Lorsqu'il s'introduit dans notre organisation un
(a) Pensées,
trouble tel que l'exécution de cet ordre de fonctions qui constituent la vie soit impossible, de ce moment cesse l'union qui existe actuellement entre 1 ame et le corps ; la mort n'est donc que la cessation des relations établies passagèrement entre deux substances qui ont chacune leur nature propre et leur existence indépendante ; ce n'est qu'une transition à un nouvel état de choses. Le corps se dissout ; ses diverses parties se distribuent dans la nature physique , et vont bientôt servir d'éléments à de nouvelles compositions. Que devient l'âme ?
106. Le dogme de son immortalité est un de ceux qui se retrouvent partout , là même où les notions les plus imparfaites et les plus fausses sur la nature du principe pensant eussent compromis ce dogme si l'on eût été conséquent. Il en est ainsi de toutes les grandes vérités dont le besoin est impérieux pour l'intelligence ; elle les admet, au risque de n'être point d'accord avec elle-même, aimant mieux manquer à la logique qu'au bon sens. Je ferai voir, dans la morale , que l'âme est destinée à une autre vie au moins. Pour le moment, je n'entreprends de résoudre que cette question de psychologie : la dissolution du corps entraîne-t-elle l'anéantissement de l'âme?
107. Je dis que cela ne saurait être une question pour ceux qui admettent la spiritualité du principe pensant. Sa séparation d'avec le corps pourra bien interrompre ses relations présentes, sa manière actuelle d'exister; mais cette séparation ne portera aucune atteinte à son essence. En général une substance spirituelle ne demande pas nécessairement à être unie à un corps ; car autrement il faudrait dire que Dieu lui-même a besoin d'un corps. Ensuite l'âme humaine en particulier est douée d'une force, d'une activité à l'exercice de laquelle l'union du
corps nuit plutôt qu'elle n'est utile. Je ne nie pas que , dans l'état actuel , les sensations n'aient été une condition nécessaire pour que l'activité de l'âme fut d'abord mise en jeu; mais je prétends, fondé sur l'observation intérieure, que cette activité est sans cesse retardée, embarrassée, contrariée, par suite de l'union de l'âme avec le corps. Quel est celui qui , pour peu qu'il soit habitué à rentrer dans les profondeurs de la pensée, n'a pas remarqué mille fois que l'âme, pour être elle-même, c'està-dire une force vraiment active, a besoin de repousser les distractions des sens, de fuir, pour ainsi dire, le monde extérieur, et que c'est alors qu'elle jouit de sa plus grande énergie? Loin donc que l'union de l'âme avec le corps soit nécessaire , c'est au contraire un état violent qui ne peut durer que passagèrement , et il ne fallait rien moins que la puissance de Dieu pour réaliser cette union mystérieuse (a).
Sm-i^O B^ô
(a)a Ya-t-il rien , dit Platon , de plus rigoureux que de penser » avec la pensée toute seule , dégagée de tout élément étranger » et sensible , d'appliquer immédiatement la pure essence de la » pensée à la recherche de la pure essence de chaque chose , sans » aucune interveftlion du corps , qui ne fait que troubler l'âme ?.... » Il n'y a qu'un sentier détourné qui puisse guider la raison dans » ses recherches ; car, tant que nous aurons notre corps , et que » notre âme lui sera enchaînée, jamais nous ne posséderons » pleinement l'objet de nos désirs, c'est-à-dire la vérité ; en effet » le corps nous entoure de mille gênes , par la nécessité où nous » sommes d'en prendre soin : avec cela , les maladies qui sur- » viennent traversent nos recherches. Jl nous remplit d'atfache- » ments, de désirs, de craintes, de mille chimères, de mille » sottises, de manière qu'en vérité il ne nous laisse pas une heure
» de sagesse Si d'aventure il nous laisse quelque loisir, et que
» nous nous mettions à réfléchir, il intervient tout d'un coup au ï) milieu de nos recherches , nous trouble , nous étourdit , et nous
gg PREMIÈRE PARTIE.
108. On objecte que l'âme n'exerce ses facultés qu'au moyen d'organes matériels, et qu'ainsi elle ne peut exister sans être unie à un corps.
Supposons , ce qui est au moins douteux , que l'âme ne puisse exercer maintenant aucune de ses facultés sans le concours des organes. Un autre ordre de choses que l'état actuel est-il impossible? Affirmer cela c'est affirmer en même temps qu'il est de la nature d'un esprit de ne penser, de n'exister qu'au moyen d'organes ; c'est , comme
» rend incapables de discerner la vérité. Il nous est donc démon- » tré que , si nous voulons savoir véritablement quelque chose , » il faut que nous nous séparions du corps , et que Tâme elle- » même examine les choses en elles-mêmes. Ce n'est donc qu'a- » près notre mort , et non pendant cette vie , que nous jouirons » de la sagesse dont nous sommes amoureux , et que nous con- » naîtrons purement la vérité : et , pendant que nous serons dans » cette 1fii^,*^otis n'iapprocherons de la vérité qu'autant que nous D nous éloignerons du corps , que nous renoncerons à tout corn-
j) merce avec lui, si ce n'est pour la nécessité seule
» Purifier l'âme c'est la séparer du corps , l'accoutumer à se re- » cueillir en elle-même et à vivre , autant qu'il lui est possible , » vis-à-vis d'elle-même , affranchie du corps comme d'une chaîne. » Or cet affranchissement de l'âme, cette séparation d'avec le
» corps, c'est la mort Le véritable philosophe s'exerce donc
» à mourir, et la mort ne lui est nullement terrible. S'il déteste le » corps, et aspire à vivre de la vie seule de l'âme, et si , quand » ce moment arrive , il la repousse avec effroi et avec colère , n'y » a-t-il point une contradiction honteuse à n'aller pas très-volon- » tiers où l'on espère obtenir les biens après lesquels on a soupiré » toute sa vie? » (Platon, Phédon, traduction de M. Cousin.) Il règne dans ce beau morceau une sorte de mysticisme qui , j'en conviens , n'est pas parfaitement approprié à la nature de l'homme. Mais sous cette enveloppe sont cachées des vérités trèsprofondes. Quelques passages de ce genre suffiraient pour justifier le surnom de Divin qui a été donné à Platon.
je Tai déjà fait observer, donner un corps àDieu lui-même, 1 09. Pour nier la survivance de Tâme , on objecte aussi l'horreur naturelle que nous inspire Tapproche de la mort.
L'âme repousse instinctivement tout ce qui nuit à l'union harmonieuse qui constitue la vie actuelle, à plus forte raison ce qui doit la rompre violemment. Elle répugne à la douleur, qui est un mal réel, et la mort est ordinairement précédée de douleurs extrêmes. Enfin elle ne peut envisager sans trouble ce compte à rendre de la vie, ni cet avenir qui l'attend au-delà du trépas. Voilà de légitimes motifs pour craindre la mort, pourvu que ce soit selon la raison ; mais , raisonnable ou non , cette crainte, comme on le voit, ne prouve nullement que l'âme s'attende à être anéantie.
1 1 0. Avant de terminer ce chapitre de l'union de l'âme avec le corps, je dirai quelques mots d'un état qui prend périodiquement une bonne partie de notre existence actuelle, et qui n'est ni la vie présente ni une autre vie, mais une sorte d'intermédiaire entre la vie et la mort : je veux parler du sommeil. Connaître et révéler tous les mystères qui se passent au fond de l'âme pendant cet état , c'est une tâche surhumaine , et je ne suis pas assurément de ces philosophes qui ont le privilège de dormir debout , et de tenir note exacte de ce qu'ils éprouvent dans leur sommeil, (à) Pour se connaître il faut pouvoir
{a) Si quelqu'un était curieux de savoir jusqu'où peut aller l'illusion sur ce point , je le renverrais aux Mélanges philosophiques
s'observer; or, plus le sommeil est profond, plus Tâmie approche d'un état de torpeur semblable à celui des sens, moins ensuite elle retrouve en elle de traces de ce qu'elle a éprouvé. Voilà déjà un fait que tous ont expérimenté , ^t que nous pouvons noter comme constant. En voici un autre qui ne l'est pas moins; c'est que, pendant le sommeil , la vie de relation avec le monde extérieur par l'intermédiaire des sens est suspendue ou s'affaiblit d'autant plus que le sommeil devient plus profond: nous ne sentons plus alors les impressions de l'extérieur sur nos organes , qui, de leur côté, ne reconnaissent plus ou presque plus l'empire de la faculté motrice. La cause de cette interruption est-elle, comme cela est probable , dans l'état où se trouvent alors ces mêmes organes , ou bien les organes n'y sont-ils pour rien? C'est ce que la physiologie ellemême ne paraît pas encore savoir, et sur quoi on ne peut par conséquent rien affirmer , dans l'état actuel de nos connaissances du moins. Un troisième fait enfin, que l'expérience universelle des rêves et le souvenir plus ou moins net qui nous en reste , rendent incontestable , c'est que , dans la vie de l'âme pendant le sommeil , l'imagination, prise dans le sens esthétique du mot, est la faculté qui s'exerce avec le plus d'énergie et avec une prédominance telle qu'elle absorbe presque toutes les autres; le jugement au contraire , sous la forme de raisonnement , est la faculté qui se trouve le plus en défaut. L'âme est alors excessivement artiste et poète , mais nullement
de M. Jouffroy, qui, dans son sommeil, compte les heures que sonne sa pendule , attend le moment précis où il doit éveiller ses sens , écoule ou n'écoule pas à son gré le bruit de la brosse du frolteur deson salon, et fait beaucoup d'autres choses surprenantes de la part d'un esprit habituellement aussi judicieux et aussi solide.
philosophe; elle combine avec une prodigieuse facilité toutes ses idées , particulièrement celles qu'elle a acquises en dernier lieu et qui Font fortement impressionnée; elle crée mille fantaisies bizarres , réalise les associations les plus incohérentes, se donne les plus magnifiques spectacles , se prodigue les plus vives jouissances mais aussi parfois les plus poignantes angoisses; elle se joue enfin avec une entière licence au sein d'un monde infini de chimères. Mais ce n'est pas là la vraie poésie, qui vit toujours en bonne intelligence avec la raison, lors même qu'elle paraît s'en éloigner, et qui ne manque jamais de prendre ses ordres et ses directions avant de s'élancer dans l'espace sans fin du monde idéal. C'est la poésie de la folie, qui n'admet ni guide ni frein. Et eu effet qu'est-ce que la folie? L'état d'un homme qui rêve éveillé, un sommeil permanent qui ne diffère du sommeil accidentel qu'en ce qu'il ne suppose pas au même degré l'interruption de la vie de relation extérieure, mais qui a du reste avec lui la plus parfaite analogie.
1 ] 1 . Je ne dirai rien du somnambulisme ni du sommeil magnétique, qui sont des états exceptionnels dans lesquels le penchant au merveilleux fait toujours supposer aux gens crédules beaucoup plus que ce qui s'y trouve réellement. Je ne nie pas du reste que ce ne soit un objet d'études fort intéressant; mais la science physiologique elle-même ne paraît pas encore y voir très-clair, et il me semble prudent d'attendre qu'elle nous ait frayé la voie pour nous aventurer sur cette terre inconnue.
112. Je suis dispensé aussi de parler des rapports des songes avec les événements futurs et de leur vertu de prédiction, qui égale en autorité celle des astrologues: de pareilles folies nesontheureusementplusdenotre siècle.
113. Pour me résumer sur les changements que le sommeil apporte aux conditions habituelles de Tunion de Tâme avec le corps, je dirai que, dans cet état, la vie de relation avec Fextérieur s'interrompt, la faculté motrice ne s'exerce plus ou presque plus sur les organes > la raison abdique, et lâche la bride à la folle du logis, qui se dédommage alors , en véritable écolière, de la contrainte qui lui a été imposée pendant la veille.