‹ Cours de philosophieChapitre 15 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LIMITES DU PHYSIQUE ET DU MORAL, DE LA PHYSIOLOGIE ET DE LA PSYCHOLOGIE.

8â. La plupart des physiologistes modernes ne parlent guère de l'âme que par concession , et ils lui font jouer un rôle si peut important qu'on pourrait facilement s'en passer ; d'autres , moins hardis , la mettent dans une dépendance servile et absolue des organes : presque tous ont cela de commun qu'ils prétendent avoir seuls éclairci la question de la nature du principe pensant et de ses facultés. Ce sont ces prétentions que j'entreprends de signaler. La division des sciences , cette œuvre immense qui a coûté tant de veilles à Aristote et à Bacon, si laborieusement avancée de nos jours , produirait , dans l'ordre intellectuel, si elle pouvait être achevée, les prodiges que nous voyons maintenant réaliser dans l'ordre mécanique et industriel par la division du travail. Sous ce rapport, l'empiétement de la physiologie sur le domaine de la psychologie arrête les progrès de la science, et ne me paraît pas avoir assez attiré l'attention des philosophes.

83. Comme je ne veux être ni au-delà ni en deçà de la vérité, je me hâte de reconnaître l'importance de la physiologie restreinte dans ses limites naturelles ; je pense qu'elle offre à l'art si estimable du médecin de puissants moyens, qu'elle peut même fournir quelques secours aux applications pratiques de la morale , qui ne sauraient

6â PREMIÈRE PARTIE.

être isolées complètement des données physiques de l'humanité : mais à la psychologie, à la métaphysique , que donne-t-elle ? Rien , absolument rien. Les conditions physiques de la manifestation de quelques phénomènes intellectuels sont des faits que suppose le psychologiste , et qu'il ne nie pas ; mais à quoi lui servira la dissection du corps, quand il veut atteindre l'âme, ses facultés, ses divers modes ? C'est certainement la plus admirable des machines que le corps humain ; mais, quand vous eu connaîtriez tous les ressorts, tous les leviers, quand vous pourriez en parcourir en tous sens les plis et replis, vous n'y rencontreriez jamais le principe d'action. Les mouvements volontaires ne s'exécutent point par contact , comme ceux qui trouvent leur cause dans les lois secondaires de la nature extérieure; ces mouvements primitifs , le corps les reçoit immédiatement de l'action d'une substance immatérielle. La manière dont un esprit agit sur un corps fùt-elle plus incompréhensible encore, il n'en demeurerait pas moins vrai non-seulement qu'un esprit peut, mais qu'un esprit seul peut donner la première impulsion à la matière. C'est une des plus vulgaires notions que les corps sont inertes de leur nature; si, par impossible, il n'existait que de la matière, elle serait donc éternellement en repos : la cause de son mouvement ne peut donc se trouver que dans un esprit. Cette puissance que Dieu exerce sur l'universalité, il a donné à notre âme de l'exercer sur une portion de la matière , quoiqu'il ait plu à sa sagesse que nous l'exerçassions aveuglément. Tout cela est évident , s'il y a quelque chose qui le soit. Aussi long-temps donc que vous ne ferez que vous entourer de matière , l'âme échappera éternellement à vos investigations, et vous n'atteindrez jamais la raison

de la vie et du mouvement. Ainsi donc , en se restreignant même dans l'ordre des phénomènes qui tiennent à la sensibilité , on voit que la science qui étudie le jeu des organes ne saurait avoir pour objet direct ces phénomènes : que serait-ce donc si nous entrions dans l'examen des phénomènes intellectuels, si nous étudiions l'âme se modifiant elle-même par sa propre énergie, créant, au moyen de la réflexion, la science, qui eût été à jamais impossible pour un être doué de la seule propriété de sentir?

84. On a adressé jusqu'à satiété à la métaphysique le reproche de s'attacher uniquement à la cause première , à de vagues hypothèses, et de négliger l'étude des faits (a). J'avoue qu'une science qui ne reposerait pas sur des faits serait privée de fondement; mais aussi la métaphysique ne s'appuie-t-elle pas sur des faits? Ne part-elle pas des phénomènes que saisit la réflexion? Ne sont-ce pas là des faits? Prétendra-t-on donner ce nom aux seules combinaisons de la matière? Du reste je défie le plus habile homme de faire une science proprement dite avec des faits matériels seulement. Toute science, que ceux qui la cultivent le sachent ou ne le sachent pas, a sa partie métaphysique.

85. Les anciens physiciens, au lieu de se condamner à l'observation minutieuse des phénomènes, avaient presque tous pris un autre point de départ; ils voulaient construire le monde à priori : de là cet état de stagnation

{a) Voyez surtout l'ouvrage de Cabanis intitulé Rapports du physique et du moral de l'homme , ouvrage où cette accusation se reproduit à chaque page.

complète où la science restait depuis des siècles, jusqu'au moment où Bacon , osant se débarrasser des entraves de la routine , remit les philosophes sur la voie de l'expérience. Mais tel est le penchant de l'esprit humain pour les vues exclusives que , une fois saisi d'un moyen d'investigation, il veut l'appliquer à tous les ordres de connaissances. Cette apparence de simplicité le séduit, et le pousse insensiblement dans Terreur. Une fois égaré, on ne voit plus où il pourra s'arrêter, parce que , se rappelant le principe dont il est parti, principe qui a été un instant fécond en découvertes, il marche avec assurance, ne soupçonnant pas qu'il a franchi des intervalles immenses, et qu'il n'est plus sur le même terrain qu'il foulait au commencement de sa course. L'expérience des sens avait fait faire de grands progrès aux sciences physiques. Il fallait s'en tenir là ; mais on a voulu la transporter dans l'ordre psychologique , et elle n'y a fait que des ravages. Dans ce nouvel ordre de choses, celui qui veut acquérir quelques connaissances est obligé de rentrer en lui-même, et d'imposer silence aux sens. Les divers modes d'activité du principe pensant, tous ses phénomènes, sans excepter la sensation, ne peuvent être saisis et observés que par le sens intérieur, qui n'a que faire de tout le travail, de tout le mécanisme des organes. Est-ce là la marche qu'on a suivie dans ces derniers temps? Non ; on a demandé aux sens et à leurs organes les matériaux de toutes les connaissances. Après avoir fait bon marché des rêves de Platon , rêves sublimes et qui étonneront toujours par la profondeur et l'inépuisable fécondité de vues, rêves que je ne prétends pas du reste légitimer, on ne s'est point aperçu qu'on y substituait, sinon dans l'expression, au moins dans la

réalité, les espèces ridicules d'Epicure. Locke et Condillac ont préparé ces étranges aberrations; Condillac surtout, qui, après avoir démontré l'activité et la spiritualité du principe pensant, s'est singulièrement contredit luimême en ne voulant plus y voir que des sensations. Cet auteur était loin de s'apercevoir qu'il faisait aux matérialistes la plus large concession que la philosophie leur eût jamais faite. Voyez aussi comme ils se sont empressés d'en prendre acte en poussant de grands cris dev'ctoire! De là en effet au matérialisme il n'y a plus qu'un pas. Ce pas, Condillac n'a point voulu le faire. Mais d'autres le feront pour lui : lorsqu'on a posé un principe , la puissauce d'un souverain n'en retiendrait pas les conséquences. Si la sensation est le seul mode de l'âme , celui auquel tous les autres sont réductibles , nous sera-t-il possible de nous élever jamais à la sublime notion de la spiritualité? Car, on ne saurait trop le remarquer , quoique les sensations ne puissent appartenir qu'à une substance immatérielle , ce ne sont pas les sensations qui nous dévoilent le principe spirituel , mais la faculté d'apercevoir les sensations. Un être qui sentirait seulement , loin de pouvoir se distinguer de ce qui n'est pas lui, ne saurait pas même qu'il existe, quoiqu'il le sentîL Il serait au-dessous de la brute , qui ne sait pas non plus qu'elle existe, mais dont l'âme au moins n'est pas dépourvue d'activité, comme le prouvent les mouvements volontaires que nous lui voyons exécuter; seulement l'activité de cette âme ne se replie pas sur elle-même, elle ne réfléchit pas.

86. Les physiologistes ont fait leur profitde cette philosophie des sens. Ecoutons l'un des plus célèbres d'entre eux : « Les écrivains, dit Cabanis, qui se sont occupés

» avec quelque profondeur de Tanalyse des idées, et des » principes de la morale privée ou publique, ont presque » tous senti la nécessité de se diriger, dans leurs recher- » ches, d'après la connaissance de la nature humaine » physique. Comment en effet décrire avec exactitude, » apprécier et limiter sans erreur les mouvements d'une » machine et les résultats de sonaction,siVon ne connaît d'a- » Tance sa structure et ses propriétés?... C'était de Locke » que la plus grande et la plus utile révolution de la phi- » iosophie devait recevoir la première impulsion. C'était » par Locke que devait, pour la première fois, être ex- » posé clairement et fortifié de ses preuves les plus direc- » tes cet axiome fondamental que toutes les idées vien- » nent par les sens, ou sont le produit des sensations. » Helvétius a résumé la doctrine de Locke : il la pré- » sente avec beaucoup de clarté, de simplicité , d'élé- » gance. Condillac l'a développée, étendue, perfection- » née : il en démontre la vérité par des analyses toutes «nouvelles, plus profondes et plus capables de diriger » son application (a) ». Ainsi^ grâces aux complaisances de quelques philosophes, Toilà les physiologistes seuls en possession de connaître et d'expliquer l'homme, puisque seuls ils connaissent la structure de la machine. Mais, à peine introduits dans le sanctuaire, ils éconduisent leurs introducteurs : « Notre admiration pour l'esprit sage , » étendu, profond d'Helvétius, pour la raison lumineuse » et la méthode parfaite de Condillac, ne nous empê- » chera pas de reconnaître qu'ils ont manqué l'un et l'au- » tre de connaissances physiologiques, dont leurs ouvra-

[a) Rapports du physique et du moral de l'homme, préface , édit. de 1815.

^) ges auraient pu profiter utilement. S'ils eussent mieux » connu l'économie animale, le premier aurait-il pu sou- » tenir le système de l'égalité des esprits? Le second n'au- » rait-il pas senti que l'âme, telle qu'il l'envisage, est » une faculté , mais non pas un être ; et que, si c'est un » être , à ce titre elle ne saurait avoir plusieurs des qua- » lités qu'il lui attribue (a)? » De quoi aussi Condillac s'avise-t-il en voyant dans l'âme autre chose qu'une fa- <iulté ? Quant à Helvétius , on s'étonne de le voir ainsi gourmander. S'il prétend que toutes les intelligences sont égales, ce qui est insoutenable aux yeux de tout le monde, et spécialement de celui qui ne croit qu'à V économie animale, en revanche il s'épuise à établir que, dans l'homme, tout se réduit à sentir, et qu'il n'y a de principe et de règle des actions que l'intérêt personnel : la sagesse, V étendue et la. profondeur àe ces conceptions devaient lui faire trouver grâce. Locke , qui est pourtant bien plus métaphysicien qu'Helvétius, est traité avec plus de respect. Or voici pourquoi : «. Il faut observer que » Locke était médecin; et c'est par l'étude de l'homme » physique qu'il avait préludé à ses découvertes dans la » métaphysique, la morale et l'art social (h) ». Cabanis, qui était médecin aussi, pardonne, comme on voit, en faveur de la médecine, même aux découvertes de la métaphysique. Mais revenons à des formes plus sévères de raisonnement.

87. Je dirai d'abord à ceux des physiologistes dont les ouvrages n'indiquent pas clairement s'ils admettent

(a) Rapports du physique etdu moral de l'homme, 1" mém., § 2. (fe) Ihid,

un principe distinct du corps : « Vous êtes ou vous n'êtes pas matérialistes. Si vous l'êtes, il vous faut de deux choses Tune, ou nier la pensée, ce qui n'est pas facile; ou prouver qu'elle peut être une modification de la matière, ce qui Fest encore moins. Si vous ne Fêtes pas, dites-le nettement, et dès lors ne paraissez pas embarrassés de l'âme , afin qu'on ne puisse pas dire que vous craignez de reconnaître vos titres de noblesse ».

88. A ceux qui admettent formellement l'âme , mais qui la réduisent à une dépendance servile , je dirai : « Si vous reconnaissez l'existence d'une substance spirituelle, distincte du corps, ne reculez pas devant les conséquences. Reconnaissez donc que, dans l'hypothèse même qui vous est le plus favorable , et que vous êtes loin d'établir, où toutes les modifications de la substance immatérielle demanderaient le concours de certaines modifications du corps, celles-ci ne seraient que des occasions, des conditions , et non des causes ».

89. C'est un dogme favori de plusieurs physiologistes, que le développement plus ou moins complet, l'exercice plus ou moins libre des facultés de l'âme dépend uniquement de conditions physiques , telles que la constitution plus ou moins parfaite des organes et particulièrement du cerveau , l'influence du climat , du genre de vie , de l'âge, du sexe, etc. Mais ils sont loin d'établir cette assertion. A peine s'entendent-ils entre eux : c'est une chose fort curieuse que le rapprochement de leurs théories. Rien de moins sur ni de moins bien constaté que le petit nombre de données qu'ils ont recueillies ; rien de plus hasardé ni de plus arbitraire que les conséquences générales qu'ils en déduisent. On ne s'attend pas à ce que j'entre dans ce dédale. Je me contenterai de quelques

exemples éclatants. Cabanis et M. Richerand s'appuient des observations de Morgagni, qui prétendrait avoir trouvé le cerveau d'une mollesse extraordinaire chez des imbéciles, d'une fermeté extrême chez des fous furieux, d'une consistance très-inégale chez des personnes attaquées de délires moins violents. Tout en faisant grand bruit de ces observations, faites non plus sur des êtres vivants, mais sur des cadavres, le premier avoue que Pinel na souvent rien trouvé de semblable; le second, que nos connaissances sur la structure du cerveau et des nerfs sont trop bornées , les ouvertures des cadavres de maniaques trop peu nombreuses , pour qu'on puisse assurer ou nier que le dérangement de l'intellect dépende constamment d'une lésion organique (a). Veut-on un autre exemple? La plupart des physiologistes soutiennent encore aujourd'hui que l'étendue et la force de l'intelligence sont proportionnelles au développement plus ou moins considérable de la masse encéphalique comparativement à la masse totale de l'animal. D'après cette théorie, la balance se trouverait le seul juge compétent de la diversité des intelligences, et résoudrait toutes les questions que fait naître ce mystérieux sujet. On s'est donc mis à peser des masses, à mesurer des volumes, afin de déterminer l'échelle psychologique des espèces animales. Mais la balance n'est pas complaisante , et n'a aucun intérêt à altérer les faits. Il est donc arrivé qu'elle accusât souvent autre chose que ce qu'on lui demandait. Par exemple elle a fait voir que le phoque était, de tous les mammifères, y compris l'homme , celui qui a la pulpe cérébrale la plus dévelop-

[a] Cabanis , Rapports du physique et du moral de Vhomme, 1" mém., § 6, note. — Richerand , Eléments de physiologie , § 156 , édition de 1807.

pée comparativement à sa masse totale ; le cheval au contraire, celui qui a le cerveau le plus petit. Il s'ensuivait que, dans Tordre intellectuel, l'homme marche à la suite du phoque, et le cheval après tous les autres animaux, au moins dans la section mammalogique. Cette conclusion n'avait pas de chance d'être hien accueillie. On n'a pas osé proclamer que l'homme n'est pas le plus intelligent, ni que le cheval est le plus stupide des mammifères. Quelques physiologistes, hommes de sens et de bonne foi, ont tout simplement avoué que ce système était insoutenable. D'autres, qui ne se déconcertent pas, et qu'aucune difficulté n'effraie, se sont merveilleusement tirés d'embarras : ils ont dit que le développement des facultés intellectuelles était proportionnel non plus à la masse de l'encéphale, mais au plus ou moins grand nombre de ses plis et de ses circonvolutions. A cela j'avoue que je n'ai plus rien à répoudre. Un dernier exemple emprunté à la phrénologie. Parmi les démentis que les faits les mieux constatés lui donnent tous les jours , celui-ci mérité d'être noté. On se rappelle ce fanfaron de crime et d'athéisme, ce scélérat hors de ligne, qui fut exécuté en 1836. Les phrénologistes se sont emparés de son crâne , et l'ont exploré avec avidité. Les uns lui ont trouvé les organes du meurtre , de la colère , de la malveillance très-développés , mais en même temps très-développés aussi les organes de la bienveillance. D'autres ont trouvé que sa constitution devait en faire un parfait honnête homme (a). Il faut avouer au moins que

(a) « Lacenaire, dont la froide cruauté, l'impassibilité au milieu » des circonstances les plus effrayantes , vient d'épouvanter la » France entière; Lacenaire est phrénologiquement un saint

jamais honnête homme ne poussa si loin Tesprit de contradiction. Cet exemple suffira, je pense, pour prouver jusqu'à l'évidence que la prétendue science des phrénologistes est une des niaiseries du premier ordre.

90. L'influence du climat , du genre de vie, de l'àge^ du sexe, etc., sur les dispositions morales, est réelle, et personne ne pense à la nier. Mais je crois que les physiologistes l'exagèrent beaucoup, et que, dans la production des effets qu'ils lui attribuent exclusivement, intervient pour une grande part l'influence de l'éducation, des exemples , des institutions ^ etc. , influence qui est plus souvent morale que physique. Combien de sujets qui, soumis aux mêmes influences du climat, du genre de vie, de l'âge, du sexe , diffèrent au moral autant qu'ils se ressemblent au physique! Combien au contraire pour qui les influences du climat, etc. , varient, et qui se ressemblent au moral autant qu'ils diffèrent au physique! Certains physiologistes insistent spécialement sur l'influence de l'âge, qui est en effet plus sensible et plus générale, et, de ce que le développement de la raison suit celui des organes, ils concluent qu'il en est l'effet. Il y a là un rapport de simultanéité , et non de causalité.

» homme , muni de toutes les qualités d'un homme bon , doux , » sensible, religieux, ayant en horreur l'injustice , le vol, et à » cent mille lieues de l'assassinat. Voilà au moins ce que la phré- » nologie nous apprendrait si les faits n'étaient là. C'est ainsi qu'il » y a un développement marqué de toutes les parties antérieures » et supérieures du crâne , aplatissement remarquable des parties » latérales , et surtout de celles où correspondent , dit-on , le vol » et le meurtre. Les organes de la bonté , et surtout de la théo- » Sophie , sont remarquables par leur développement. » ( Extrait de la Gazette médicale, inséré dans le n» de l'Impartial du 18 janvier 1836.)

Si le moral de l'enfant se développe communément à mesure que son corps se développe aussi, c'est parce que, plus les organes se perfectionnent, plus ils stimulent l'activité de l'âme , et plus ils lui apportent de matériaux; mais c'est surtout parce que , à mesure que le corps se développe, on s'applique à cultiver et à étendre la raison de l'enfant. Cela est si vrai que l'homme isolé et privé de toute espèce de culture n'aurait guère plus de raison, quand il serait devenu grand et fort, que quand il était enfant, et ne différerait guère de la brute que par la faculté de sortir de cet état et de se perfectionner aussitôt que l'occasion s'en présenterait : voyez les sauvages , quoiqu'ils ne se trouvent pas absolument dans le cas de notre supposition, puisqu'ils ne vivent pas entièrement isolés, et qu'ils ne sont pas dépourvus de toute espèce de culture.

91 . Ce ne sont pas seulement des physiologistes qui ont prétendu expliquer l'homme intellectuel; des chimistes s'en sont mêlés aussi , et il fait beau les voir tourmenter nos organes dans leurs cornues. Un pharmacien de Paris , M. Couerbes, a communiqué, en 1835, à l'Académie des sciences cette découverte, que la différence des intelligences dépend de la plus ou moins grande proportion de phosphore libre contenue dans la pulpe cérébrale. En soumettant plusieurs cerveaux humains à l'analyse chimique , il a trouvé que ceux des idiots ne contenaient point ou presque point de phosphore ; que ceux des individus jouissant du plein exercice de leurs facultés intellectuelles en contenaient une proportion raisonnable. et qu'enfin ceux des fous en contenaient trop. D'après ce simple exposé , on pourrait croire d'abord que le crâne d'un fou à lier, semblable à un volcan aux entrailles

bouillonnantes , emprisonne une quantité énorme de phosphore toujours prêt à faire explosion. Qu'on se rassure : la proportion , dans ses plus grands excès, ne va que jusqu^à trois parties sûr cent de la masse totale du cerveau , et encore ces trois centièmes sont-ils baignés par près de quatre-vingts centièmes d'eau. Or, d'après l'analyse de Vauquelin, à qui du reste il faut rapporter le mérite de la découverte du phosphore à Tétat libre dans le cerveau , la proportion ordinaire est d'un centième et demi. Donc ce qui fait qu'un homme est fou furieux ou imbécile, c'est un centième de phosphore de plus ou de moins. Et voilà le bon sens condamné à cheminer en ligne droite entre le crétinisme et la démence, qui le touchent presque ! Il faut vraiment être avec lui en bien mauvais termes pour le traiter avec tant de barbarie.

9â. Je terminerai par une réflexion que j'ai déjà faite, et qui rendra, j'espère, impossible toute fausse interprétation de ma pensée. Je suis très-éloigné de méconnaître les services que les physiologistes et les chimistes ont rendus à l'étude de l'homme organique : grâces à eux, nous avons, sous ce rapport , laissé nos devanciers bien loin derrière nous. Mais, quand il s'agira d'étudier la nature intellectuelle, si, non contents de tous leurs titres, ils veulent encore disputer celui-ci aux philosophes, qu'ils laissent là, je les en adjure dans l'intérêt de leur gloire , qu'ils laissent là tous leurs instruments. Le scalpel et le creuset des métaphysiciens c'est la réflexion. Comme Bias , ils portent tout leur bien avec eux,, et ils ne s'en croient pas plus pauvres.

Page 1