PS
c 4> n c Ê S « -aj ■« J2 4) J2
•11 = il
o ra c.s a.
o jr— 3 a
Quoique j'aie déjà parlé de la liberté, je crois devoir y revenir quelques instants à cause de l'importance de la matière.
66. Nous avons vu que toutes les modifications passives étaient nécessaires. Restent donc les actes. Or nous avons reconnu aussi que plusieurs actes, savoir toutes les perceptions, et quelques actes instinctifs de la faculté motrice et de l'attention, étaient soumis à la nécessité. 11 y a d'ailleurs une infinité de circonstances, passagères il est vrai pour la plupart, où les facultés dont les actes peuvent être libres, s'exercent nécessairement, ou sont fatalement enchaînées : cela a lieu dans le sommeil, l'évanouissement, l'ivresse , et la folie dont l'extase n'est qu'une variété. Le fatalisme, comme toutes les doctrines fausses, contient donc quelque chose de vrai; car l'erreur toute pure n'entrerait jamais dans l'intelligence. Mais ce que le fatalisme contient de faux et d'immoral , c'est que tous nos actes soient nécessaires. L'analyse psychologique nous a déjà découvert le vide de cette assertion. Insistons encore.
67. Vous ouvrez un livre de géométrie; vous lisez, vous appliquez votre attention aux idées que représentent les signes que vous avez sous les yeux, et vous percevez enfin la vérité d'un théorème. Vous venez d'éprouver diverses modifications dont les unes sont libres et les autres ne le sont pas. Les sensations que vous recevez en ouvrant le livre, en dirigeant vos yeux sur les caractères qui y sont tracés, vous sentez qu'il ne dépend pas de vous de ne pas les éprouver. L'acte par lequel vous percevez la vérité du théorème, vous sentez que vous n'êtes pas libre en le produisant, lorsque ses conditions sont données. Mais les actes de la faculté motrice, par lesquels vous ouvrez le livre et dirigez vos yeux sur les caractères qui
y sont tracés, les actes d'attention que vous appliquez aux idées que représentent ces signes, sentez-vous de même qu'il ne dépend pas de vous de ne pas les produire? Non évidemment; mais vous sentez tout le contraire. Vous sentez irrésistiblement que, lorsque vous portez la main sur le livre, vous pouvez ne pas le faire, ou en prendre un autre; que, lorsque vous dirigez vos yeux sur le livre, vous pouvez vous en abstenir, ou regarder à côté; que, lorsque vous appliquez votre attention aux idées que représentent les caractères de ce livre, vous pouvez l'appliquer à telle autre chose , par exemple aux procédés typographiques par lesquels on a tracé ces caractères. Rien n'est plus intime que tout cela. Vous ne niez pas votre existence, votre pensée, etc. Pourquoi? Parce que vous sentez que vous existez, que vous pensez. Or vous sentez d'une manière aussi invincible que vous êtes libre dans la production des actes dont j'ai parlé en dernier lieu. Il y a évidence de l'une et de l'autre part; et, si vous refusez de croire que vous êtes libre, vous n'avez plus de raison pour croire que vous existez , que vous pensez, etc.
68. Nous ne sentons pas seulement que nous sommes libres dans nos actes du moment, mais encore nous pressentons que nous le serons dans nos actes futurs. Nous savons et nous réglons d'avance ce que nous ferons plus tard, s'il n'intervient pas de notre part une détermination opposée, ou quelque obstacle extérieur qu'il ne soit pas en notre puissance d'écarter. Or cette sorte de divination serait-elle possible si nous agissions toujours nécessairement? Aussi le sentiment intérieur est-il ici tellement entraînant que tous s'y rendent invinciblement. Toutes les actions, toutes les institutions humaines supposent la
croyance de la liberté; les lois et les contrats , les prières et les menaces , les jouissances de la vertu et les remords du vice, attestent éloquemment la persuasion universelle. 69. Si Fâme n'est jamais libre , elle est nécessitée dans tous ses actes. La nécessité peut provenir de deux sources , de l'essence même et de la nature du sujet , ou de l'action d'une cause extérieure. Or d'abord tous nos actes sont-ils nécessités par notre essence même , c'est-à-dire l'exercice de tous nos actes entre-t-il dans l'idée même de l'humanité , de telle sorte que vous cessiez d'être homme si, au lieu de prendre un livre, vous allez à la promenade; au lieu de lire, vous vous laissez aller au sommeil ; au lieu d'appliquer votre attention aux idées que réveillent en vous les caractères que vous avez sous les yeux , vous faites des châteaux en Espagne ? S'est-il jamais rencontré quelqu'un d'assez insensé pour le prétendre? Peut-on dire davantage que tous nos actes nous soient arrachés par une cause extérieure nécessitante? Quelques-uns , oui , ceux que nous sentons que nous ne pouvons pas ne pas produire. Mais tous, mais ceux dont nous sentons que nous pouvons nous abstenir? A quelles suppositions arbitraires n'est-on pas obligé d'avoir recours quand on nie l'évidence? Cette cause extérieure, quelle est-elle? Demandez-le aux fatalistes. C'est le destin, répond l'un; ce sont, dit un autre, les motifs d'après lesquels l'âme se détermine ; selon un troisième , c'est Dieu. Le destin! qu'est-ce que le destin? Nous ne saurions nous contenter de mots sans idées; si l'on entend par là la Divinité, nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut en penser. Les motifs d'après lesquels l'âme se détermine à agirj! Mais ces motifs ne sont pas des causes extérieures à l'âme et distinctes d'elle. Sans doute ordi-
nairement Tâme n'agit pas sans motifs ; cela vent dire qu'ordinairement elle n'agit pas sans se proposer quelque but; elle n'en demeure pas moins pour cela le principe libre de ses déterminations, puisqu'elle peut choisir et qu'elle choisit en effet entre ces motifs. Dieu enfin ! Mais, quand nos déterminations sont mauvaises, Dieu fait donc le mal? Belle Divinité des fatalistes! Et, quand nos déterminations sont bonnes , quand nous faisons le bien , nous sentons irrésistiblement que nous avons mérité : Dieu se joue donc de sa faible créature en lui imprimant cet irrésistible sentiment?
L'âme n'est donc point nécessitée dans tous ses actes.
Examinons maintenant les conséquences du fatalisme dans l'ordre moral et dans l'ordre social.
70. Il sera démontré plus tard qu'il y a une différence essentielle entre le bien et le mal. Or, sans liberté, il n'y a aucune moralité dans les actes humains. Car alors l'homme soumis au joug de la nécessité ne peut vouloir que ce qu'il veut; il fait donc aussi nécessairement le bien que le mal; c'est-à-dire qu'il n'y a plus ni bien ni mal , ni mérite ni démérite. L'homme est aussi incapable de vertu que de vice ; car il ne saurait y avoir de vertu pour celui qui ne peut faire le mal, ni de vice pour celui qui ne peut faire le bien. Le fatalisme détruit donc l'ordre moral.
71. L'ordre social, en réglant les rapports extérieurs des hommes, suppose pareillement leur liberté. Si donc toutes les actions humaines sont nécessaires, l'institution des lois civiles est dépourvue de sens, et leur sanction barbare (a).
[a] « Il serait absurde de prétendre dinj;^er par des lois morales
PSYCHOLOGIE. CHAP. l^*. 49
Concluons que l'âme humaine est douée de liberté, eu d'autres termes, que la volonté ou l'activité humaine peut s'exercer librement.
7â. Le principal argument de certains fatalistes se tire de la prétendue impossibilité de concilier la liberté de l'homme avec ce qu'ils appellent la prescience de Dieu. Je ferai voir, en théologie, qu'on doit opposer une fin de non recevoir à cet argument. Si je m'y arrête dès à présent, c'est parce qu'il me fournit l'occasion de combattre une pernicieuse erreur qui tend à se glisser dans l'enseignement philosophique. M. Damiron («) n'admet la prescience dans Dieu et la liberté dans l'homme qiïà la condition que l'une expire où l'autre commence à "paraître , et que celle-ci cesse à son tour au terme marqué pour celle-là ;
» des êtres nécessités à toutes leurs actions. Il ne peut y avoir » pour ceux-là que des lois physiques qui les contraignent irré- » sistiblement , telles que les lois du mouvement pour la matière. » L'être privé de liberté est dans l'impuissance d'obéir au précepte:
» il ne peut que céder à la nécessité
» Les lois , pour être observées , sont munies de la sanction des » récompenses et surtout des peines. Mais c'est encore une absur- » dite , c'est même une barbarie , s'il n'y a pas de liberté. De quel » droit pourrait-on punir l'être qui ne fait que recevoir rirapiilsion
» de l'invincible nécessité? Y a-t-il une loi qui ordonne de
» punir les personnes privées de liberté, les enfants, les insensés, » les malades en délire? S'est-il jamais trouvé un juge quiaitima- » giné de les citer à son tribunal? On a vu des accusés, pour se » soustraire à la condamnation, employer toutes sortes de moyens, » excepté l'excuse de l'impérieuse nécessité. Et si un fataliste , » étant juge , entendait un criminel se justifier par cette allégation, » croirait-il devoir l'absoudre? » (De la Luzerne, Dissertation sur la liberté, ch. VT. )
(a) Cours de philosophie. T. I«% Psychologie , pag. 287 et suiv.
en sorte que Dieu ne peut pas savoir d'avance ce que nous faisons librement, mais seulement ce que nous faisons fatalement, et aussi ce qui advient à la plante, au minéral, à tous les êtres enfin privés d'une intelligence et d'une liberté suffisantes pour se gouverner. Je ne m'arrêterai pas à montrer que la raison pour laquelle M. Damiron refuse à Dieu la prévoyance de ce que nous faisons librement, n'est autre chose que le sophisme vulgaire des fatalistes, qui appellent cause nécessitante d'un acte libre la vision, infaillible sans doute en Dieu, de cet acte, tandis que cette vision n'en est que la conséquence. Je me contenterai de faire voir que la science de Dieu ne pourra pas même alors s'étendre au monde physique et à ce qu'il y a de fatal dans l'homme. Est-ce que la volonté humaine n'intervient pas à chaque instant pour modifier librement les êtres de la nature, les détourner de la voie qu'ils suivraient s'ils étaient abandonnés à la seule action des lois de l'ordre physique? Pour choisir un seul exemple entre mille, comment Dieu a-t-il pu , comme vous le dites, régler invariablement tout l'avenir de ce bloc de carbonate de chaux, s'il ne peut pas savoir que demain je me déterminerai librement à aller l'extraire de la carrière, à en polir un fragment, à en calciner un second, à en placer un troisième dans l'angle d'un mur que , dans mille ans , des barbares viendront renverser librement? Et cette part fatale de la vie de l'homme que vous voulez bien accorder à la prévoyance divine , elle ne pourra pas non plus être sue de Dieu , ni réglée par lui nécessairement. Car souvent ce qui est fatal dans l'homme vient à la suite et en raison de ses actes libres. Comment Dieu, pour me borner encore à un seul exemple, peut-il savoir et régler que
demain tel homme perdra la raison et sera plongé iatalement dans un profond sommeil , s'il ne peut pas savoir que ce même homme ira librement se vautrer dans l'orgie? Dans l'existence de l'homme, le libre et le fatal se pénètrent, se croisent, se compliquent l'un l'autre sans interruption : comment donc Dieu pourra-t-il, ainsi que vous le dites vous-même, coordonner cette existence à l'ensemble général des choses, si un seul des éléments de cet ensemble lui est connu?
M. Damiron est donc forcément ramené au fatalisme pur, qu'il semble pourtant vouloir éviter. On ne saurait trop déplorer de pareilles erreurs de la part d'un esprit aussi élevé.
5â PREMIÈRE PARTIE.