‹ Cours de philosophieChapitre 18 sur 62 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DIGRESSION SUR l'aME DES BÊTES.

114. Quoique la psychologie traite spécialement de Tâme humaine, une dissertation sur l'âme des hêtes ne saurait y paraître déplacée. Cette question n'est pas de pure curiosité ; sa solution présente plus d'une application qui ne me semble point à dédaigner. Par cette raison je crois devoir m'y arrêter quelques instants.

115. Si l'on en croit Descartes, les bêtes sotit dépourvues d'un principe immatériel ; ce sont des machines dont tous les mouvements résultent des lois physiques. Quelques écrivains au contraire sont allés jusqu'à affirmer qu'elles ne diffèrent de l'homme que par les organes. Pour nous , évitant l'un et l'autre excès , nous dirons que les bêtes ont une âme , mais que cette âme est infiniment au-dessous de l'âme humaine.

Prouvons d'abord que les bêteâ ne sont pas des automates, mais qu'elles sont douées d'un principe immatériel.

116. Nous croyons tous que nos semblables sont animés comme nous par un principe sentatit et actif. Or comment le savons-nous? Ce n'est pas par la conscience; nous ne sentons que notre âme , et non celles des autres hommes. Ce n'est pas par la ressemblance de leur corps avec le nôtre ; nulle disposition relative des diverses parties d'une substance matérielle ne comporte nécessairement l'union de ce corps avec une âme. Mais c'est parce que nous les voyons produire les mêmes actes que nous savons dépendre chez nous d'un principe immaté-

riel. Or nous voyons les animaux faire certaines choses qup nous sentons être produites chez nous par un principe immatériel; il est naturel d'en conclure qu'ils ont comme nous un principe sentant et actif, cause de leurs opérations. Non , disent les Cartésiens ; car ces opérations peuvent être le résultat de l'organisation. Mais alors qu'avons-nous besoin d'âmes pour expliquer les opérations des autres hommes ? Chacun de nous croira seulement qu'il a une âme , parce que sa conscience l'empêche d'eu douter; mais il se gardera bien d'en accorder aux autres hommes. Où en sommes-nous s'il nous faut maintenant douter que nos semblables aient une âme? Et c'est Descartes, cet ardent spiritualiste, qu'on peut accuser d'avoir fourni des armes au matérialisme! Voilà où peut conduire la manie des hypothèses qui ne sauraient être légitimées par des faits.

117. Dans l'hypothèse de Descartes, toutes les opérations des animaux sont un pur mécanisme, résultant des lois physiques. Or les bêtes exécutent comme nous des mouvements qui ne trouvent leur cause que dans la volonté d'un principe actif , et qu'il est absurde de rapporter aux phénomènes de l'ordre matériel. Qu'on nomme la loi physique qui produit directement et comme cause efficiente tous les mouvements de cette fourmi qui traîne avec effort son énorme proie, de ce cheval qui, au milieu de sa course rapide, s'arrête tout à coup devant un précipice. Loin que ces mouvements résultent des lois physiques, au contraire ils leur sont opposés. Cette fourmi lutte contre la pesanteur qui presse son corps vers le centre de la terre, et contre la résistance que lui oppose l'air ambiant ; ce cheval, pour prolonger son existence, lutte contre le mouvement qui va le précipiter. On ne

peut donc expliquer les opérations des animaux par un pur mécanisme, résultant des lois physiques.

118. Enfin , si les bêtes n'ont point d'âmes , si elles ne sont que des machines, on ne sera pas plus coupable, en les maltraitant et en les torturant sans raison, que l'enfant qui , dans un innocent caprice , brise le jouet qui a été mis entre ses mains. Or la raison se refuse obstinément à admettre une pareille assertion; car l'habitude des mauvais traitements exercés de sang-froid sur des êtres qui sentent dispose à l'endurcissement et à l'insensibilité. En Angleterre il y a des peines établies contre ces mauvais traitements exercés sans raison , particulièrement sur certaines espèces d'animaux domestiques. Je ne vais pas jusqu'à regretter que cette pénalité ne soit pas introduite dans notre code ; mais je pense que nos voisins d'outre-mer, s'ils prenaient un peu moins de plaisir à voir des hommes boxer, entendraient beaucoup mieux que nous, sous ce rapport au moins, l'intérêt des mœurs publiques.

119. — Si les bêtes ont une âme, elle est immortelle; or cela répugne.

— Elle est, tout aussi bien que l'âme humaine, immortelle dans ce sens que son anéantissement n'est pas une suite nécessaire de la dissolution du corps. Est-elle immortelle dans ce sens que Dieu lui réserve une autre vie? Nous n'en savons rien, et nous n'avons guère besoin de le savoir; au moins n'avons-nous aucune raison pour affirmer qu'il en est ainsi. Les preuves qui établissent que Dieu réserve à l'âme humaine d'autres destinées après la mort, ne peuvent s'appliquer à l'âme des bêtes. On verra plus tard que ces preuves se fondent principalement sur les notions d'ordre moral et de justice divine

dont notre intelligence est pourvue , et sur ce désir de science et de bonheur qui nous tourmente sans cesse , désir qui est naturel et invincible, et qui pourtant ne saurait être rempli dans Fétat présent des choses. Or la brute est étrangère et à ces notions sublimes et à ce noble désir : bien plus , à proprement parler, elle ne peut éprouver aucune espèce de désir, parce que ce sentiment suppose l'exercice de facultés intellectuelles dont elle est privée; elle n'a que des appétits aveugles qui ne la font pas sortir du cercle étroit des besoins sensitifs et présents. Or ces appétits peuvent être et sont communément satisfaits dans l'ordre actuel. Il n'y a donc pas entre les capacités de la brute et sa condition présente cette contradiction qu'on rencontre tout d'abord entre la vie terrestre de l'homme et l'étendue de ses facultés. Nous n'avons donc aucune raison pour affirmer que l'âme de la brute est destinée à une autre vie. Mais j'ajoute , pour qu'on ne me suppose pas la pensée de trancher des questions au-dessus de mes forces, que nous n'avons non plus aucune raison pour le nier.

1 âO. — Si les bêtes ont une âme , elles éprouvent des souffrances dont il faudra qu'elles soient récompensées dans une autre vie, sans quoi la justice de Dieu serait en défaut.

— A cette instance j'opposerai deux réponses. D'abord, s'il était démontré que la justice de Dieu est intéressée à ce que l'âme des bêtes soit récompensée des souffrances qu'elle éprouve, cela n'autoriserait pas à rejeter l'existence de cette âme, qui est évidemment démontrée; cela autoriserait seulement à admettre, pour les bêtes, une autre vie qui alors ne répugnerait pas, puisqu'on la supposerait nécessaire. En second lieu, je pense que les

souffrances de l'âme des bêtes n'obligent pas la justice de Dieu à lui réserver une autre vie. En effet la justice de Dieu ne doit de récompense ou d'autres épreuves qu'à l'être qu'il a fait capable de mériter; pour être capable de mériter, il faut connaître l'ordre moral, la loi du devoir. Or tout nous autorise à croire que l'âme de la brute n'a aucune notion de l'ordre moral , et que par conséquent elle est incapable de mériter ; à moins donc que Dieu ne la destine à devenir capable de moralité et de mérite dans un autre ordre de choses , ce que je n'entends pas nier, il ne lui doit pas une récompense comme il en doit une à l'homme qui a mérité. Et cette autre vie que Dieu réserve à l'homme, il ne la doit pas aux souffrances physiques en tant que souffrances; car elles peuvent n'être nullement méritoires, comme lorsque nous murmurons contre la Providence qui nous les envoie, ou lorsqu'elles sont notre propre ouvrage, ou encore lorsque nous nous y soumettons dans un intérêt purement temporel. Ce serait se faire de la justice divine une idée grossière que de penser qu'elle doit une autre vie à l'homme pour un accès de goutte plutôt que pour les vertus qu'il est dans le cas de pratiquer, et auxquelles les souffrances physiques peuvent fournir occasion. Les souffrances physiques en tant que souffrances ne sont donc pas méritoires; si elles peuvent le devenir pour l'homme qui connaît la loi morale et qui s'y soumet, elles ne sauraient le devenir pour la brute, au moins dans son état actuel. — Dieu fait donc souffrir les bêtes gratuitement ! — En créant les bêtes douées comme nous d'une vie organique, Dieu veut qu'elles se conservent pendant un certain temps ; il fallait donc qu'elles eussent quelques moyens de veiller à leur

9â PREMIÈRE PARTIE.

conservation : or un être pourvu d'organes ne peut veiller à sa conservation qu'en éprouvant des besoins; il ne peut éprouver des besoins et ]es satisfaire qu'autant qu'il est capable d'éprouver de la douleur et du plaisir; cette douleur et ce plaisir étaient donc, pour les bêtes , des moyens de pourvoir à leur conservation. Ce n'est donc pas gratuitement et sans raison que Dieu fait les bêtes capables d'éprouver des souffrances.

121. — Dieu peut faire des machines qui exécutent toutes les fonctions des brutes.

— Le fait-il dans l'état présent des choses? Voilà la question. Or je dis qu'il ne le fait pas, d'abord parce qu'il nous a donné pour croire à l'ârae des bêtes les mêmes raisons que celles qui nous font croire à l'âme de nos semblables ; ensuite parce que les opérations volontaires des bêtes sont en contradiction avec les lois physiques. Si l'on dit que, dans ce cas, il y a interversion des lois de la nature , je demanderai d'abord qu'on fournisse la preuve directe et positive que Dieu fait ce miracle; je demanderai ensuite s'il est philosophique d'expliquer la nature par l'interversion de ses lois, lorsqu'elle s'explique très-bien par leur conservation; si c'est concevoir une juste idée delà sagesse et de la bonté de Dieu que de lui faire intervertir les lois qu'il a établies, et cela sans autre bot que celui de mettre en défaut l'intelligence qu'il nous a accordée probablement pour que nous en fissions usage. Jusqu'à ce que les Cartésiens satisfassent à ces questions, qu'ils ne sauraient éluder sous prétexte d'ignorance, nous penserons qu'il est raisonnable devoir dans les bêtes autre chose que des machines , et qu'elles sont douées d'un principe sentant et actif.

1 ââ. S'il est manifeste que les bêtes ont une âme , il n'est point facile de déterminer sa nature. Nous n'avons pas pour cela les mêmes ressources que pour l'étude de l'âme humaine : chacun de nous peut interroger sa conscience, et profiter des lumières de ceux qui, à force d'interroger la leur , sont parvenus à lui arracher une partie de ses secrets. Mais la brute étant privée de signes conventionnels , qui , en même temps qu'ils sont pour notre intelligence un des plus puissants moyens de développement, établissent entre nos semblables et nous un échange si facile de pensées, nous sommes ici, sous plusieurs rapports , réduits à des conjectures.

123. Peut-on dire que les bêtes ne font que sentir? Cette opinion ne saurait se soutenir. Ses partisans n'ont pas remarqué que la sensation est toute passive, et qu'ainsi un être qui ne pourrait que sentir serait voué à une éternelle immobilité. Ce qui a pu les tromper, c'est que, dans la réalité, la nature n'a fait aucun être sensible sans le douer en même temps d'activité ; car à quoi servirait la propriété de sentir sans le pouvoir d'agir ? Il n'en est pas moins vrai cependant qu'autre chose est sentir, et autre chose agir; par conséquent la sensibilité ne comporte pas l'activité, qui en est distincte. Il est donc vrai que , si les bêtes étaient capables seulement de sentir, elles seraient nécessairement immobiles : bien entendu que je parle de cette immobilité qui appartient à tous les êtres inanimés, c'est-à-dire de l'absence de tout mouvement volontaire. Or l'expérience ne nous permet pas de douter que , chez tous les animaux , même chez les espèces les plus imparfaites , il n'y ait des mouvements volontaires. L'âme des bêtes est donc douée d'activité.

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