Une première cause créatrice
La matière élémentaire du monde physique n'existe pas nécessairement. Un être nécessaire ne peut pas être conçu n'existant pas. Donc il ne peut commencer d'être, donc il ne dure pas. S'il ne dure pas, il n'a pas une existence changeante, et par conséquent il ne peut pas recevoir de modifications d'une cause extérieure. Qr rien de tout cela ne convient à la matière. On la conçoit non existante sans qu'il en résulte rien d'absurde; elle a une existence essentiellement changeante; elle peut recevoir et elle reçoit sans cesse mille modifications de causes extérieures, ce qui serait impossible si elle était nécessaire : car ce qui existe nécessairement existe nécessairement de telle ou telle manière; ses modes parti-
cipent de la nature de son être, et ne peuvent par conséquent sans contradiction être changés. La matière n'existe donc pas nécessairement : elle est donc créée; car il n'y a pas de milieu entre posséder l'existence par la force de sa nature , ou la recevoir d'une cause créatrice. 1 S6. On verra bientôt que l'être nécessaire est simple et parfait. Or la matière est multiple, ou composée de parties qui peuvent être distraites les unes des autres, et qui sont du reste indéfiniment divisibles ; elle est imparfaite^ puisqu'elle est inerte, finie, incapable de penser.
187. — C'est parce que vous ne concevez pas que la matière existe nécessairement que vous affirmez qu'elle n'est point nécessaire. Mais vous ne concevez pas plus cela de Dieu que de la matière; la difficulté est donc la même de part et d'autre.
— Nous ne concluons point que la matière n'est point nécessaire de ce que l'on ne conçoit point qu'elle le soit, mais de ce que l'on conçoit très-clairement qu'elle ne l'est pas. Au contraire, quand il s'agit de Dieu, on conçoit très-clairement qu'il est nécessaire. En deux mots nous avons plusieurs raisons pour nier que la matière soit nécessaire , et nous n'en avons aucune pour l'affirmer. Nous avons plusieurs raisons pour affirmer que Dieu est nécessaire , et nous n'en avons aucune pour le nier. La difficulté n'est donc pas la même des deux côtés.
1 88. — Il est impossible de concevoir la création.
— La philosophie ne peut pas et ne doit pas expliquer le comment de la création ; elle reconnaît que le Créateur s'en est réservé le secret, et que l'intelligence humaine ne peut que se perdre dans cet abîme toutes les fois qu'elle essaie de le sonder. La philosophie est appelée feulement à établir le fait de la création , et elle l'établit
très-rigoureusement en faisant voir que, si l'on refuse de l'admettre , on arrive à l'absurde. Au reste , dans l'objection, on nous présente une règle très-fausse de croyance. On veut que nous rejetions la création parce qu'il nous est impossible de la concevoir. Or, pour rejeter une chose , il ne suffit pas de ne pas concevoir comment et pourquoi elle est, mais il faut encore concevoir son impossibilité , sa contradiction. On peol en beaucoup de choses être forcé d'admettre un fait, et être réduit à l'impuissance absolue de l'expliquer, de le concevoir.
189. Si le monde physique est créé, concluons-en que la plupart des anciens philosophes étaient dans l'erreur lorsqu'ils le regardaient comme incréé et éternel, sans nier pour cela la Divinité , dont l'action sur le monde n'intervenait que comme cause ordonnatrice.
190. Le monde physique nous révèle une première cause motrice.
Il y a du mouvement dans le monde physique. Prouvons que ce mouvement ne tient pas à l'essence de la matière, et que par conséquent il vient d'une cause distincte du monde.
On conçoit la matière en repos sans qu'elle cesse pour cela d'être matière; or on ne peut supposer un être privé de ses attributs essentiels sans l'anéantir. Essayez d'ôter à la matière l'étendue, l'impénétrabilité, et vous n'aurez plus de matière ; si donc on peut la supposer privée de mouvement sans qu'elle cesse d'être matière, le mouvement est une modification , un accident qui ne tient point à son essence.
Nous ne voyons dans le monde physique que transmission, communication d'un mouvement reçu. Si donc, par impossible, il n'existait que de la matière, elle serait
éternellemeot en repos. Il faut donc sortir du monde physique pour trouver la cause du mouvement qui y existe. Il faut admettre celte cause motrice , ou nier qu'il existe du mouvement.
>|9) . — Tout est en mouvement dans la nature physique, et par conséquent le mouvement y est essentiel.
— En effet tout est en mouvement dans la nature physique; mais^e n'est point ce dont il s'agit. Tout y est-il en mouvement nécessairement, par l'essence même de la matière? La matière cesse-t-elle d'être matière si on la suppose en repos, comme elle cesse d'être matière si on la suppose privée d'étendue? Voilà ce qu'il faudrait prouver, et le prouver autrement qu'en se contentant de l'affirmer.
19â. — Les physiciens admettent comme essentielle la gravitation de tous les corps ; ils regardent donc le mouvement comme essentiel à la matière.
— Je dirai d'abord qu'en philosophie on ne connaît pas d'autre autorité que celle de la raison ; on n'y admet point ce que tels ou tels, physiciens ou métaphysiciens, admettent, par cela seul qu'ils l'admettent; on n'y accepte que ce qui est prouvé. Si donc la physique prétendait, ce que je suis très-éloigné de croire , que le mouvement est de l'essence de la matière, je lui demanderais de vouloir bien en fournir la preuve. Mais je crois qu'on interprète fort mal le langage des physiciens , qui veulent dire sans doute que la gravitation est nécessaire , d'une nécessité hypothétique, en supposant la persistance des lois qui gouvernent le monde physique, ce qui signifie, eu d'autres termes, supposé le mouvement imprimé à la matière par un premier moteur distinct du monde. Il ne serait point indigne de la physique de nommer, ne fût-ce qu'en
passant, ce premier moteur; mais on n'a pas le droit de l'exiger. Ce n'est pas là son œuvre propre : elle est appelée à constater les phénomènes de l'ordre physique, et les lois dont ils dépendent. Lorsqu'elle est arrivée aux lois les plus générales , sa tâche est remplie ; elle cède et doit céder la place à la philosophie (a).
"93. Le monde physique nous révèle une première cause ordonnatrice.
(a) « Dans les actions soumises aux lois de la mécanique ordinaire, » les mouvements qui sollicitent les corps à se porter les uns vers » les autres sont dus à des agents extérieurs bien connus , qui » poussent ces corps ou les tirent de manière à diminuer leur di- » stance respective ; mais l'observation de ce qui se passe dans la » nature nous offre une multitude de phénomènes dans lesquels » il suffit que deux corps soient en présence pour que, étant » abandonnés à eux-mêmes , ils s'approchent l'un de l'autre , sans » qu'il existe entre eux ou autour d'eux aucune cause sensible de » ce mouvement.
JD Plusieurs physiciens ont pensé que , dans ces circonstances , » ces corps étaient mus par des agents invisibles qui se refusaient » à tous les moyens de constater directement leur existence , et » Newton lui-même n'a osé assurer que l'impulsion fût étrangère » à cette classe de phénomènes. Mais ce grand géomètre et ceux » qui ont suivi sa doctrine ont senti que le point essentiel n'était » pas de rechercher ici la nature de la cause motrice , mais d'étu- » dier sa manière d'agir en déduisant de certains phénomènes » les lois qui la régissent, et d'employer ensuite ces lois comme » principes pour expliquer ou même prévoir tous les autres phé- » nomènes qui ont une liaison intime avec les premiers ; et, parce » que les choses se passent à notre égard comme si les corps ten- » daient d'eux-mêmes à se réunir, on a désigné cette sorte de ten- » dance mutuelle par le mot d'attraction, qui, réduit à sa vraie » signification, n'exprime que le fait, et non la cause. » (Hauy, Traité élémentaire de physique, § 29, édit. de 1821.
« D'après l'idée que l'expérience nous a donnée de l'inertie, » nous devons envisager l'état de mouvement et celui de repos
11 y a de l'ordre dans le monde physique : les êtres innombrables qui le composent ont des rapports réciproques; chaque partie de ce vaste ensemble a une fin particulière à atteindre , et est en même temps coordonnée à une fin générale. La nature est gouvernée par des lois qui, en même temps qu'elles garantissent l'uniformité et la perpétuité des effets, y distribuent la plus riche vaiû^té. Tous les jours les sciences physiques, la physiologie , l'astronomie, l'histoire naturelle, recueillent les magnifiques témoignages de cet ordre merveilleux. Insister sur les détails ce serait entrer dans le domaine de ces sciences, et abandonner celui dans lequel nous devons nous renfermer.
Si nous ne pouvons nous dispenser de reconnaître qu'il y a de l'ordre dans le monde physique , force nous est bien d'attribuer cet ordre à une cause qui soit en dehors
» comme de simples accidents de la matière , qu'elle ne peut pas » se donner à elle-même , et qu'elle ne peut pas changer une fois » qu'elle les a reçus. Conséquemment , lorsque nous la voyous » passer d'un de ces étaîs à l'autre , nous devons concevoir ce » chang^ement comme produit et déterminé par l'action de causes » extérieures. Ces causes , quelles qu'elles puissent être , se dési- » gnent généralement par ie nom de forces. » (M. Biot, Précis élémentaire de physique expérimentale, I" vol., liv. I", eh. II, édit. de 1824.)
Il est vrai que M. Biot, quelques lignes plus loin , ajoute qu'on ne saurait décider si ces forces sont étrangères à la matière, ou propres et attachées à son essence. C'est une contradiction manifeste. En effet, après avoir reconnu formellement que la matière ne se donne pas à elle-même le mouvement et le repos , et que par conséquent ces changements sont déterminés par l'action de causes extérieures qu'on appelle forces, comment hésiter ensuite à prononcer que ces forces ne sont pas attachées à l'essence de la matière ?
du monde. En effet cet ordre consiste dans la liaison , la succession, l'enchaînement des phénomènes; ces phénomènes sont des effets ; or les effets supposent une cause, et cette cause on ne la trouvera qu'en sortant de la collection des effets (à).
1 94. Enfin refuser d'attribuer l'ordre du monde à une cause extérieure, c'est prétendre que cet ordre est essentiel à la matière ; or on conçoit la matière sans cet ordre. D'un autre côté, cet ordre consiste dans les rapports réciproques, les mouvements , les formes des diverses parties de la matière. Ainsi prétendre que Tordre de la matière lui est essentiel, c'est prétendre qu'elle est nécessairement ordonnée, que les mouvements, les formes, les rapports réciproques de ses diverses parties sont nécessaires ; or le contraire est démontré.
Concluons que l'ordre du monde physique nous révèle une cause ordonnatrice.
1 95. — 11 y a dans le monde des choses désordonnées, inutiles, nuisibles.
— Il y a des choses désordonnées selon vos vues, inutiles à votre égoïsme, nuisibles à votre individu, qui n'est qu'un atome dans l'univers. Parce que la grêle aura moissonné votre champ, la foudre incendié votre toit, vous vous croyez en titre pour nier qu'il y ait un sens
[a) (( Cùm machinatione quâdam moveri aliquid videmus, » ut sphaeram et horas, et alia permulta, non dubitamus quin » illa opéra sint rationis. Cùm autem impetum cœli admira- » bilera cum celeritate moveri vertique videamus, constan- » lissimè conficientem vicissitudines anniversarias cum sumraâ » salute et conservatione rerum omnium , dubitamus quin ea non » solùm ratione fiant , sed etiam excellenti quâdam divinâque ra- » tione ? » ( CicÉRON , De la nature des dieux. )
et un but dans tous les phénomènes qui naissent et se succèdent, je ne dis pas seulement sur votre étroit horizon, mais sur la surface du globe, mais dans les vastes régions de cet immense univers! Que serait le monde physique sans la grêle, dont vous n'aviez pas tenu compte dans vos combinaisons, sans la foudre, qui vient accidentellement déranger vos plans et vos projets , c'està-dire sans l'existence et les effets de ce fluide mystérieux qui joue un si grand rôle dans les phénomènes physiques? Le chaos ou le néant vous semble-t-il préférable à cette riche et bienfaisante nature qui trouve dans la dissolution et le changement de quelques-unes de ses parties une source inépuisable de persistance, de reproduction et d'ordre? Est-ce par des vues particulières, par des considérations tout individuelles qu'il convient de juger de l'ordre et de l'utilité des choses , et non par des vues d'ensemble, par des considérations générales et étrangères à notre intérêt privé?
Au reste la connaissance de l'utilité d'un grand nombre d'êtres ne peut résulter que de la connaissance de la nature de ces êtres et des rapports qui les lient entre eux. Or n'est-il pas manifeste que nous ne connaissons complètement la nature d'aucun être, que surtout la plupart des relations qu'ils ont entre eux nous échappent? Nous ne pouvons donc, sans une témérité aussi ridicule qu'elle est blâmable, taxer aucune partie de l'univers de désordre ou d'inutilité par rapport à l'ensemble.