VOLONTÉ
Nous avons maintenant à considérer la seconde classe des opérations de l’esprit : la volonté après l’entendement , les opérations volontaires après les opérations intellectuelles.
De même que Condillac avait fait sortir de la sensation transformée le système complet des facultés intellectuelles, il suppose aussi que le même principe donne naissance à celles de la volonté. J’extrais de sa Logique le tableau qu’il trace de cette autre série d’opérations.
« En considérant nos sensations comme représentatives, nous venons d’en voir sortir
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toutes les facultés de l’entendement. Si nous les considérons comme agréables, ou comme désagréables, nous verrons naître toutes les facultés qu’on rapporte à la volonté.
>» Quoique par souffrir, on entende proprement éprouver une sensation désagréable, il est certain que la privation d’une sensation agréable est une souffrance plus ou moins grande \ mais il faut remarquer qu’être privé et manquer ne signifient pas la même chose. On peut n’avoir jamais joui des choses dont on manque , on peut même ne les pas connaître. Il en est tout autrement des choses dont nous sommes privés ; non-seulement nous les connaissons , mais encore nous sommes dans 1 habitude d’en jou’r , ou du moins d imaginer le plaisir que leur jouissance peut promettre. Or , une pareille privation est une souffrance, qu’on nomme plus particulièrement besoin. — • Avoir besoin d une chose , c est souffrir parce qu’on est privé. Cette souffrance, dans son plus faible degré, est moins une douleur qu un état ou nous ne nous trouvons pas bien. Je nomme cet état malaise.
» Le malaise nous porte à nous donner des mouvemens pour nous procurer la chose
dont nous avons besoin. Nous ne pouvons donc pas rester dans un parfait repos; et, par cette raison , le malaise prend le* nom d inquiétude . Plus nous trouvons d’obstacles à jouir, plus cette incpiiétude croît, et cet état peut devenir un tourment.
» Le besoin ne trouble notre repos ou ne produit l’inquiétude, que parce qu’il détermine les facultés du corps et de l ame sur les objets dont la privation nous fait souffrir. Nous nous retraçons le plaisir qu’ils nous ont fait; la réflexion nous fait juger de celui qu’ils peuvent nous faire encore ; l’imagination l’exagère; et, pour jouir, nous nous donnons tous les mouvemens dont nous sommes capables. Toutes nos facultés se dirigent donc sur les objets dont nous sentons le besoin ; et cette direction est proprement ce que nous entendons par désir *
» Comme il est naturel de se faire une habitude de jouir des choses agréables, il est naturel aussi de se faire une habitude de les désirer > et les désirs tournés en habitude se nomment passions,
» De pareils désirs sont en quelque sorte permanens, ou du moins , s’ils se suspendent par intervalles, ils se réveillent à la plus lé-
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gère occasion. Plus ils sont vifs, plus les passions sont violentes.
» Si , lorsque nous désirons une chose , nous jugeons que nous l’obtiendrons, alors le jugement joint au désir produit Y espérance,
» Un autre jugement produira la volonté . C’est celui que nous portons, lorsque l’expérience nous a fait une habitude de juger que nous ne devons trouver aucun obstacle. Je veux signifie je désire , et rien ne peut s’opposer à mon désir, tout doit y concourir.
» Telle est au propre l’acception du mot volonté; mais on est dans l’usage de lui donner une signification plus étendue , et l’on entend par volonté une faculté qui comprend toutes les habitudes qui naissent du besoin : les désirs, les passions, l’espérance, le désespoir, la crainte, la confiance, la présomption , et plusieurs autres dont il est facile de se faire des idées. »
A Condillac opposons encore M. LaromU guière :
« L’homme n’est pas seulement fait pour connaître, il est né pour être heureux; il veut être heureux, il lui est impossible de ne pas le vouloir, et, dans tous les momens de
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son existence, il tend vers le bonheur de toutes les puissances de son être.
» Quand un besoin nous tourmente , quand la privation de l’objet que nous jugeons propre a nous délivrer de ce besoin, se lait sentir avec force , alors surtout l ame agit avec énergie. D’abord , ce n était qu’un léger malaise qui, sans porter de trouble au dedans de nous-mêmes, nous avertissait cependant de la nécessite d un changement d état. Bientôt l’inquiétude commence à nous agiter ; enfin , toutes les facultés entrent ensemble en action. Toutes se dirigent à la fois vers cet objet dont la possession peut nous rendre le calme. Or, cette direction de toutes les facultés de l’entendement vers l objet dont nous sentons le besoin, c est le désir .
n Lorsque l’âme désire, elle juge qu’un seul objet peut satisfaire ses besoins, ou bien elle juge que plusieurs objets sont propres à les satisfaire. Dans ce dernier cas , il arrive souvent quelle prend une détermination.
Lame choisit un objet, elle le veut, elle le préfère.
» Cette préférence, qui naît du désir, r/a
elle-même donner naissance à une nouvelle faculté , sans laquelle il n’y aurait ni bien , ni mal moral sur la terre, c’est-à-dire à la
liberté .
» La liberté est le pouvoir de vouloir ou de ne vouloir pas après délibération : elle n’est point un choix aveugle ; il est éclairé par la lumière de l’expérience. Ce n’est pas un choix sans raison, puisque c’est pour éviter un mal ou pour obtenir un bien, que nous faisons le sacrifice du présent au futur, ou d’autres fois, du futur au présent.
» Comme la volonté modifiée par l’expérience donne naissance à la liberté, la liberté produit elle-même la moralité. Et ce nouveau caractère fait prendre à la liberté telle que nous venons d en déterminer üdée, le nom de liberté morale, c’est-à-dire de liberté qui
engendre la moralité.
» En résumé, la volonté comprend le désir, la préférence , la liberté , la moralité. La moralité naît de la liberté, la liberté de la préférence, celle-ci du désir; le désir est la direction des facultés de l’entendement qui naissent les unes des autres. »
Je ne m’arrêterai point à faire voir tout ce qu il y a d obscur et d inexact dans les divers
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points de cette classification. La préférence considérée comme une faculté; la liberté faculté engendrée par la préférence, comme si, avant de préférer, il n’avait pas fallu délibérer, et comme si la délibération n’était pas elle-même un acte libre. J’en ferai seulement voir le vice fondamental.
Ici, aussi bien que dans son analyse des facultés de l’entendement, l’auteur a pu se proposer de modifier le système de Condillac; mais il n en a point changé le principe ou répudié les résultats : car, au milieu de ses efforts pour rétablir sur une base solide l’activité de lame humaine, il est tombé dans une très-grave erreur à l’égard de la théorie du désir. 11 a méconnu la véritable nature de ce phénomène, en faisant naître de lui, par une véritable chaîne de transformation , la préférence, la volonté, la liberté, et, ce qui est plus inexplicable, jusqu’à la moralité.
Établissons notre assertion sur les faits.
Vous présentez à un chien affamé de la nourriture, avec menace de le battre s’il y touche; la faim le pousse en avant, mais la crainte le retient, et c’est l’impression la plus forte qui a prévalu. Dans cet exemple , il n’y a ni volonté , ni liberté ; mais seulement
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deux désirs, deux faits sensibles,, deux actions simultanées du dehors sur le dedans, deux leviers dont le plus fort a entraîné l’animal ; l’animal qui ne possède point la faculté de délibérer entre un double désir , parce qu’il ne participe pas à la dignité de l’être libre et intelligent.
Si toutes les déterminations humaines pouvaient s’expliquer par cet exemple, toutes les actions ne seraient en effet, comme le veut Condillac, que le désir transformé et passé à l’acte ; mais alors aussi , il n’y aurait dans l’homme, pas plus que dans la brute, ni liberté, ni volonté.
Est-ce donc ainsi que les choses vont dans la nature humaine? Que d’exemples on pourrait citer du contraire ! Nous trouvons encore ici le docteur Reid, qui distingue parfaitement le désir de ce qui fait la personnalité, c est-à-dire , la -uissance humaine dans son vrai point de vue. D’abord, dans la sphère sensible : cc Un homme qui a soif, dit cet illustre philosophe , désire vivement boire ; mais , pour quelque raison personnelle , il résout de ne pas satisfaire son désir. » Puis , dans la sphère morale : « Un juge , par considération pour la justice, ou par le devoir
de sa charge , condamne nn criminel a mort, lorsque 1 humanité ou une affection particulière lui fait désirer qu'il vive. Ainsi il arrive souvent que la détermination de l’esprit soit précisément de faire ce que nous ne désirons pas faire ; mais comme le désir est souvent accompagné de la volonté, ajoute judicieusement le docteur écossais, nous sommes sujets à négliger l’essentielle distinction qui les sépare. »
M. Cousin, dans son examen déjà cité de la doctrine que nous considérons ici , distingue les faits avec la plus grande précision , et nous ne pouvons mieux faire que de rapporter ses propres expressions.
a En présence de tel ou tel objet correspondant à mes besoins, il se produit en moi le phénomène du désir : ce n est pas moi qui le produis; il se manifeste par des mouvemens souvent même physiques, que la sensibilité, l’organisation et la fatalité déterminent. Il ne dépend pas de moi de ne pas désirer ce qui m agrée; je puis bien prendre toutes les précautions pour que le désir ne s’élève pas dans mon âme, je puis bien fuir toutes les occasions qui l’exciteraient; quand il est né, je puis bien le combattre , car ma volonté qui
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est distincte du désir peut bien lui résister mais quand le désir naît ou même quand il meurt, je ne puis 1 étouffer, ni le ranimer; il m assaillit ou m’échappe malgré moi. » Identifier le désir avec la volonté libre, c’est donc ruiner toute moralité réelle ou possible : car si, comme nous l’avons montré dans notre chapitre des sentimens , la sensibilité dont le désir est un produit, va se résoudre dans l’amour de soi, comme dans sa loi première et dernière; si, d’un autre côté, nous croyons a ces vérités éternelles, à ces lois obligatoires, a cette morale désintéressée enfin dont nous avons posé les bases, et que nous avons regardée comme antérieure et supérieure aux impressions ou aux intérêts de notre nature sensible, il nous sera impossible de comprendre l’existence et la corrélation de ces deux grands principes de la nature humaine; à moins d attribuer comme principe d’action, au premier, c’est-à-dire à la sensibilité, le désir; an second, c’est-à-dire à l’accomplissement de la loi , la -volonté.
Et c’est en cela précisément que consiste ce subjectif de la morale que je faisais attendre et pressentir en établissant ces règles absolues et obligatoires, objectives , c’est-à-
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dire considérées sans rapport au sujet qu elles obligent: car, disais-je, non-seulement il existe des lois, mais encore il y a un sujet de ces lois; et non-seulement il ne dépend pas de lhomme vertueux de n’avoir pas le désir du mal, mais sa perfection consiste à le vaincre , à l’enchaîner; et la présence de ce désir, son passage nécessaire et fatal à travers l’âme même la plus pure, est l’indispensable condition de la vertu , parce quelle est celle du sacrifice et du triomphe.
Cependant il ne faudrait pas non plus conclure de la théorie qui précède que nul principe d’action n'accompagne le désir. En effet, il n’y a point d’action du dehors qui ne présuppose une réaction du dedans; lame, j’y consens donc, est active dans 1 état du désir; mais c’est qu’il y a là, comme dans la plupart des modes de l’esprit, une complexité réelle : d’abord le désir considéré en luimême, dans sa nature phénoménale et propre, qui n’est qu’une passion , qu’une simple émotion de la sensibilité; et ensuite l’acte de conscience, par lequel nous saisissons et connaissons le phénomène sensible qui s’est passé dans notre âme. De même que, dans un chapitre de la première partie, nous attachions
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une grande importance à discerner les sentimens d’avec les notions et les actes de l'entendement qui les déterminent en nous, de même aussi nous nous garderons de laisser confondre le désir , ce phénomène si remarquable de la vie sensible, avec nos mouvemens libres, nos acte de volonté pure.
Ainsi, en dernière analyse, Condillac s’est trompé en ce que , reconnaissant bien la passivité du désir, il en a fait sortir les facultés actives que le désir est inhabile à produire, qui même lui sont, contradictoires ; et M. Laromiguière s’est trompé , lorsque, pour sauver celte activité des opérations libres compromise par son devancier, il a fait refluer l’activité volontaire jusqu’au désir, phénomène (nous ne saurions trop le répéter) essentiellement sensible , involontaire et fatal.
Cette doctrine du désir distinct de la volonté , n est point certes une doctrine nouvelle, aventureuse, eclose dans la pensée de quelques philosophes modernes ; elle est bien plutôt tout-a-fait vulgaire, et laisse retrouver ses vestiges dans beaucoup de passages des auteurs de l’antiquité. Qu’était-ce que ces appétits, ces affections, ces passions, ces
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'®'d0»/uara si connus dans 1 école stoïcienne, sinon les désirs, les désirs irrationnels, toujours et partout distingués de ces règles de la vie, de ces lois immuables de la volonté, de ces élémens de la nature libre si admirablement reconnus par le stoïcisme grec. C'est ce qui se voit bien clairement exprimé dans cette phrase de Cicéron : Duplex enim est vis animorum atque naturæ ; una pars in cippetitu posita est quæ est tyw ( græcè ) , quæ hùc et illiic hominem rapit ,* altéra , etc. ( Cic. de fin . ),• et ainsi les oracles de la philosophie s’accordent avec le consentement unanime
des hommes, pour proclamer cette vérité, que
l art de la vertu ne consiste pas à empêcher les désirs de naître , ou à éteindre leur flamme sitôt qu elle s’élève , mais bien à leur résister, à leur livrer combat , à les vaincre, à les enchaîner.
Revenons donc à l’exacte observation des faits psychologiques, et d’abord, établissons bien les deux états que nous avons constatés dans notre analyse des opérations de l’entendement : la spontanéité et la réflexion. Ces deux états sont les deux pôles entre lesquels se passent toutes les opérations de 1 esprit ; je veux dire que toute opération peut revêtir
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soit la forme spontanée , soit la forme réfléchie, et que, pour connaître complètement les divers ordres de faits qui ont lieu dans lame , il faut se placer sous ce double jour, et enregistrer par le moyen de l’observation les phénomènes que chacun de ces états manifeste. Il y a donc ici deux questions.
D’abord , quels phénomènes constituent l’opération volontaire dans le degré spontané ou instinctif; et ensuite, quels faits constituent encore cette opération volontaire dans le degré réfléchi?
Premier degré. Il est très-simple et se réduit à deux faits successifs : nous ne pouvons pas produire un acte , sans que préalablement cel acte ait été conçu : donc , i° conception de l’acte à produire; n° détermination immédiate.
J appelle cette classe de faits, habituels et instinctifs ; ce sont ceux que nous accomplissons à chaque heure de notre existence spirituelle dont ils forment comme le tissu.
Multitude sans nombre d actes qui pourraient être regardés comme un seul , comme un acte permanent et continu, actus immanens , ainsi que disait 1 école; nous en avons conscience,
mais conscience obscure, indécise , jusqu’à ce que s’opère en nous le fiat lux de la réflexion, jusqu à ce qu’ils soient passés du premier au second degré.
Au reste , ces faits seraient très-curieux à observer pour la logique et la morale; ils contiennent toute la théorie du spontané : mais nous devons nous borner à de simples résultats psychologiques.
Second degré. Ici je trouve trois faits : i° conception de lacté à produire, non plus comme tout à l’heure, conception obscure, confuse, et recelée dans le fond intime de la conscience; mais conception distincte , formulée, devenue l’objet clair de l’attention; 2° délibération pour décider si l’on produira ou non l’acte conçu : là commence à poindre la liberté; 3° résolution : ici la liberté a fait son œuvre, le cercle de l’opération volontaire est accompli ; c’est-à-dire qu’à ce point, l’acte de la volonté est libre, plein , intégral, et n’a plus qu’à entrer dans la sphère de la réalisation extérieure.
Ainsi , en résumant cette analyse , nous trouvons deux faits dans le premier degré, trois dans le second. Des deux parts nous pouvons faire abstraction du premier fait,
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car la conception de l’acte à produire est ellemême un acte de l’entendement : savoir , un acte de conscience dans le premier degré, et de réflexion dans le second. Cela prouve que toute opération volontaire est nécessairement précédée d’une opération intellectuelle ; mais ces deux classes d’opérations doivent être soigneusement distinguées et considérées chacune à part. Il restera donc pour le premier degré le simple fait de la détermination instinctive; et pour le second, deux faits : la résolution et la détermination : c’est-à-dire l’acte de liberté et celui de volonté. Or la volonté qui est la faculté de se résoudre, comme la liberté est celle de délibé rer, porte d’elle -même une notion parfaitement claire. Il ne s est rencontré personne qui ait nié la volonté , qui ait refusé à l’homme la faculté de vouloir; mais plusieurs que n’épouvantent ni sophisme ni erreur ont pu dire qu’en voulant, nous ne voulons pas librement; que nous ne sommes pas maîtres de notre volonté ou libres de nos actions ; que nous n’avons pas le souverain et libre arbitre de nous-mêmes. En un mot, la liberté demeure le seul problème à résoudre, le seul fait dont il soit nécessaire de
prouver 1 existence, et de déterminer la nature et la loi.
J établirai 1 existence de la liberté dans 1 homme par une double considération :
d’abord par la simple observation de nousmêmes , ensuite par un argument puisé dans 1 ordre des théories morales que nous avons exposées précédemment.
i° A priori. Si vous descendez au fond de votre conscience pour y découvrir ce qui s’y trouve de plus secret, de plus inaliénable, il vous est impossible de ne pas sentir que vous etes libre, libre d’agir ou de ne pas agir, maître de vous, possédant sans contrôle le souverain et libre arbitre de vos déterminations. Toujours, partout, en toute circonstance de votre vie de réflexion, sitôt que vous avez franchi les limites du spontané, et passé de la volition obscure à l’acte déterminé de la volonté qui se connaît et sait oîi elle va, vous vous sentez maître de vous arrêter ou de poursuivre, de retourner sur votre volonté antérieure, ou de produire un acte nouveau ; de flotter enfin , de changer jusqu’à l’infini.
Vous avez la conscience de votre liberté;
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en vous ce n’est point un axiome, c’est mieux que cela. Je dis que je suis libre avec la même conviction qui me fait dire,/e vis ; c’est une de ces vérités intuitives que je n’essaie point de fonder sur le raisonnement ; qui entrent pour ainsi dire par tous les pores, et inondent l’esprit comme la lumière. Croyances irrésistibles , le sophisme ne peut rien contre elles, parce qu’elles ont leur racine à la source immédiate de l’entendement , dans la conscience ; telle est pour nous la conception
de notre liberté.
Ecoutez Fénélon : avec quel admirable développement il vous explique cette conviction !
«Je suis libre, et je n’en puis douter. J’ai une conviction intime et inébranlable que je puis vouloir et ne vouloir pas, qu’il y a en moi une élection non -seulement entre le vouloir et le non-vouloir, mais encore entre mes diverses volontés sur la variété des objets qui se présentent. Outre l’exemption de toute contrainte , j’ai encore l’exemption de toute nécessité. Je sens que j’ai un vouloir, pour ainsi dire, à deux tranchans qui peut se tourner à son choix vers le oui ou le non , vers un objet ou vers un autre. Je veux une chose,
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parce que je veux bien la vouloir. Les objets peuvent me solliciter par tout ce qu’ils ont d’agréable à les vouloir; les raisons de les vouloir peuvent se présenter à moi avec ce qu’elles ont de plus vif ou de plus touchant ; le premier être peut aussi m’attirer par les plus persuasives inspirations ; mais enfin dans cet attrait actuel des choses , des raisons et meme des inspirations de l’être supérieur, je demeure encore maître de ma volonté. » Et Fénélon ajoute ce mot bien remarquable : cc Je suis libre dans mon vouloir comme Dieu dans le sien. »
2° A posteriori. Je puise dans la loi du devoir obligatoire et absolu la preuve que nous sommes libres. Si , en établissant ces notions rationnelles qui sont les fondemens de la morale, nous n’avons point été dupes d une erreur; si ces principes , ces lois, cette haute conception du mérite et du démérite, ces espérances d’un avenir immortel possèdent une réalité à laquelle notre esprit n’a pu se soustraire; si ces nobles sentimens, l’admiration et l’amour, sont autre chose qu’une stérile illusion du coeur ; si nous reculons de toutes nos forces devant cette croyance, que l'homme soit entre les mains de Dieu un instrument
passif et aveugle, et qu’ainsi Dieu demeure la cause volontaire, l’opérateur immédiat du mal moral qui se réalise sur la terre , nous croirons donc à l’existence de notre liberté.
En effet, il est trop clair que cette liberté est la condition de notre moralité; que si nous n’étions pas libres, aussitôt s’évanouiraient les vérités sacrées dont nous avions fait ample et consolante moisson. La volonté toute-puissante du créateur aurait fait une amère plaisanterie de notre misère , en gravant au fond de nos cœurs la loi, l’obligation de l’accomplir, et la conscience du mérite, avec l impuissance réelle d’accomplir cette loi, et de mériter. La justice de Dieu aurait fait luire à nos regards une couronne immortelle, prix glorieux de la lutte et de la victoire, et elle nous aurait laissés nous débattre à l’entrée de l’arène, courbés sous ces chaînes de la nécessité qui nous empêcheraient de marcher librement au but ; et ces pressentimens d’avenir qui resplendissent sous le voile transparent de cette vie terrestre, ne seraient plus qu’un mirage trompeur, qu’une de ces îles fortunées qui fuient aux regards du voyageur épuisé dans le désert immense ; visions cruelles , combinaisons
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fantastiqnes des nuages du ciel et des sables arides du de'sert.
Non j il n’en est point ainsi : nous ne consentirons jamais à nous abîmer dans ce scepticisme infini; à voir seteindre toutes les pensées consolatrices de lame; à rayer du livre des vérités les révélations de la conscience, la vertu, la justice, tout ce qui constitue la moralité humaine , et cela , afin d’arriver à nous déshériter nous-mêmes de ce qui fait la dignité de la personne humaine; afin de nier libreme?it notre liberté.
Et ici, à cette profondeur subjective, vous prenez possession de la théorie morale dans tout son véritable jour; vous reconnaissez l’acte moral dans son fondement psychologique; vous voyez remuer et vivre le sujet moral avec sa sphère de phénomènes personnels , indépendans de la loi impersonnelle qui les motive : avec les déchiremens de la conscience coupable , blessures profondes dans lesquelles l’aiguillon brisé demeure long-temps : avec les joies de la vertu, ce baume adoucissant des douleurs du sacrifice , et ces fêtes perpétuelles de la conscience qui présente à l’âme son miroir limpide et pur ou l’âme se voit, se complaît et s approuve.
Ainsi donc l’homme Ost libre; ce n’est pas
la philosophie qui nous l’enseigne , c’est la voix du genre humain qui le crie ; c’est la conscience universelle qui le proclame; et maintenant si nous interrogeons les philosophes > un grand nombre nous paraîtront avoir été tellement convaincus de cette vérité, qu’ils l’ont placée au point de départ même de l’humanité, confondant la liberté avec le moi , avec l’activité pure , et ne pouvant concevoir que l homme , par-là qu’il existe en tant quhomme, et à part de toute manifestation libre, ne fût pas doué de cette vertu permanente d’être libre , comme il est doué de celle d’être intelligent , de celle de vivre et d’avoir conscience de sa vie.
Nous trouverions cette doctrine exprimée dans plusieurs écrivains célèbres; elle se voit dans Descartes , et particulièrement dans un fragment de la lettre 1 1 5 , dans laquelle ce philosophe établit que 1 activité de l’homme consiste seulement dans sa faculté de vouloir ou d’être libre; que l’homme reçoit toutes ses idées passivement, comme la cire reçoit diverses figures, et qu’il n’y a que ses voûtions qui soient des actions (i).
(i) Voyez Etudes du Cartésianisme, page 128.
M. Laromiguière attribue formellement cette opinion au plus illustre disciple de Descartes : a Suivant Maliebranche, dit-il, 1 entendement et la volonté sont des facultés purement passives, de simples capacités; non qu’il ôte à lame toute son activité, mais il ne la voit que dans la volonté libre. » Clarke, dans la fameuse discussion qu’il soutint contre Collins en faveur du libre arbitre, et que Ion peut lire dans l’Encyclopédie, pose cette faculté comme la base fixe et permanente de 1 activité humaine. Et , pour ne s arrêter qu’à un nom illustre chez les allemands , Kant , dégageant aussi le sujet , l’être en soi, le noumène , comme il s’exprime, des formes et des phénomènes qui le modifient, 1 abstrait meme de sa faculté de connaître, lui crée une sphère particulière et indépendante par-delà le fatum des effets et des causes, et le personnalisant dans la volonté qu’il appelle le centre et la source de son être, il ne lui laisse plus que la puissance d’être libre, comme la forme primitive et inséparable de son activité.
Le professeur célèbre à qui la philosophie a été si redevable dans notre siècle, M. Cousin a dégagé ce principe des expressions plus ou
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moins indécises sous lesquelles il s’était plusieurs fois rencontré, la formulé avec une vive pénétration, et, le revêtant des riches développemens de son éloquente dialectique, il en a fait comme le pivot de sa philosophie de l’esprit humain ; il a dit : l’homme est libre, la liberté c’est sa vie, c’est sa lumière primitive, c’est le moi lui-même tout entier, qui par-là qu’il dit moi , est libre et se sait libre.
C’est à ce maître qu’il appartient de dérouler les divers points de sa théorie, de la placer sous son jour complet, afin d’éclaircir les incontestables difficultés qu’elle présente; ici, je n’ai voulu qu’ajouter une pièce justificative à l’existence de la liberté, en montrant quel lit profond les philosophes lui avaient creusé jusques dans les racines les plus intérieures de notre âme.
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