‹ Cours de philosophieChapitre 24 sur 62 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

CLASSES d'idées.

161. Il suit de ce qui a été établi précédemment que Vidée , en prenant ce mot dans son acception philosophique et nullement dans cette foule de significations abusives que l'usage lui a prêtées, n'est pas autre chose que l'exercice, l'acte même de la faculté de percevoir la nature des êtres , de prendre connaissance de la vérité. Cet acte est éminemment simple , et par conséquent se refuse à toute décomposition. Il ne peut donc être défini , et il n'en a pas besoin. Les recherches laborieuses de quelques idéologues pour obtenir ce qu'ils appellent une définition de Vidée , sont donc non-seulement infructueuses , mais encore sans objet.

1 62. Une autre méprise qui ne mérite pas moins d'être signalée c'est la colère puérile des philosophes écossais et de leurs disciples contre les idées, qu'ils regardent comme la source de toutes les erreurs, et comme le plus redoutable fléau de la science. Ils affectent en toute rencontre d'en proscrire le mot même , dont ils dénaturent le sens^ en supposant sans le moindre fondement que tous les philosophes qui l'emploient lui font signifier quelque chose d'extérieur à l'àme , et le prennent pour équivalent d'image au propre , et dans le sens péripatéticien ou scolastique. Cette supposition se retrouve partout dans les œuvres de Reid ; elle est son thème de prédilection : elle lui fournit même un texte de plaisanteries d'assez mauvais

goût et peu dignes d'un philosophe aussi distingué (a). Son disciple et son introducteur en France, M. Royer- Collard, revient à satiété sur ce sujet (5). Dugald Stewart va , dans sa préoccupation , jusqu'à confondre les espèces, qui, selon l'absurde hypothèse de Démocrite , passent des objets extérieurs à l'âme; il va, dis-je, jusqu'à les confondre avec les idées de Descartes; il fait même^ honneur de ce dernier mot au philosophe français (c). La vérité est que Descartes est entièrement innocent du mot grec à*idée, que Platon et beaucoup d'autres avaient employé un peu avant lui. Ce mot est du reste un des plus heureux de la langue philosophique, et on ne pourrait que perdre à l'en bannir. Il n'y a absolument aucune nécessité que ceux qui l'emploient le prennent dans le sens étroit d'image, quoique ces deux mots, étymologiquement parlant, soient synonymes. Je déclare au moins, pour mon compte, que je ne fais point cette grossière confusion, et que le moi idée signifie pour moi l'acte de la faculté de percevoir, ou la notion dans toute sa simplicité.

On distribue communément les idées en différentes classes, dont la plupart sont vaines ou sans importance;

163. Admettre des idées vraies et des idées fausses, c'est, ainsi que l'a très-bien fait voir Locke, attribuer

{a) Recherches sur V entendement humain, d'après les principes du sens commun , OEiivres complètes de Thomas Reid, publiées , en 1829 , par M. Jouffroy, T. II, ch. II, section VI, et T. III, essais, ch. XI et XIV.

{b) Fraffmentsûe M. Royer-Collard, insérés dans le tome III du même ouvrage.

(c) Esquisses de philosophie morale , publiées , en 1826, par M. Jouffroy, 1« partie, 2« section, 2« article, S 34.

aux idées, qui n'affirment rien, des caractères qui ne peuvent appartenir qu'aux jugements.

164. Admettre des idées obscures et confuses par opposition à des idées claires et distinctes , c'est admettre des idées qui ne sont pas des idées, car on n'a idée d'une chose que lorsqu'on la distingue de ce qui n'est pas elle. Quand il y a obscurité et confusion dans l'esprit, cela ne vient pas des idées qu'on a, mais bien de l'absence de celles qu'on n'a pas , et dont on aurait besoin pour posséder une connaissance moins imparfaite de l'objet.

165. Admettre des idées complètes par opposition à des idées incomplètes, c'est oublier que, pour une intelligence bornée et imparfaite comme est la nôtre, toute connaissance est nécessairement incomplète.

Voici d'autres classes qui me paraissent avoir un but d'utilité plus marqué.

1 66. L'idée est simple ou composée : simple , quand on ne peut la résoudre en plusieurs éléments ; composée, quand elle se forme de plusieurs autres dont elle est la réunion. Il y a fort peu d'idées simples. On ne peut les définir; car il n'y a point de définition sans décomposition.

167. L'idée est concrète ou abstraite. Celte distinction, qui est la plus importante et la plus féconde , est aussi la seule sur laquelle je m'arrêterai quelque temps. L'idée est concrète lorsqu'elle représente un être déterminé avec les qualités qui le constituent un individu : telle est l'idée de Dieu , de Descartes. Elle est abstraite lorsqu'elle représente un point de vue , une qualité commune à plusieurs objets dont elle a été séparée par abstraction : telle est l'idée d'bomme, d'arbre, etc. L'abstraction est une suite nécessaire de la faiblesse de notre

intelligence, qui, ne pouvant saisir à la fois un trop grand nombre de points de vue, est obligée de séparer, de diviser, de simplifier. Sans ce procédé , la science des rapports des êtres serait impossible. L'idée abstraite, représentant un point de vue, une qualité commune k plusieurs objets, s'applique donc à plusieurs individus; par cette raison je l'appellerai aussi idée générale. L'idée générale n'est applicable à plusieurs individus que parce qu'elle a été abstraite de l'idée concrète de ces individus, dans laquelle se trouvait la qualité commune qu'elle représente; toute idée abstraite est donc générale, et réciproquement. De même toute idée concrète représentant un être déterminé, un individu, est une idée individuelle, et réciproquement. Il semble alors que, des quatre mots abstrait et concret, général etindwiduel, les deux premiers ou les deux derniers soient inutiles. S'ils servent à exprimer différentes manières de considérer la même idée , ils ne sont point inutiles. Or la même idée s'appelle abstraite en tant que la qualité qu'elle représente a été abstraite, séparée de plusieurs objets, et elle s'appelle générale en tant que la qualité qu'elle représente s'applique à plusieurs individus. La même idée s'appelle concrète en tant qu'elle représente un être déterminé avec les qualités qui le constituent, et elle s'appelle individuelle en tant qu'elle ne s'applique qu'à un individu. Il me semble donc que c'est à tort que plusieurs auteurs divisent les idées abstraites en individuelles et générales. Une idée abstraite-individuelle est une contradiction dans les termes. Si l'idée est individuelle , elle représente un être déterminé , et par conséquent elle n'abstrait rien; si elle est abstraite, elle s'applique à tous les individus dont elle est abstraite, et

par conséquent elle n'est plus individuelle. « En présence d'un corps que j'ai actuellement sous les yeux, dit M. Laromiguière, d'une orange par exemple, je puis ne penser qu'à sa couleur en négligeant ses autres qualités; l'idée que j'ai de la couleur de cette orange est donc une idée abstraite-individuelle (a) ». Je réponds que l'idée de la couleur de cette orange est une idée composée , dans laquelle se trouve de l'abstrait et du concret, du général et de l'individuel. L'idée de couleur est abstraite et générale; cela est si vrai que jamais nous n'aurions pu penser seulement à la couleur de cette orange si nous n'avions déjà vu d'autres corps qui eussent produit en nous la sensation de couleur : l'idée de cette orange est concrète et individuelle. D'ailleurs, d'après M. Laromiguière, à l'idée individuelle répond dans le langage le nom propre qui ne s'applique qu'à un seul individu déterminé; or il est évident que l'idée d'un individu déterminé ne peut pas être une idée abstraite.

1 68. Il n'y a point de généralités dans la nature; il n'y a que des individus. Nos idées n'ont donc pu être d'abord qu'individuelles. Au premier moment, l'enfant n'aura pas l'idée abstraite de douleur, de plaisir, de couleur, etc.; il aura, il pourra avoir l'idée concrète du plaisir que lui fait éprouver le lait qu'il suce pour la première fois au sein de sa mère, ou de la douleur que lui cause la première colique , l'idée concrète et individuelle du premier corps qu'il remarquera. Mais, lorsque ensuite, les épreuves de la vie se multipliant, il aura remarqué qu'il y a plusieurs manières d'être affecté

(«) 12«ï leçon, 2^ partie.

agréablement OU désagréablement, etc., alors il s'élèvera aux idées abstraites et générales de plaisir, de douleur, de forme, de couleur, etc. *

169. Les idées abstraites ou générales peuvent représenter des substances ou des modes. Ame, homme, corps, voilà des idées abstraites de substances. Couleur, science, voilà des idées abstraites de modes.

170. M. Laromiguière fait à la langue commune un reproche qui ne me paraît point fondé. Il prétend que c'est par le plus étrange abus du langage qu'on a voulu associer les mots abstraction et difficulté (a). J'accorde que, plus une science est abstraite, plus elle est simple. «Plus elle est aisée, ajoute-t-il. » Aisée à retenir pour celui qui la possède, oui; mais non aisée à faire ou à apprendre. Plus une science est abstraite , plus les idées dont elle se compose sont générales; or, plus les idées sont générales, plus il a fallu de travail de la part de l'esprit pour y arriver, puisqu'elles ont nécessité un plus grand nombre d'abstractions. Il résulte de là que , plus une science est abstraite , plus elle est difficile.

171. M. Laromiguière voit un autre abus à parler d'idées plus abstraites, très-abstraites, comme si une chose, dit-il, pouvait être ôtée, j>/w5 ôtée, (m-ôtée (6), Personne sans doute n'a jamais prétendu qu'une chose pût être ôtée , plus ôtée, très-ôtée; mais on a pu croire , et je crois, comme tant d'autres, qu'il y a des idées ôtées à\iu plus grand nombre, d'un <m-grand nombre d'objets, c'est-à-dire des idées plus générales, très-générales, ou bien encore plus abstraites, très-abstraites.

{a) 11« leçon, 2« partie.

{b)IMd. '

lââ PREMIÈRE PARTIE.

1 7â. Une idée générale s'appelle genre par rapport à une autre idée moins générale, et cette idée moins générale s'appelle espèce par rapport à l'idée plus générale. Il suit de là que la même idée peut être à la fois espèce et genre , selon qu'elle est comparée à une autre idée plus ou moins générale. Soient les idées de science , métaphysique, psychologie. L'idée de science est plus générale que ridée de métaphysique , qui, à son tour, est plus générale que l'idée de psychologie. Science est genre par rapport à métaphysique; métaphijsique est à la fois espèce par rapport à science , et genre par rapport à psychologie.

173. Les idées abstraites ou générales, et les idées concrètes ou individuelles, ont pour signes, dans les langues, les noms communs ou généraux, et les noms propres ou individuels.

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