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SUITE DU PRÉCÉDENT : THÉORIE DE LA LIBERTÉ

Cest un étonnant spectacle que de voir comme la nature humaine a été mise en lambeaux par les philosophes ; comme chaque pièce de l’économie spirituelle a été successivement détachée et réduite en fumée sous le souffle dissolvant de l’esprit de système. Et, par exemple, combien de métaphysiciens, qui dans le principe se sentaient tout-à-fait éloignés de méconnaître la liberté de l’homme, ont été nécessairement conduits ou à la nier, ou a la passer sous silence, ou à la défigurer, afin d’obéir à l’entraînement logique de leurs théories!

Ainsi nous avons pu voir qu’il n’y a point

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de liberté' possible avec le sensualisme, sous quelque forme quil se pre'sente, ou pur, ou mitige'; en effet, par la même raison qui le force à rejeter les faits primitifs de notre intelligence, ces notions d’absolu que les sens ne produisent pas, il est aussi conduit à nier la liberté'. Car, lorsque toute la loi de la vie est close dans le cercle e'troit de la sensation; dès qu’il n’y a plus de loi ni de moralité, et que tout se résout dans le voeu du bien-être, cette dernière expression , ce cri perpétuel et uniforme de toute la nature sensible ; dès-lors il n’y a plus qu’un seul élément, undiquè pontus . L etre humain est comme submergé dans les flots de la causalité sensible qui 1 environne; et, si je puis employer une autre métaphore plus exacte et plus précise, cette bille appelée l’âme humaine se laisse indifféremment pousser au choc mécanique dirigé par une main qu’elle ignore.

Et voyez avec quelle admirable bonne foi le lockiste Diderot, apres avoir nie la liberté, en déroule toutes les conséquences : « Regardez-y de près et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu’il n’y a point et qu’il ne peut y avoir d’êtres libres , et que nous sommes ce qui convient à l’ordre

général, à l’organisation, à l’éducation, à la

chaîne des événemens Mais, s’il n’y a point

de liberté , il n’y a point d’action qui mérite la louange ou le blâme; il n’y a ni vice, ni vertu qu i! faille récompenser ou châtier. Le malfaisant est un homme contre lequel on ne doit pas plus s’irriter que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière , il faut le détruire sur une place publique , et non le punir. La bienfaisance est une bonne fortune et non une vertu. »

D’autres philosophes partant de principes entièrement divers, des spiritualistes ont été amenés au même résultat relativement à la liberté.

C’est d’abord Mallebranche et ses exagérateurs panthéistes en Allemagne qui, sans nier la liberté, n’en font qu’une chimère, un être de raison, puisque la personnalité humaine ne pourrait se mouvoir et vivre, plongée quelle serait et toute entière assimilée dans ce torrent un et identique du grand tout. C’est surtout Spinosa, le plus inflexible de sadversaires de la liberté; car si, comme lui, vous faites disparaître la cause suprême intelligente, vous rendez infinie, vous éternisez la chaîne de la nécessité, l’immuable série des effets

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et des causes. C’est aussi Leibnitz’, avec l’harmonie préétablie, et sa raison suffisante, et sa loi de continuité, qui, en coordonnant de toute éternité les deux ordres de faits spirituels et corporels, détruit toute contingence active, toute intervention libre et causative de l’homme; et, dans ce préarrangement absolu, fait de Dieu, cet ordonnateur de notre double nature , un ouvrier d’un seul jour qui ensuite s’est reposé à jamais, sans qu’il soit permis à l’homme de résister à

l’invincible destin qui l’enchaîne et le précipite.

Car, ainsi que s’exprime un disciple français de Leibnitz, Charles Bonnet : « Une même chaîne embrasse le physique et le moral , lie le passé au présent , le présent à l’avenir, l’avenir à l’éternité. La sagesse qui a ordonné l’existence de cette chaîne a sans doute voulu chacun des chaînons qui la composent. Un Caligula est un chaînon, et ce chaînon est de fer; un Marc-Aurèle est un autre chaînon , et ce chaînon est d’or : l’un

lautie sont des parties nécessaires d’un ut qui ne pouirait pas ne pas être. »

Que de théories diverses ! et quel système, a 1 embrasser dans l’ensemble de ses prin-

cipes et de ses conséquences , n’ira pas en passant déraciner quelqu’une de ces notions premières qui sont l’arbre de vie de l’humanité , et auxquelles le genre humain croit par un instinct admirable, n’attendant point pour cela les oracles contradictoires et trompeurs des philosophes? Et maintenant, vous qui dédaignez l’éclectisme, et qui vous en tenez à la philosophie, dites-nous donc quel fil doit nous conduire avec sécurité dans ce dédale inextricable de systèmes?

Ce sont enfin les sceptiques de tous les pays et de toutes les époques qui , reconnaissant la faiblesse de l’esprit humain, mais exagérant les conséquences de cette conviction, et ne voyant point que l’homme est fait pour croire quelque chose en dépit des vains sophismes d’une raison fragile, incapable qu’il est de se soutenir et de respirer dans le vide absolu de la pensée, ont douté de tout, de l’erreur comme de la vérité; ont déclaré qu’ils ignoraient si rien existait , si rien était vrai ou faux, et ont laissé voir encore plus d’orgueil dans l’universalité de leur doute impossible, que tous les autres philosophes dans leurs dogmatismes divers.

Les Pyrrhoniens s’en vont de doctrine en

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doctrine , de système en système , sapant toutes les bases, ébranlant toutes les colonnes qui peuvent soutenir l’e'difice de la croyance humaine , se glissant dans l’ombre comme le ver à la racine des fleurs les plus vives, et ainsi, plus redoutables que les autres parce qu’ils échappent à une argumentation victorieuse par la dénégation de tout principe premier, ils attaquent avec tout l’excès de la dialectique les dogmes de toutes les écoles ; ils se rient des vains témoignages de la perception, de la raison, de la conscience; et quand ils ont vu s’écrouler les croyances universelles du genre humain, quand ils n’ont fait qu’une immense ruine de tout ce que l’univers croit et adore, ils chantent le cri sauvage de leur triomphe et s’endorment dans leur repos , ou , suivant l’expression des anciens, dans la folle sécurité de leur fatale citarcixie.

Mais leurs écrits demeurent comme un arsenal dans lequel sont recueillis tous les argumens contre toutes les vérités. Aussi lisez les sceptiques, parcourez Sextus-Empiricus , Huet, et Bayle, ce coryphée des nécessitairiens modernes, si vous voulez trouver à leur source et enfouis dans leur poussière primitive tous

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les sophismes incessamment reproduits contre la liberté.

Au reste , tant d’argumens divers me paraissent pouvoir se réduire à un seul.

Je vais citer les paroles d’un écrivain recommandable de nos jours , qui paraît s’être vivement préoccupé des difficultés que la croyance à la liberté entraîne après elle, cc Y a-t-il dans quelque ordre de phénomènes que ce soit un effet sans cause , un effet qui ne soit pas en entier le produit de sa cause? Le principe de causalité fait tellement partie de notre nature intelligente, que nous ne pouvons parvenir à exprimer cette prétendue liberté absolue dont il a plu à quelques esprits spectatifs de faire notre partage, que par des propositions où se manifeste le besoin de concevoir uue cause à tout effet. Le mot parce que s’y introduit en quelque sorte malgré nous, et comme par une invincible nécessité. Je veux , parce que je veux , cest-à-dire ma volonté est la cause ou le motif de ma volonté : voilà une proposition tout-à-fait absurde et incompréhensible (i). »

(1) Thurot , Introduction à l’étude de la philosophie, tom. 2.

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cc Quelque parti que je prenne, dit encore le meme écrivain ; que l une ou l’autre des deux forces sollicitantes triomphe, ce triomphe qui sera sans doute l’effet d’un acte de la volonté, n’en sera pas moins le résultat nécessaire d’une action plus ou moins grande de causes ou de conditions antérieurement existantes. De là cet auteur conclut que la liberté absolue ou la faculté de se décider à volonté, comme on dit, par le oui ou par le non, est une chimère incompréhensible , une conception vide et dont les termes impliquent contradiction. »

Mais ce philosophe n’a-t-il pas vu que la force de son argument posait sur la confusion de deux idées entièrement distinctes; et , logicien comme il lest, devait-il mettre en oubli cet antique axiome de l’école, non causa pro causa ? Comment, pour établir que la résolution est un fait nécessaire et non libre, n’a-t-il pas discerné la cause active qui produit, de la simple condition qui détermine? L acte , dit-il , est le résultat de faction des causes et des conditions . Oui , sans doute , notre acte volontaire a une cause de sa production, mais cette cause ne consiste pas dans le motif occasionnel qui a pu solliciter notre

volonté; elle est ailleurs, elle réside à la source insaisissable et profonde où l ame se déploie dans sa force active; et par exemple, je veux parce que je veux n’est point tant un cercle vicieux que l’auteur le suppose : je 'veux , c’est-à-dire je fais une volition , parce que je veux , c’est-à-dire parce que j’existe , moi être volontaire , libre , cause première et immédiate de mes déterminations et de mes actes.

Au reste, c’est toujours la vieille objection puisée dans le principe de causalité, dans l’enchaînement nécessaire des effets et des causes ; on ne veut pas plus concevoir qu’un être agisse sans motif, qu’un des bras d’une balance agisse sans l’action d’un poids : car sans doute le sens métaphorique du mot liberté, libra, comme tant d’autres termes mal interprétés, a induit certains philosophes dans cette grave erreur. Mais ne saurait-on comprendre qu’un monde entier différent du monde de la causalité physique, qu’un monde moral avec sa puissance mystérieuse est contenu dans ce mot,yV veux , ou même dans le simple énoncé de la première personne, je, qui se retrouve invariable, identique dans toutes les langues du monde ? Ne pour-

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rait-on concevoir, une fois pour toutes, que le lien nécessaire des effets et des causes est un principe incontestable quant à l’ordre physique, et non quant à l’ordre moral? Nul homme ne connaît assez les rapports de la nature spirituelle avec l’univers pour être capable d’enchaîner cette nature dans cet univers, et de lui retirer la force primitive qui seule réagissant contre le torrent des choses, demeure au milieu de ces flots qui l’assiègent, sinon toujours dominatrice, du moins identique à elle-même , immobile et libre.

a Nous reconnaissons l’existence de la liberté, dit Bossuet, en ce qu’il faut admettre des êtres intelligens qui ne peuvent être déterminés nécessairement par leurs objets, mais qui doivent s’y porter par leur propre choix. »

Maintenant il resterait à considérer de près la difficulté \ mise en avant par ceux qui ne pouvant concilier la prescience divine et la liberté humaine, rejettent la liberté toute entière, afin de sauver la science de Dieu quils regardent comme compromise. Ici que nous voulons tenir compte de tout ce que la nature humaine nous révèle sur elle-même , nous aborderons avec prudence cette grande

et terrible difficulté, nous demandant quelle lumière la philosophie pourrait verser sur un abîme.

On dit : Dieu prévoit les actions humaines, donc elles sont nécessaires, fatales; donc il est impossible qi elles soient libres; si elles étaient prévues, donc elles étaient prédestinées; si elles n’avaient pas eu lieu, la science de Dieu aurait été en défaut : assertion qui serait un blasphème à la toute-puissance de l’être souverain.

Car, disaient les défenseurs de cette opinion inflexible , il n’est pas possible de concilier la souveraineté créatrice et conservatrice avec cette autre souveraineté dont la liberté semble investir la créature. Non, celui qui les tient toutes dans ses mains puissantes, qui les fait vouloir comme il veut, qui les dirige au gré du libre arbitre que lui seul possède dans la réalité, et qui ne leur a donné leur liberté que comme l’ombre de la sienne, pour aller nécessairement au but ou leur prédestination les entraîne; celui-là seul est libre, et l’homme se décore en vain d’une puissance chimérique qu’il ne posséda jamais; à peu près , disaient-ils dans une ingénieuse mais peu solide explication , comme si deux anges

OPERATIONS DE LESPRIT.

jouant aux échecs, vous, spectateurs de la partie, vous alliez attribuer aux pièces du jeu la vertu de se mouvoir avec intelligence, parce que vos faibles regards ne vous laisseraient pas voir la main céleste qui présiderait à toute cette apparence de vie et de mouvement libre.

Voici la réponse qui a toujours été faite à cette objection : Les actions humaines n’ont pas lieu, parce que Dieu les a prévues, mais Dieu les a prévues parce qu elles devaient avoir lieu. L’homme délibère entre deux actions; mais enfin il faudra qu'il se résolve : il y a un moment dans le temps oii très-certainement une action sera faite librement par 1 homme. Or quel obstacle est-ce donc pour la liberté de cette action, que Dieu dont la science est infinie, en qui il n’y a pas de succession de temps , qui voit dans un seul point tout l univers ensemble , je veux dire le passé, le présent, l’avenir dans une seule intuition, que Dieu demeure le spectateur indifférent de l’action humaine qui doit avoir lieu hors de lui ?

C èst la seule réponse que la philosophie ait coutume de faire à la difficulté qui nous occupe. J avoue qu elle ne me paraît ni très-

claire , ni très-concluante , et mon esprit se fait avec peine à l’idée de la puissance humaine totalement isolée de la puissance divine, tournant dans un cercle à part ou ne paraît jamais aucun rayon de la lumière de Dieu, de Dieu spectateur impassible , relégué dans la région inconnue où il dort, où il veille sans amour, sans providence, sans intervention sur les hommes.

Si donc la philosophie , après nous avoir amenés a saisir, à contempler le principe de la liberté , à l’établir sur une base immuable , refuse de nous introduire plus profondément dans 1 infirmité de notre nature; si elle se tait étouffée par d’immenses mystères, si elle demeure inflexible et fermée à notre inquiète et avide curiosité, répudierons-nous le flambeau qui nous est offert par la révélation chrétienne ?

Le dogme sacré nous dit que nous sommes des créatures déchues d’un état primitif et meilleur, des rois découronnés, conservant l’empreinte de notre origine céleste, mais empreinte sillonnée par la foudre et vive encore au milieu de tous ces frappans témoignages de notre déchéance première.

Le même dogme ajoute, que l’homme tombé a

OPERATIONS DE l’eSPRIT. C)I

été relevé par le sacrifice éternel ; que les facultés humaines altérées par la chute ont été réparées par la bonté du créateur, qui a consenti à soutenir lui-même la faiblesse de l'homme en lui rendant l’équilibre qu’il a perdu.

Voilà ce que dit le dogme chrétien ; et la philosophie, malgré toutes les obscurités qui le recouvrent , confesse que là du moins est contenue l’explication du mystère quelle ne saurait sonder; car vainement elle voudrait comprendre d’où vient ce fonds de misère , de faiblesse, de corruption qui remue perpétuellement dans l’homme , cette si noble créature de Dieu. Elle échoue et se brise à expliquer pourquoi 1 homme libre par nature, et par-là dominateur né de toute la causalité externe, est si souvent le jouet, le captif, ou la victime des choses mondaines et de la contingence passionnée qui l’assiège; et alors la philosophie , flottant sur le chaos des systèmes, impuissante et doutant d’elle-même, recule et dit : il îïy a pas de liberté , plutôt que de confesser la faiblesse originelle de la liberté dans chaque homme , et d’admettre la conciliation merveilleuse que présente le dogme révélé.

OPÉRATIONS DE LESPRIT.

Vous lirez dans Pascal un célébré développement sur la double disposition de l homme , déchu par le péché , relevé par la grâce : l’homme se sait libre, libre par nature, maître de lui et de l’univers à qui il commande, et pourtant il sent que dans la violence de ses passions, dans l’entraînement irrésistible des choses , dans le vei tige de cette vie misérable et fugitive, sa liberté a besoin d un surcroît, d’une main protectrice, d’un appui bienveillant et divin,

afin d etre véritablement et pleinement liberté.

Or voilà le dogme de la grâce de Dieu intervenant dans les actions humaines; non pas la docti me luthérienne de la grâce nécessitante, de la réprobation ou de la prédestination absolue, doctrine exclusive et dure qui éteint 1 une par 1 autre deux vérités consola— tnces, quand elle devrait les adorer ou les bénir; niais bien le simple concours divin qui laisse libre, et n’altère point dans sa réalité fondamentale le principe des déterminations humaines; ainsi que la décidé le concile de Trente dans ce fameux décret : a Si quelqu’un dit que le libre arbitre de l’homme mû et sollicité par Dieu ne peut pas refuser son cou-

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sentement, qu’il soit anathème! Si quis di xerit liberum hominis arbitrium à Deo motum et excitatum non posse dissentire , ancithema sit! »

C’est à la théologie de vous rappeler toutes les autorités sur lesquelles est fondé le dogme du concours divin ; c’est à elle aussi qu’il appartient d’expliquer, s’il se peut , le mystère profond qui voile l’accord de la liberté humaine avec la grâce de Dieu. Mais la philosophie qui s’en va interrogeant les faits en toute sincérité , observant et enregistrant les résultats psychologiques , n a pas dû méconnaître le caractère frappant de l’impuissance réelle de l’homme avec la convietion qu’il a d’être libre; elle a du recueillir cet aveu intime et profond qui murmure au fond de la conscience de chaque homme ; elle a dû interpréter ces vivans ressouvenirs de la tradition de tous les peuples. Les moralistes, les poètes en sont pleins, et je voudrais que les limites étroites de mon sujet me permissent de citer les passages remarquables sur ce sujet que je trouverais épars dans les écrits des sages de l’antiquité.

Saint Paul nous dit : « Nous ne sommes que de 1 argile dans les mains du potier. )>

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Le vieux poète romain Plaute ne disait-il pas quelque chose de semblable : « Nous ne sommes que des balles avec lesquelles les Dieux jouent. » Dii nos quasi pilas homines habent ? ce Je suivrai vos avis , Socrate ; je deviendrai meilleur, dit le jeune Alcibiade dans le premier dialogue platonicien qui porte son nom. Vous vous trompez, ô Alcibiade, répond le sage, vous devez dire : Si les Dieux me secondent. » Et Plutarque, dans la Vie de Coriolan , a écrit un passage d une telle portée qu’on le croirait emprunté bien moins à ce Philosophe Alexandrin qu’à l’un des plus illustres docteurs de la première église grecque : cc Es choses où il y a besoin de quelque inspiration et instigation divine, il ne faut pas dire que Dieu ôte le franc arbitre de l’homme , mais plutôt qu’il l’incite ; non pas qu’il engendre en nous la volonté, mais bien quelque imagination qui tire et pousse la volonté. Ce n’est pas que par cette imagination qu’il offre à la volonté, il rende l’opération non volontaire ou forcée, mais c’est . plutôt qu’il donne commencement à la volonté, et lui ajoute l’assurance et la bonne espérance, etc. » ( Aniyot .) — Mais en insistant sur ces rap:

prochemens (i), je craindrais de m’écarter de mon objet ; or, en abordant cette question , je ne poursuivais qu’un résultat, le voici :

La doctrine chrétienne de la grâce prévenante peut être regardée comme une théorie philosophique conciliatrice, comme un champ d alliance et un compromis entre deux doctrines extrêmes, comme une explication de 1 accord introuvable à la philosophie entre le mystère de la liberté humaine et l’abîme de la prescience de Dieu.

Encore un mot cependant : Si vous ôtez le dogme de lintervention divine dans les actions libres , vous ôtez cette intervention à 1 égard de tous les événemens humains. C’est dire que si Dieu gouverne le monde visible , s il préside aux lois des astres et de toute la natui e extérieure, il s abstient de tout gouvernement à l’égard de ce qu’il y a de plus noble dans l’univers et de plus digne du gouvernement divin, à l’égard delà nature intelligente; c est nier ce point de vue

(i) Voyez aussi une brillante leçon de M. Guizot, dans laquelle cet orateur , traitant de l’histoire du f*elagianisme , démontre en passant le point de vue philosophique du dogme de la grâce.

qui est la base de toute philosophie de 1 histoire, et selon lequel les destinées sociales sont conduites dans les voies providentielles vers le but inévitable et inconnu marqué par le décret, éternel.

Jusqu’ici j’ai prouvé l’existence de la liberté et considéré les deux grandes difficultés qui sont alléguées par ses adversaires ; il faut maintenant l’envisager dans son aspect véritable et réel.

La liberté! la voilà donc établie sous son véritable jour ; elle apparaît sur le front de l’homme comme une marque indélébile et sacrée de faiblesse et de grandeur, de chute et d’immortelle réparation ; elle existe , et l’homme aux trois époques de sa propre existence, passée, présente ou future, conserve et conservera sa liberté, bien quelle se déploie à des degrés divers ; libre pleinement et par essence en sortant des mains de l’auteur des êtres, libre dans ce monde, mais d’une liberté déchue ; libre encore dans la vie à venir, mais d’une liberté réparée et sanctifiée, voilà l’homme, toujours il a été, il est, il sera libre comme il est intelligent; car comment serait-il jamais déshérité du privilège auguste de l’être rationnel et moral?

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Lest à mon sens un grand tort de croire que l’ange, cette créature parfaite que Dieu a créëe supérieure à l’homme, lange ou bien 1 homme lui-même monté dans la région ce'leste et transporté clans l’état de sainteté et d’éternelle vie, ne soit pas libre. Si l’ange n était pas libre, ou serait donc sa vie identique et personnelle, où serait sa dignité et cette royauté qui le consacre et l’élève pardessus les habitans de la terre? L’ange, il est vrai , ne peut pécher , et pourquoi ? Est-ce la liberté qui lui manque? Non, mais cest qu’il n’en aura jamais la volonté. Fénelon explique excellemment cette pensée :

« Là où il n’y a qu’un motif suprême, la faculté de la liberté peut exister , mais il n y aura pas lieu à son exercice. Si on suppose le souverain bien présent et clairement connu, on ne saurait mettre de l’autre côté delà balance que le néant de tout bien; l’infini emporte alors la balance sur le fini , la disproportion est infinie. L’entendement ne peut ni douter, ni hésiter, ni suspendre un seul moment sa décision ; la volonté est ra- ,,e et entraînée; la délibération, en ce cas, ne serait pas une délibération , ce serait délire; et le délire est impossible dans un état

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où l’on suppose la suprême vérité et la suprême bonté présentes. y>

Dans le sens que l’entend ici Fénélon , l’être divin , surnaturel , n’est peut-être pas libre ; et dans ce sens aussi, même sur la terre, un homme parfaitement juste et pieux peut s etre tellement épuré et sanctifié par la contemplation du souverain bien, cet aliment intarissable de la nature angélique , qu’il en soit venu ail point de ne pouvoir presque plus exercer sa liberté pour le mal. Admirable effet de la grâce prévenante , heureux enchaînement de lui-même et de sa volonté pécheresse, dans" lequel reluit encore le plus beau triomphe de sa liberté , puisque c’est librement qu’il a choisi cet état parfait, qu’il s’est élevé jusqu’à lui, et s’est soutenu à ce haut degré qui est pour ainsi dire de plein pied avec l’éternelle béatitude. Mais toujours , comme le dit Fénélon , il conserve sa puissance, il est libre; car je ne conçois guère l’intelligence créée ou incréée, l’homme, Fange, Dieu lui-même, si cette intelligence n’est pas cause de ses actions, c’est-à-dire , si ses déterminations n’ont pas pour principe , pour raison suffisante, sa liberté d’agir.

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Mais n’essayons pas de soulever le voile de l’antérieur et du futur, ou d’interroger le mystère qui nous dérobe l’accord de la sainteté et de la liberté ; contentons-nous de l’envisager ici-bas dans le théâtre de son exercice, et contemplons sa dignité jusque dans sa contingence et son imperfection mondaine.

La liberté! Les stoïciens disaient : Le sage est libre , comme aussi ils disaient : Le sage est puissant ; c’est qu’en effet toute puissance est dans la liberté. Qu’importe que lacté naisse et meure enseveli dans le secret de la conscience? Qu’importe que la nature extérieure ait dérobé à la liberté humaine l’infinie diversité de ses moyens d’exécution ; qu’elle ait refusé de se mettre à ses gages et de produire au-dehors ce qui avait été produit audedans? L’acte a été accompli, consommé: ce malfaiteur a voulu immoler son ennemi ; qu’importe qu’une cause accidentelle ait empêché l’exécution du forfait, que le poison ne lui ait prêté qu’un ministère infidèle, et que le poignard ait glissé sur la victime ou trompé l’espoir du meurtrier? L’action a été commise , et si elle a été préméditée , c’est-àdire, si elle a été faite dans la plénitude de la liberté, le juge est là pour atteindre et

frapper le criminel. Là-dessus sont unanimes toutes les législations pénales. La loi n’atteint pas l’acte en lui-même, mais bien la liberté qui le cause,* car enfin, ce n’est pas le meurtrier qui a donné à la balle sa vitesse, à la poudre sa force projectile, à la pierre et à l’acier le pouvoir de produire le feu; c’est l’homme auquel a obéi cette nature, c’est l’homme qui seul est cause à travers tant de circonstances fortuites quelle a prêtées; et c’est lui, c’est sa liberté criminelle que frappera à son tour le glaive fatal dirigé par la main intelligente de la justice.

Après cela, si vous voulez voir avec pleine évidence les prodiges de la liberté humaine, franchissez la barrière qui sépare les deux mondes ; passez du monde de la liberté pure à celui de la liberté réalisée et dirigeant de son irrésistible puissance la nature extérieure que Dieu lui a donnée comme esclave : que l’homme alors vous paraîtra grand, grand dans sa liberté ! C’est par elle que l’homme , par un nouveau symbole de ressemblance avec le créateur, est consacré Roi de la terre; il la sème de ses œuvres parce qu’il la féconde et la renouvelle ; elle est à lui parce qu’elle est tributaire de sa liberté.

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Voyez ce redoutable animai errant en dominateur dans les immenses déserts ; son privilège à lui , sa gloire, s’il en a , c’est la force, mais la force brute, impétueuse et non libre. Voila pourquoi le plus fort des animaux, le lion, auquel rien ne résiste, en est en même temps le roi ; mais l’homme infiniment plus faible que le lion, l’homme que le lion déchire comme la plus faible proie , l’homme est le roi de la nature et du lion , parce que l’animal doué de la force aveugle, improductive, stationnaire, n’a point reçu le don d’agrandir cette puissance, de lui faire franchir par l’industrie les limites de ses besoins et de sa conservation d’un jour; l’homme est le roi du lion parce qu’il est dans l’ordre ascendant des dignités universelles, que l’intelligence plane au-dessus de l’instinct, et que la force s’humilie devant la liberté.

Mais d’un autre côté, voyez-le, ce roi de l’univers ; quel assemblage bizarre de lumière et d’obscurité, et comme il ressemble

à cette colonne de nuée dont il est parlé *

dans l’Ecriture , brillante et conductrice d un côté, de l’autre, ténébreuse, impénétrable! Qui pourrait voir sans étonnement 1 ombre que projette au loin ce météore spiri-

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tuel^ et qui pourra 1 expliquer dans sa nature étrange? Quis narrabit ejus çenerationem , dit le prophète.

Cet homme qui renouvelle le monde, qui crée une seconde fois sa demeure, qui en fertilise le sol, et multiplie à sa surface les prodiges toujours renaissans de l’industrie, cet homme qui fait tout cela par la seule vertu de sa volonté devenue auxiliaire de son intelligence perfectible , est en même temps la pi us faible des créatures : une vapeur , une goutte deau siiffit pour le tuer , ce souverain de la nature.

Voyez tous les arts de 1 industrie, et surtout ceux de la pensée, ces merveilles du génie de 1 homme j ils vont s’éteindre sitôt qu’une légère entrave aura fermé la communication des nerfs et du cerveau. Admettez une lésion presque insensible dans les organes, un simple engourdissement dans une main , et voici le grand homme désarmé de ce qui fait sa gloire et sa puissance : un Raphaël ne tiendra plus le pinceau qui fait descendre le ciel sur sa toile vivante; un Michel-Ange ne gouvernera plus 1 équerre sublime qui suspend dans les airs la coupole de St-Pierre; Homère ne pourra plus chanter dans les bourgs , ni graver ses

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vers sur la pierre ou sur la feuille des arbres, et l’œuvre d’Homère expirera ensevelie dans le secret infranchissable de son génie. Mais, ô triomphe de la liberté et de l’intelligence ! le grand homme, quand il a perdu son privilège d’enfanter au jour des chefs-d’œuvre, conserve encore sa gloire intime et sa véritable puissance, puisqu’il peut vouloir; il veut , comme si la puissance extérieure ne lui avait pas été ravie ; il veut, car la vertu primitive d’opérer réside encore en lui ; car il sait qu’il est grand tant que resplendit en lui la lumière de 1 intelligence, et que se meut dans son âme la force de sa liberté.

Voilà pourquoi, en considérant la puissance humaine dans sa nature originelle et profonde et comme dans son sanctuaire , on la trouve inviolable et sainte : la liberté est sainte, elle est 1 œuvre de Dieu, le sceau de notre ressemblance avec lui , puisque nous sommes libres dans notre vouloir comme Dieu dans le sien. Elle est aussi l’inviolable caractère de 1 égalité humaine; car elle appartient à chaque homme, et ce fut long-temps la grande et funeste chimère en politique de vouloir faire sortir la liberté sociale d’une prétendue égalité physique qui n’exista ja-

mais. On disait : Tous sont libres parce que tous sont égaux; axiome faux, contraire à l’expérience et à la raison. Il aurait fallu convertir les deux propositions, et rentrer dans le vrai en disant : Tous sont égaux, égaux en droits primitifs, inaliénables, parce que tous sont libres.

La question de la liberté politique n’est autre chose que le corollaire de la question

de la liberté humaine. Le fait d’existence est

ici le droit d’exister : l’homme est libre , il a donc le droit d être libre, mais de cette liberté qu’enchaînent, d’abord les principes de la raison universelle, ensuite, selon les peuples et les temps , les lois positives , les institutions, garanties et conservatrices de l’ordre social.

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