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DE LA MÉTHODE

La méthode, v.Mo£oç, marque en effet, selon son origine grecque, la route qui doit être suivie pour trouver la vérité ; ou , en termes plus simples, et après Port-Royal, elle est l’art de bien disposer une suite de plusieurs pensées , soit pour découvrir la vérité quand nous l’ignorons , soit pour la prouver aux autres quand nous la connaissons déjà. Elle est donc le commencement et la fin de toute la logique : car tour à tour elle découvre et elle vérifie les découvertes; elle accompagne et dirige toutes les opérations de l’esprit ; elle est ce levier mécanique , si l’on peut s’expri-

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mer ainsi, qui centuple les forces individuelles; elle est enfin, comme toutes les operations logiques, cette force d’emprunt dont se sert notre nature infirme, afin d aplanir le chemin que Ton se propose de parcourir, et afin d’agrandir, par 1 ordre ou par l’industrie, lespace étroit dans lequel se déploie notre activité.

Quoique nous ayons différé jusqu’ici à traiter spécialement la question de la méthode , nous n’avons pas pu nous abstenir de la mentionner plus d’une fois, de la recommander, et de laisser entrevoir ses caractères, ses conditions, ses lois. Aussi, en vous nommant l 'analyse et la synthèse comme les deux méthodes universelles de toute cognition , n’avons-nous plus qu’à éclaircir et développer les idées que déjà vous avez eu occasion de recueillir.

L’analyse consiste à décomposer un objet , afin de descendre à ses élémens. La synthèse consiste à composer un objet, en partant de cet élément premier qui est précisément le dernier terme de l’analyse. La première finit donc où l’autre commence.

On a essayé de rendre sensibles ces deux méthodes par des similitudes ; car les simili-

tudes ne sont sans doute jamais des preuves ou des explications, mais elles sont des moyens naturels au pouvoir de l’esprit, pour faire comprendre ses explications. On dit : l’analyse est comme une généalogie dans laquelle on remonte des fils aux aïeux ; la synthèse est cette même généalogie dans laquelle on descend des aïeux aux fils. C’est l’échelle double selon Bacon ; ou bien encore, avec Port-Royal, ces deux méthodes diffèrent comme le chemin que l’on suit en montant d’une vallée sur une montagne , et celui que l’on ferait en descendant de la montagne dans la vallée.

L’analyse va du composé au simple, du tout aux parties, du connu à l’inconnu. Au contraire, la synthèse embrasse d’un coup d’œil rapide tous les détails d’un vaste ensemble, les combine, les assortit, les résume par la force de la pensée; ou bien, saisissant à priori un principe dont elle ne s’est pas encore démontré la certitude, elle essaie de vérifier ce principe alors hypothétique, en le rattachant a une chaîne de vérités connues : et ainsi, on peut dire que sa marche est d’aller de l’inconnu au connu , et de tendre à sortir des détails, et a s élever de terre, pour monter

au sommet , pour planer sur la circonférence, pour généraliser, pour fondre le particulier dans le tout.

Nous puiserons dans les traités classiques un exemple bien connu et qui rendra clair l’emploi de ce double procédé.

Si, voulant prouver l’immortalité de lame, je raisonne ainsi : on comprend sous le nom dame humaine le principe qui pense en nous; or la pensée nous paraît être , de sa nature , indivisible , car qui peut concevoir des parties dans le sentiment de la douleur, dans l’affirmation , dans le doute , etc. ; donc le principe pensant , n’étant point composé de parties , ne peut périr par dissolution de parties. Voilà la méthode analytique , et voici la même vérité démontrée synthétiquement par les mêmes preuves dont seulement 1 ordre est renversé. On pose comme principe ce qui a été le dernier terme de l’argumentation analytique , et l’on dit : ce qui ne peut périr par dissolution des parties est immortel , et le reste comme il a déjà été exposé dans le chapitre de l’immortalité (1).

(1) Il y a dans la philosophie kantienne une distinction que l’on peut appeler célèbre , et dont cette philo-

On voit pourquoi l’analyse est regardée comme étant surtout une méthode d’invention et la synthèse une méthode d’enseignement. Pour découvrir, il est plus sûr de diviser ce qui est composé, d’aller du connu à l’inconnu, de prendre, comme on l’a dit, le bâton de l’expérience, et de marcher en s’affermissant avec lui; mais pour démontrer, comme le maître est sûr des principes et des conséquences, comme il n’y a rien d’inconnu pour lui dans lhorizon qu’il a en perspective, comme il sait d’avance la conclusion qui sor-

sophie a coutume de tirer de nombreux et importans corollaires , c est la distinction des principes analytiques et des piincipes synthétiques . Exemple des premiers : un triangle a trois côtés ; il est évident que cette définition est une analyse , c’est la notion du triangle , qui se développe et s’explique , et ici l’attribut ne fait qu’éclaircir le sujet dans lequel il est contenu, et n élaigit point la sphère de notre connaissance. Exemple des seconds : tout ce qui commence d’exister a une cause; ici le sujet ne renferme point l’attribut, ce n’est point une définition , ce sont deux idées dont le rapport est saisit simultanément, synthétiquement, par l’aperception nécessaire de l’intelligence. Tels sont ces principes absolus , ces axiomes d’éternelle vérité , primitifs, anté-rationnels , dont nous avons parlé plus d’une fois; ils sont des produits de la synthèse.

tira de ses prémisses, comme le commencement et la lin sont à lui , quil les voit et les prévoit simultanément , le maître peut embrasser de haut la superficie de sa matière, il peut se laisser emporter au mouvement de la méthode la plus hardie : il osera jeter un principe dans les airs, certain de lui donner ensuite pour ciment, pour base inébranlable, les faits, dont l’ensemble se déroulera et s’harmonisera de lui -meme sous le regard pénétrant de la synthèse.

On a bien souvent discuté sur la prééminence des deux méthodes, et on s’accorde généralement à préférer l’analyse comme ouvrant une voie plus facile et plus prudente que l’autre méthode , à qui il est permis de procéder dès labord par voie aventureuse d hypothèse. Notre opinion , comme nous l’établirons tout à l’heure , est que les deux méthodes se font un juste équilibre ; que chacune, selon ses procédés spéciaux, est bonne, nécessaire , et que le siecle dernier a eu raison de louer et de préconiser la veitu de l’analyse , méthode excellente qui a du survivre à la philosophie ruineuse qui st croyait inébranlablement affermie sur elle comme sur le roc. Mais nous pensons aussi

que la synthèse était tombée dans un injuste discrédit; et, si nous essayons ici de faire pencher la balance en sa faveur, c’est afin de rétablir l’égalité entre deux méthodes, dont il faudrait apprendre à déterminer , non pas la mutuelle prééminence, mais bien les procédés qui règlent leur inséparable concours dans l’acquisition de la vérité.

Car enfin , il ne faut pas s’y tromper, l’analyse elle-même, avec sa série régulière de propositions enchaînées ou déduites, avec son précepte, assurément fort rassurant contre l’erreur, daller du connu à l’inconnu, n’est pas néanmoins chose si facile, et n’a point un résultat si infaillible qu’on s’habitue à le penser. En effet, est-il donc si aisé de descendre pas à pas cette chaîne analytique qui conduit du principe connu à la conséquence inconnue? Est-on bien sûr de ne pas franchir quelques anneaux intermédiaires ; ou bien , lorsqu’en suivant une route exacte , et sans dévier, il arrive, comme il est très-ordinaire, que l’on rencontre un embranchement de chemins, est-on certain de choisir celui qui mène directement au vrai but, puisque ce but lui -même que l’on poursuit est inconnu? Et si, par exemple, de deux chemins qui sont

devant vous , vous prenez précisément celui que vous devez laisser , ce qui après tout pourrait bien être plutôt une faute de hasard qu’une faute de logique, que d’erreurs s’en suivront! et alors vous vous égarerez d'autant plus, que vous suivrez plus 'fidèlement le malheureux sentier dans lequel vous serez entré. D’autres fois encore, il peut arriver qu’il faille suivre simultanément trois chemins divers , lorsque dans le déroulement de la science il se trouve une division triple; et pourtant vous n’en suivez qu’un seul , c’està-dire que vous négligez deux parties de la division : erreur alors , et presque autant erreur que si vous suiviez une route fausse; car de là proviennent les systèmes exclusifs, qui , parce qu’ils se sont attachés à une série de phénomènes incontestables , concentrent dans leur découverte toute la pénétration de leur analyse obstinée, et ont sur tout le reste les yeux fermés et la bonne foi voilée. Considérez en effet ce qui est arrivé à Condillac : après avoir supérieurement posé et décrit l’analyse comme unique méthode d’investigation , le voilà qui, dès l’abord se jeant dans la voie de la synthèse, trahit déjà cette analyse qui est comme son œuvre, cette loi

dont il s’est fait le législateur, lorsqu’arrivé à cet embranchement de la route dont je parlais tout à l’heure, à ce point où l’humanité separtage en divers élémens essentiellement distincts et indépendans, en trois puissances primitives, sentir, connaître et vouloir, il oublie qu’il faudrait suivre à la fois tous les sentiers , il n’en suit qu’un seul , concentre et isole tout l’homme dans un des élémens qui le composent, et dit, tout l’homme n’est que sensation. Ils analysent aussi, les disciples de Condillac qui, décomposant à leur tour cette sensibilité, exclusive nature de l’homme, selon ce maître, ne sauraient y découvrir autre chose que la loi du plaisir en morale , celle de 1 intérêt en politique, et pour dernier résultat , en ontologie , l’organisme matériel. Et ainsi l’hurÿanité a été défigurée par ceux qui se proclamaient les seuls interprètes de la vraie analyse de l’esprit humain , opérateurs qu ils étaient d une analyse monsongère, qui les conduisit à nier ou à rejeter tous les principes synthétiques qui ne pouvaient passer à travers son creuset dissolvant.

D un autre coté , ceux qui , tout en croyant a la vertu de 1 analyse , ne sauraient la regarder comme une méthode infaillible, essaient

de relever la synthèse, si long-temps tombée en discrédit sous les noms de systèmes abstraits , aventureux , hypothétiques , et de montrer qu’on peut aussi lui attribuer quelque autorité dans le grand art de découvrir ou de réaliser la vérité. Ils disent quaprès tout on peut multiplier les essais d une synthèse d’abord infructueuse ; que si un principe posé ne se trouve point conforme à la vérification que la dialectique cherche à lui donner, on peut alors abandonner ce principe, le considérer comme une hypothèse sans fondement, et en être quitte pour s’être livré à un travail préalable qui ne saurait avoir de conséquences erronées. Mais aussi, ajoutent-ils, lorsqu’un principe hardiment posé par la synthèse se démontre et se vérifie ultérieurement, au moyen d’une profonde et exacte analyse, quelle mine précieuse peut en résulter pour la science ! combien de découvertes peuvent éclore que la sçience inscrira dans ses registres ineffaçables ! Et ils puisent dans 1 histoire du génie scientifique celte observation, que la plupart des grandes lois qui, depuis Archimède jusqu à Kepler, ont élargi ou même ont reculé le cercle de la science humaine , furent des

logique. 385

conceptions synthe'tiques. N’est -ce pas de hardies hypothèses qui ont fait connaître et comme dévoilé les lois universelles que suivent les corps célestes dans leurs mouvemens? Et jusqu a ce grand système de Copernic, sur le mouvement de la terre , système que nous croyons tous désormais, sa vans et ignorans, par science ou par foi, ne fut-d pas dans son origine une pure conception hypothétique? Oui, ces systèmes furent des hypothèses, mais des hypothèses que les raisonnemens et les faits ultérieurement observés ont démontrées vraies, ont à leur tour converties en faits. La conception synthétique des tourbillons de Descartes s’est vite évanouie, sans laisser de trace fâcheuse de son passage à travers la science, tandis qu une meilleure synthèse , renouvelée par Newton , et vérifiée par l’expérience , a livré la clef véritable du système physique de l’univers. Et enfin, s’il s’est permis de passer à un ordre de choses tout différent , c’est aussi par une synthèse puissante, intrépide, dont la preuve éclatante a été fournie par le résultat c e son infatigable constance , que le génie

de Christophe Colomb a pu doubler ce monde que nous habitons.

On observe enfin , pour achever de relever la synthèse entre les procédés naturels de l’esprit, que cette méthode précède toujours et nécessairement l’analyse ; que la première vue que nous jetons sur un objet, dans le dessein de l’analyser, est évidemment une vue synthétique : car, si nous ne commencions par avoir l’idée, la conception générale d’un tout, comment pourrions-nous le réduire a ses élémens? La synthèse est la première opération par laquelle prélude le raisonnement. Faites une argumentation , la plus simple que vous voudrez, ceci par exemple :

Tous les hommes sont mortels; Paui est

homme, Paul est mortel. — Comment avezvous fait pour vous démontrer la convenance que vous cherchez entre les deux termes de la conclusion, Paul est mortel? Vous avez préétabli une double comparaison, deux synthèses successives, savoir, tous les hommes sont mortels, et Paul est homme; deux affirmations que l’on ne vous conteste pas et que vous posez à priori , ne cherchant point à les décomposer, à les appuyer sur aucune analyse préalable. Meme dans les sciences exactes, en algèbre et en géométrie, comment est-ce que Ton procède, sinon en proposant

des hypothèses afin de découvrir les inconnues; et les hypothèses sont regardées comme légitimes, comme infaillibles, sitôt quelles ont été vérifiées par la savante combinaison des mesures et des calculs ? Le géomètre établit un axiome synthétique, et, sur cette donnée, il s’élève à de nouvelles propositions dont l’évidence est également manifeste , jusqu’à la dernière , qui est précisément la vérité même qu’il a entrepris de démontrer. Et à ce sujet je veux que vous saisissiez l’idéal le plus eleve et le plus pénétrant de la géométrie, il est synthétique ; en effet ja géométrie part de l’univers matériel , décomposé et réduit à sa plus simple, sa plus irréductible expression : je veux parler de la ligne droite , objet de cette science, objet radical, sii est vrai que les courbes résultent des diverses inclinaisons que font les droites les unes sur les autres. Eh bien, la géométrie, que Ton pourrait regarder comme l’architecture idéale de l univers , et qui enseigne les combinaisons infinies que les lignes supportent entre elles, est donc comme une synthèse sublime, aspirant à composer cet univers dont nous admirons la grandeur et la réalité. Mais ceci peut être envisagé comme une

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pure théorie, et j’aime mieux montrer le rôle que joue la synthèse comme méthode de connaître , par des exemples vulgaires, élémentaires et intelligibles a tous. L hoiloger qui décompose une montre, analyse; mais son point de départ a été synthétique , puisqu’il a commencé par embrasser d un regai d la pièce entière, et son observation n est terminée que lorsefu ayant reconnu le défaut qu'il ignorait , il a pu rétablir dans l’organisme altéré de cette montre, l’ordre, ce bien dernier et suprême que cherche à réaliser tout bon système de méthode. Prenez l’acte le plus simple , le plus élémentaire de l'intelligence exercée par l’art ou 1 industrie, prene'Z la lecture ; ouvrez un livre , un seul coup d’oeil, et c’est une synthèse; un second, c’est une analyse. Cette phrase que vous ivez embrassée se décompose, pour vous, en propositions , en mots , en syllabes et en lettres ; puis cette phrase lue , c’est-à-dire parcourue de vos yeux et de votre esprit , vous livre sa signification totale par une recomposition soudaine, par une synthèse définitive. Ainsi la synthèse ouvre et clôt toute operation intellectuelle, elle en est le commencement et la fin, et c’est dans son cercle que se

succèdent toutes les synthèses et analyses partielles et corrélatives qui composent la méthode du discours.

Pour nous, et comme résultat de ce qui précède, nous apprendrons à ne mépriser aucun des procédés que suit la pensée humaine, pour atteindre ce qui est le vrai. Tous sont bons, pourvu que celui qui les emploie ait reçu un esprit capable de les manier, d’en faire des instrumens de vérité, non d’erreur. L’analyse et la synthèse, ce sont deux termes comme deux idées inséparables; ce sont deux procédés distincts, mais non pas isolés ; ils marchent ensemble , se suppléent , se continuent. Il est clair en effet que la décomposition serait une œuvre inutile, ou même destructive, qui n’aboutirait à aucun résultat dont la science ou la venté pussent s applaudir , si ne survenait aussitôt la recomposition, laquelle, mettant a sa place de droit chaque partie un moment détachée par l’analyse, permet ainsi de concevoir a la fois et d’un seul regard les détails et 1 ensemble : car les détails sans l’ensemble , c est 1 ignorance du teut ; l’ensemble sans les details, c’est l’ignorance des parties avec la

confusion du tout. Vous descendez un degré, voici l'analyse ; aussitôt vous vous retournez pour affermir derrière vous le pas que vous avez fait en avant, c’est la synthèse; puis vous descendez encore et vous regardez toujours en arrière pour vous assurer que vous n'avez rien omis dans votre analyse fidèle, et ainsi de suite, jusqu’au dernier degré, où votre course s’achève et se clôt votre opération. C’est 1 image de l’inséparable entrelacement des deux méthodes, qui ne peuvent être isolées que par l’abstraction et comme objet d’étude logique. Il n’y a donc en définitive qu’une seule méthode qui se compose de trois opérations successives : i° vue générale et synthétique du tout que l’on veut décomposer ; 20 analyse ; 5° synthèse ou recomposition des diverses parties du sujet. Condillac n’a point fait attention au premier fait , au point de départ synthétique ; il a très-bien déterminé les deux autres : cc Analyser, dit-il, n’est autre chose qu’observer, dans un ordre successif, les qualités ouïes parties d’un objet, afin de leur donner dans l’esprit l’ordre simultané dans lequel elles existent. » C’est, si l’on peut s’exprimer ainsi, action et réaction

LOGIQUE. 5g l

constantes, d’abord du successif opéré par l’analyse, puis du simultané réopéré par la synthèse.

Et la double méthode étant ainsi bien comprise et clairement interprétée, rien n’empêche de lui donner le nom général d’analyse, parce que le procédé de décomposition y domine nécessairement , et toute la question qui resterait à résoudre serait de tracer les règles et les subdivisions de cette unique et large méthode qu’il convient, disons-nous, d’appeler analyse.

Et d’abord on a coutume de distinguer l’analyse démonstrative et l’analyse descriptive. La première est précisément cette méthode du raisonnement qui réduit tout à l’unité, qui ne cherche et n’a en vue d’autres rapports que les rapports d’identité ou de convenance, ainsi que nous l’avons expliquée C est cette analyse par laquelle triomphe la dialectique, et que l’art entreprend de régler par ses préceptes, par ses formes, et par les lois plus ou moins importantes de la syllogistique. C’est à elle, c’est à cette méthode d’analyse rationnelle, qu’il faut rapporter ce que Pascal et Arnault nomment la méthode des géomètres, et dont ils nous ont

laissé des règles savantes , ou ingénieuses. (Test à Pascal, génie dominateur qui, dans ces Pensées étonnantes et vraiment monumentales qu’il avait jetées en passant comme sur les feuilles fugitives de la Sibylle, recèle tant de vérités , et porte une décision si tranchante , si souveraine sur les divers objets de la doctrine et des opinions humaines; c’est à Pascal qu’il faut avoir recours pour connaître les axiomes de la méthode géométrique. On remarquera surtout quelle influence il attribue en cette matière aux divisions et surtout aux définitions, qu’il regarde comme les élémens naturels, indispensables de toute bonne et juste démonstration, recommandant « de prouver tous les théorèmes, en n’employant à leur preuve que des axiomes très-évidens d’eux-mêmes, ou des propositions déjà démontrées ou accordées , et de n’abuser jamais de l’équivoque des termes, en omettant de les interpréter , au moins mentalement, par les définitions qui les restreignent et les expliquent. » La méthode de raisonnement, qu’on peut aussi appeler méthode déductive , est donc le procédé le plus général, le plus élémentaire de l’esprit humain. Les anciens semblent l avoir

connue exclusivement; elle est du moins la seule qu’Aristote recommande, et dont il expose les règles.

L'analyse descriptive est celle qui préside aux sciences dites naturelles ; c'est d’elle surtout que Condillac donne une ingénieuse description dans un passage très-connu de sa Logique 7 où il représente l'analyste comme un homme qui embrasserait d’un coup d’œil, par les fenêtres d'un château, une vaste campagne dont il acquerrait ensuite une pleine connaissance par des observations successives et réitérées ; et le philosophe détermine les règles et les conditions de cette méthode avec beaucoup de clarté, de précision, et une sorte d’atticisme rare parmi ceux qui écrivent sur les matières philosophiques.

M. Laromiguière , à qui on peut toujours adresser des éloges du même genre, explique ainsi qu’il suit les règles et le but de la méthode descriptive, il la met en opposition avec celle du raisonnement : « La première ne poursuit qu’un rapport, l’identité; tous les autres objets lui sont étrangers; elle les néglige et les dédaigne; iis porteraient atteinte a limite qui fait 1 essence de tous ses ou vi âges. L analyse de raisonnement va donc

5q4 logique.

toujours du même au même; elle va d’un objet considéré sous un point de vue, à ce même objet considéré sous un autre point de vue , en sorte quelle paraît tout à la fois en repos et en mouvement. L’analyse descriptive au contraire ne connaît aucun repos ; à peine a-t-elle pris l’idée d’un objet, qu elle l’abandonne pour un autre qu’elle abandonne bientôt afin de se porter vers de nouveaux objets, et pour recueillir ainsi dans sa marche une multitude de rapports de grandeur , de distance , de symétrie , de succession ; telle est l’analyse que nous faisons d’une vaste campagne , etc. »

Cette analyse est la méthode du poète , de l’orateur, de l’artiste. Je voudrais que le temps me permît ici de rentrer dans le cercle brillant des questions de littérature et d’art; mais il suffirait de développer, avec tous les rhéteurs, les sages préceptes d Horace, qui ne veut attacher aucun prix aux riches détails, aux magiques descriptions, à la facile abondance des idées, si tout ce luxe stérile est dépourvu de ce qui fait le lien et la vie intérieure, de cette méthode , de ce luciuus ordo , comme il s’exprime, qui est la loi universelle de 1 ordre, imposée par la na-

tare à tous les ouvrages de style et d esprit. Et on trouverait encore ici les principes sur la variété jointe à l’unité dans l art (i).

Maintenant il est nécessaire de vous faire connaître l'origine et les développemens d une méthode dès long-temps célèbre , qui s’applique particulièrement aux découvertes dans les sciences de la nature; je veux parler de la méthode d’induction.

Je ne crois pas pouvoir donner une notion plus claire de cette méthode, qu'en la regardant comme une combinaison des deux points de vue de l’analyse que nous venons de considérer. C’est la démonstration et la description s’unissant pour s’éclaircir ou pour se compléter mutuellement. En effet les sciences naturelles renferment l’exposé des classes et celui des lois. Or, pour classer les faits, pour les diviser, il faut pénétrer dans les vastes ateliers de la nature, observer, puis décrire les phénomènes qui, selon les caractères qu’ils révèlent d’eux-mêmes, doivent recevoir leurs places déterminées comme individus, dans les espèces ou dans les^genres. D’autre part ,

(0 Aut flumen Rhenum , aut pluvius dcscribitur arcus ,

Sed nunc non erat hic locus

Denique sit quodvis simplex duntaxat et unum.

afin de découvrir et de poser les lois générales , explicatrices des phénomènes , ces lois selon lesquelles se développent les opérations successives et régulières de la nature, ces lois dont les formules sont empruntées aux sciences exactes , et qui seules permettent d’exhausser la simple description des faits jusqu’à la dignité de véritable science , il faut savoir généraliser et réduire à l’unité synthétique tous les cas et toutes les circonstances qui ont été préalablement constatés par Inobservation ; il faut induire. Or, nous l’avons vu précédemment , l’induction est elle-même un argument qui a trouvé sa place dans la classification des diverses formes d’argumentation. Quand donc on a dit que ces deux termes, observerai induire , formaient toute la méthodes des sciences naturelles, on a exprimé une. vérité manifeste et importante, et il est aisé maintenant de comprendre comment ces deux conditions réunies constituent ce que l’on est convenu d’appeler méthode d’induction.

Ainsi, en résumant tout ce qui précède, nous trouvons que l’analyse et la synthèse , ces élémens de toute méthode , concourant et se combinant entre elles , donnent nais-

sance : i° à l’analyse démonstrative; 20 à l’analyse descriptive; et que ces deux dernières méthodes , se combinant elles-mêmes à leur tour, produisent l’analyse inductive , qui est la méthode des sciences naturelles , comme l’analyse démonstrative ou déductive pure est la méthode des sciences mathématiques. Or , c’est de l’emploi de ces méthodes heureusement ménagées, graduées, tempérées les unes par les autres, que résulte ce que dans les sciences on est convenu d’appeler un sj sterne.

Pour que le système soit régulier, complet, et susceptible d’être regardé comme représentatif de la réalité, il faut que les diverses parties qui le composent soient si justement assorties, et occupent si exactement la place qui leur convient, sortita de c enter , qu’elles se tiennent inébranlables, et que l’on ne puisse les .désunir sans les briser , sans les réduire en poussière , sans faire évanouir l’harmonie des détails, de laquelle résulte bien souvent la vérité et 1 intelligence du tout. Il faut surtout que les faits, et les lois qui les expliquent, et les corollaires qui en découlent , et les synthèses ou hypothèses qui les fondent , que toutes les parties d’un pro-

5go LOGIQUE.

blême en un mot se vérifient , se coordonnent d’elles-mêmes, accusent leurs rapports réciproques; et qu’ainsi se déroule une véritable théorie qui se laisse voir et contempler avec pleine et entière évidence, de sorte que la lumière circule à travers toutes les parties, et en dessine avec précision les reliefs et les contours.

Et c’est ici qu’il conviendrait de multiplier les préceptes logiques , qui régulariseraient, pour la pratique, l’exercice de ces principes que nous ne faisons qu’indiquer dans la spéculation. On aurait à passer en revue les remarques de Bacon sur l’art de faire des expériences, et sur la disposition dans laquelle doit se trouver l’observateur avant, pendant et après l’opération ; sur l’art de diviser avec exactitude les classes, et de déterminer avec justesse et rigueur de déduction les lois des phénomènes ; sur celui de poursuivre avec persévérance et de découvrir sous l’apparence multiple et indéfinie des effets, par-delà ce qui est pour nous visible et immédiat , la chaîne des causes efficientes ou finales qui se dérobent dans la région ultérieure de la métaphysique; enfin sur l’art d’établir des hypothèses, et ensuite

de les vérifier par les faits, et d’édifier de solides constructions sur ce terrain mobile et glissant.

AP rès cela , il y aurait à considérer deux points de vue ou grandes directions opposées de la méthode, reconnues et pratiquées par les savans : i° la méthode d’exclusion, qui est surtout applicable aux sciences naturelles, et parallèle au procédé de la réduction à l’absurde usité en géométrie. Bacon recommande et explique le procédé d’exclusion : « G est en vain que dans les sciences de la nature on se flatte de découvrir les causes et les lois, en allant au but dune manière di- 1 ecte ; car ce n est souvent qu’en écartant avec soin et successivement les ombres que I on parvient à la lumière. » 20 La méthode de ressemblance, ayant deux principaux procédés, 1 analogie et 1 induction proprement dite (1).

La science complété des méthodes, vue de haut, et vulgarisée à la suite des études pi emieres , serait comme la grammaire ou le rudiment de toutes les sciences positives. Il

(1) Voyez Essai de philosophie , par M. Prévost , de Genève.

faudrait d’abord classer avec discernement toutes les branches du savoir humain , selon les analogies qu elles soutiennent entre elles quant à leurs modes naturels d’acquisition , ou selon tout autre système que l’on adopterait; et alors, imbus à la fois des méthodes et des principes généraux des sciences , les disciples puiseraient dans cet enseignement l’avant-goût et le pressentiment des carrières scientifiques qu’ils seraient plus spécialement appelés à parcourir; et le maître, chargé de répandre la culture dans les jeunes intelligences, de s’inclinera elles, d’être tout avec tous, fort avec les forts, faible avec les faibles, se ferait pour son usage particulier un certain nombre de règles utiles et pratiques sur le grand art de diriger tant d’esprits divers au même but, à la connaissance de la vérité. 11 aurait à établir une classification analytique des esprits, selon leurs dispositions naturelles ou leurs aptitudes spéciales; il saurait comment il faut nuancer et tempérer les méthodes pour les esprits intelligens , vifs , pénétrons; pour les esprits difficiles, lourds, inactifs; pour les esprits lucides et justes; enfin pour les esprits faux , s’il y a pour ceuxlà des méthodes capables de leur rendre la

science accessible. Ce point de vue de la logique des méthodes serait peut-être tout l’art et la meilleure science de ceux qui, dans nos écoles, enseignent les élémens des langues et des sciences.

Mais , pour terminer toute cette théorie des méthodes, comme à travers toutes ces diversités de nuances et de combinaisons il n’y a toujours que les deux élémens primitifs et universels, appelés analyse et synthèse, si l’on veut aller au fond de tant de procédés, soit de démonstration, soit d’enseignement, on trouvera qu’ils peuvent être ramenés à un très-petit nombre de règles précises que nous rapporterons ici en trèspeu de mots.

D’abord, et pour l’analyse, exposer d’une manière parfaitement claire et complète l’etat de la question ; après la division faite , procéder de telle sorte dans la décomposition des paities, que Ion aille toujours du plus facile au moins facile, du plus connu au moins connu j ne jamais passer d'un objet à un autre, sans avoir parfaitement éclairci celui qui précède, et avoir uni avec une pleine évidence le rapport d’une partie à l’au-

402 logique.

tre ; marcher en sondant et affermissant le

terrain devant soi.

Puis, pour la synthèse, établir des axiomes ou des propositions tellement claires et évidentes, que leur vérité ne puisse être révoquée en doute. Si ces axiomes sont des hypothèses , leur donner force de loi en les expliquant clairement , et en démontrant leur vérité par leur convenance avec les faits dont elles doivent fournir la cause et l’explication.

Or maintenant, combinez ensemble ces diverses réglés, et vous aurez en termes élémentaires et bien simples la méthode universelle qui se retrouve sous toutes les spécialités qui peuvent être énumérées; vous aurez les quatre règles que Descartes a consignées dans son célèbre discours de la

méthode.

Nous terminerons ce chapitre par une esquisse des diverses phases de la philosophie, sous le point de vue de la méthode dont les

philosophes ont fait usage.

On peut dire que la méthode de raisonnement ou l'analyse déductive a régné exclusivement dans toute 1 antiquité grecque. Les

lqgique.

écoles de la Grèce trouvaient, dans l’armure â la fois pesante et légère de la dialectique, le secours qui faisait leur force , et qui souvent aussi les précipita dans les excès du sophisme et des systèmes les plus aventureux. Cest ce qui arriva principalement au dialecticien Zénon qui niait le mouvement, et qui régularisa avec tout l’art de la syllogistique les systèmes extravagans des Éléates ses devanciers. Ainsi est-il toujours arrivé, chez les anciens comme chez les modernes, de tant de théories, dans lesquelles les déductions ou démonstrations, merveilleusement ordonnées et cimentées, s’enchaînent sans aucun vide et comme autant de corollaires incontestables d’un principe premier et générateur; mais de même qu’une première erreur dans un calcul entraîne une infinité d’autres erreurs, ainsi en métaphysique le système le mieux édifié chancelle et menace de s’écrouler sur sa base , si cette base ruineuse repose elle-même sur le sable, ou sur le pilotis mouvant de l’hypothèse.

Socrate qui, comme il a souvent été remarque, avait fait descendre la philosophie sur la terre, et l’avait circonscrite dans le domaine de la morale et dans l’étude de l’homme,

404 logique.

Socrate modifia profondément la méthode philosophique. On sait que ce grand homme, employant une expression bizarre et familière, mais juste, disait de lui-même qui faisait accoucher l intelligence de ses disciples, regardant que toutes les vérités existent dans l’esprit de chaque homme, a peu près comme la statue dans le bloc de marbre , et qu’il ne s’agit que de les faire sortir. C était la maieutique substituée à la dialectique pure des anciens, ou plutôt donnant à celle-ci une forme nouvelle , plus vive , plus pénétrante , plus féconde. Souvent aussi il procédait par une méthode analogue à ce que les modernes appellent méthode d’exclusion , se plaisant a faire tomber ses disciples dans des erreurs passagères , en paraissant abonder dans leurs propres idées , afin d’arriver à exclure de leurs esprits les préjugés dont ils étaient imbus. Il faut lire dans les dialogues de Platon avec quel art admirable Socrate , pressant les divers interlocuteurs qui sont mis en scene avec lui, les soumet au joug d'une analyse laborieuse , d’où, malgré leurs luttes, leurs efforts, et leur résistance au maître inflexible qui les poursuit, jaillit toujours la vente transparente et victorieuse.

Dans les diverses sectes qui sortirent de la grande école de Socrate, la méthode socratique fut quelque temps suivie avec plus ou moins de rigueur par les plus célèbres philosophes, Platon, Aristote, Épicure et Zénon. Mais bientôt la philosophie fut emportée par le même essor qui l’avait signalée à son berceau. L’école d’Alexandrie , célèbre par les beaux génies qui l’illustrèrent, par sa pénétration ontologique, par sa haute tendance au spiritualisme , abandonna les erremens de la saine méthode de Socrate; elle s’égara dans les cieux comme celle de Pythagore, et finit par se dissiper dans les pratiques de la folle théurgie , et dans les vaines subtilités de la cabale.

La philosophie du moyen âge , comme personne ne l’ignore, ne fut autre chose que la doctrine théologique immobilisée, enserrée, torturée dans l’invariable formule de l’analyse péripatéticienne. Aristote règne en souverain, il est le maître; et si d’illustres docteurs, ornemens de l’église , et la seule gloire de 1 humanité à ces ténébreuses époques , répandent à travers ces trop longs siècles de soudains et vifs rayonnemens, la gloire en est à la grandeur et à la sublimité des doc-

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trines chrétiennes , qui toujours réagissaient, par Teffet de leur grandeur même , contre l’étroite et misérable barrière que la scolastique s’obstinait à leur opposer.

Mais le i5e siècle signala la reconnaissance des lettres et de la philosophie : la lumière naquit, courut et éclaira rapidement le vaste horizon de la science ; et , chose remarquable , c’est l’agrandissement du champ des méthodes qui marque en Europe l’intégrale restauration du savoir, ainsi que l’époque où toutes les parties du domaine scientifique furent tour à tour remuées, agitées et renouvelées. Or ce mouvement s’éleva d’abord en Angleterre, et il eut pour promoteur le célèbre Bacon, chancelier de la reine Elisabeth.

Doué , comme il le dit lui-même, de cette constance et de cette force d’attention qui apprend à saisir et les ressemblances et les différences des choses , ardent à rechercher, patient à douter, épris de la méditation, facile à revenir sur ses opinions premières, et pardessus tout, avide de la vérité, Bacon était fait pour commencer, pour ourdir la plus grande révolution scientifique dont 1 histoire du monde ait conservé le souvenir.

Ecrivain admirablement pittoresque et hardi, bien que dans tous ses ouvrages il ne cesse de combattre les tendances idéalistes , et de rétrécir le cercle des spéculations intérieures, il veut que l’on attache non des ailes, mais du plomb à la faculté trop légère et trop fugitive de l’entendement, non plumce addendæ intellectui humano , sed plwnbwn et pondéra ; c’est pourquoi il nie que l’esprit humain puisse trouver jamais la force avec la vérité ailleurs que dans l’interprétation de la nature extérieure; et, poursuivant à outrance ce que Ion appelle principes premiers des sciences , définitions , notions générales et abstraites, et, comme il s’exprime, tout ce travail délicat , subtil et en même temps stérile de l’araignée filtndière, il entreprend den désabuser les esprits avides de connaître, ou du moins d établir que ces opérations synthétiques de notre intelligence n’ont de valeur que lorsqu’elles marchent comme une arrière-garde décisive et triomphante à la suite des faits, ces élémens réels, uniques de toute connaissance. 11 déclare, avec le style et l’autorité d’un oracle, qu’il est venu briser la machine intellectuelle dont les siècles antérieurs s’étaient trop aisément contentés ,

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s’imaginant quelle recélait toutes les sources infaillibles de la découverte de la vérité, et il dit qu’il ne lui suffit pas d’éclaircir quelques parties obscures du temple, mais qu’il est venu élever un flambeau pour illuminer toutes les parties de l’édifice; enfin il promulgue cette double loi dont 1 une n était que le développement de l’autre , expérimenter et induire.

Alors sur le vieil organum syllogistique d’Aristote , cet arbre de la science au moyen âge, arbre de faible et tardive végétation , il greffe une tige plus généreuse, douée d’un suc plus nourricier , et qui doit jeter sur le tronc primitif de la syllogistique et les fruits et l’épais feuillage dont jusqu’à ce point il avait été trop peu prodigue. Tel fut 1 objet du novum organum du chancelier Bacon , ainsi qu’on peut le voir dans la préface qui est en tête de son instaurai io magna.

Et si vous embrassez le sens contenu dans ces derniers mots , vous serez étonnés de 1 immense entreprise qu’avait osé former ce grand homme , lorsque du milieu d un siècle qui annonçait à peine encore les premiers tressaillemens précurseurs du réveil dune longue léthargie, il n’entreprend rien moins qu’une grande et complète renovation de

toutes les branches du savoir humain à son époque , une pyramide indéfinie dont il veut non-seulement jeter les fondemens , mais encore relever et surajouter les premiers étages, et dont nul de ses héritiers de science ne posera le dernier et définitif couronnement (i).

(i) Nous ne nous occupons pas de savoir si le temps et l’expérience ont découvert plus ou moins de vides ou d’erreurs dans les diverses parties de ses travaux , mais nous ne devons pas passer sous silence l’admirable vue synthétique que Bacon , comme prélude à sa grande rénovation , jeta sur la surface universelle de la science humaine , dont le premier il classa les branches et les rameaux dans un arbre généalogique , en suivant pour cette classification les lois d’une rigoureuse et exacte analogie. Malgré sa tendance extérieure et expérimentale , Bacon fait supporter toutes les sciences sur une base subjective et psychologique, c’est-à-dire sur les trois facultés qu’il regarde comme principales dans 1 entendement : la mémoire , qui donne naissance à 1 histoire ; l’imagination à la poésie et aux arts ; la raison a la philosophie et aux sciences exactes. Cette classification, dont on peut voir l’explication détaillée dans le discours préliminaire de l’Encyclopédie, et à laquelle on a pu faire des objections , par exemple , de reposer sur une distinction qui n’est pas rigoureuse , puisque les trois facultés concourent nécessairement dans l’acquisition de chaque art et de chaque science , ou bien

4lO LOGIQUE.

Pour ne point parler de l’impulsion que la méthode de Bacon donna aux sciences naturelles, ce mouvement lui-même tourna, on peut le dire, au profit de la science de l’esprit humain. Durant les trois siècles qui ont suivi, quelle qu’ait été la divergence perpétuelle des écoles , il n’y a guère eu de division quant à la méthode , qui, si elle n’a pas toujours été entendue et réalisée de la même façon , s’est toujours fait remarquer par sa tendance constante à étudier les faits et les actes de l’esprit, et à constater par l’ab-

encore de reposer sur une analyse incomplète de l’esprit humain , qui contient plus que ces trois facultés ; cette célèbre distribution des sciences , dis-je , nous fournit l’occasion de recommander comme moyen d’agrandir l’esprit dès l’abord , et de susciter l’émulation, l’usage de tracer aux yeux des jeunes gens , soit l’arbre généalogique des sciences , soit simplement la carte encyclopédique du monde intell ectuel, dont on indiquerait exactement les états, les provinces, avec leurs démarcations naturelles. Ils puiseraient dans cette large et pénétrante synthèse un attrait plus ou moins déterminé par telle ou telle branche de savoir , et iis choisiraient leur direction intellectuelle , comme on choisit un état , ou comme se manifeste la vocation voyageuse dans une jeune intelligence , qui commence à etudiei la mappemonde et la géographie de 1 univers.

straction les phénomènes généraux de la nature spirituelle. Et cette tendance ne s’est pas seulement fait voir dans les disciples de Locke, qui d’ailleurs ont tant abusé de l’analyse, ou du moins de leur prétention à l’exercice, et, si on peut le dire, au monopole exclusif de l’analyse ; mais meme les philosophes des deux grandes écoles spiritualistes qui, vers le même temps, ont en Ecosse et en Allemagne rappelé et rétabli la philosophie de l’intelligence, Reid et Kant, ces deux illustres chefs qui chacun, dans leur propre contrée, ont protesté contre la philosophie des sens et montré son impuissance à expliquer l’homme, aussi bien que la stérilité dont elle était frappée à sa racine, ont en meme temps reconnu que cette philosophie proposait une bonne et solide méthode , et quil fallait aussi procéder par l’analyse, mais bien par une analyse plus forte, plus sévère, plus dégagée de préjugés et d’exclusivité, en un mot, plus complète; et c’est ainsi que cette méthode se trouve recommandée et pratiquée dans, les écrits des meilleurs philosophes modernes , chez lesquels elle a été encore plus généralisée, en revêtant une expression plus claire, plus universellement

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comprise, le nom de méthode d’ observation.

Toutefois, les philosophies ne se sont pas encore rangées sous le même drapeau, le dissentiment est revenu dans le champ même où il y avait eu le plus d’essais de conciliation : je veux parler de la manière selon laquelle les philosophes les plus modernes ont entendu ou interprété l’observation.

Le dissentiment remonte et se rattache aux deux plus grands philosophes des temps modernes; car les diverses écoles qui partagent la philosophie moderne descendent en ligne directe ou collatérale de Bacon et de Descartes. Or ces deux hommes ont chacun de leur côté concouru a la vraie rénovation de la science par la méthode, lous les deux ont détruit et dissipé 1 autorité de la scolastique péripatéticienne; tous les deux ont montré la route ouverte et plane que voilaient, aux regards des physiciens, les ronces amoncelées de la fausse dialectique. Mais ils peuvent être regardés comme deux chefs qui parlementent, et qui, s’avançant chacun sur la frontière de leur état, peuvent s’entendre , se concilier, et toutefois demeurent sur leur propre terrain, sur la ligne impénétrable de leur domination. Le sensualisme d Aristote

et le spiritualisme de Platon séparent ces deux modernes, et tracent entre eux un fossé encore large et profond. Utraque via orditur à sensu et particularibus , dit le premier , et déjà on voit qu’il fait pencher la balance, bi ise l’équilibre, et qu’il se fera le régulateur plutôt de l’univers physique que du monde spirituel. Nous connaissons Descartes, son point central est en lui , en sa nature spirituelle, et l’idéalisme l’obsède et l’envahit de toutes parts.

De là, avec des règles à peu près semblables, deux tendances différentes, presque opposées. L’une fait le succès des sciences naturelles, elle a créé Nevvton , cet aigle des découvertes, cet ennemi des principes abstraits, ce propagateur de l’induction baconnienne. En métaphysique, elle revendique comme ses disciples et ses fidèles opérateurs , les sectateurs de la philosophie des sens , de la philosophie physiologique ; elle s’appelle l’ expérience. L’autre méthode c’est l’observation cartésienne : en physique elle est faible , elle s égare ou se perd dans les tourbillons; mais en mathématique, elle produit Pascal et Leibnitz, et en métaphysique elle replace I humanité sur sa base intérieure et profonde.

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et réclame pour ses héritiers les célèbres Écossais et Allemands qui ont porté si loin la science des phénomènes spirituels; elle s’appelle proprement Y observation (i).

Et, sous ce rapport, cartésiens que nous sommes, et aspirant à connaître la véritable nature et les infaillibles procédés de l’être spirituel, invisible, nous protestons contre l’opinion qui voudrait assimiler en tout point la méthode psychologique à la méthode des sciences naturelles. De l’analogie, soit, nous l'avons plusieurs fois reconnu ; car il est bien vrai que, si nous pouvons connaître quelque chose de nous, c’est à cette condition que nous saurons descendre profondément dans notre âme , pour assister par la conscience ou par la réflexion à tous les développemens intellectuels et moraux de notre pensée : mais aussi nous serons d’accord avec les nouveaux philosophes qui se sont élevés plus haut que leurs devanciers dans l’étude des phénomènes de la vie intellectuelle, sans quitter pour cela la sphère de l’observation , et qui

(i) Voyez particulièrement, sur Bacon, le savant discours préliminaire de la Logique de M. de Tracy ; et sur Descartes, une excellente leçon de M. Cousin.

se sont gardés de confond e l’observation psychologique avec l’observai ion expérimentale des phénomènes physiques. Les Allemands ont pai faitement distingue ce double caractère, en réservant à lune le nom d’observation, et désignant l’autre sous les termes d expérience, de meîhode expérimentale , d’ empirisme, . De plus, ils ont parfaitement compr.'o que , par-delh l’observation psychologi pie , il y a bien encore une sphère supérieure, dans laquelle l’esprit a droit de s’élever sans crainte de s’égarer, lorsqu’il a pris pour point de départ et pour soutien les données pures de l'observation; et qu’enfin la synthèse doit etre appelée à poser un hardi couronnement sur le sommet de l’édifice, construit péniblement et pierre à pierre par l’analyse.

Maintenant enfin , si nous jetons un dernier et synthétique coup d’oeil sur la longue histoire de la science, uniforme malgré ses vaiiations , nous trouverons, comme un dernier résultat , que toutes les grandes erreurs qui ont régné à travers les générations scientifiques, sont venues de l’abandon de la méthode, de ce que l’on appelle l’esprit de système , de la création de la science à priori,

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fondée sur une abstraction chimérique , que l’on aspirerait bien vainement à convertir en réalité. Enfin , c’est presque toujours, et nous en avons vu les conséquences en déroulant les rêveries ontologiques, c’est toujours 1 exclusive tendance à réaliser , dans la science comme dans les systèmes, lachimere dune irréalisable unité. Considérez les auteurs des systèmes abstraits et exclusifs; toujoir ' ce qui les attire et les éblouit , c’est la parfaite irnplicité de tel ou tel principe abstrait, "Ù semble reluire une vertu souveraine, explieatrice de tous les effets et de tous les phénomènes du double monde des sens et de l’intelligence. Et les voilà qui, forts d’euxmêmes et d eux seuls , se portent pour 11 1 ésistibles garans de leur découverte , la posent synthétiquement dans les airs, ou elle demeure, jusqu’à ce qu un souffle du vent de la critique dissolve et réduise en fumée cette bulle légère, et qu’une autre encore moins consistante la remplace pour s’éteindre aussi vite a son tour. Alors vous, curieux spéculateurs des systèmes , qui rebroussez les siècles pour aller les interroger à leur source , si vous approchez de ce principe premier, fondamental, qui fait la vogue plus ou moins durable de tant

LOGIQUE. ^ j rj

de théories, vous reconnaissez que cette simplicité n’est rien que confusion, cette transparence lien qu une surface indécise , ou même qu'un profil délicat que l’on prend pour une surface entière; cette unité rien que fragmens brisés, que l’on a fait entrer de force dans un moule prétendu unique, que la nature ne saurait contenir.

C’est en effet l'amour de l’unité inconsidérément poursuivie, qui a conduit toutes les sciences dans les voies aventureuses des hypothèses, où tant de siècles elles se sont égarées sans boussole, ou qui les a jetées, pour languir, dans les chaînes d’un supernaturalisme insensé, l’antipode et le fléau de tout progrès dans les sciences de la nature. Ainsi, la physique depuis Thaïes, au lieu d’étudier et d’enregistrer les phénomènes de la nature, pour remonter à leur loi et les coordonner en science, s était épuisée en cosmogonies impuissantes , où l’on cherchait l’explication de Univers dans un principe élémentaire : synthèse extravagante, sur laquelle se sont ant débattus les anciens philosophes de on, e. Ainsi, durant les longs siècles du moyen âge, 1 astronomie, cette noble science, descendue dans les ténèbres de l’astrologie,

cessant d’étudier les phénomènes célestes et les lois mathématiques que Dieu leur a données et qu’il nous permet de connaître, interrogeait le firmament sur ses chimériques influences relatives aux destinées humaines , et prétendait lui dérober les secrets de l’avenir qui appartient à Dieu seul. Ainsi, la chimie, au lieu de se borner à constater les lois de la composition et de la décomposition des substances matérielles, fut une science folle ou l’on cherchait au fond de l’alambic le principe universel et moléculaire des choses. C est assurément un étrange spectacle que celui qui est offert par les chimistes athées du moyen âge, cherchant avec une étrange perse'vérance le principe élémentaire des existences, afin de reconstruire avec ce principe un autre univers, ou du moins d inventer 1 or et la vie, double secret qui contient et résume tout ce qui fait la soif et 1 espérance des moitels. Paracelse et Borehaave le trouvent, ce principe élémentaire, dans les acides; un autre, plus moderne , dans ce qu il appelle le feu élémentaire , élément universel, qui sera la fin, comme il a été le commencement de toutes choses, parce qu’il décomposera ce qu’il a primitivement composé, et qui! dis-

LOGIQUE. 4ig

sôuclra les atomes, dont l’adjonction par son moyen a causé la formation de l’univers. Rêves de l’esprit, et néant pour la science.

Ainsi toutes les sciences se sont tour à tour écartées de la vérité et du progrès, en déviant de la méthode, en voulant tout ramener a un principe unique, à une hypothèse posée ci priori , et dont la solution était cherchée aux dépens de la vérité, qui ne pouvait se trouver que dans l’observation et dans l’énumération complète des phénomènes. Ainsi toutes les écoles de philosophie , ne résistant point à l’entraînement, ont marché ou se sont piécipitées vers cet écueil, inévitable terme où aboutira toute spéculation que la méthode n aura point dirigée.

Voila les créateurs de théories : nouveaux Prométhées, ils pétrissent l’argile impuissante, ils construisent aussi l’humanité qu’ils ont conçue ou rêvée, et ils disent à Dieu : « Que d autres expliquent l’homme tel que vous lavez fait, tel que l’expérience le dévoile avec ses lois, ses corollaires propres, ses élémens divers , irréductibles. Voici mon œuvre : j'ai apporté le feu de la vie dans un marbre inanimé; et ce feu, que peut éteindre le moindre souffle de l’argumentât ion ou de la

raison éclairée, il me plaît de l’appeler la vie, et toutes mes théories ne sont qu’une longue explication de la donnée première que j’ai imaginée. )) Et ainsi les auteurs de ces systèmes, qui seraient les premiers à recommander l’observation, s’en vont se perdre dans le même abîme où ont disparu tant de systèmes rivaux ou opposés , dans l’unité chimérique, l’unité impossible, que du moins la science mortelle ne saurait réaliser ici-bas.

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