Presque tous les philosophes qui depuis ont
abordé la question foiul amentale de l'origine de nos connaissances, se sont prononcés exclusivement pour Platon ou pour Aristote , et les disciples ont bien peu modifié la doctrine de leurs maîtres.
Du côté de Platon se sont rangés les philosophes de l'école d'Alexandrie , quelques pères de la primitive église, et plus tard Descartes, Malebranche, les écrivains de Port-Royal, Leibnitz, etc.
138. Le néoplatonisme d'Alexandrie n'a fait qu'obscurcir ou altérer la doctrine de Platon, dont il prétendait avoir seul l'intelligence. Le fond de cette philosophie était un mysticisme exalté, rêveur, enthousiaste, se perdant dans la contemplation de l'absolu , les extravagances de l'extase et les prétendus mystères de la théurgie.
139. Dans les premiers siècles de notre ère, plusieurs pères de l'église sortis de l'école d'Alexandrie, frappés de la sublimité des conceptions de Platon et de leur concordance avec quelques vérités du christianisme, sont allés jusqu'à prétendre qu'il avait reçu une révélation des principaux dogmes de la religion chrétienne : cette préoccupation peu philosophique leur a fait trouver dans ses écrits beaucoup de choses auxquelles il est plus que probable qu'il n'avait jamais pensé.
1 40. Les idées innées de Descartes ne sont pas ce qu'on les a faites depuis. 11 appelle ainsi certaines idées qui , selon son langage, ne procéderaient ni des objets du dehors, ni des déterminations de la volonté, mais seulement de la faculté de penser (a).
141. Malebranche prétend que l'homme voit toutes ses idées dans l'essence même de Dieu.
[a) Lettres,
14â. Les écrivains de Port-Royal, Leibnitz, etc., pensent ou que toutes les idées ou que la plupart sont innées, c'est-à-dire ont été mises par Dieu dans notre âme au moment de notre naissance.
Du côté d'Aristote se placent, chez les anciens, les Stoïciens et les Epicuriens ; chez les modernes , Bacon , Hobbes, Gassendi, Locke, Hume, Condillac, etc.
143. Les Stoïciens sont les auteurs de la fameuse maxime faussement attribuée aux Péripatéticiens : Nihil est in intellectu quod non prias fuerit in sensu. On ne saurait trop s'étonner de leur voir adopter une doctrine idéologique si opposée à leur enseignement moral, et dont s'accommodaient si bien leurs antagonistes les Epicuriens.
144. Bacon, Hobbes, Gassendi et Hume veulent que toutes les idées viennent des sens. Locke les fait venir de la sensation , et de la réflexion s'exerçant sur la sensation. Condillac tient que toutes nos idées, comme toutes nos facultés, sont des sensations ou des transformations des sensations.
1 45. M. Laromiguière prend une sorte de milieu entre Platon et Aristote (a). II partage les idées , quant à leur origine , en quatre classes : idées sensibles ou de choses sensibles, idées des facultés de l'âme, idées de rapports, et idées morales. Les idées sensibles ont leur origine dans le sentiment -sensation, et leur cause dans l'attention, qui s'exerce par le moyen des organes; les idées des facultés de l'âme ont leur origine dans le sentiment de r action de ces facultés, et pour cause l'attention qui s'exerce indépendamment des organes; les idées de rapports ont leur origine dans les sentiments de rapports , et leur cause
{a) 3« leçon , 2« partie.
iOâ PREMIÈRE PARTIE.
dans la comparaison et dans le raisonnement ; enfin les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral, et leur cause dans l'action de toutes les facultés de l'entendement. Par les mots sentir, sentiments, l'auteur n'entend pas seulement les phénomènes de la sensibilité physique > mais toutes les perceptions confuses de l'âme, et qui demeurent telles jusqu'à ce que les facultés les aient converties en idées. La sensation éveille, met en jeu les facultés; elle est la condition et non la cause efficiente des idées, qui, selon M. Laromiguière, ne sont que des sentiments distincts.
Examinons maintenant ces diverses opinions.
146. Platon donne une explication surnaturelle de ce qui peut s'expliquer naturellement. Si nous sommes pourvus de moyens suffisants pour acquérir toutes nos connaissances , il n'est point philosophique de recourir à une intervention directe de la Divinité pour en rendre raison. Lorsqu'il s'agit de lois générales de la nature qui ne peuvent pas se résumer dans d'autres lois plus générales, la philosophie doit recourir directement à Dieu pour assigner la raison de ces lois; mais, lorsqu'il s'agit de phénomènes, de faits particuliers, ou même de lois générales qui trouvent leur raison dans d'autres lois plus générales encore , il faut assigner ces dernières lois. Ainsi, si je demande pourquoi un corps que j'ai lancé horizontalement finit par tomber, on ne répondra pas en disant que Dieu l'a ainsi voulu; il faudra assigner les lois de l'ordre physique qui président à la production de ce phénomène. Mais, si, après être arrivé aux lois générales de gravitation et de résistance , je demande pourquoi ces lois existent, c'est alors qu'il ne restera plus qu'à répondre, comme Newton, en s'inclinant
profondément devant la majesté souveraine. De même , s*il s'agit de l'origine des connaissances humaines, ce n'est point trancher la difficulté que de recourir directement à Dieu ; mais il faut indiquer les moyens naturels dont il nous a pourvus pour l'acquisition de toutes nos connaissances, ou prouver que ces moyens nous ont été refusés. Supposons que ces moyens assignés viennent se réduire à ce qu'il y a de plus général dans l'âme humaine, à l'activité et à la passivité, et qu'ensuite on cherche la raison de l'activité et de la passivité, je ne pense pas qu'il y ait rien au-delà pour la science, et qu'on puisse alors se dispenser de recourir immédiatement à Dieu.
147. Descartes prétend qu'il y a certaines idées qui procèdent seulement de la faculté de penser; il les appelle innées pour les distinguer de celles qui procèdent des objets du dehors ou des déterminations de la volonté. Je trouve là beaucoup de choses à reprendre. Toutes nos idées procèdent seulement de la faculté de penser. Qu'estce que ces idées qui procèdent des objets du dehors? Des objets du dehors il ne peut procéder que des impressions mécaniques sur nos organes ; il n'en procède pas même des sensations ; à plus forte raison il n'en procède point d'idées. Les sensations et les idées sont intérieures à l'âme: partout ailleurs elles impliquent contradiction; elles ne peuvent donc venir des objets du dehors. Parmi les développements de la volonté figure la faculté qui en définitive produit l'idée , c'est-à-dire la perception qu'on peut appeler particulièrement la faculté de penser. « Vous voyez donc , peut-on dire à Descartes , que toutes nos idées procèdent de la faculté de penser. Et , quand on vous accorderait que quelques-unes seulement procèdent
de ce que vous appelez la faculté que nous avons de penser, nous les avons donc faites nous-mêmes, elles ne sont donc pas innées; vous ne pouvez donc les nommer ainsi qu'en vous faisant un langage intelligible pour vous seul ».
148. L'explication de Malebranclie a le même défaut que celle de Platon.
149. L'hypothèse des idées innées, si l'on entend par là des idées dont Dieu pourvoit notre intelligence au premier moment de notre existence , est une fiction contredite par les leçons de l'expérience. L'expérience nous apprend en effet que toutes nos connaissances sont acquises, qu'elles sont le produit du travail pénible de nos facultés, et que l'auteur de la nature a voulu que notre intelligence fût le résultat de nos efforts. Cette vérité paraîtra bientôt dans tout son jour, lorsque nous examinerons l'action de nos facultés; nous nous assurerons alors que nos idées, de quelque nature qu'elles soient, sont toutes acquises.
150. Les partisans des idées innées prétendent que, la pensée étant de l'essence de l'âme, on ne saurait, même dès le premier instant de son existence, l'en supposer privée sans l'anéantir. Mais ce n'est point la pensée actuelle qui est de l'essence de l'âme, c'est la faculté générale de penser; or une faculté, parce qu'elle n'est pas encore mise en jeu , ou parce que son exercice demeure suspendu, n'est point anéantie. L'expérience ne nous apprend-elle pas que l'âme, dans un sommeil profond ou dans un évanouissement complet, n'exerce aucune de ses facultés? Je ne dis pas qu'alors elle n'éprouve rien, elle ne sente rien; mais ses modifications sont pour elle comme si elles n'étaient pas. Cesse-t-elle pour cela
PSYCHOLOGIE. CHAP. VI. t05
d'exister? Si donc on entend, comme nous, par pensée, la réunion des facultés au moyen desquelles nous acquérons nos connaissances , nous accordons qu'elle est de l'essence de l'âme; mais cela ne prouve point qu'il y ait des idées innées. Si au contraire on entend par pensée des connaissances actuelles ou l'exercice actuei des facultés, en prétendant qu'elle est de l'essence de l'âme on suppose gratuitement ce qu'il faudrait démontrer.
151. On fait grand bruit des idées universelles, des premiers principes de nos connaissances, des idées du bien et du mal moral, qui se trouvent dans toutes les intelligences , et qui par conséquent , dit-on , sont innées. Si ces notions se trouvent dans toutes les intelligences , cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'elles sont très-faciles a acquérir, c'est qu'elles sont les premières que nous nous formions; et c'est sans doute parce qu'on ne se rappelle pas l'époque où on les a acquises qu'on les regarde comme innées. Comment, ajoute-t-on, l'expérience, soit externe, soit interne, qui n'atteint rien que d'individuel , défini , de relatif, de contingent, nous ferat-elle acquérir l'idée de l'universel, de l'infini, de l'absolu, du nécessaire? Sans doute le particulier ne contient pas l'universel, ni le fini l'infini, ni le relatif l'absolu , ni le contingent le nécessaire; mais le particulier conçu en tant que particulier est corrélatif de l'universel , le fini de l'infini , le relatif de l'absolu ; on ne peut donc acquérir l'idée du particulier en tant que particulier sans acquérir en même temps l'idée de l'universel, l'idée du fini sans l'idée de l'infini , l'idée du relatif sans l'idée de l'absolu , l'idée du contingent sans l'idée du nécessaire. L'apparition de ces idées corrélatives est simultanée dans l'intelligence , puisqu'elles se supposent réciproquement.
15â. Aristote prétend à tort que toutes nos idées viennent des sens. Sans doute, dans Tordre de choses actuel , les sensations paraissent avoir été des conditions nécessaires pour que primitivement les facultés aient été excitées, éveillées; et, si nous n'eussions point éprouvé de sensations, nous ne nous serions fait aucune idée : mais il ne s'ensuit nullement qu'on puisse découvrir toute l'intelligence dans les sensations. C'est une philosophie étroite que celle qui, n'apercevant plus toute l'intelligence dans le cadre qu'elle lui impose, trouve tout simple d'en nier la plus noble et la plus précieuse portion. L'hypothèse de Platon, en donnant une explication hasardée de certains faits psychologiques, les laissait au moins subsister tous ; et certes, hypothèse pour hypothèse, celle-ci me paraîtrait bien préférable si j'étais dans la nécessité d'opter. Les derniers disciples d' Aristote, jurant encore sur les paroles du maître, ont redit, comme les premiers , que toutes nos idées venaient de l'expérience des sens. C'était répéter, après la scolastique, qui trouve des échos parmi ceux qui affectent le plus de la mépriser, que toute idée est une représentation sensible, une image, imago ohjecti; c'était prétendre par conséquent que nous n'avons d'idées que des choses qui tombent sous les sens, c'était nier que nous connaissions autre chose que la matière. Or il est évident que nous connaissons encore le monde intellectuel , et que les idées des divers objets de ce monde intellectuel ne sont pas des images. Les idées de notre âme , de ses facultés , de la morale, de Dieu, etc., sont-ce des images? Cette définition conviendrait tout au plus aux - idées des choses sensibles. Je dis tout au plus; car, à la rigueur, les idées seules acquises par l'intermédiaire du sens de la
vue sont des images , et je ne pense pas qu'on se soit jamais représenté sous des images un son, une odeur, une saveur, le chaud , le froid. 11 serait possible cependant qu*on donnât, dans un sens étendu et abusif, le nom d'images à toutes les idées des qualités sensibles, comme on donne le nom d'imagination à la faculté de percevoir sans l'intervention actuelle des sens toutes les qualités sensibles, celles même qui n'affectent pas la vue. Mais, en accordant qu'on pût donner le nom d'images à toutes les idées de choses sensibles, au moins serait-il incontestable qu'on ne pourrait dire de toute espèce d'idée qu'elle est une image.
153. Locke reconnaît deux sources de nos connaissances, la sensation, et la réflexion qui s'exerce sur la sensation. Mais il y a encore là une lacune considérable. Il est des idées que la réflexion est impuissante à tirer des sensations. On ne peut tirer des sensations que ce qu'elles renferment. Or il y a une foule d'idées dont les matériaux ne sont pas renfermés dans la sensation. Au fond , il n'y a dans la doctrine de Locke qu'une source de nos connaissances , la sensation ; la réflexion n'en est pas une, c'est un instrument qui ne fait qu'extraire des sensations ce que Locke prétend y être contenu.
154. Condillac n'a fait que simplifier la doctrine de Locke en n'admettant qu'une origine de toutes nos connaissances , la sensation. Il a sur le philosophe anglais l'avantage d'être conséquent.
J'examinerai avec quelque détail la doctrine de M. Laromiguière. Elle est sans doute moins exclusive que les opinions extrêmes que je viens de passer en revue; mais on y rencontre encore, ce me semble, de notables erreurs.