CHAPITRE IV
DE l’aCTIVITÉ PURE.
Je ne crains pas d’adopter le vieil axiome de l’école, anima semper cogitans , lame pense toujours, en prenant la pensée dans le sens général que lui donne Descartes (1), celui d une opération quelconque de l ame. Oui, lame pense toujours, parce qu’étant essentiellement active, c’est une nécessité que son activité s’exerce toujours par l une ou par 1 autre des deux formes qu elle revêt, soit par la faculté volontaire , soit par la
0) Sentir , juger , vouloir, etc. , sont ici la
même chose que penser. ( Princ. de Desc. )
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faculté cognitive, c’est-à-dire par la conscience. Mais faut-il prouver que l ame est en effet essentiellement active?
Je suppose que pour établir ce principe il me suffira d’avoir prouvé que l'activité se décèle même dans les états où on refuse ordinairement de la reconnaître, dans ces états accidentels où l’homme est dépourvu de la plénitude de raison et de liberté qui est ici-bas départie à la nature humaine dans son développement intégral.
Ce malheureux idiot, cet enfant au berceau , ce vieillard qui achève par l’enfance , comme il a commencé, tout destitués qu’ils sont de la responsabilité de leurs actes , et privés du flambeau rationnel qui verserait le jour avec l’harmonie dans leurs pensées, ont néanmoins des conceptions telles quelles, ne fut-ce que les notions de la vie animale, et ces affections incomplètes dans lesquelles se manifeste encore la tendance du sujet vers l’objet. Ils veulent mouvoir leur bras, et ils le meuvent; marcher, et ils marchent ; ils parlent aussi , et les propositions qu’ils énoncent , correspondent aux objets qui tombent sous leurs sens , et sont le produit immédiat de leur conception :
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de leur conception , ai-je dit ; or ce terme seul implique l’activité de l’esprit.
L’âme pense toujours. J’entends encore que l’on m’objecte le sommeil, cet inexplicable phénomène qu’il serait facile de regarder comme une mort passagère.
D’abord , j’établirai comme un fait incontestable , que dans le rêve, cet accident ordinaire du sommeil, l’âme pense, quelle forme des suites de pensées plus ou moins incohérentes, mais quelquefois douées d’un singulier enchaînement. Eh bien ! si une analogie vraisemblable et fondée sur l’observation nous faisait croire que l’homme dans le sommeil rêve toujours, il serait suffisamment établi qu’il y a aussi activité dans le sommeil , puisque tout rêve est une pensée , et toute pensée un acte. Mais l’âme, dans l’état du sommeil, rêve-t-elle toujours? Voici le problème à résoudre, sur lequel nous ne prétendons guères établir que des observations conjecturales.
Ne vous arrive-t-il pas souvent le matin , à votre réveil , de démêler avec plus ou moins d’efforts la trame de vos songes? Quelquefois vous vous imaginez n’avoir point rêvé du tout, et soudain s eveille dans votre pensée
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un souvenir cl idées que vous avez eues, souvenir indécis , vague, mais qui toujours vous laisse la conviction que vous avez rêvé. D’autres fois , le rêve vous paraît très-clair , vous vous plaisez à le dérouler , vous reproduisez les scènes bizarres qui se sont passées dans votre sommeil, et qui ont laissé en vous une empreinte plus ou moins vive. Vous remontez ce Ilot inégal, enfin vous arrivez à un point ou vous ne voyez plus rien, ou il n’y a plus de jour dans votre souvenir, ou la chaîne est interrompue, où du moins vous ne pouvez plus vous rendre compte de ce qui a pu se passer. Et cependant il vous reste la conscience que par-delà ce point auquel votre souvenir s’arrête , il se prolonge encore quelque chose d’indéfini qu’il ne vous est pas possible de préciser. En effet, quelquefois après cette lacune que vous ne sauriez rétablir, soudain renaît en vous une trace confuse du prolongement de votre rêve , comme une source qui , ayant disparu sous les sables, reparaîtrait plus loin aux yeux du voyageur surpris de la retrouver après l’avoir perdue.
C’est que, de votre rêve, vous vous rappelez seulement les circonstances qui sont tombées
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sous l’exercice de la réflexion , tandis que vous avez oublié ce qui, dans ce même rêve, était spontané et limité à la vision fugitive de la conscience; de sorte que vous ne devez pas plus vous étonner d’avoir oublié certains rêves, que vous n’avez lieu detre surpris de n'avoir pas conservé dans votre mémoire tant d’actes spontanés de la veille, qui sont nés et se sont éte’nts sous le jour indistinct, irréfléchi de votre conscience.
Ainsi donc , si dans le sommeil il peut se passer une suite non interrompue de faits et d’actes de conscience dont nous n’avons point le souvenir, il est donc permis d’admettre que l ame est toujours active, bien que dans les trois quarts de la vie on ne puisse pas 1 appeler volontaire ou libre.
J’insiste sur cet intéressant problème du sommeil, parce qu i! est la principale objection que l’on oppose contre 1 activité permanente.
De plus, je ne crains pas démettre un paradoxe en établissant que dans l’ordre psychologique il n’y a pas une essentielle différence entre le sommeil et la veille. Croyez-vous qu’il importe pour distinguer ces deux états , que vos yeux soient ouverts ou
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fermés, que vos organes vous enchaînent sur votre couche , ou bien vous laissent la faculté de marcher ou d’agir? Ces variétés d’état ne regardent que la physiologie. Donnez-moi l’homme en démence qui veille, et rapprochez-le du somnambule, quelle différence entre les deux, si ce n’est celle de la folie permanente qui dure la vie entière, et de la folie passagère que fait évanouir le phénomène physiologique appelé réveil? Mais je défie l’observation philosophique d’établir une distinction réelle et bien tranchée entre le sommeil de l’homme sensé et la veille de l’idiot.
Je dirai plus encore : une grande partie de la vie de l’homme éveillé et sain d’esprit se sépare peu de la folie et du véritable rêve : en effet , toutes les fois qu’il s’est passé dans un homme des actes dont il n’a pas conservé le souvenir, des faits qui ne sont point sortis de l’intuition pure, interne, pour entrer sous le jour de la vision réfléchie, cet homme était sous l’empire de la fatalité, de la nonliberté; il ne faisait point, la claire distinction de lui et de ses pensées; il était fou ou il rêvait : car le rêve et la démence ne sont que la spontanéité pure plus ou moins prolongée,
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et toujours destituée de réflexion; voilà pourquoi aussi toutes les passions extrêmes ont été regardées avec raison comme de courtes folies : ira furor brevis est . (Hor.) C’est que dans l’état passionné comme dans la folie réelle , notre faculté de réfléchir est voilée , notre liberté est éteinte, ou du moins elle dort, et il faut que survienne le réveil, je veux dire le retour de la réflexion, pour nous montrer l’abîme ou nous précipite cet assoupissement de îa meilleure partie de notre être.
Il y a dans notre langue un mot excellent qui marque très-bien cet état dans lequel lame se surprend tant de fois durant la veille même , et comme si elle sortait d’un véritable sommeil, la rêverie. Quand vous sortez de la rêverie, il arrive ce qui a lieu quand vous sortez du rêve, c’est le même phénomène qui s’opère ; c’est-à-dire que c’est le rideau du spontané qui se retire pour vous laisser face à face avec la pensée réfléchie et libre. Là se montre le nœud, la jonction des deux grands états de notre âme; alors nous lions les faits aux faits, nous nous emparons du double univers, et nous cessons de nous confondre avec lui; enfin, quittant la vie rêveuse et fantastique,
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nous rentrons dans la vie pleine et austère du réel, et sous cette chaîne des devoirs positifs , qui ne sétait un instant soulevée que pour retomber plüs pesante. Et si le destin des fous pouvait être envié, c’est que, vivant dans un présent fixe et permanent , ils n’ont nul pressentiment, nul souci de l’avenir; c’est qu’ils rêvent , et il est bien convenu qu’il ne faudrait jamais tomber en rêverie, puisqu’il est impossible de rêver toujours, et que toujours l’amertume est dans le réveil.
Vous souvenez-vous de l’impression que vous avez ressentie , lorsqu’après avoir suivi toute l’histoire du célèbre gentilhomme de la Manche, vous êtes arrivé à ce dénoûment si pathétique ou l’ingénieux Cervantes raconte les derniers instans de son héros , à qui l’approche de la mort vient d’ôter le bandeau qui avait couvert son esprit durant ses longues années d’illusion? Nous aimions tant ce noble coeur et cet esprit si sensé sous l’extravagante manie dont il était frappé , que les circonstances de sa mort nous deviennent un drame d’un intérêt puissant et incontestable. Mais j'y trouve aussi une parfaite vérité psychologique. Voyez en effet comme le pauvre chevalier sort de la folie, comme on soit
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d’un rêve ; observez cette scène, et dites s’il y a là autre chose que le réveil après le long sommeil de 1 intelligence j voyez comme touta-coup, un beau matin, il s éveille doublement à la lumière du soleil et au jour de la raison. Et vous-même, lecteur, vous avez grand besoin de vous éveiller de cette rêverie ou vous étiez tombé pour suivre avec une illusion naïve la fiction fantastique d’un poète. Ainsi, rêve, rêverie, démence nous paraissent avoir les mêmes caractères psychologiques.
Pour revenir d un poète romancier à un philosophe qui , pour être parfois romancier , n’est rien moins que poète, Condillac semble avoir bien observé sous certains rapports la similitude des phénomènes qui se rencontrent dans les divers états dont nous parlons. Le rêve et la rêverie lui paraissent ressembler a ce qu exécute un organiste, lorsque dans des momens de distraction il laisse aller ses doigts sur le clavecin comme au hasard, cc Les doigts alors ne font que ce qu’ils ont appris à faire, mais ils ne le font pas dans le même 01 dre ; ils coulent ensemble divers passages tirés de divers morceaux qu’ils ont étudiés. Ainsi les songes sont faction du cerveau ,
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lorsqu’au milieu du repos de toutes les partie^ du corps , l’âme conserve encore assez d activité pour obéir à quelques-unes de ses habitudes. Mais comment s’exécutent ces mouvemens ? comment suivent-ils différentes déterminations , c’est ce qu’il est impossible d’approfondir. »
Sans doute on retrouverait encore ici l’inexplicable , et vainement on reproduirait les systèmes des esprits animaux, des vibiations des nerfs , des lluides nerveux ou magnétiques, pour expliquer ces phénomènes divers. Mais les hypothèses n’expliqueraient rien , et l’insoluble demeurerait toujours au fond de ces problèmes. 11 faut que la physiologie unisse ses efforts à ceux de la psychologie, quelles observent de concert, et que chacune dans son cercle spécial poursuive les résultats dont pourra s’enrichir un jour la double science de la double nature humaine.
J’ai voulu seulement dans le développement qui précède établir ce principe, que lame est toujours pensante et toujours active, en ramenant au même élément ce que j’appelle les états exceptionnels de l’humanité : l’enfance, la vieillesse , l’idiotisme, la folie, la fureur, le rêve et la rêverie; au même
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élément, je veux dire aux actes spontanés de la conscience,
La conception de notre activité' se trouve donc partout, dans le songe comme dans la veille; elle est le fonds sur lequel tout passe et se réalise ; elle est le cercle parfait et fermé dans lequel se déroulent et se closent toutes les opérations de notre âme. Et ainsi , l’analogie fondée sur l’observation de ce qu’il y a de plus intime, de plus primitif dans lame, nous conduit à confirmer en nous cet axiome métaphysique, que l’âme pense toujours; axiome d ailleurs si rationnel , puisque si la pensée est l’attribut essentiel de lame , comme l’étendue est celui de la matière, il sera nécessaire que l’âme subsiste toujours pensante, comme la matière est toujours étendue. Ici donc que l’analyse procédant du moins au
plus intérieur nous a conduit jusqu’à l’activité
pure, ce fonds primitif de la nature humaine,
rappelons briè vemen t les principes sur lesquels
reposent la persuasion des philosophes et la
conviction du vulgaire, à l’égard de l’activité de l’âme.
Le docteur Reid consacre un livre entier de son excellent ouvrage au développement de ses idees sur l’activité humaine, ou, comme
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il s’exprime, sur la puissance active en général. Or, à la suite d’une analyse judicieuse et, sous un rapport, assez pénétrante, cet illustre philosophe fonde la certitude de notre activité sur le témoignage universel qui, dans une foule de circonstances, attribuant la plupart des opérations de l’esprit à une puissance active en nous ou dans les autres, regarde la notion de cette puissance comme le fondement des devoirs de la vie, ainsi que de la confiance que l’homme ajoute à la promesse ou à la parole de l’homme.
a Personne n’est assuré de garder un seul instant l’usage de ses facultés, ou même de vivre dans l’instant qui va suivre ; par conséquent dans toute promesse on sous-entend cette condition, si nous vivons, si aucune cause extérieure ne s’oppose à l’accomplissement de ce que je viens de promettre ; tant il est \rai que chez toutes les nations, même parmi les sauvages les plus grossiers , la promesse réside essentiellement dans la conviction intime, inébranlable de la puissance d’agir, de l’activité, non pas du corps qui ne la possède pas , mais de l ame en qui elle est inaliénable. Il est donc évident que sans la croyance de quelque puissance d’agir, aucun honnête
homme ne ferait une promesse, et aucun homme sage ne s'y fierait. Et il n’est pas moins certain que la croyance en cette puissance, soit en nous, soit clans les autres, est la secrète garantie qui préside à toutes nos transactions (1).
» Ce que nous disons d’une promesse s’applique à un conseil , à une prière, à un ordre. Aussi long-temps que l’espèce humaine pourra délibérer, résoudre et vouloir, aussi lons-
temps quelle pourra conseiller , exhorter et commander , il faudra quelle croie à l’existence d’une puissance active en elle et en autrui, et il faudra quelle ait une notion de cette puissance. »
Une autre considération, qui peut être regardée comme un argument , c’est le rapport et pour ainsi dire l’identité que l’homme établit entre l’idée de l’activité et l’idée de la cause. Or, dans le langage ordinaire, il est impossible d’exprimer la notion de cause autrement que par des formules qui contiennent celles d’activité, attendu que l’on ne peut concevoir la cause autrement que comme la puissance d’agir , agissant réelle-
0 Voyez Œuvres de Reid , édition de M. Jouffroy.
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ment et opérant des effets ; et cela est si vrai, que Hume , niant l’activité humaine , n’a pas cherché d’autre argument , et s’est contenté de nier et de combattre l’incontestable principe, que tout phénomène suppose une cause. Mais Reid, contre un tel sophisme et contre tous ceux à l’aide desquels on prétendrait détruire les notions de notre puissance, en appelle au témoignage du genre humain.
c( Partout, dit-il, on a une tendance invincible à croire a une cause des effets qui se passent devant nous; et bien que la philosophie nous démontre qu’il n’y a qu’une sorte de cause , savoir la cause intelligente, la tendance à croire à la cause est si enracinée, qu’en toute circonstance le langage est toujours prêt à personnifier des objets inertes, et à leur donner la puissance causatrice; c’est ainsi que nous disons que la lune change, que le soleil se lève et se couche. Partout où nous voyons des mouvemens opérés, nous supposons qu’il y a, là, cause, activité, vie; il semble même que cette conviction fasse partie de l’instinct qui est le domaine des animaux. » Et à ce sujet, le grave professeur ne dédaigne point de descendre à une observation légère et ingénieuse : « C’est ainsi, nous dit-il, qu’un jeune
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chat ne peut pas remuer une paille ou une plume , sans s’élancer comme vers une souris, ne pouvant pas séparer le phénomène du mouvement de celui de l’activité et de la vie. » Ces observations de l’auteur écossais sont pleines de sens et de justesse : on y trouve bien exposée la preuve à posteriori de l’activité de lame; mais, conformément à la tendance de cette philosophie du sens commun, philosophie un peu trop extérieure, et qui trop souvent chancelle dans 1 observation de la personnalité intime, Thomas Reid n’aborde pas sans faiblesse la preuve à priori de cet important théorème de notre nature. (( La puissance active, dit-il, n’est ni un objet des sens, ni un objet de la conscience. » Elle n’est point un objet des sens assurément, puisqu’elle n’est ni vue, ni entendue, ni touchée; puisqu’elle n’est pas comme une boule qui puisse être mue et rouler physiquement à la vue : mais peut-on dire quelle ne tombe pas sous l’exercice immédiat de la conscience? N’est-ce pas là précisément ce que la conscience voit toujours, sans repos, sans sommeil, sans réveil? N’est-ce pas là son spectacle permanent , de telle sorte que le moi, dans ce dernier retranchement, semble pouvoir être ainsi défini : La force active
gO OPÉRATIONS DE LESPR1T.
ayant conscience d’elle-même et de ses modifications?
Ainsi nous sommes des êtres actifs, nonseulement ayant la puissance d’agir, mais, si on pouvait s’exprimer ainsi, des puissances même d’agir. Ainsi nous ne dirons pas simplement avec Reid : La puissance active est un attribut ; nous dirons : La racine de l’âme est l’activité pure. Ainsi le comprenait Aristote, lorsqu’il appelait l’âme une entéléchie, expression difficilement interprétée, mais sous laquelle on s’accorde à reconnaître la notion de la puissance active , comme la traduisait Cicéron : quasi quamdam continuatam motio nem ac perennem ( Tusc. ) ; et bien plus loin , au berceau même de la philosophie, ainsi le comprenait l’ionien Thaïes qui définissait l’âme humaine , «auto kimtov rï , et quelque chose qui se meut par soi-même. »
A ce point il nous est facile de former en deux mots une synthèse générale de la nature humaine, maintenant que nous avons montré comment, en dernière analyse, toutes les facultés ne sont que l’activité transformée ; comment toute cette généalogie des facultés, toute cette mobile filiation des opérations de notre âme ont quelque chose d antérieur a
elles, quelque chose qui n’est, précisément et en particulier, ni la volonté, ni la conscience, mais bien cela seul qui sert de base à l’une et à l’autre , savoir l’activité inaltérable du moi .
Voyez-vous cette source première et prèsqu’inaperçue, de laquelle , si je puis m’exprimer ainsi, jaillissent deux rivières qui, se séparant dès le point de départ, se retrouvent, se confondent, se séparent encore, et conservent, en se côtoyant toujours, leur cours propre, individuel : c’est selon moi l’image des deux ordres de facultés qui constituent toute la puissance humaine ; et cette source inépuisable d’oii sort le double fleuve, c’est l’image de l’activité pure qui donne naissance et origine commune aux deux grandes séries d’opérations , intellectuelles et volontaires. Nous avons essayé de remonter ce double cours , et d’arriver ainsi par une analyse fidèle jusqu’à leur point de départ commun.
Et il ne faut pas s’y tromper, la réalité de la puissance humaine est là , là toute entière, à cette source mystérieuse et profonde. La vertu des grands fleuves qui s’en vont fertilisant des terres lointaines, versant l’abondance ou les calamités sur leur passage , ré-
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side toute entière à leur source, et cette source est petite , souvent faible , imperceptible; quelquefois même, comme celle du Nil, elle se dérobe dans d’impénétrables déserts. Telle est aussi la puissance humaine: si vous l’observez dans ses développemens , ses effets sont visibles, ils sont l’héritage permanent des générations qui les fécondent et se les transmettent sans interruption ; mais la puissance de l’homme , envisagée dans son origine psychologique, est cela, c’est-à-dire, n’est autre chose que cette vivante et insaisissable activité de l’âme, vers laquelle l’observation ne saurait remonter sans effort.
Nous nous bornerons à ces résultats rapides sur le jeu des facultés de notre âme. Ici, parvenus à cette limite de l’observable, après avoir d’abord étudié l’cbjectif idéal, je veux dire les lois et les caractères de la connaissance humaine ; et ensuite le subjectif interne et phénoménal, je veux dire les lois et comme le mécanisme de la pensée , nous avons terminé l’étude de cette psychologie élémentaire qui se borne à considérer les faits de l’âme dans leur développement psychologique observable. Mais ici enfin , à ce fonds primitif de notre nature spirituelle , nous ne
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pouvons pas nous arrêter ; il nous faut encore descendre plus profondément, et si dans ces régions inconnues, la lumière de l’observation vacille entre nos mains et cesse de nous conduire, nous saisirons le flambeau de l’induction. Car , il faudra l’avouer, tout ce que nous avons découvert jusqu’ici, et jusqu a cette activité elle-même, n’est que chimère, abstraction , et doit s évanouir comme des châteaux de nuages , si nous ne trouvons au fond de tout cela l’être, l’être pur et indépendant de toute forme, de toute modification phénoménale. Ainsi surgit à nos regards la sphère ontologique, sorte de psychologie transcendante, par laquelle nous sommes introduits à la notion de ce qui est réel , de ce qui est substance .
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ONTOLOGIE
THÉORIE DES ÊTRES IMMATÉRIELS (i).