Maintenant quelle est cette activité? Quels sont
ses modes de développement? Sur quoi s'exerce-t-elle? Quelques philosophes pensent que les bêtes ont les facultés de rhomme, mais que Texercice de ces facultés est restreint dans la sphère étroite des choses sensibles et physiques. Sans adopter cette opinion , je crois que c'est à tort qu'on lui reproche de rabaisser Thomme en élevant la bête. On ne fait point assez attention que, si l'âme de la bêt« est condamnée à n'exercer ses facultés que dans l'ordre des choses sensibles, c'est assez pour qu'il y ait à jamais entre l'homme et la brute un intervalle immense.
125. Nous avons reconnu dans l'âme humaine des facultés simples et des facultés composées. Les facultés simples sont la faculté motrice, l'attention, la perception et le jugement ; les facultés composées sont la réflexion , la mémoire et l'imagination. Prenons-les chacune en particulier, et voyons si elles appartiennent à l'âme des bêtes (a).
126. Faculté motrice? Ewidemment les bêtes en sont douées, puisqu'elles exécutent des mouvements qui ne sauraient trouver leurs causes dans les lois du monde extérieur, et qui ne s'expliquent que par la volonté d'un principe actif, distinct du corps.
1§7. Attention? Certains animaux sont incontestablement capables d'attention : voyez ce chien, les yeux fixés sur son maître, et prêt à obéir au moindre signe. Au reste il en est qui connaissent ; or on ne connaît ou on ne perçoit qu'à la condition préalable de l'attention. De plus quelques-uns comparent, puisqu'ils
(a) Je ne propose cette analyse que comme un essai : dût-elle seulement ouvrir la voie à un examen plus approfondi de ce sujet qu'on néglige trop , je n'aurais pas tout-à-fait perdu mon temps.
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produisent des actes de préférence; ils peuvent donc appliquer leur attention à la fois à plusieurs idées.
Iâ8. Perception ? Quelques bêtes connaissent; elles perçoivent donc. Nous avons vu que l'âme humaine pouvait appliquer sa faculté de percevoir non plus à l'individu considéré dans sa complexité , mais â une qualité qu'elle sépare du sujet, et qui est commune à plusieurs objets. Ce mode d'exercice de la perception est ce qu'on nomme l'abstraction; il me paraît avoir été essentiellement refusé à la bête, qui ne voit dans la nature que des êtres complexes, que des individus. N'ayant que des idées individuelles, et point d'idées abstraites ou générales, elle est incapable de l'étude des rapports, et par conséquent de la science proprement dite.
1 â9. JK>gement ? Un jugement suppose deux termes dont un au moins est nécessairement une idée abstraite ; puisque la bête n'a point d'idées abstraites, elle est donc incapable de juger, et, à plus forte raison, incapable de raisonner.
Passons aux facultés composées.
130. Imofjination? L'imagination, considérée comme la faculté par laquelle l'âme se retrace les idées des choses sensibles sans l'intervention actuelle des sens, appartient incontestablement à certaines bêtes. Dans mille circonstances , il est manifeste qu'elles ont l'idée d'objets sensibles qui actuellement ne font aucune impression sur leurs organes. Mais l'espèce d'imagination qui combine les idées acquises de choses sensibles , et en forme des images qui n'ont pas de type dans la nature, semble leur être complètement étrangère; on doit présumer dès lors que , dans leurs rêves , elles ne se retraceiï t que les objets qui les ont réellement frappées.
131. Mémoire? La. mémoire, chez les bêtes, doit se confondre avec l'imagination. Elle ne peut avoir pour objet que les modifications qu'elles ont éprouvées à l'occasion des impressions des sens. Pour qu'elles pussent se rappeler autre chose que des idées de choses sensibles, il faudrait qu'elles fussent capables d'acquérir des idées d'êtres qui ne tombent point sous les sens : or on va voir qu'elles ne le peuvent point.
132. Réflexion? Tous les résultats offerts par l'expérience nous autorisent à affirmer que l'âme des bêtes ne se replie pas sur elle-même comme l'âme humaine; qu'elle n'a pas la conscience de ses modifications ; qu'elle ne se saisit pas par l'attention et la perception , encore moins par le jugement; c'est-à-dire, eu un mot, qu'elle est privée de la réflexion. C'est par là surtout que nous nous séparons de la brute : cette absence de réflexion nous explique pourquoi son âme est d'un aussi vil prix «n comparaison de la nôtre. En effet, si cette âme ne réfléchit pas, elle n'observe pas, et ne connaît pas sa personnalité et sa propre pensée; elle ne peut pas dire moi. Il arrive de là nécessairement qu'elle est incapable d'avoir des idées d'êtres qui ne tombent point sous les sens, et , par suite, d'avoir aucune notion de Dieu ni de l'ordre moral ; il arrive de là qu'elle ne sent pas le besoin de se créer des signes conventionnels , de se faire un langage pour exprimer sa pensée ; il arrive de là enfin que cette marche imposante de l'esprit humain, qui tend sans cesse à se perfectionner, ne peut être le partage des bêtes, chez lesquelles les individus sont, comme les espèces, condamnés à une invariable uniformité. Si l'on y fait bien attention, on reconnaîtra facilement que presque toutes les différences qu'offre la brute comparée
à rhomme, tiennent à cette absence de la réflexion (a).
133. On a dit que l'infériorité intellectuelle des bêtes ne venait que de celle de leur organisation. Quoique , dans certains cas , tels animaux l'emportent sur l'homme par la finesse ou la force de tels organes, je conviens que, à tout prendre, l'homme est supérieur à la brute par la perfection de son organisation ; mais faut-il en conclure que c'est par cette raison que la bête ne fait pas tout ce que nous faisons nous-mêmes? On serait beaucoup plus fondé à dire que son organisation est plus imparfaite parce que son âme n'a pas la même puissance que la nôtre. En effet peut-on supposer que Dieu, dont la sagesse ne fait rien de manifestement inutile et sans but, eût donné à l'âme de la bête une puissance qu'il la mettrait dans l'impossibilité d'exercer en lui en refusant les moyens? Si donc la bête le cède généralement à l'homme par les organes , c'est qu'elle le cède aussi par l'âme.