ENTENDEMENT
Ici, dans celle seconde partie de la Psychologie, nous voyons s’ouvrir le labyrinthe des opérations de notre âme. Possesseurs de a double sphère qui se réfléchit en nous par a sensibilité et par la raison, il s’agit de mettre en rapport ce qui est connu avec ce qui connaît; il s’agit d’étudier l’esprit, l'esprit pur, dans sa racine mystérieuse et profonde;
OPÉRATIONS DE LESPRlT.
l’esprit sujet de ces connaissances que nous avons appelées son objet. Ainsi les matériaux ayant été recueillis et disposés, il faut voir comment ils sont mis en œuvre , comment s’ourdit le tissu; il faut explorer le mécanisme intérieur de lame, et, nous guidant au üambeau d une observation attentive , descendre dans ce monde difficile et ténébreux o il la nature humaine se révèle avec ses lois , son cercle d’opérations variées , son essence identique et personnelle.
Nous reconnaissons dans 1 entendement deux classes de facultés : i° les facultés productives, ou qui produisent en nous les connaissances dans leurs élémens simples et purs. Cette classe contient deux facultés, la perception et l’intelligence , par rapport aux deux grandes sources de nos connaissances : nous les avons étudiées. 2° Les facultés opératives , qui ne produisent point par elle.-vmêmes, et qui sont moins des facultés véritables que des opérations, des modes divers de l’action de lame s’exerçant sur les données sensibles et rationnelles acquises par les deux facultés que j’ai appelées productives. Nous devons nous occuper de cette seconde classe, cest-a-dire des opérations.
OPERATIONS DE LESPRIT. 3
Lame humaine, comme Ja terre que nous habitons a reçu dès son origine , un double mouvement : d abord un mouvement circulaire dans le vaste tourbillon du tout intellectuel et moral, et autour du soleil cognoscible; c’est celui que nous avons décrit en parcourant les deux sphères de la connaissance humaine. Ensuite un autre mouvement plus intérieur , mouvement perpétuel d’ellemême sur elle-même, je veux dire, sur son axe permanent et immobile ; c’est celui que nous allons observer, en nous attachant au moi lui-même se développant dans son identité personnelle , et sans sortir de lui.
Or , cet axe immobile sur lequel se meut la planète spirituelle représente la substance intime de l’homme; et ce mouvement de l'âme tournant incessamment sur c le-meme au point de départ de ses opérations c’est ce que l’on appelle dans toutes
es philosophies l’action permanente, ou
1 activité.
Mais procédons avec méthode, et, s’il nous est permis d établir en commençant que l’activité humaine est la racine de toutes nos operations, il faut qu’une analyse rigoureuse nous ramène avec certitude à ce résultat. Je
4 OPÉRATIONS DE LESPR1T.
me bornerai à une esquisse rapide, à une statistique abrégée des faits psychologiques , m’abstenant des longs développemens que d’ailleurs plusieurs écrivains de notre époque ont donnés avec une supériorité à la quelle eux seuls pourraient ajouter quelque chose (i).
On voit dans toutes les logiques que l’esprit, lorsqu’il s’applique, soit aux produits de la perception, soit à ceux de l’intelligence, procède par trois degrés d opérations ; en d’autres termes, que l’entendement revêt trois formes successives , à la suite desquelles il a exploré tout ce qui constitue son domaine, et est allé jusqu’au dernier terme de sa puissance opérative : ces trois degrés sont 1 attention, la comparaison et le raisonnement.
Condillac a exposé ainsi qu’il suit ces trois faits , avec leur filiation successive .
« Lorsqu’une campagne soflre à ma •vue , je vois tout d’un premier coup d’œil , et je ne discerne rien encore. Pour démêler diflërens objets, et me faire une idee distincte de leur forme et de leur situation , il faut que j’arrête mes regards sur chacun
(,) Laromiguière , Thurot, Jouflroy , Arnoult , etc.
d’eux; mais quand j’en regarde un, les autres, quoique je les voie encore, sont cependant par rapport à moi comme si je ne les voyais plus; et parmi tant de sensations qui se font à la fois, il semble que je n’en éprouve qu’une, celle de l’objet sur lequel je fixe mon regard. Ce regard est une action par laquelle mon oeil tend à l’objet vers lequel il se dirige; par cette raison , je lui donne le nom di attention.
» 2° Comme nous donnons notre attention a un objet, nous ne pouvons la donner à deux a la fois. Alors, au lieu d’une sensation exclusive, nous en éprouvons deux, et nous disons que nous les comparons , parce que nous les observons lune a côte de l’autre, sans être distraits par d autres sensations. La comparaison n’est donc qu’une double attention. Elle consiste dans deux sensations qu’on éprouve comme si on les éprouvait seules, et qui excluent toutes les autres. Or, après avoir comparé deux objets, nous concevons leur ressemblance ou leur différence, et la
conception de ce rapport s’appelle jugement.
» 3° Uu jugement que je prononce peut en renfermer implicitement un autre que
je ne prononce pas. Si je dis qu’un corps est pesant , je dis implicitement que si on ne le soutient pas il tombera ; or, lorsqu’un second jugement est ainsi renfermé dans un autre , on peut le prononcer comme une suite du premier et, par cette raison, on dit qu’il en est la conséquence. On dira par exemple : cette voûte est pesante; donc si elle n’est pas soutenue, elle tombera. Voilà ce qu’on entend par faire un raisonnement. »
Cette analyse est bonne en ce sens que les trois degrés de l’opération intellectuelle y sont clairement déterminés selon leur ordre naturel et progressif; mais il en résulte un système qui s’écroule tout entier par l’impuissance de son principe générateur. En effet , dans le même endroit, Condillac définit l’attention d’une manière tout -à- fait inexacte.
« L’attention que nous donnons à un objet n’est, de la part de l’âme, que la sensation que cet objet fait sur nous. »
Ainsi donc, suivant cet auteur, la sensation est non-seulement la source de nos idées, mais bien encore l’origine essentielle et primitive de l’attention, et, par suite, de tout le système de nos facultés.
Or voici comment un des meilleurs philosophes de nos jours, disciple à beaucoup d'égards de Condillac, après avoir, comme il le dit, consacré toute une vie de réflexion à sonder l’édifice artificiel de ce maître , a démontré que cet édifice reposait sur une base ruineuse, sur un principe faux , incapable de représenter jamais la véritable nature de l'esprit humain.
a Lame, dit M. Laromiguière ; a été modifiée; elle a éprouvé des sensations à la suite des mouvemens du cerveau, mouvemens qui eux-mêmes étaient une suite de l'impression faite sur les organes par l’action des objets extérieurs. Or, dès que lame sent, elle est bien ou mal ; elle éprouve du plaisir ou de la douleur , et l’expérience de chaque moment de la vie nous dit que l ame ne reçoit pas indifféremment des modifications si contraires; elle agit, elle fait efTort pour retenir le sentiment du plaisir, ou pour repousser le sentiment de la douleur. Nous avons donc deux ordres de faits en sens inverse : i° action de 1 objet sur l’organe, et par suite sur le cerveau et sur lame; 20 action ou réaction de l’âme sur le cerveau.
» Les organes intérieurs des sens, le cerveau et lame, doivent être considérés dans
8 OPÉRATIONS DE l’ëSPRIT.
deux états entièrement opposés : dans le premier état, l’impression est du dehors au dedans , et 1 âme est passive ; dans le second état , 1 action est du dedans au dehors , et l ame est active.
» Toutes les langues du monde, celles des pays civilisés et celles des peuples barbares, attestent cette vérité. Partout on voit et I on regarde ; on entend et l’on écoute ; on sent et l’on flaire; on goûte et l’on savoure. On reçoit l’impression mécanique des corps, et on les remue. Tout le genre humain sait donc que nous sommes tantôt passifs , tantôt actifs, que lame est tour à tour passive et active. Sensibilité, c’est-à-dire passivité d’une part, et activité de l’autre, voilà donc deux attributs que l’expérience nous force de reconnaître dans l ame. Par la sensibilité , l ame est susceptible d’être modifiée ; par l’activité, elle peut se modifier elle-même. L’activité est donc puissance, pouvoir, faculté; la sensibilité n’est ni faculté, ni pouvoir, ni puissance, elle esl simple capacité, ou, si l’on veut continuer de l’appeler faculté , ce sera une faculté passive , expression contradictoire, quoiqu’employée par les meilleurs philosophes.
» Il m’a toujours été impossible de conce-
OPÉRATIONS DE L ESPRIT. g
voir, dit ailleurs le même écrivain, non pas que la sensation se change en attention, non pas que dans l’âme un état actif succède immédiatement à un état passif, mais qu’il y ait identité de nature entre ces deux états , en sorte que l’activité soit une transformation de la passivité. En reconnaissant dans l ame la sensibilité passive et l’activité comme deux attributs qui en sont inséparables, nous osons croire avoir énoncé une vérité que tous les sophismes ne sauraient ébranler. »
Y oici bien les faits rétablis sous leur vrai jour et dans leur vérité. Condillac, en mettant la sensation à la base du système intellectuel, avait frappé sa propre théorie d’impuissance; il avait créé une sorte d humanité factice, sans vertu comme sans réalité; et, bien que cette ombre fut extérieurement douée des diverses propriétés dont la nature humaine se compose , la vie n était point recélée dans son organisme intérieur ; car la vie ne sauiait etre présente là où manque l’activité.
On laconte que Diogène de Sinope, entrant un jour dans l’école de Platon, jeta au milieu un coq sans plumes , en disant : Voilà l’homme de Platon. Je n’ai jamais
compris comment , dans cette philosophie généreuse de L’académie , qui donne des ailes à l’intelligence, et l’entraîne avec tant de puissance dans les hauteurs rationnelles, le Cynique trouvait cette idée que l’homme n’est qu’un animal à deux pieds et sans plumes. Mais si , dans le dernier siècle , un autre Diogène eût jeté son coq plumé dans l’école philosophique d’alors, il serait facile de comprendre l’objection sous celte image d’une vive ironie : car l’homme de Condillac est mort; le système nouveau l’a vivifié, en versant l’activité dans ses veines flétries; et pourtant ce système ne rétablit pas encore l’homme dans sa dignité réelle , dans sa nature intelligente et libre : mais ce serait là une autre question (i).
L’attention n’est donc point, comme le veut Condillac, la sensation transformée ; mais elle n’est pas non plus, comme l’établit son contradicteur, le fait primitif de l ame. 11 doit lui préexister quelque chose; il doit exister une
(i) Voyez, Fragmens de M. Cousin , la réfutation du système de M. Laromiguière , dans laquelle est démontrée l’impuissance des quatre classes de scntimcns pour fournir les idées d’intelligence et de moralité.
faculté qui soit la première forme de lame spontanée, qui soit son premier jaillissement à l’exercice de la vie, et comme le premier anneau de cette chaîne d’opérations qui découlent de l’activité pure de l ame.
Où donc est-elle cette faculté primitive que nous regarderons comme le principe générateur de l’attention, et, par suite, de tout le système de nos opérations? Bien souvent nous lavons rencontrée, et toujours appelée par son nom; car pouvions-nous faire le premier pas dans la science de l’esprit humain, sans nommer la conscience ? Or maintenant la voici dans son lieu scientifique; c’est ici quelle veut être considérée et décrite.
La conscience est cette faculté par laquelle nous connaissons ce qui se passe en nous; elle est 1 œil de notre esprit, sous lequel passent et repassent incessamment , naissent et meurent pour se renouveler sans repos tous les phénomènes de la vie, sensibles, intellectuels, moraux, en un mot, toutes nos pensées. Je n ai pas besoin de prouver que cette faculté existe réellement en nous. En effet, que serait l ame humaine, si elle n’avait pas îeçu le don de se voir elle-même agissant et souffrant? Où serait sa personnalité,
si tous les actes de la vie phénoménale passaient comme des flots, sans aucun lien qui les rattachât à l’âme qui les produit? L’âme alors, insaisissable à elle-même , se cherchant en vain , cessant d’être sa propre lumière , destituée du présent qui est son centre de vie d’où elle va se répandre dans l’avenir et reconquérir le passé, l’âme ne pourrait pas dire moi , ne pourrait pas dire ] existe 9 et , s’évanouissant dans une extériorité indéfinie qui ne serait rien pour elle parce qu elle n'en serait pas comprise, l’âme expirerait avec la liberté , avec la raison , avec tout ce qui constitue l’être humain dans l’intimité de sa noble et véritable nature.
Le caractère essentiel de la conscience est d’être une opération de l’entendement; elle est une science , une science intime, et n’est
point l'oeuvre imméditate delà volonté : car cet
œil de notre âme, incessamment ouvert, n’est point soumis au caprice ou au libre arbitre de notre volonté; il est là , placé comme une sentinelle inébranlable pour apercevoir toutes les manifestations qui se passent sur cette scène intérieure et ténébreuse; et ainsi, par cette faculté permanente, lame humaine devient , selon l’expression de Leibnitz , le
OPÉRATIONS DE LESPRIT. I 5
miroir vivant d’elle-même et de l’univers.
Elle est une science , et n’est pas un sentiment : voilà pourquoi, bien qu’on ne puisse l’appeler une operation volontaire , elle est du moins une operation active. Nous ne savons ce que c’est qr.’^n acte de sentiment; mais nous comprenons un acte de science , et nous l’avons montre' préce'demment, quand nous établissions le point de départ de l’activité humaine à la première impression que l’objet du dehors produisait sur l’âme d’abord passive (i).
Après avoir caractérisé la conscience, nous devons considérer une autre opération qui a avec celle-ci trop de rapport pour en être séparée.
La réflexion est cette opération par laquelle l’âme se replie sur elle-même, pour voir et observer tout ce qui se passe en elle ; la réflexion n est autre chose que le développement de la conscience, ou, si je puis le dire, l’expansion de l’activité connaissante, qui, d’abord, spontanée, tourne sur elle-même, se prolonge et, augmentant d énergie, devient volontaire
(i) Tom. ier, c. ier.
J4 OPÉRATIONS DE LESPRIT.
et parvient a l’état complet appelé de réflexion , qui est le complément de l’opération cognitive. Au reste, la différence de la conscience et de la réflexion n’est autre que celle de la vue instinctive, involontaire, et du regard.
Le plus habile des psychologues, Reid, nous paiait avoir reconnu avec sa justesse desprit accoutumée le rôle que jouent dans le système intellectuel la conscience et la réflexion, ainsi que la corrélation qui existe entre ces deux opérations, a Quoique nos premières notions des objets sensibles nous soient données par les sens, et les premières notions des opérations de l’esprit par la conscience, ces premières notions ne sont ni simples, ni claires; les sens et la conscience passent continuellement d’un objet à un autre, leur action est fugitive et instantanée; et pour que nous concevions distinctement les choses quelles nous montrent, il faut que la mémoire les rappelle, que l’attention les examine, et que le jugement les compare ; en un mot, il faut quelles deviennent l’objet de la réflexion. La réflexion n’est pas une faculté proprement dite; elle est l’action simultanée
OPERATIONS DE if ESPRIT. l5
de lattention et de plusieures facultés, telles que la mémoire, la faculté de distinguer, de comparer, de juger. »
Je croirai volontiers avec le docteur écos-
sais que la réflexion n’est point une faculté première, sui generis , et que Locke s’est trompé quand il lui a attribué la vertu de produire les idées nécessaires; mais, sans la réduire à n’être qu’un simple nom général désignant une collection de facultés, j’avouerai que la réflexion ne me parait pas différer essentiellement de cette autre opération que nous avons nommée l’attention , et qui nous avait paru n’être que la première transformation de la puissance active de l’âme, lorsque, se déployant pour connaître, elle a passé le premier degré, et n’est déjà plus la conscience. Seulement, l’attention concernera plus spécialement les objets du dehors, et la réflexion ceux de l’intérieur.
Or si, comme l’entend le docteur R.eid , et la plupart des psychologues avec lui, la conscience est le principe essentiel, réel de la réflexion, laquelle ne serait que son développement, que le passage de l’obscur au clair ; si d’autre part la réflexion ne se distingue pas de l’attention, il suit que la conscience sera
non-seulement le point de départ, mais encore le principe générateur de toutes les opélations de 1 entendement. Ainsi, en descendant le plus profondément possible dans les mystères psychologiques de notre nature, nous allons surprendre un fait primitif qui, s’épanouissant à nos regards, devient pour nous la lumière, la raison de tous nos actes, et , si l’on peut s’exprimer ainsi , la clef de voûte de tout l’édifice intellectuel.
Condillac avait présenté une chaîne d’opérations dont tous les anneaux pouvaient semblei indissolublement unis. Son dernier commentateur a donne un coup de marteau dans la chaîne; elle est tombée , parce quelle ne tenait à son premier anneau (la sensation) que par une soudure imparfaite. Pour nous , en rattachant toute cette série d’opérations à la conscience , nous croyons leur donner une base solide, les rattacher a un principe inébranlable, et que nul effort ne saurait briser»
Conscience . • Réflexion ou attention. — Comparaison. — Raisonnement. Voilà, selon nous, tout le système d’opérations successives de la conscience transf ormée . Il y a bien encore d’autres opérations qui ne sont pas contenues dans cette analyse, et que ne
OPÉRATIONS DE ^ESPRIT. iq
peut méconnaître la psychologie; opérations parallèles qui se groupent autour de celles que j’ai décrites, ou même sont comme le ciment qui les unit pour former le système entier de la pensée : je ramène à trois principales ces diverses opérations de l’entendement.
i° L abstraction , procédé naturel et indispensable de 1 attention ; car, si l’esprit veut donner a un objet une attention complète et libie, il faut quil le sépare de ce qui n’est pas lui , et le fixe isolé et à part de tout ce qui l’environne ou s’y rapporte, sous le regard intellectuel.
2 La mémoire. Aucune opération n’est plus claire dans ses résultats , et plus obscure dans son origine. On peut la considérer comme étant Y attention à un objet absent. Je sais que ce n’est point là une détermination satisfaisante, car il resterait à expliquer comment on peut faire attention à un objet absent. Que ce mystère psychologique demeure donc impénétrable, car nous savons qu’en cherchant à le sonder, on ne peut que s’édouir et se perdre dans des métaphores s erdes ou dangereuses. Nous ne sortirions plus aes magasins ou des réservoirs dans les-
l8 OPÉRATIONS DE I, ESPRIT.
quels cette faculté fée conserve les trésors que l’esprit a recueillis et placés sous sa garde magique. Bornons-nous à constater sa réalité, son importance et son indispensable concours dans toutes les opérations de l’esprit : en effet, pour passer même du premier au second degré, je veux dire, pour aller de la conscience à la réflexion , il faut que la mémoire intervienne et opère ellemême ce passage. Réfléchir n’est pas, comme l’acte de conscience , une œuvre instantanée ; mais il suppose que l’objet de la conscience, si mobile, si fugitif, a été saisi et fixé par l’esprit qui s en souvient , avant d'y réfléchir. Le plus simple jugement ne peut s’opérer sans la mémoire; car un jugement se compose de deux idées , et il n’y a nulle part de simultanéité dans ce monde , même pas pour ce qu’il y a de plus rapide, c’est-à-dire pour concevoir deux simples élémens de la pensée,
3° L’imagination. Il ne s’agit point ici de ce que j’ai appelé ailleurs l’imagination artielle , cette prérogative des intelligences choisies, qui crée les chefs-d’œuvre de la poésie et de l’art; mais bien de cette faculté considérée sous scn point de vue général, et
telle quelle est départie, bien qu’a des degrés divers , entre les hommes. L’imagination ne me paraît point être une faculté spéciale, sui generis , mais une sorte de mémoire généralisée, une mémoire d’images, qui se connaît elle-même , se réfléchit en elle , se coordonne, et, pour ainsi dire, s’élève à sa plus haute puissance. C’est le jugement qui travaille sur les données sensibles de la mémoire, les colore, les diversifie, les agrandit, sans altérer ou multiplier jamais leurs élémens primitifs.
Cette théorie des opérations de l’entendement bien établie, il resterait, afin de la rendre sensible et claire, à montrer ce que deviennent les idées, soit de perception, soit d’intelligence, lorsque, passant à travers ces divers moules de notre entendement, elles se transforment et se combinent entre elles de manière à produire la connaissance humaine dans ses quatre degrés de généralisation.
Soit par exemple l’idée sensible du soleil que jacquiers par la perception, et voyons tout ce que je puis tirer de cette notion élémentaire, en suivant toute la chaîne de mes operations. D’abord, au point de départ, *1 y a conscience , notion indistincte de cette
OPÉRATIONS DE LESPRIT.
perception en moi ; puis , cet acte de conscience acquérant de l’intensité, je viens à réfléchir, ou plutôt à faire attention à son objet; c’est le second degré. Mon procédé est l’abstraction, c’est-à-dire que j’envisage l’une après l’autre les diverses propriétés de l’astre du jour : et, si je considère ces propriétés isolément , comme de simples notions individuelles , sans aucun rapport entre elles ou avec les qualités qui les déterminent, il n'y a pas de progrès dans mon opération, je ne fais que renouveler mes actes d’attention.
Mais si, avec le secours de la mémoire, je suis conduit à rapporter les qualités à leur objet , ou ces qualités les unes aux autres ; si, par exemple, j’ai considéré cette qualité que possède le soleil d’être lumineux, j’ai alors formé une comparaison entre la qualité et le sujet, et j’ai porté un jugement sur leur convenance. Cependant la puissance opérative de l’âme n’est encore là qu'à son vestibule.
En effet, il peut arriver que je considère le rapport du soleil à moi qui le contemple , et comme je ne pourrai d’un coup d’oeil, par un simple résultat de la comparaison intuitive , juger de la distance qui m’en sépare ,
ii me sera nécessaire de recourir à d’autres termes de comparaison, à une moyenne proportionnelle, comme on dit en géométrie.
Alors sera intervenu le raisonnement qu^ m’ouvrant sa sphère indéfinie de o ^séquences et de calculs, m'introduit à la science, et m’entraîne à conquérir l’espace, à mesurer avec l’équerre et. le compas cette distance qui est entre le. so\ei[ et moi> dis.
tance immense que raes regards mortels ne sauraient apprécier .
Et ainsi, voilu que cette simple idée de perception que p0SSède la brute avec homme f par laquelle prélude l’enfant au bercer, a dès qu’il entrouvre ses regards à la lurrj«ère du jour, voilà que cette notion du oied visible, en passant a travers la filière des opérations , est arrivée au sommet de l’échelle ascendante de la pensée ; et que , soumise à ce laboratoire intérieur de l’âme, comme le diamant dont le trésor s’accroît à mesure qu’il se façonne et s’épure par l’art et par l’instrument du lapidaire, elle a fourni tout ce quelle recèle, tout ce que la science la plus haute pouvait lui demander.
Maintenant, si nous prenons une de ces idees d’intelligence que les sens n’ont point
22 OPERATIONS DE LESPR1T.
donnée, nous pourrons la soumettre à la meme épreuve, et nous la verrons, elle aussi, tombée sous l’oeuvre de ce mécanisme intérieur, d’abord simple objet de conscience, pu'is devenue tour à tour objet de réllexion, de jugem^nb de raisonnement. Et, par exemple, soit la no simple et nécessaire de vertu , que l’observa^ton psychologique manifeste en nous : l’esprit opeV*e sur cette notion, d’abord par l’abstraction , eif la considérant en ellemême ; puis , cimenta V^t par la mémoire les deux termes d’un jugement, il énonce cette proposition, que la vertu est belle ; et enfin, un degré plus haut , il raisonné^ et établit que la vertu est obligatoire , par le's argumens que nous avons nous-mêmes précédemment exposés.
Ainsi en résultat, dans notre âme comme dans le lit d’un fleuve, des pensées et des suites de pensées coulent et jaillissent spontanément de cette double source , la sensibilité et la raison. Ces pensées, d’abord soumises à l’œil de la conscience, reçoivent leur première impulsion de l’activité pure de l’âme ; puis, devenues l’objet de la réflexion et des opérations qui la suivent , elles forment ayec peu d’élémens primitifs ce fleuve que
grossit en passant chaque génération , et qui est appelé du nom fastueux de science humaine.
Et tout se fait par des procédés bien simples, bien uniformes. Descendre et remonter les trois ou quatre degrés divers qui font notre cognition, voilà tout, toute la vie intellectuelle de l’humanité; voilà ce qui se passe sur cette scène intérieure et obscure de lame connaissant. Vous le voyez , cette scène n’est point immense, elle est au contraire étroite et vulgaire; l’esprit fait trois pas, et il l’a parcourue toute entière ; il ne se passe pas d’heure dans la vie , que chaque homme, l’ignorant comme le savant, ne la traverse dans tous les sens du premier jusqu’au dernier degré, de la base jusqu’au sommet, c’est-à-dire de la conscience jusqu’au raisonnement; car l’homme est arrivé vite au point culminant de sa puissance d’opération. Mais la plupart ne s’arrêtent point à considérer les mystères de leur nature intérieure , et la psychologie modeste et silencieuse essaie de découvrir le fond de l ame , et de saisir au passage le rayon fugitif qui vient quelquefois tomber parmi ces ténèbres.