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CHAPITRE IL

SIMPLICITÉ DE l'aME HUMAINE.

Nous pouvons maintenant aborder la haute question de la simplicité de l'âme; les recherches auxquelles nous venons de nous livrer dans le chapitre précédent nous rendront facile sa solution,

73. L'immatérialité du principe pensant a été souvent méconnue ou contestée. Elle a été méconnue par la plupart des anciens philosophes , qui ne surent pas s'élever à la vraie notion de la spiritualité (a); elle a été méconnue

[a] (( Empedocles animum esse censet cordi suffusum sangui- » nem ; aliis pars quaedam cerebri visa est animi principatum te- » nere ; aliis nec cor ipsuraplacet, nec cerebri quamdam partem » esse aniraum : sed alii in corde, alii in cerebro dixerunt animi

» esse sedem et locum Zenoni stoicoanimus ignis videtur

» Aristoxenus intenlionem ipsius corporis quamdam, velut in » cantu et fidibus quœ harmonia dicitur, sic ex corporis totius na-

» turâ et figura varios motus cieri, tanquam in cantu sonos

» Xenocrates animi figuram et quasi corpus negavit esse , verum » numerum dixit esse cujus vis , ut jàm anteà Pythagorae visum » erat , in naturâ maxima esset. Ejus doctor Plato triplicem finxit » animam cujus principatum , id est rationem in capite sicut in » arce posuit , et duas partes separare voluit , iram et cupidita- » tem quas locis disclusit : iram in pectore, cupiditatem subter

» praîcordia locavit Aristoteles , cùm quatuor illa gênera prin-

» cipiorum esset complexus, è quibus omnia orirentur , quinlam

» quamdam naturam censet esse è quâ sit mens animum

» Ivzàîxuoiv appellat novo nomine, quasi quamdam continuatam » raotionem et perennem. » (Cicéron, Tusculanes, liv. I, S 19, » 20, -22.) Cicéron ajoute : « Harum sentenliarum quae vera sit, Deus aliquis

aussi par plusieurs pères de l'église, notamment Tertullien, Arnobe , saint Jean de Damas et Tatien (a); elle a été contestée par un grand nombre de matérialistes, surtout chez les modernes. Leurs moyens se trouvent résumés dans l'ouvrage du baron d'Holbach intitulé Système de la nature, ouvrage qu'il faut lire pour prendre en dé-

» viderit ; quae verisimillima , magna quaestio est. » (§ 23. ) Cependant il se prononce dans le même livre d'une manière formelle : » Dubitare non possunius, nisl plané in phycisis plumbei simus, » quin nihil sit animus admixtum , nihil concretum , nihil co- » pulatum , nihil coagmentatum , nihil duplex. Quod cùm sit , » certè nec secerni , nec dividi , nec discerpi , nec disti ahi potest , » nec interire igitur. » ( § 71. )

Ces paroles sont celles d'un homme qui croit à la simplicité et à l'immortalité de rame.

A ce propos je relèverai une méprise étrange : l'auteur d'un livre élémentaire de philosophie, pour justifier le reproche, qu'il adresse à Ciceron , d'avoh' des opinions flottantes sur l'immortalité de l'âme, cite ces paroles des Tusculanes : « Nescio quomodô , » dùm lego , assentior ; cùm posui librum , et mecum ipse de im- » mortalitate animorum cœpi cogitare , assensio omnis ilia ela- » bitur. »

On oublie de dire que Cicéron met ces paroles dans la bouche d'un autre. Il s'écrie : « Num eloquentiâ Platonem superare pos- » sumus? Evolve diligenter ejus eum librum , qui est de animo : » ampliùsquod desideres nihil erit. » Alors un de ses interlocuteurs lui répond : « Feci me Hercule , et quidem saepiùs : sed nescio » quomodô, dùm lego, assentior; cùm posui librum, et mecum » ipse de immortalité animorum cœpi cogitare , assensio omnis » illa elabitur. » (Liv. I , § 25. )

Il me semble qu'un homme comme Cicéron valait bien la peine qu'on y regardât de plus près. Une pareille distraction est d'autant plus funeste qu'elle est contagieuse : on la retrouve dans un autre livre , publié depuis.

[a) Voir le Cours d'histoire moderne de M. Guizot, année 1829, 6« leçon.

54 PREMIKRE PARTIE.

goût le matérialisme. La plupart des physiologistes modernes, particulièrement Cabanis dans ses Rapports du physique et du moral, et récemment M. Broussais dans son ouvrage de V Irrilation et de la Folie, ne voient dans les modifications intellectuelles que diverses modifications du cerveau, des nerfs, etc. ; dans l'être pensant, que de la matière organisée. On doit à la mémoire de Cabanis de dire que, dans une lettre posthume publiée par le docteur Bérard, ii abandonne ses premières opinions , et reconnaît formellement la nécessité d'un principe immatériel.

Les preuves qui établissent la simplicité de l'âme sont nombreuses : j'exposerai seulement les principales.

74. Unité des modifications en général du principe sentant et actif. Si vous donnez une sensation, une volonté à un sujet composé, vous êtes obligé ou de la donner tout entière à chacune des parties, ou de la distribuer par fractions dans les diverses parties du sujet. Dans le premier cas, elle ne sera plus une, mais multiple, ce qui est en opposition avec ce que nous atteste la conscience. De plus, comme les parties d'un sujet étendu et composé se subdivisent d'une manière indéfinie, lorsque ce sujet produira, par exemple, un acte d'attention , nonseulement ce ne sera pas un acte , mais ce seront des actes dont vous n'assignerez jamais le nombre. Dans le second cas , la sensation ou l'acte prendra les formes et les propriétés du sujet composé. Si l'on suppose un tiers , un quart de sujet, on supposera un tiers, un quart de sensation, de désir, de volonté. D'un autre côté, le principe pensant n'aura pas et ne pourra jamais avoir la conscience de ses modifications; car, comme chaque partie du sujet ne possède qu'une portion de modification, elle n'aura tout au plus que la conscience de la partie de modification qui

l'affecte, et rien dans tout le sujet n'aura le sentiment de toute la modification. Ici encore nous nous trouvons en contradiction avec l'expérience. La sensibilité et l'activité ne sauraient donc appartenir à un sujet composé.

75. Simplicité du principe qui compare et qui juge. Le principe pensant a la faculté d'associer ou de séparer ses idées. Pour cela , il a fallu comparer préalablement les deux termes du jugement. Or, pour comparer ces deux termes, il faut que le principe pensant puisse les avoir simultanément présents; il suit de là qu'il est simple. En effet cette présence simultanée de deux termes ne peut avoir lieu si le sujet qui compare est composé. Où seraient ces deux termes? tous deux à la fois dans chaque partie du sujet composé? Mais alors les idées et les comparaisons se multiplient. Un ici , et l'autre là ? Dans ce cas, qui aura le sentiment simultané de ces deux termes, et comment la comparaison et le jugement serontils possibles ? Le principe pensant , puis qu'il a la facu Ité d'associer ou de séparer ses idées, de juger, est donc simple.

76. Impossibilité où se trouve V hypothèse matérialiste de rendre compte des modifications du principe pensant par les impressions produites sur les organes. Bdius cette hypothèse, toutes les modifications du principe pensant sont le résultat des impressions produites sur les organes, et doivent s'expliquer par ces impressions. Or cela est contredit par l'expérience. D'abord les modifications actives, quoiqu'elles seproduisentquelquefois à l'occasion d'impressions sur les organes , peuvent avoir lieu sans la condition préalable de ces impressions. Les modifications passives ne sont pas non plus des effets mécaniques d'impressions sur les organes. On ne saurait confondre le mouvement mécanique imprimé aux organes avec la sensaticm de couleur.

iy(^ PREMIERE PARTIE.

d,e saveur qui naît à sa suite, ni surtout avec un sentiment de joie ou de désir. Puis on ne saurait appliquer à la production des modifications intellectuelles l'invariable loi, que nous trouvons dans l'ordre mécanique, de la proportion entre les effets et leurs causes, de l'uniformité et de l'universalité de la production de ces effets, les mômes causes étant données. L'homme des champs voit un fruit se détacher de l'arbre qui l'a porté : à la suite de celte sensation , troiive-t-il , comme Newton, le système du monde? La vue d'un acte moral réveillel-elîe chez le philosophe et chez l'homme inculte les mêmes idées, donne-t-elle lieu aux mêmes conceptions? Celui qui cultive les arts et celui qui est étranger à leurs jouissances éprouvent-ils les mêmes impressions morales à l'occasion des mêmes impressions produites sur les sens? Les modifications de la substance pensante ne peuvent donc trouver leurs causes dans les impressions mécaniques produites sur les organes; l'hypothèse matérialiste ne rend donc pas compte de ces modifications , qui ne peuvent s'expliquer qu'en admettant un principe distinct do corps.

77. Impuissance de i organisation pour rendre la matière pensante. Les matérialistes ne vont pas jusqu'à donner la pensée à la matière en tant qu'elle est matière; car alors il faudrait la donner à toute matière, même brute et inorganique : ils ne la donnent qu'à certaine matière organisée. Voyons donc si, en s'organisant, la matière acquiert la faculté de penser. Sans qu'il soit besoin de connaître tous les mystères de l'organisation , on a droit d'affirmer que, en donnant une disposition relative, quelle qu'elle soit, aux parties de la matière, elle peut bien leur surajouter des accidents qu'elles n'avaient point au-

paravant, et qui ne répugnent pas à leur nature; mais elle ne va pas jusqu'à détruire leur essence , les attributs sans lesquels on ne saurait les concevoir; elle n'anéantit pas leur inertie, leur étendue, leur divisibilité. Si ces qualités essentielles persistent dans la matière organisée, et s'il est prouvé qu'elles sont incompatibles dans lemême sujet avec la pensée, il en résulte que la matière organisée ne peut pas plus penser que la matière brute.

78. Ame, esprit, substance immatérielle, sont des mots, dit l'auteur du Système de la nature, vides de sens, et auxquels il est impossible d'attacher aucune idée.

— Nous éprouvons des sensations, des sentiments; nous produisons divers actes de volonté. Rien n'est plus sur que cela : le matérialiste en convient comme tout le monde. Or nous nous assurons par l'observation et le raisonnement que de pareilles modifications ne sauraient appartenir à un sujet composé ; c'est donc avec raison que nous les rapportons à un principe simple et distinct du corps. Ce principe, il faut lui donner un nom quelconque; si l'on ne veut pas l'appeler âme, esprit, etc., qu'on l'appelle autrement; la seule chose qui importe, c'est que l'on reconnaisse son existence. Pour nous, usant d'un droit que personne ne saurait nous contester, nous continuons de l'appeler âme, esprit, etc. , parce que nous ne voyons pas la nécessité de changer, sur ce point, la langue vulgaire. Ces mots âme, esprit, etc., ne sont donc pas pour nous vides de sens ; ils ne sont pas sans représenter quelque idée, puisqu'ils représentent celle du principe pensant et immatériel, dont l'existence nous est démontrée aussi rigoureusement que quoi que ce soit.

79. — Pour affirmer que la matière ne peut pas penser, il faudrait en connaître toutes les propriétés.

— Cela n'est point nécessaire; il suffit que nous lui en connaissions d'incompatibles avec la pensée ; or nous concevons l'incompatibilité de la pensée avec plusieurs propriétés connues de la matière, telles que l'étendue, la divisibilité, l'inertie; propriétés que ne détruiront pas les propriétés inconnues, si jamais nous venons à connaître ces dernières.

80. — Toutes les modifications du principe pensant sont dans la dépendance absolue de conditions organiques; ce que l'on appelle le moral de l'homme n'est donc que l'ensemble des modifications du physique, et par conséquent il n'y a pas dans l'homme une substance distincte de son corps, une âme immatérielle.

— Quand on accorderait ce qui est démenti par les faits et par le raisonnement, et ce qui aurait du reste le grave inconvénient de porter atteinte à la liberté humaine, savoir que le moral de l'homme dépend absolument et universellement du physique, il ne s'ensuivrait pas que le moral et le physique, que le principe pensant et le corps soient identiques, et il resterait éternellement à prouver que les modifications du principe pensant, qui sont simples, peuvent appartenir à un sujet composé. Je vais plus loin : je pense que, plus on insiste sur la dépendance du moral et du physique , plus on nous donne gain de cause sur l'existence d'un principe spirituel distinct du corps. En effet, plus on dit que le moral dépend du physique, plus on constate deux faits distincts, et qu'on ne peut réduire l'un dans l'autre. Si le moral n'est pas le physique, et réciproquement, il y a donc dans l'homme autre chose que le corps, qui n'a rien que de physique; il y a donc un principe immatériel.

Mais, sans nier que certaines modifications morales dé-

pendent de conditions organiques, je prétends que cette dépendance n'est pas aussi absolue qu'on la fait. Je n'aborde pas de suite cette grave discussion , qui trouvera sa place dans le chapitre suivant.

81 . Les raisons sur lesquelles j'ai fondé la spiritualité du principe pensant supposent, comme on l'a vu, l'inertie delà matière, et la contradiction essentielle qu'il y aurait à ce qu'elle devînt le sujet de la pensée. La thèse que je viens d'établir ne conclut donc pas seulement contre le matérialisme , mais encore contre une sorte de spiritualisme, excessif en apparence, de quelques panthéistes de nos jours. Selon eux, le monde matériel est animé et actif; il est plein de forces qui agissent sans cesse : bien plus, il y a de la pensée, de l'amour, une direction d'action et des déterminations dans la plante et la pierre même (a). Or spiritualiser ainsi la matière ne vaut pas mieux que matérialiser l'esprit, et ne s'en éloigne pas du reste autant qu'on pourrait le croire. Au point de vue de cette doctrine, l'esprit ne diffère du corps qu'en ce qu'il est une force indivise, tandis que le corps est une force multiple. Mais une force multiple est la réunion de plusieurs forces indivises; il y a donc identité de nature entre l'esprit et les éléments constitutifs du corps. On voit donc qu'un pareil spiritualisme fraternise parfaitement avec le matérialisme. Je ne parle pas de tout ce qu'il y a de hardi à donner le même nom de force à l'âme, être simple et actif, et au corps, être composé et inerte, ni de toute la confusion que ce langage introduit dans les notions opposées que nous avons des deux substances.

[a) Voir le Cours de philosophie de M. Damiron , tome 1" , Psychologie, p. 401 et 403 , éd. de 1834.

Je ne demande pas non plus de combien de forces élémentaires se compose la force multiple qu'on appelle un corps. Leur nombre doit être indéfini comme la divisibilité de la matière, et, puisqu'elles agissent toutes, et qu'il n'y a pas de raison pour que l'une d'elles s'arroge le droit de commander aux autres, il n'est pas médiocrement embarrassant d'avoir à expliquer comment elles se concertent pour concourir aussi parfaitement, aussi exactement , à produire leurs effets ; ce qui est au contraire d'une extrême lucidité pour celui qui, ne voyant dans la matière qu'un ensemble de molécules inertes, admet, en dehors du monde matériel, une intelligence et une puissance suprême qui en règle tous les phénomènes.

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