La réflexion n'est pas une suite de jugements , et
l'imagination n'est pas la réflexion combinant des images; je renvoie à ce que je dis plus loin de nos facultés composées.
36. Condillac transforme le malaise en inquiétude. C'est faire au langage la plus grande violence. Si l'inquiétude est la négation du repos , elle suppose nécessairement l'action. Comment donc le malaise , qui est un état passif, peut-il être , je ne dis pas le précurseur ou l'occasion , mais l'élément générateur et constitutif de l'action ?
37. Ce que Condillac dit du désir est très-inexact. Je renvoie encore sur ce point à l'examen du système de M. Laromiguière.
38. Je conviens que ^diV passions on peut entendre des désirs tournés en habitude ; mais alors ce mot est pris dans le sens le plus général, et les passions peuvent être bonnes ou mauvaises , selon leur objet ; cependant Condillac les légitime toutes : selon lui , elles sont toutes naturelles, et par conséquent bonnes. Dans une matière aussi délicate, l'intérêt de la morale exige qu'on s'explique sans équivoque.
39. Le reste du système est tellement obscur qu'on ne peut savoir si Condillac regarde la volonté comme une faculté simple qui ne comprendrait que des habitudes , ou comme une faculté composée qui comprendrait plusieurs autres facultés. Il autorise ces deux manières d'interpréter sa pensée. On entend, dit-il, ^ar volonté une faculté qui comprend toutes les habitudes qui naissent du besoin, etc.; et quelques lignes plus loin : La pensée comprend toutes les facultés de l'entendement , et toutes celles de la volonté. Le désespoir, la crainte, la confiance , la présomption, etc., des facultés! Quel langage!
PSYCHOLOGIE. CHAP. I^'^. â7
40. Je rapprocherai de ce système celui du célèbre professeur qu'une mort récente vient d'enlever à la philosophie ; il sera curieux de voir M. Laromiguière porter les premiers coups à la doctrine long-temps sacrée de son maître , et s'obstiner pourtant à rester sous la même bannière, tout en donnant le signal de la défection. Voici la substance de sa doctrine, dépouillée toutefois des grâces de la diction de l'auteur (a).
A l'exemple de Condillac, M. Laromiguière partage ce qu'il appelle la pensée en entendement et volonté. L'entendement comprend trois facultés, et n'en comprend que trois : V attention, qui donne des idées exactes des objets; la comparaison, qui découvre les rapports; le rayonnement, qui conduit aux principes, comme des principes il mène aux conséquences. L'attention concentre l'activité (6) ; la comparaison la partage , et n'est qu'une double attention; le raisonnement la divise encore, et n'est qu'une double comparaison. M. Laromi-
{a) Quatrième leçon , l"^* partie.
(ô)Dans l'édition de 1820 on lisait : a Par l'attention, qui con- 0 centre la sensibilité sur un seul point; par la comparaison, qui la •) partage , et qui n'est qu'une double attention ; par le raisonne- 0 ment, qui la divise encore, et qui n'est qu'une double comparai- ) son , l'esprit devient une puissance , il agit ». S'il était vrai que concentrer ou partager la sensibilité fût toute l'œuvre de l'esprit , e condillacisme aurait gagné sa cause. En publiant pour la première fois une critique de la doctrine de M. Laromiguière , j'avais soin de faire observer que ces paroles étaient tellement en opposition avec l'ensemble même de sa doctrine qu'il fallait les regarder seulement comme une réminiscence involontaire de l'ancien disciple de Condillac. Je ne m'étais point trompé ; car, dans l'édition de 1833 que j'ai actuellement sous les yeux , M. Laromiguière a substitué l'activité à la sensibilité.
â8 PREMIÈRE PARTIE.
guière se défend de ranger au nombre des facultés la sensibilité, la mémoire, le jugement, la réflexion et l'imagination , en disant que la sensibilité est une simple capacité ; que la mémoire est Faction divisée ou réunie de l'attention, de la comparaison et du raisonnement (a); que, dans le jugement ou la perception de rapport, l'esprit n'agit plus; que la réflexion, se composant de raisonnements , de comparaisons et d'actes d'attention, n'est pas une faculté distincte de ces facultés ; et qu'enfin l'imagination n'est que la réflexion combinant des images. La volonté comprend, comme l'entendement,, trois facultés ni plus ni moins : le désir, qui dirige les facultés de l'entendement vers l'objet dont nous^ sentons le besoin; Isl préférence , qui fixe sur un seul point l'action des facultés qui se partageait entre deux ou plusieurs objets; la liberté enfin, qui suppose l'expérience du repentir, et qui choisit après délibération. En résumé , la liberté naît de la préférence; la préférence, du désir; le désir est lui-même la direction des facultés de l'entendement, qui naissent les unes des autres : le raisonnement, de la comparaison ; et la comparaison , de l'attention. Par conséquent toutes les facultés, soit de l'entendement, soit de la volonté, dérivent de l'attention, c'est-à-dire du poiv voir que nous avons de concentrer notre activité el noire
[a) Quelque peu exact que soit ce que M. Laroraiguiére dit de la mémoire , qui ne suppose évidemment pas le raisonnement , puisque les brutes, qui ne raisonnent pas, se souviennent néanmoins , il y a encore ici un amendement considérable; l'édition de 1820 contenait cette étrange définition , qui est celle de Condillac toute pure : « La mémoire est un produit do l'attention , on ce qui ï) reste d'une sensation qui nous a vivement affectés ».
PSYCHOLOGIE. CHAP. l^''. §9
sensibilité (a) sur un seul objet, pour les distribuer ensuite sur plusieurs.
41. Ce système des facultés de l'âme est sans contredit bien supérieur au précédent, et j'éprouve tout d'abord le besoin de témoigner mon admiration pour le haut mérite du philosophe et de l'écrivain. La partie de ses leçons où M. Laromiguière prouve, contre Condillac, qu'il faut ou nier l'activité , ou avouer qu'on ne la trouvera jamais dans la sensation , est traitée avec un talent supérieur. Lorsqu'il eut le courage d'établir cette polémique contre une doctrine qu'il avait long-temps professée lui-même, il rendit un service éminent à la philosophie française, qui se traînait alors sous le joug du sensualisme. Qui ne sait du reste que le style de son livre est un modèle de pureté et d'élégance? Mais le charme séducteur de ses leçons me semble une raison de plus d'en signaler les défauts.
42. Un des principaux mérites de M. Laromiguière est d'avoir osé douter de l'infaillibilité de son maître; un de ses torts est de n'avoir pas fait davantage. Aussi ce qu'il retient de la doctrine de celui-ci, se mêlant sans cesse à ce qui lui appartient en propre , en diminue-t-il singulièrement le prix. C'est à Condillac, par exemple, qu'il emprunte cette chimère de l'unité dans les facultés de l'âme, cette prétention de les faire dériver toutes d'un faculté première. Là où l'unité existe, le philosophe ne saurait rien faire de mieux que de la saisir; l'esprit
(a) Encore une réminiscence involontaire. Malgré les efforts qu'il a faits pour n'appartenir qu'à lui-même , M. Laromiguière est toujours demeuré sous le charme de Condillac.
humain en a tant besoin! Mais s'obstiner à la chercher, et prétendre l'avoir trouvée là où l'observation nous montre des faits multiples et irréductibles , c'est prendre l'œuvre de son imagination pour des réalités. Si toutes les facultés de l'âme dérivent d'une seule, elles ne sont toutes que cette première faculté modifiée, transformée ; l'âme n'aura donc plus qu'une faculté : qui oserait le prétendre?
i3. Je dirai, avec M. Laromiguière , que la comparaison est une double attention ; mais j'en conclurai contre lui qu'elle n'est pas une faculté distincte de l'attention. Ne dit-il pas lui-même que la réflexion, se composant de raisonnements, de comparaisons et d'actes d'attention , n'est pas une faculté distincte de ces facultés? Eh bien donc! la comparaison , se composant de deux actes d'attention, n'est pas une faculté distincte de l'attention. Il faut être d'accord avec soi-même.
44. Par la même raison, si le raisonnement n'était qu*une double comparaison, il ne serait pas une faculté distincte de la comparaison, ni par conséquent de l'attention. Mais est-il bien vrai qu'il ne soit qu'une double comparaison? Lorsque je dis : La nature et les lois font au chef de famille une obligation de nourrir et d'élever ses enfants; or vous êtes chef de famille; donc la nature et les lois vous font une obligation de nourrir et d'élever vos enfants ; je fais un raisonnement. Il est vrai que, pour le faire, il a fallu établir deux comparaisons : j'ai comparé alternativement l'idée de chef de famille avec l'idée des obligations qu'imposent la nature et les lois, et l'idée que j'ai de la personne à laquelle je m'adresse avec l'idée de chef de famille; mais ces deux comparaisons ne constituent pas encore le raisonnement, elles en sont seulement les préliminaires.
Bien plus les deux premiers jugements, la nature et les lois font au chef de famille l' obligation de nourrir et d'élever ses enfants; or vous êtes chef de famille; jugements qui résultent de ces deux comparaisons successives, ne constituent pas àeux seuls un raisonnement. Le raisonnement n'existe qu'après l'acte qui dégage la conséquence du principe où elle était renfermée, qu'après l'affirmation, le prononcé de ce jugement, donc la nature et les lois vous font un devoir de nourrir et d'élever vos enfants , comme contenu dans un autre jugement qui a précédé.
45. Je dirai, avec M. Laromiguière , que la sensibilité n'est qu'une simple capacité; que la mémoire, l'imagination et la réflexion, sans admettre toutefois les définitions qu'il en donne, ne sont pas des facultés distinctes d'autres facultés. Mais je ne vois pas pourquoi il refuse d'admettre le jugement. Le jugement est-il , comme il le définit, une simple perception de rapport ? N'est-ce pas plutôt l'acte par lequel l'esprit prononce, affirme un rapport? S'il était la perception d'un rapport, comme on ne peut pas percevoir un rapport qui n'existerait pas, il suivrait de là qu'il n'y aurait jamais de jugement faux. Or le contraire est évident. Quand l'épicurien, aveuglé par la passion de l'égoïsme, dit dans son cœur: Les plaisirs des sens sont les plus grands biens, il juge; il affirme un rapport entre les plaisirs des sens et les plus grands biens; mais ce rapport, il ne le perçoit pas, puisqu'il n'existe pas. Par le jugement , on réunit donc , on associe deux idées , ou on les sépare , soit qu'elles se conviennent, soit qu'elles ne se conviennent pas. C'est la définition de l'école : pour être vieille, elle n'en est pas moins juste. Juger c'est affirmer; il est inutile d'ajouter ou nier, puisque toute négation renferme une affirmation.
Le jugement comporte donc un acte; c'est donc une faculté.
46. Passons aux facultés queM. Laromiguière renferme dans la volonté. Selon lui , le premier mode de développement de la volonté c'est le désir, qu'il définit, absolument comme Condillac, la direction des facultés de l'entendement vers l'objet dont nous sentons le besoin. Remarquons que le désir, défini de la sorte, rentre dans l'entendement; car il n'est plus distinct des facultés qui le constituent. Le désir de Condillac et de M. Laromiguière n'est donc pas autre chose que l'entendement. Pourquoi donc alors distinguent-ils l'entendement de la volonté, si la première forme que revêt la volonté n'est que la réunion des actes de l'eutendement? Au reste cette contradiction devenait une nécessité pour ces deux auteurs, puisqu'ils voulaient systématiser les facultés. Le fait complexe du désir, qui peut sans doute comporter dans ses accessoires, mais non pas nécessairement, la direction des facultés vers son objet, est, dans sa partie fondamentale, comme on l'a vu plus haut, un sentiment, et par conséquent un état passif , et non point un acte. Si l'on m'objecte qu'il y a des désirs criminels, et que nous ne sommes point responsables de ce que nous sentons, mais seulement de ce que nous faisons , je répondrai que tout le monde entend que nous pouvons être coupables par nos désirs, comme nous pouvons l'être par nos jouissances, c'est-à-dire non point par nos désirs en euxmêmes, mais par les actes qui les ont fait naître ou qui les continuent.
47. La préférence et la liberté ne sont point, comme le prétend M. Laromiguière, deux facultés distinctes. Tout acte de préférence est un acte de liberté, soit qu'on
ait, ou non, délibéré; soit qu'on ait, ou non, éprouvé le repentir. Cette délibération , cette expérience du repentir, sont des circonstances en dehors de l'acte par lequel on préfère. Je choisisentre deux partis qui s'offrent à moi, je préfère l'un à l'autre, mais sans délibérer sur les suites ultérieures de mon choix. Quoi! vous ne voulez pas qu'il y ait là un acte de liberté? Cette doctrine n'aurait-elle pas de fâcheuses conséquences en morale? Il suffira donc de faire le mal de gaieté de cœur et avec légèreté , comme tant d'hommes imprudents ou profondément pervers, pour être dégagé de toute responsabilité morale? Ilsuffiradonc aux grandes âmes, aux caractères généreux, chez lesquels la pratique de la vertu est, pour ainsi dire, une habitude et une passion, de se porter au bien par des mouvements rapides, irréfléchis, exempts de toute délibération, de tout calcul, pour être déshérités du mérite de leurs actes? Vous convenez vous-même qu'il n'y a pas de moralité sans liberté ; vous dites qu'il n'y a point d'acte de liberté là où il n'y a point eu délibération préalable; et cependant vous ne nierez pas qu'on ne puisse faire le bien ou le mal sans avoir délibéré. On ne peut donc rapporter l'acte de préférence et l'acte de liberté à deux facultés distinctes. Les diverses modifications dont une faculté est susceptible dans la production de ses actes ne suffisent pas pour la décomposer en autant d'autres facultés, parce qu'alors chaque faculté se multiplierait d'une manière indéfinie. Tout acte de préférence est donc un acte de liberté : je n'ajoute pas et réciproquement; car le mot préférence est affecté à la liberlé lorsqu'elle s'exerce en présence de deux idées, de deux partis , dans un sens plutôt que dans l'autre ; circonstance qui ne se rencontre pas dans tout acte de liberté. Du
reste, ainsi que je le ferai voir plus loin, la liberté n'est pas une faculté distincte delà volonté, mais une propriété, un caractère de certains actes de volonté.
48. Dans le système de M. Laromiguière, on trouve bien des moyens d'arriver à la connaissance, mais on n'y trouve rien qui ait rapport à la faculté elle-même de connaître, de percevoir la vérité ou la nature des êtres. Cette faculté , quelque nom qu'on veuille lui donner, perception, intellect, entendement, en est incontestablement une. Comment soutenir en effet que cet acte par lequel l'esprit prend possession de la vérité n'est qu'un état passif?
49. Enfin M. Laromiguière ne parle pas de la faculté de mettre en mouvement les organes du corps, faculté qui doit être essentiellement rapportée à l'âme, comme je le ferai voir tout à l'heure.
50. En somme , je reproche à M. Laromiguière 1 ^ d'avoir prétendu faire dériver les facultés les unes des autres, et les ramener à l'unité ; â^ d'avoir mis au nombre des facultés élémentaires la comparaison et le raisonnement; 3^ d'avoir fait du désir une faculté, et des actes de préférence autre chose que des actes de liberté; 4*^ d'avoir omis la faculté de mouvoir les organes, celle de connaître, et le jugement; 5^ enfin d'avoir donné des notions inexactes du raisonnement et de la liberté.
51 . Les deux systèmes précédents , quelque imparfaits qu'ils soient, le premier surtout, sont les seuls où l'on ait essayé une classification méthodique des modes actifs de l'âme, et qui m'aient paru mériter un examen détaillé. Sur cette question, l'une des plus ardues et en même
temps des plus importantes de la psychologie, la plupart des auteurs n'ont aucune théorie, et trouvent plus simple de suivre le sillon tracé par le programme officiel. J'arrive donc à l'exposition de ce qu'on me permettra d'appeler mon propre système. Si je ne suis pas encore entièrement dans le vrai, j'espère en être bien près. Le parti, toujours un peu coûteux pour l'amour-propre, que je prends de m'amender moi-même sur un point fondamental de ma doctrine , prouvera au moins la bonne foi et la sévérité que j'apporte à cet examen.
L'activité est une force, une puissance. Déterminons les formes simples et élémentaires, les facultés par lesquelles cette puissance se résout en actes.
5â. Les mouvements de nos organes sont de deux sortes; les uns dépendent uniquement de lois physiologiques, et s'exécutent sans que nous le voulions et que nous le sachions : tels sont les mouvements automatiques du cœur, des poumons, etc. L'âme en est-elle le principe? C'est un mystère où la science humaine n'a évidemment rien à voir. Mais il y a d'autres mouvements, dont nous sentons irrésistiblement que nous sommes nous-mêmes le principe, qui sont produits par l'âme, par l'être qui constitue le moi ou la personnalité, quelle que soit la nature de cet être (je n'ai pas encore démontré sa spiritualité). Il ne tient qu'à nous de lever le bras, d'articuler des sons, etc.; ces mouvements organiques, si nous les exécutons , doivent être rapportés à notre activité. Nous avons donc la faculté de mettre en mouvement les organes ou au moins quelques-uns de nos organes : je l'appellerai faculté motrice. On peut, si l'on veut, lui donner un anire nom, pourvu qu'on la conserve. Elle est parfaitement distincte de toutes les autres, et
l'on ne saurait trop s'étonner qu'on n'en ait fait aucune mention dans les traités psychologiques, où l'on a tenté l'analyse des divers modes actifs de l'àme (a).
53. Pour percevoir la vérité, il faut faire effort; il faut se tenir prêt à la saisir quand elle apparaîtra. Ce travail préparatoire est pour nous une condition nécessaire de l'acquisition de la science. Or la faculté par laquelle nous tendons à la perception, nous faisons effort pour être prêts à connaître , quand certaines conditions seront données, c'est V attention. Cette faculté s'exerce soit par l'intermédiaire des organes, soit sans cet intermédiaire, selon qu'il s'agit d'étudier le monde physique ou le monde métaphysique.
54. L'attention est une condition indispensable pour que l'acte par lequel nous prenons connaissance des choses s'accomplisse; elle prépare cet acte, mais elle ne le constitue pas. On peut avoir donné long-temps son attention sans pour cela connaître encore. L'acte par lequel on connaît enfin est donc un nouvel acte , parfaitement distinct de tous ceux que nous avons notés jusqu'ici. Je donne à la faculté qui le produit le nom de perception. Plusieurs philosophes, surtout les écossais, ne désignent sous ce nom que la connaissance acquise au
(a) Ce reproche, qui était complètement fondé lorsque je l'exprimai pour la première fois dans l'édition de 1830 , doit aujourd'hui subir une restriction. Depuis, dans ses Mélanges j^ubliés en iS33 , et dans le cours qu'il professe, cette année, à la Sorbonne, M. Jouffroy a classé formellement cette faculté parmi les facultés irréductibles de l'âme humaine. Du reste je suis loin d'admettre sa classificalion , où figurent et la sensibilité . qui n'est point une faculté , et des penchants primitifs , et une faculté expressive , tous faits très-complexes, et qui ne sont rien moins qu'irréductibles.
moyen des sens. Quelques-uns alors, particulièrement Dugald Stewart (a), l'appellent souvent perception ea:<erne : ce qui fait supposer qu'ils admettent aussi une perception interne; et pourtant cette dernière dénomination n'est point usitée dans leur langue philosophique. C'est sans doute parce qu'ils ont compris que tout fait de connaissance était intérieur à l'âme; et c'est aussi précisément ce qui aurait du leur faire rejeter l'expression de perception externe. N'est-il pas plus simple et plus naturel d'attacher, comme le faisait Descartes, une signification générale au mot perception, et de l'appliquer à toute connaissance , sauf à dire ensuite , si l'on veut , que l'objet de la connaissance est interne ou externe , selon qu'il appartient au monde de la conscience ou au monde des sens? 55. Enfin nous avons vu qu'affirmer un rapport entre deux idées, les associer, soit qu'elles se conviennent ou qu'elles ne se conviennent pas, soit que préalablement on ait perçu, ou non, un rapport entre ces idées, était un acte bien distinct des autres. Nous avons donné à la faculté qui produit cet acte le nom de. jugement. Cette faculté enregistre nos connaissances acquises , et nous en fait acquérir de nouvelles; mais c'est un instrument dont très-souvent nous usons mal. Nous ne devrions juger qu'après avoir perçu ; notre impatience n'attend pas toujours cette condition : de là les associations vicieuses d'idées, ou les affirmations gratuites. Lorsque nous nous hâtons de juger sans avoir perçu, si le jugement est faux, nous courons d'erreurs en erreurs; s'il est vrai, le mérite en est au hasard.
(a) Esquisses de philosophie morale.
L'analyse nous fait donc découvrir quatre formes élémentaires et irréductibles sous lesquelles se développe l'activité de l'âme, savoir : la faculté motrice, l'attention, la perception et le jugement.
Est-ce là tout? me dira-t-on; et la volonté, et la liberté, n'en faites-vous plus des facultés simples et élémentaires (a)? Non, et voici pour cela mes raisons.
56. La volonté est une faculté générale, et non point une faculté simple et indécomposable. C'est l'âme ellemême considérée en tant qu'elle est douée d'une force, d'une énergie propre; c'est l'activité même, prise dans sa complexité, et qui se développe dans les quatre formes simples que j'ai énumérées tout à l'heure. Une considération péremptoire me convainc à cet égard. Il n'y a pas d'acte qui soit purement et simplement un acte de vouloir. On ne veut pas rien, mais on veut ou mouvoir son corps, ou faire attention, ou percevoir, ou juger. Qu'on cite un acte simple de l'âme qui ne soit pas l'un de ces actes. Agir c'est vouloir, et réciproquement. Imprimer le mouvement aux organes, c'est vouloir sous une forme; faire acte d'attention, c'est vouloir sous une autre forme; percevoir la vérité, c'est encore vouloir sous une forme particulière; juger enfin, c'est toujours vouloir sous une nouvelle forme. Si, pour la perception et le jugement , cette manière de s'exprimer s'écarte du langage usuel, la faute en est à l'abus qu'on a fait du mot volonté. On emploie communément ce mot pour celui de liberté, qui dit davantage. Or on verra tout à l'heure que
[a] Je reconnais avoii commis , sur ce point , dans la première édiUon de ces leçons., une erreur que je m'empresse de relever.
les actes du jugement ne sont pas toujours libres, et que ceux de la perception ne le sont jamais : de là vient, la confusion du langage aidant, qu'on ne s'habitue pas à considérer Les perceptions et les jugements comme des actes volontaires, et qu'à une vue superficielle ils n'apparaissent pas aussi évidemment avoir cette qualité que les actes de la faculté motrice et de l'attention. Mais il n'en est pas moins incontestable que, lorsqu'on perçoit, on veut percevoir, quoiqu'on ne puisse pas ne pas le vouloir, et que, lorsqu'on juge, on veut juger, quoiqu'on ne le veuille pas toujours librement. Or, dans chacun de ces cas, il n'y a pas deux actes, l'un de volonté, ayant une existence propre et isolée, l'autre de perception ou de jugement. Il n'y a qu'un acte , celui de percevoir ou de juger volontairement, c'est-à-dire en vertu de la force, de l'activité qui appartient à l'âme. La volonté, c'est donc l'activité même.
57. Quant à la liberté, ce n'est point une faculté distincte de la volonté , mais c'est la volonté affectant certains caractères particuliers, considérée dans certaines circonstances spéciales, et prenant alors un nom particulier. L'exercice de la volonté présente en effet deux caractères bien différents. Quand nous voulons certains actes, il peut arriver qu'il ne soit pas à notre disposition de ne pas les vouloir. Nous voulons produire tous nos actes instinctifs, et il ne dépend pas de nous de ne pas le vouloir; nous voulons percevoir la vérité quand elle nous apparaît, et nous sentons que nous ne pouvons pas ne pas le vouloir. La volonté n'exclut donc pas la nécessité. Mais tous nos actes sont-ils frappés de ce caractère de nécessité? Notre conscience et la voix du genre humain nous crient qu'il n'en est pas ainsi. Nous appliquons
^0 PRE3fIÈKE PARTIE.
actuellement notre atteniion à telle étude, et nous sentons que nous pouvons ne pas vouloir le faire; en présence de deux partis, parler ou nous taire par exemple, nous préférons l'un à l'autre, et nous sentons irrésistiblement que nous pouvons préférer l'autre. Dans une infinité de cas, nous agissons ou nous voulons librement, c'est-à-dire que, en mettant enjeu notre activité, nous pouvons ne pas la mettre en jeu, et vice versa; nous sommes libres d'agir ou de ne pas agir; notre volonté enfin s'exerce librement. Ce que je ne fais qu'indiquer ici , je le démontrerai bientôt dans une dissertation spéciale. Pour le moment, je me borne à noter les deux caractères opposés que peut affecter la volonté ou l'activité. Vouloir librement, c'est donc toujours vouloir, mais dans certaines circonstances et avec certains caractères particuliers qui ne se rencontrent pas dans tous les actes de vouloir. La liberté n'est donc pas une faculté spéciale, distincte de la volonté; et, si nous continuons de dire, comme le permet l'usage, que l'àme humaine est douée de liberté, ce mot sera por.r nous l'expression abrégée et synonyme de volonté produisant librement certains actes.
En résumé, l'activité ou la volonté revêt donc quatre formes simples et irréductibles , et n'en revêt que quatre.
58. La plupart des actes de la faculté motrice sont libres; d'autres sont instinctifs et par conséquent nécessaires : le nombre de ces derniers diminue en raison du développement de l'intelligence. La plupart des actes de l'attention sont dans le domaine du libre arbitre; quelques-uns sont instinctifs et nécessaires. Un caractère particulier de la perception, et qui la distingue des autres , c'est qu'elle est nécessitée dans tous ses actes. Lorsque certaines conditions sont données, lors même
qu'elles ont été données librement , nons percevons nécessairement. Une vérité de métaphysique ou de géométrie nous est démontrée : sommes-nous maîtres de ne pas la percevoir? Pas plus que nous ne sommes maîtres de ne pas voir en plein jour quand nous avons les yeux ouverts, ou de ne pas aimer le bien et haïr le mal. Quant à nos jugements, ils ne sont point libres lorsque nous percevons les rapports que nous affirmons; ils sont libres lorsque nous ne percevons pas les rapports que nous affirmons, que ces rapports existent ou qu'ils n'existent pas.
Il y a des facultés simples qui ne sont pas distinctes de celles que j'ai énumérées tout à l'heure, quoiqu'elles reçoivent d'autres noms.
59. Par la comparaison, l'âme applique à la fois son attention à deux idées ou même a un plus grand nombre, pour en connaître les rapports ; c'est par conséquent un acte multiple d'attention.
60. Par l'abstraction, selon la signification la plus simple du mot , l'âme considère un point de vue commun à plusieurs objets; elle ne considère plus l'individu dans sa complexité , mais une qualité qu'elle sépare du sujet : de là le nom d'abstraction. Cette opération , comme on voit, doit être rapportée à la perception. J'en parlerai plus longuement en traitant des idées abstraites.
61. Lorsque la perception a pour objet les propres modifications de l'âme , conçues comme telles , on lui donne souvent les noms de sens intime ou de conscience.
6â. Le raisonnement est , comme je l'ai déjà fait observer, l'acte par lequel on prononce un jugement comme contenu dans un autre ; ce n'est donc pas autre chose que le jugement. Le raisonnement est souvent appelé du
nom de raison, qui désigne alors la faculté par excellence de l'âme humaine, celle qui est le plus fréquemment en jeu dans l'acquisition de la science. Il ne faut pas confondre la raison avec la perception; car on conçoit que la perception s'exerce sans le raisonnement , et l'on verra bientôt que la bête perçoit , et est incapable non-seulement de raisonnement, mais de simple jugement. Souvent encore on emploie le mot raison, mais abusivement, pour signifier l'ensemble des facultés qui ont rapport à la connaissance.
Il y a enfin des facultés composées de plusieurs facultés simples, et qui reçoivent aussi des noms particuliers.
63. Par la réflexion, l'âme se replie sur elle-même; c'est donc une faculté composée d'attention , de perception, et quelquefois aussi de jugement, s'exerçant sur les modifications mêmes de l'âme conçue comme distincte de tout ce qui lui est extérieur.
64. La mémoire, ou la faculté de rappeler les modifications passées , n'est autre chose que l'attention et la perception appliquées à ces modifications, qui apparaissent alors comme ayant déjà été éprouvées dans un autre temps. Le plus souvent la part d'attention que comporte la mémoire est libre. Souvent aussi l'exercice de cette faculté est machinal, et paraît être sous la dépendance de conditions organiques, comme on le voit dans la vieillesse et dans certaines maladies. La mémoire, comme toutes les autres facultés, et plus que lès autres peut-être, accroît sa puissance par l'exercice, et de tout temps on a tenu compte de cette observation dans l'éducation de l'enfance. Mais il y a ici un écueil à éviter : en faisant prédominer avec excès l'exercice de cette faculté, on s'expose à l'enrichir aux dépens d'autres facultés
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plus précieuses encore , du jugement par exemple , et rien n'est plus commun que de voir des esprits faux doués d'une mémoire prodigieuse. Il y a une sorte de gymnastique qui a la prétention de discipliner la mémoire comme on dresse un cheval dans un manège, et qui me semble éminemment propre à atteindre ces déplorables résultats; elle se compose de tous ces procédés mnémotechniques qui étaient fort en vogue il y a quelques années, et dont le moindre inconvénient était de ressembler à ces échafaudages qui coûtent plus à dresser que ne vaut l'édifice qu'ils servent à construire.
65. L'imagination, dans le sens étroit du mot, est cette faculté par laquelle l'âme se retrace les idées de choses sensibles sans l'intervention actuelle des sens ; c'est donc une faculté composée d'attention et de perception s'appliquant aux idées acquises de choses sensibles. L'imagination suppose alors la mémoire, qui, à son tour, ne suppose pas nécessairement l'imagination.
L'imagination , telle qu'on l'entend en littérature et dans les beaux-arts , est un concours d'actes d'attention , de perception et de jugement; elle consiste dans des combinaisons d'idées de choses sensibles , dans des créations qui n'ont pas de type intégral dans la réalité , quoique leurs éléments aient été empruntés et n'aient pu être empruntés qu'à la nature. Ai-je besoin d'ajouter que c'est la faculté la plus brillante, mais aussi la plus capricieuse et celle qui demande le plus à être tenue en tutelle par la raison?
Le tableau analytique ci-après résume tout ce que j'ai dit de l'âme.
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