‹ Cours de philosophieChapitre 23 sur 62 · Les idées de choses sensibles, que M. Laromi · texte numérisé non relu

Les idées de choses sensibles, que M. Laromi

guière oppose aux idées qu'il appelle intellectuelks . comme si toute idée n'était pas intellectuelle, et les idées des facultés de l'âme auraient leur cause, d'après lui, uniquement dans l'attention. L'attention prépare l'idée, mais elle ne suffit pas pour la constituer; l'action d'une autre cause , de la perception , sans laquelle il n'y a point de connaissance possible, est encore indispensable.

156. Il ne m'est pas donné de concevoir ce que M. Laromiguière entend par ce sentiment de rapports qu'il assigne pour origine aux idées de rapports. Dans la langue philosophique, le mot sentiment ne peut, sans un étrange abus, s'appliquer à autre chose qu'aux modifications passives de l'âme, ou à la conscience de ses modifications, soit actives, soit passives. On sende chaud, le froid; on sent la joie, la tristesse. On sent encore, l'usage permet de le dire, quoique le mot soit déjà détourné de sa vraie signification, on sent l'attention que l'on donne à une chose ; on sent la perception d'un rapport. Mais on ne sent pas un rapport : c'est vouloir ne pas s'entendre soi-même que d'employer un pareil langage. Cette partie du système de M. Laromiguière était une de celles qui demandaient le plus de développements pour être comprises; au contraire il glisse sur ce point avec une telle rapidité qu'il semble n'avoir pas même regardé comme possible que l'on contestât la légitimité de sa théorie : tant la préoccupation est funeste , même aux meilleurs esprits! Demandons aux disciples les raisons que le maître s'est abstenu de fournir. Voici ce que dit l'un d'entre eux :

« Nous ne trouvons pas dans la langue de mot » destiné à exprimer la troisième espèce de sentiment, » que nous avons distinguée des autres par la différence

» des objets qui y donnent lieu : je veux parler du » sentiment qui nous avertit de l'existence des rapports. » Cela tiendrait-il à ce qu'il n'existe pas , et qu'il ne se » produit pas dans lame de sentiment de cette espèce; » que ce n'est pas par une manière particulière de sentir » que nous sommes conduits à la connaissance des » rapports; ou bien cette espèce, n'ayant pas été remar- » quée, serait-elle restée confondue par les métaphy- )) siciens avec les sentiments qui ont avec elle le plus » d'analogie?..... Ne doit-on pas regarder comme im- » possible qu'un phénomène sans cesse répété en nous, » si important par les suites qui en dérivent, ait échappé » à tous les métaphysiciens? Peut-on croire que les » esprits les plus réfléchis, les plus judicieux, occupés » pendant toute leur vie à la recherche de la source des » idées, se soient constamment tenus à côté d'elle sans » en soupçonner l'existence, lorsque surtout ils y pui- » saient à chaque instant? Ne serait-on pas plutôt porté » au contraire à douter de sa réalité , et à regarder ce )) sentiment de nouvelle création comme une supposition » ingénieuse d'un homme d'esprit, imaginée avec art, » et adaptée avec adresse à un système de sa création, » pour résoudre en apparence un problème qui jusque » là avait paru insoluble » (a)?

Ces paroles renferment un aveu précieux, savoir que le prétendu sentiment des rapports n'a point de nom. Ce serait au besoin une preuve suffisante que ce sentiment est une chimère. En effet, s'il n'a pas encore été nommé, c'est qu'on ne s'est pas encore douté de son

[a] M. de Cardaillac, Etudes élémentaires de philosophie, tome I«s n«* 6 et 43.

existence. Or un fait psychologique de l'existence duquel personne ne se serait encore douté, disons-le hardiment, un pareil fait n'existe pas. Depuis l'origine de la philosophie les données fondamentales de l'âme humaine ont été reconnues, et les travaux des métaphysiciens n'ont point pour but de découvrir de nouveaux faits psychologiques, mais de les mieux observer, de les classer, et de déterminer leurs rapports. Que, depuis l'invention du télescope , un astronome ait rencontré dans l'immensité tel globe dont on n'avait pas même soupçonné l'existence; que, à l'aide de la pile voltaïque, un chimiste ait séparé deux substances qui jusqu'alors avaient été si puissamment emprisonnées l'une dans l'autre qu'elles semblaient ne faire qu'une substance; à la bonne heure : mais qu'un métaphysicien apparaisse au xix^ siècle, et dise sérieusement qu'il a découvert une espèce de sentiment que personne avant lui n'avait encore remarquée; cette prétention, il faut bien le dire, est très-voisine du ridicule. Tout le monde comprend la raison de cette différence. L'étude du monde physique suppose des moyens extérieurs , des instruments et un concours de circonstances que les siècles seuls peuvent amener; tandis que l'étude du monde intellectuel suppose uniquement la réflexion s'exerçant sur les modifications de l'âme ; et ici, instrument et matériaux mis en œuvre, tout est d'aussi ancienne date que l'espèce humaine : ce qui, pour le dire en passant, ne déprécie ni ne limite le domaine des sciences philosophiques, domaine aussi riche et aussi vaste que celui des sciences physiques.

1 57. Je n'admettrai pas, avec M. Laromiguière, qu'on puise les idées morales immédiatement dans un sentiment

moral comme à leur source. Bien loin de là , je pense que les sentiments ne prennent le nom de moraux que lorsqu'ils présupposent des idées morales dont par conséquent ils ne sont pas la source. Les modifications passives que nous avons appelées sentiments sont involontaires ; comme telles, elles ne sont ni méritoires ni déméritoires, ni par conséquent marquées d'aucun caractère de moralité. L'amour de ce que nous regardons comme un bien est un sentiment auquel on ne saurait donner le nom de moral ; car peut-il y avoir moralité là où il y a nécessité? Mais l'amour de la vertu, voilà un sentiment qu'on peut, qu'on doit appeler moral. Pourquoi? Parce qu'il suppose, de la part de celui qui l'éprouve, le choix libre des épreuves et des sacrifices de la vertu. Or ce choix suppose à son tour des idées morales. Si donc le sentiment ne devient moral qu'après l'acquisition d'idées morales, il s'ensuit que ces idées ne sont pas puisées dans le sentiment moral. Enfin ce qui constitue la moralité, selon M. Laromiguière, c'est l'intention dans l'agent, parce qu'elle est, dit-il, la condition primitive de toute moralité. Sans doute l'intention dans l'agent est une condition indispensable pour qu'il y ait moralité dans l'acte. Mais cette condition n'en est pas le principe constitutif; autrement il y aurait moralité dans tous les actes produits avec quelque intention, ce qui n'a évidemment pas lieu.

Il me reste maintenant à exposer mon opinion sur les origines et les causes de nos idées.

158. La question me paraît beaucoup plus simple et plus facile qu'on ne la fait communément. Car d'abord il ne s'agit manifestement que d'assigner l'origine de nos idées premières, qui, ainsi que je le ferai voir tout à l'heure par quelques exemples, servent ensuite de maté-

lia PREMIÈRE PARTIE.

riaux au raisonuement pour construire l'édifice de nos connaissances. Or nos idées premières sont en petit nombre. De plus la source où on les puise , leur origine est si évidente qu'il y a presque de la niaiserie à le demander ou au moins à en faire un sujet de dissertation. Les unes ont pour objet les êtres extérieurs qui frappent nos sens , et ont par conséquent pour origine les diverses sensations, conçues comme représentatives (a); les autres ont pour objet les modifications, soit passives , soit actives , de 1 ame , conçues comme telles , et ont pour origine le fait même de ces modifications. Les unes et les autres ont pour causes l'attention et la perception. Dans le premier cas, l'attention s'exerce par le moyen des organes; dans le second cas, elle s'exerce sans cet intermédiaire. Il n'y a pas plus de mystère que cela, et j'en suis vraiment désolé pour ceux qui ne prisent que le difficile à concevoir. Mais, pourra-t-on objecter (car il faut toujours qu'on objecte quelque chose), dans le cas où la modification active de l'âme est un acte d'attention ou de perception, si l'attention et la perception sont les causes qui en constituent l'idée, voilà donc l'attention ou la perception s'exerçant sur elles-mêmes. J'avoue que je ne vois pas là une apparence même de difficulté. Les choses se passent ainsi en effet dans la réalité : non-seulement l'âme fait attention et perçoit, mais elle peut ensuite diriger son attention sur cet acte même d'attention , et percevoir cette perception même. L'attention ou la perception s'exercent donc sur elles-mêmes, non pas assurément le même acte d'attention ou de perception sur lui-même.

[a) On verra plus tard comment elles le deviennent.

PSYCHOI.OGIE. CHAP. VI. 1 1 3

mais un acte d'attention ou de perception sur un autre acte de même nature.

159. Nous n'avons pu puiser immédiatement dans le fait de nos modifications, soit passives, soit actives, conçues comme telles , que des idées de notre âme. Est-il nécessaire de faire observer que nous ne sentons que nous-mêmes, et qu'ainsi la perception ne peut saisir immédiatement que nous-mêmes? Cependant nous connaissons d'autres intelligences que la noire; comment sommes-nous arrivés à cette connaissance? Les idées que nous avons de notre âme, et particulièrement de ses modifications actives, étant une fois acquises, nous pouvons leur faire subir par le raisonnement des transformations telles qu'elles deviennent des idées représentatives des autres intelligences. Soit, par exemple , l'idée de Dieu considéré comme cause première. Voyons comment nous y sommes arrivés, et pour cela voyons comment nous sommes arrivés à l'idée de cause. Je pose d'abord comme un fait que la notion de cause se trouve actuellement dans l'intelligence humaine, et qu'elle y est marquée d'un caractère d'universalité, de nécessité. Car c'est une loi pour l'intelligence humaine, c'est une nécessité d'admettre que tout effet, que tout ce qui commence, suppose nécessairement une cause, comme toute qualité, tout phénomène, suppose une substance, un sujet. Examinons maintenant comment nous sommes arrivés à l'idée de cause. Si nous étions bornés à la considération des phénomènes extérieurs, et privés de la faculté de faire retour sur nous-mêmes, nous eussions bien pu acquérir l'idée de succession, de connexion ; mais l'idée de cause, jamais. En effet que voyons-nous à l'extérieur? Des faits qui se succèdent. Or un rapport de succession n'est pas un rap-

\]/l PREMIÈRE PARTIE.

port de causalité. Donc il a fallu pénétrer dans les profondeurs de l'âme pour arriver à l'idée de cause. Quelques-unes des modifications du moi sont passives : si celles-là seules étaient observables, elle ne nous conduiraient pas encore à l'idée de cause; car, pour y arriver de cette manière, il faudrait la posséder déjà , ce qui est contradictoire. Mais le moi s'observe résistant à l'extérieur qui l'affecte passivement; il s'observe se modifiant lui-même. De ce moment lui apparaît l'idée d'une action exercée par sa propre énergie, c'est-à-dire qu'il s'apparaît à lui-même comme cause; de ce moment aussi il ne comprend pas ce qui est produit, ce qui commence, autrement que par l'action de quelque être qui produit , qui fait commencer; c'est-à-dire que désormais pour lui tout effet supposera nécessairement une cause. Dès lors l'idée de cause se trouve revêtue du caractère d'universalité et de nécessité qu'elle présente actuellement dans l'intelligence. Revenons. L'idée de cause une fois acquise, supposé aussi que nous sachions déjà que la matière est inerte ou qu'elle n'a point d'action véritable par ellemême, nous nous assurons, à l'aide du raisonnement, qu'un esprit seul peut être véritablement cause efficiente. Nous sommes à l'idée d'une cause immatérielle ; il ne reste plus qu'à l'élever à l'idée de cause première. Or, par de nouveaux raisonnements, nous nous assurons qu'une succession infinie de causes répugne, et qu'ainsi il est nécessaire d'en reconnaître une première de laquelle toutes les autres dépendent. C'est de la même manière que de l'idée de cause nous nous formons encore l'idée de l'âme des autres hommes , l'idée de l'âme des brutes , etc. Le plus grand nombre de nos idées a été ainsi formé par le raisonnement de nos premières idées. Le raison-

nement n'intervient pas dans la formation de celles-ci , pour lesquelles il suffit de l'attention et de la perception ; il intervient dans la formation de toutes les idées que nous avons des êtres qui sont distincts de nous-mêmes, ainsi que dans la formation de la plupart des idées que nous avons de notre âme. Les idées morales, par exemple, sont formées par le raisonnement des idées que nous avons antérieurement acquises sur nos différents actes libres. Ce qui ne veut point dire que toutes les déterminations libres soient morales, mais seulement que tous les actes moraux sont des actes libres ; car il y a des actes indifférents quant au bien ou au mal moral. Les idées des actes de la liberté sont transformées en idées morales lorsque l'esprit découvre ou suppose dans ces actes le caractère qui constitue la moralité. Or quel est ce caractère? C'est la conformité ou l'opposition des déterminations libres à l'ordre (a). Toute idée morale a donc été primitivement l'idée d'un acte libre, idée que nous avons transformée en idée morale lorsque nous avons découvert ou seulement supposé dans l'acte le caractère de conformité ou d'opposition à i'ordr e.

160. En résumé, toutes nos connaissances sont acquises. Nous ne puisons immédiatement en nous-mêmes qu'un très-petit nombre d'idées, qui, transformées ensuite parle raisonnement de mille manières différentes, constituent la plus grande partie du domaine de notre intelligence.

(a) J'expliquerai , en morale , ce que j'entends par ['ordre.

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