçant en soi-même la puissance d’arbitraire , on en ressentira une heureuse influence quant aux affaires positives. La seule règle à suivre est celle-ci : Sachez discerner la nature des objets sur lesquels vous devez travailler. Quand il s agit d’affaires positives , évitez les argumens trop déliés, les chaînes de raisonnement trop longues, les conséquences trop éloignées; mais quand on raisonne sur des objets généraux, le champ des spéculations est illimité.

LOGIQUE. 5l 9

et n’exige que la justesse. » Et ainsi le docteur écossais, tout en relevant la puissance et la dignité de l’abstraction , veut qu’elle soit comme une lumière vive et sûre qui se reflète à l’entour sur les objets les plus humbles, et suffise à jeter du jour meme sur les affaire s multipliées, concrètes, fugitives, dont la Providence, qui ne fait rien de méprisable, a voulu que notre vie fût tissue et travaillée.

C’est pourquoi, il faut l’avouer, l’abstraction est laborieuse, difficile : environnés que nous sommes d’une multitude d’objets qui nous charment, nous sollicitent et paralysent le libre exercice de notre intelligence, il nous faut incessamment et avec effort repousser toute cette causalité extérieure et fatale. Mais enfin, c’est le grand devoir intellectuel de l’homme de lutter contre ces vagues de pensées divergentes qui l’assaillissent, comme son devoir moral est aussi de triompher des passions, de refouler cette autre classe d’ennemis intérieurs qui le troublent et le déchirent au fond de son âme. Quelle merveille après tout, et qui l’ignore? que toute la vie intellectuelle, morale et physique est un champ de bataille, une guerre pénible et douloureuse de l’homme contre trois natures rebelles entre lesquelles

il est plongé : son cœur, son esprit et l’univers !

Enfin, et c’est le résultat sommaire de tous les développemens qui précèdent sur la faculté d’abstraire, il est facile de se convaincre que tout procédé intellectuel se résout dans l’abstraction : et, en passant en revue sous leur point de vue logique les diverses facultés qui opèrent sur les idées, on voit que ces facultés ne sont autre chose que les divers procédés suivis par la faculté d’abstraire; et même, à considérer toutes les opérations de l’entendement dans l’intimité de leur aspect psychologique, on pourrait dire que la conception , le jugement, le raisonnement, la mémoire, l’imagination ne sont autre chose que les divers modes de l’esprit généralisant.

Après avoir, dans ce chapitre, considéré les idées , ces produits simples et élémentaires de la conception, il faudrait maintenant, partant de cette conception pure , reprendre aussi en sous-œuvre les facultés complexes que la psychologie a reconnues et qui s’engendrent de la conception, ou, comme le disent les philosophes , de l’attention : savoir, le jugement et le raisonnement , ainsi que les facultés accessoires, que nous avons précé-

demment énumérées (i). Or en psychologie, lorsqu il ne s’agit encore que des facultés considérées en elles-mêmes, pour ainsi dire, dans leurs linéamens intellectuels, et indépendamment du langage qui seul donne aux pensées et aux procédés de l’esprit la lumière et le corps, la science peut bien observer avec plus ou moins de bonheur ces facultés a leur point de départ, à leur source mystéiieuse , à cet instant indivisible attesté par la seule conscience , où leurs produits jaillissent de lame, avant d’avoir été revêtus du langage. Mais en logique, les abstractions échappent aux regards, et si l’on veut tracer les préceptes de Fart de juger, de l’art de raisonner, il faut, être entré dans le positif extérieur, il faut que la conception pure soit devenue un terme, le jugement pur une proposition, le raisonnement pur une argumentation; et en un mot il n’est point de facultés dont la logique puisse s’occuper à part du langage qui, s’il n’est point d’une nécessité absolue dans l’ordre ontologique, est au moins la forme, la condition contingente mais irrécusable de la manifestation de la

(0 Voyez Operations de l’esprit , ch. i.

pensée dans notre monde. Voyez le sens de ce mot, logique , il comprend à la fois la pensée et la parole absorbées et comme identifiées dans une commune expression. Chez les Romains, le mot terminus est également bien trouvé , car si la pensée consent à se laisser saisir et fixer par les préceptes de la logique, c’est quelle a été préalablement précisée et limitée par 1 intervention naturelle et immédiate du terme qui la représente ou la résume; et telle est la tendance naturelle de la logique à s’occuper de la pensée uniquement, selon son expression, que déjà, quand nous voulions traiter la question des idées générales, nous n’avons fait qu aborder la théorie des universaux ou termes généraux.

C’est pourquoi nous cessons de nous occuper de nos facultés de connaître, considérées dans leur nature pure , et, nous attachant à quelque chose de concret, de formulé en dehors de nous, nous entrons dans la forme extérieure de la pensée , dans la pensée

pariée.

Page 1