‹ Cours de philosophieChapitre 29 sur 62 · NATURE DE LA CAUSE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

NATURE DE LA CAUSE PREMIÈRE

Dans le chapitre précédent, j'ai établi la nécessité d'une cause première. Attachons-nous maintenant à en étudier la nature, autant du moins que la faiblesse de notre intelligence nous le permettra.

âO§. La cause première est infinie ou parfaite.

La cause première est nécessaire; or, pour qu'on puisse dire d'un être qu'il est nécessaire, il faut qu'il soit infini. En effet, s'il est fini et limité, alors on peut supposer un autre être infini et de qui il reçoive l'existence; car, puisque la création est démontrée nécessaire, à plus forte raison est-elle possible, pourvu qu'on suppose que c'est l'infini qui crée le fini. Mais , si cet être peut recevoir l'existence, on ne peut pas dire de lui qu'il est tel qu'il ne peut pas ne pas exister; il cesse donc d'être nécessaire. Donc, pour qu'un être soit nécessaire, il faut qu'il soit infini ; la cause première est donc infinie.

§03. La cause première est une.

Elle est infinie. Or il n'y a qu'un infini; car, s'il y en avait plusieurs, aucun ne le serait véritablement, puisqu'ils manqueraient tous d'un attribut qui entre nécessairement dans l'idée de l'infini , c'est-à-dire de la suprématie sur tous les autres êtres. Il ne peut donc y avoir qu'un infini (a).

[a] Descartes démontre l'existence de Dieu par l'idée seule de l'infini. Voici quel est à peu près ce célèbre argument : « En me

S'il n'y a qu'un infini , ou , en d'autres termes , qu'un être nécessaire, qu'une cause première, qu'un Dieu, le polythéisme repose donc sur une erreur capitale. Disons quelques mots de ses diverses formes et de ses causes.

204. Sa forme la plus grossière est le fétichisme , qui attribue la nature divine non-seulement aux êtres animes dont l'homme est entouré , non-seulement aux êtres organisés , mais encore aux êtres inorganiques , à la matière brute. C'est le polythéisme de l'homme barbare, placé au plus bas degré de l'échelle de la civilisation; c'est celui <ju'on rencontre encore aujourd'hui chez les peuplades sauvages de l'Afrique et des îles de la mer du Sud. Il est le triste fruit de la terreur et de l'ignorance. L'homme enfant, qui ne peut encore se rendre compte de l'unité d'action d'une puissance surhumaine, multiplie cette puissance comme ses effets, supposant des

considérant moi-même attentivement , je reconnais bientôt que je suis fini , imparfait. Or je ne puis concevoir le fini comme fini sans concevoir par là même et simultanément l'infini , ces deux idées se supposant l'une l'autre. Si je conçois l'infini, il est possible; mais, s'il est possible , il existe : en effet, pour qu'un être soit conçu comme possible , il faut ou qu'il existe , ou qu'il puisse être produit , qu'il puisse recevoir l'existence ; or il implique contradiction que l'infini , le parfait , soit produit, reçoive l'existence ; donc il existe ».

Cette démonstration, qui, au premier abord , paraît un peu subtile , a été souvent attaquée ; mais je ne crois pas qu'on soit parvenu à l'ébranler. C'est mal à propos qu'on lui a reproché d'être en opposition avec l'axiome il n'est pas permis de conclure du possible à l'être. Cet axiome n'est valable que lorsqu'on parle d'un être fini ; car, le fini pouvant être produit , il n'est pas nécessaire qu'il existe pour qu'on le conçoive comme possible ; mais l'infini, ne pouvant sans contradiction être produit , ne serait pas possible s'il n'existait pas.

intentions malveillantes à tout ce qui l'entoure, et cherchant à en détourner Finflûence par des supplications et souvent d'affreux sacrifices. Le sabéisme, ou le culte des astres, pratiqué autrefois chez les Chaldéens et les Assyriens, est une forme moins grossière de polythéisme. L'homme ne concentre plus ses regards stupides sur la terre; il les porte vers d'autres globes : il méconnaît sans doute encore la nature divine ; mais il ne la prodigue pas, ne la prostitue pas comme dans le fétichisme. L'espèce de polythéisme que chantèrent Hésiode et Homère, et qui passa des Grecs chez les Romains, fut encore mêlée, dans son enfance, de fétichisme et de sabéisme, et se résolut, dans son âge mûr, en un pur mythologisme. C'est encore le culte de la matière , mais de la matière spiritualisée; il prête aux astres, aux éléments, aux diverses forces de la nature, une âme d'une essence supérieure et divine. On sent que, une fois dans cette voie, l'imagination ne s'arrêtera plus; aussi les êtres surnaturels se multiplieront au gré des caprices de l'homme, qui ira jusqu'à diviniser ses pensées, et Varron comptera jusqu'à trente mille dieux. L'ignorance la plus complète des lois du monde physique et les passions désordonnées du cœur de l'homme sont les deux sources impures d'où découle cette espèce de polythéisme. Faut-il de longues dissertations pour établir ce que la science proclame tous les jours plus éloquemment, savoir que l'étude des phénomènes physiques, de leurs caractères et de leurs lois révèle une unité merveilleuse, et conduit par conséquent l'intelligence à l'idée d'une puissance souveraine et unique qui préside à tout? Est-il besoin surtout de faire voir que les passions étaient intéressées à ce que les dieux eux-mêmes se livrassent sans frein

aux désordres que réprouve la conscience? Quelle excuse ne trouvaient-elles pas dans les exemples descendus de l'Olympe, et qu'y avait-il à leur répondre en bonne logique? Si des êtres surhumains, qui avaient toute la force nécessaire pour résister aux séductions du vice , s'y livraient de gaieté de cœur, et en tarissaient la coupe, comment blâmer les pauvres et faibles humains d'approcher quelquefois leurs lèvres de cette coupe enivrante? Pour moi j'avoue que, si je m'étonne de quelque chose, ce n'est pas de l'effroyable dégradation de mœurs où l'histoire nous dit qu'était arrivée la société païenne, mais bien de ce que la vertu y ait eu encore quelques adorateurs. Il est vrai que le polythéisme, par une de ces contradictions dont il abonde, avait des préceptes et des exemples surhumains à opposer à tous les mauvais exemples qui venaient d'en haut, de même que, après avoir créé une multitude de dieux, il anéantissait toute cette hiérarchie sacrée en plaçant au sommet l'aveugle et inflexible destin. Mais je crois que, si la tradition du bien se conserva, ce fut plutôt parce que les religions positives n'acquièrent jamais assez de puissance pour étouffer entièrement cette voix du juste et du vrai qui s'élève sans cesse du sanctuaire de la conscience.

WS. Le polythéisme a revêtu encore quelques autres formes : tel est celui des anciens Scandinaves , dont rOdin ou dieu suprême n'admettait qu'un cortège peu nombreux de divinités secondaires; tel était et tel est encore aujourd'hui le polythéisme des Hindous, dont le dieu créateur ou Brahma, le dieu conservateur ou Vishnou, et le dieu destructeur ou Siva, forment, par leur réunion mystérieuse, un seul dieu, appelé Trimourti. Le polythéisme de la Scandinavie et de l'Inde me semble-

rait préférable au précédent s'il me fallait choisir entre des erreurs, et n'étaient, d'une part, ces atroces sacrifices qui épouvantèrent nos antiques forêts, de l'autre, le dogme de trois êtres distincts qui n'en font qu'un; dogme où, malgré toutes les subtilités dont les théologiens hindous ont soin de l'escorter, la raison ne verra jamais qu'une contradiction manifeste, ou un pauvre jeu de mots qui réalise au dehors les abstractions de l'esprit, les divers aspects d'un même objet. Au reste , tandis que ces théologiens offraient leur trinité à l'adoration du vulgaire, quelques-uns d'entre eux créaient pour leur usage le matérialisme en adorant la nature sous le nom de Bhavani, d'autres créaient le panthéisme en adorant l'être universel, la substance unique, sous le nom de Brahm.

^06. Le polythéisme s'est produit enfin sous une autre forme encore plus simple, en n'attribuant la nature divine qu'à deux êtres, l'un, principe du bien, appelé Ormuzd, l'autre, principe du mal, appelé Ahriman : c'est le magisme, qui fut introduit chez les Perses par Zoroastre. Dans le iii^ siècle de notre ère, Manès, chef de la secte des Manichéens, né en Perse, et imbu de ces traditions qu'on retrouve encore aujourd'hui dans plusieurs contrées de l'Asie , les propagea , et tenta de les concilier avec le christianisme. Cette doctrine des deux principes souverains, l'un du bien, l'autre du mal, est si peu soutenable qu'elle n'a pas besoin de réfutation. Un Dieu mauvais par essence! ces idées se repoussent réciproquement. Zoroastre et Manès avaient eu recours au principe mauvais pour expliquer l'origine du mal. Depuis, que de fois on a dit comme eux, mais dans un autre esprit, et pour arriver à une conclusion athée, que

l'existence du mal en ce monde ne pouvait se concilier avec l'existence d'un être infiniment parfait! On verra plus loin la réfutation de cette pernicieuse erreur.

J'ai démontré que la cause première était infinie; or cette idée de l'infini enveloppe tous ses attributs. Attachons-nous à les en faire sortir.

â07. Simplicité. La nature d'un être infini exclut toute imperfection. Or tout composé est imparfait : c'est une réunion de parties distinctes les unes des autres, qui peuvent être distraites et cesser de constituer un tout ; d'où il suit qu'un composé est dissoluble et par conséquent imparfait.

208. Tout composé est fini. Quelque grand qu'on le suppose, il admet cependant des limites. L'être nécessaire, puisqu'il est infini, ne peut donc être composé; il est donc simple.

De la simplicité de Dieu nous conclurons contre les panthéistes, en quelque temps et sous quelque nom qu'ils aient paru dans le monde philosophique. Selon eux. Dieu est la réunion, l'ensemble de tous les êtres; Dieu est tout.

â09. Le panthéisme, qui est de mise aujourd'hui en philosophie et en littérature, n'est au fond, malgré ses formes rajeunies, qu'une des plus vieilles aberrations de l'esprit humain. On le retrouve dans le brahmisme des Hindous. Chez les Grecs, Xénophane, Parménide et Zenon d'Elée l'avaient enseigné; cependant ils n'avaient pas encore aussi clairement formulé leur doctrine que les panthéistes modernes. Ils n'identifiaient pas la cause première avec le monde tel qu'il se présente à nos sens;

ils imaginaient une substance extrêmement subtile, qui, en s'unissant à la substance élémentaire dont cet univers est composé, lui donnait sa forme actuelle («). Le néoplatonicien Plotin avait enseigné , au iii^ siècle de notre ère, un panthéisme confus et mêlé de rêveries mystiques. Dans des temps plus rapprochés de nous, sur la fin du xvi^ siècle , Bruno fut le précurseur de Spinosa , qui , un demi-siècle plus tard , donna à la doctrine panthéiste des formes précises et nettement arrêtées. Selon ce célèbre auteur, qui ét^it doué d'un esprit éminemment logique, arme terrible entre les mains d'un homme supérieur qui part de principes faux, il n'y a qu'une substance : c'est l'universalité des êtres, c'estDieu. Cette substance unique existe nécessairement; elle est douée de deux attributs , la pensée et l'étendue. Tous les esprits et tous les corps sont des phénomènes de cette substance conçue tantôt comme pensante, tantôt comme étendue : « Gogitatio est » attributum Dei , sive Deus est res cogitans. Extensio » est attributum Dei, sive Deus est res extensa. Sub- » stantia cogitans et substantia extensa una eademque » est substantia quae jàm sub hoc, jàm sub illo attributo » concipitur. » ( Ethicâ, parte P.)

âlO. Depuis la fin du siècle dernier jusqu'à nos jours,

[a] Virgile s'est emparé de cette croyance ; on sait que , dans la composition de ses tableaux , la poésie cherche bien plus à plaire à l'imagination qu'à la froide raison :

Principio cœlum ac terras caniposquc liquentes , Lucentemque globuni lunœ, Titaniaqiie aslra Spirilus inlùs alit; tolamque infusa per arlus Mens agitât molem , et magno se corpore niiscet. Inde hominnni pecudunique genus, vitaeque volanlûm, Et qua; marmoreo fert nionstra sub œquore pontus.

(Etséide, chant FI, vers 724-29.)

'JJâ DEUXIÈME PARTIE.

d'une part, les philosophes allemands, Kant à leur tête, de l'autre, quelques philosophes français, guidés par leur illustre chef M. Cousin, et suivis des Saint-Simoniens ses enfants perdus, ont professé la doctrine de Spinosa, et changé peu de chose à ses formules. Mais il faut remarquer, afin de n'être pas dupe d'une méprise, que ces nouveaux panthéistes ont cela de particulier qu'ils se défendent de l'être; ils vont même jusqu'à susciter à Spinosa de sérieuses querelles sur des variétés sans importance et sans valeur qu'ils ont découvertes entre ses principes et les leurs, quoiqu'ils soient au fond parfaitement d'accord avec lui sur le point fondamental. Mais ils ont beau n'avoir pas le courage de leur opinion; les efforts qu'ils font pour échapper au reproche de panthéisme tombent devant cette affirmation, il n'y a qu'une substance, qu'on rencontre à chaque pas dans leurs écrits. S'il n'y a qu'une substance, cette substance est tout ce qui existe; car, s'il existait quelque être qui ne fût pas cette substance, il est clair qu'il y aurait plus d'une substance. Si cette substance est tout ce qui existe , comme elle est nécessairement Dieu, il en résulte que Dieu est tout. Or voilà bien en définitive le panthéisme dans sa formule la plus générale. Quelques nouveaux panthéistes se retranchent sur ce que , après avoir dit que Dieu est tout, ils n'ajoutent pas, comme quelquesuns de leurs devanciers, tout est Dieu. Cette différence est parfaitement vaine, et ne prouve qu'une chose, c'est que les premiers panthéistes avaient plus de respect pour la logique que leurs successeurs. En effet, quand on a posé que Dieu est tout, il s'ensuit que tout est Dieu, dans ce sens que tout être fait partie de Dieu, que tout être a l'essence divine, mais non pas

THÉOLOGIE. CHAP. ÏI. 153

dans le sens absurde, qu'on ne saurait prêter justement à aucun panthéiste , que toute partie de l'ensemble est l'ensemble même.

â11. Le panthéisme, il ne faut pas se le dissimuler, fait des progrès parmi nous. Il est descendu des chaires supérieures, qui ont à satisfaire aux exigences capricieuses de la mode et à réveiller le goût blasé d'oisifs auditeurs, jusque dans les humbles chaires de nos collèges; il fait même irruption dans le domaine de la littérature et des arts. Prémunir les élèves contre ses funestes atteintes me semble donc aujourd'hui un des premiers devoirs de l'enseignement philosophique. J'attaquerai le panthéisme par ses principes et ses conséquences.

âlâ. Son point de départ est qu'il n'y a qu'une substance. Or il y a manifestement plusieurs substances, soit dans le monde matériel, soit dans le monde intellectuel. Puisque la matière est étendue, elle a des parties. Or, en supposant même que, dans l'ordre actuel, l'existence de chaque partie de la matière fut liée à l'existence des autres parties, tellement qu'une de ces parties ne put exister sans les autres, il n'en est pas moins vrai qu'en soi, chaque partie étant distincte d'une autre, on la conçoit comme pouvant exister isolément; de même que l'on conçoit la totalité elle-même du monde matériel comme pouvant n'être qu'une partie d'un tout double ou triple. Il y a donc plusieurs substances dans le monde matériel. Dans le monde intellectuel quelle prodigieuse diversité, quelle contrariété même! Telle intelligence n'est-elle pas affectée dételle manière lorsque telle autre, dans le même temps et au sujet de la même chose , est affectée différemment ou même contradictoirement? Or n'est-il pas absurde de prétendre que c'est la même suh-

stance qui éprouve à la fois des modifications différentes et contradictoires? Il y a donc encore dans le monde intellectuel plusieurs substances.

â13. S'il n'y a qu^une substance, elle participe à toutes les imperfections qui se rencontrent dans les différents êtres dont elle n'est que l'ensemble ; dès lors l'infini, le parfait, est la réunion de tous les vices et de toutes les imperfections. Or, je le demande , est-ce là le Dieu qu'adore le genre humain ?

â1 4. Le Dieu des panthéistes est du reste une abstraction qu'ils prennent pour une réalité, et leur illusion sur ce point va si loin qu'ils prétendent précisément trouver une erreur de ce genre dans la doctrine qui fait de Dieu un être en dehors du monde créé, être qui est bien évidemment alors une réalité distincte de ce monde. Au contraire leur Dieu est l'ensemble de tous les êtres. Or cet ensemble n'est point une réalité distincte de ces êtres mêmes dont il est la collection; c'est donc une pure abstraction.

â1 5. Les panthéistes définissent la substance ce au-delà de quoi il est impossible de rien concevoir* relativement à l'existence (a). Or de cette erreur fondamentale découlent toutes les autres erreurs de leur doctrine. Il est clair que, en partant de cette notion fausse de la substance, oh la conçoit nécessairement comme devant être unique; il n'y a plus lieu à distinguer les substances finies de la substance infinie; les substances finies ne sont pas des

(a) C'est la définition de M. Cousin. Voir ses Fragments de 1826^ p. 329 , et passim dans ses ouvrages. M. Damiron , son disciple ^ appelle la substance le tout-êtr e,\oi£ son Cours de philosophie, T. I, Psychologie, p. 446 et passim.

substances, mais seulement des phénomènes de la substance unique ; et , comme cette substance unique s'appelle Dieu, il est bien évident que Dieu est tout. Ces conséquences sont logiquement inattaquables si Ton accorde la définition d'où elles découlent. Mais c'est précisément cette définition de la substance que la raison refuse d'admettre; car elle n'est pas autre chose que la définition même de Dieu , et il est trop commode en vérité, pour celui qui prétend prouver que Dieu est la substance unique, de commencer par le supposer. Rétablissons la vraie notion de la substance, que le panthéisme a intérêt à obscurcir et à dénaturer. La substance est l'être qui est caché sous (stat suh) le phénomène qui la révèle. Or cette définition n'implique aucunement l'unité de la substance. Car il y a manifestement plusieurs êtres qui nous sont révélés par leurs divers phénomènes comme ayant une existence individuelle, propre et parfaitement indépendante. Je ne répéterai pas tout ce que j'ai dit à ce sujet il n'y a qu'un instant. Je me bornerai à un seul exemple. La substance simple , que j'appelle moi ou mon âme, m'est révélée par les phénomènes de ses divers modes sensibles et actifs, phénomènes dont elle est le sujet ou le soutien. Or cette substance m'est révélée comme ayant une existence propre, individuelle, parfaitement distincte, par exemple, de l'existence de la substance divine, que je conçois parfaite et infinie quand la mienne est imparfaite et limitée en tous sens; par exemple encore de l'existence des subtances qui roulent dans l'espace sous la forme de cette planète, ou qui s'élancent dans l'air sous la forme de ce végétal ; de l'existence de Fâme de Socrate ou de Newton , de l'âme de celui-ci ou de celui-là , qui affirme quand je nie, qui hait ce que j'aime, qui désire

ce que je crains, qui jouit de ce qui me fait souffrir, etc. , etc. J'en appelle à la bonne foi et au bon sens, n'avons-nous pas, sur cette distinction évidente de diverses substances , une conviction plus forte mille fois que toutes les subtilités qu'on entasse pour l'ébranler?

§16. Quand les principes du panthéisme ne seraient pas aussi évidemment faux qu'ils le sont, ses conséquences suffiraient pour en détourner. Ces conséquences en effet ne sont rien moins que l'athéisme et le fatalisme. Si tout ce qui nous apparaît est un mode, un développement, une manifestation de Dieu, il est clair que Dieu est le tout-être, est tout ce qui existe. Or aboutir là c'est nier Dieu en en conservant le mot seulement; car cela revient à dire : « Il existe quelque chose, et ce quelque chose je l'appelle Dieu ». Or de ce théisme-là les athées de tous les temps se seraient très-bien accommodés. Aucun d'eux en effet a-t-il jamais été assez insensé pour nier qu'il existât quelque chose, et pour contester le droit que chacun a de donner à ce quelque chose le nom de Dieu plutôt qu'un autre nom quelconque? Un athéisme réel, quoiqu'il ait peur de lui-même ou qu'il n'ose pas s'avouer, sort donc du panthéisme. Quant au fatalisme, cela n'est pas moins palpable. Si Dieu est tout ce qui existe, nous ne sommes que des manifestations, des modes de cette substance unique. Dès lors notre individualité est absorbée par ce grand tout. Si notre individualité disparaît, que devient notre liberté?

Le panthéisme, sous quelque forme qu'il se présente, ne saurait donc soutenir l'examen de la raison.

â17. Toute-puissance. Par toute-puissance j'entends une puissance qui s'étende virtuellement, mais non pas en acte, à tout ce qui peut être produit sans contradiction;

or, si telle n'est pas la puissance de Dieu , on peut supposer un être dont la puissance soit plus grande que la sienne, et qui par là même soit plus parfait que lui. Dieu doit donc être tout-puissant. On remarquera que je tire de l'idée de l'infini , et non de la création , la preuve de la touta- puissance. Sans doute la création nous fournit les premières idées de la puissance de Dieu; néanmoins l'univers, étant nécessairement fini, n'exige pas, de la part de son auteur, l'exercice de toute sa puissance.

§18. Toute-science. Dieu se connaît; autrement il ne serait ni parfait, puisqu'il n'implique pas qu'il se connaisse, ni nécessaire, puisqu'alors il n'aurait pas par lui-même une existence qu'il ignorerait; il n'est pas moins évident qu'il connaît tous les possibles auxquels s'étend sa puissance; il connaît tous les êtres créés, puisque c'est de lui qu'ils tiennent l'existence ; il connaît toutes leurs actions, toutes leurs manières d'être, qui ne sont ni passées ni futures par rapport à lui.

â19. Sainteté et justice. Dieu s'aime nécessairement, puisqu'il est parfait; par conséquent il aime du même amour ce qui est conforme à ses immuables perfections, c'est-à-dire le bien. Or cet amour nécessaire du bien, de la part de Dieu , c'est ce que j'appelle sa sainteté. Puisqu'il est saint, il aime nécessairement l'ordre. Si l'on suppose qu'il crée des êtres capables de connaître et d'observer cet ordre, il ne peut pas ne pas exiger d'eux qu'ils l'observent, et il l'exige en vertu de sa justice , qui n'est que l'application de sa sainteté aux êtres raisonnables. La justice de Dieu comporte l'institution de récompenses ou de peines- pour ceux qui observent ou qui enfreignent l'ordre librement; autrement sa volonté serait illusoire.

L'institution de récompenses ou de peines est la conséquence, et non le principe de la justice.

220. Indépendance et liberté. Dieu est la cause première; tous les êtres qu'il crée dépendent donc de lui; et, puisqu'il répugne qu'il dépende d'aucun être dont il est lui-même le principe, il est parfaitement indépendant.

Voyons maintenant s'il est libre , et dans quels actes il est libre. A la faculté de vouloir librement est opposée la nécessité provenant soit de l'action d'une cause extérieure, soit de l'essence même et de la nature du sujet. Or d'abord il est clair que Dieu ne peut être nécessité à vouloir ou à ne pas vouloir par aucune cause extérieure, puisqu'il cesserait alors d'être indépendant. Quant à la nécessité intérieure, il y est soumis pour tous les actes dont l'exercice entre dans l'idée même de Dieu. Ce n'est point là une limitation de la liberté, c'est au contraire sa perfection; c'est la liberté telle qu'elle doit être et qu'on la conçoit dans l'être infini et parfait.

ââl . Providence. La providence de Dieu a deux objets, l'ordre physique et l'ordre moral; elle consiste à conduire à leur fin tous les êtres créés , matériels ou spirituels. Les moyens doivent être appropriés à la nature de ces êtres. Pour les corps, ce seront des lois physiques auxquelles ils devront nécessairement obéir; pour les êtres spirituels, ce seront l'intelligence et la liberté. Quant à ceux des êtres spirituels qui sont capables de connaître Tordre et de s'y conformer, l'intelligence et la liberté ne devront pas être réglées seulement par des appétits sensuels, mais encore par la loi du devoir, de l'obligation morale. Or c'est là précisément ce que fait la providence de Dieu. Elle assujettit les corps à des lois

auxquelles ils ne résistent point; elle fait arriver à leur fin les êtres spirituels par l'intelligence et la liberté; elle impose de plus aux esprits doués déraison la loi, l'obligation morale, comme je le ferai voir ailleurs.

J'examinerai dans le chapitre suivant les objections contre la Providence, tirées du désordre soit moral, soit physique.

âââ. Bonté infinie. Par bonté infinie de Dieu j'entends une honte qui n'est jamais épuisée, quelques bienfaits qu'elle accorde aux êtres créés. Il est clair que, si elle admettait des bornes, on en concevrait une plus grande, c'est-à-dire que l'on concevrait un être plus parfait que Dieu. Je dirai de l'infinie bonté de Dieu ce que j'ai déjà dit de sa toute-puissance ; on ne la démontre pas rigoureusement par sa manifestation, qui est nécessairement hornée, puisqu'elle a pour objet des êtres bornés, quoiqu'il soit vrai que cette manifestation nous en ait fourni les premières notions.

On peut se dispenser d'énumérer certains attributs qui rentrent dans ce qui a été dit précédemment; ce sont la véracité, l'immutabilité et l'immensité.

ââ3. La véracité ne diffère pas de la sainteté; car la sainteté est l'amour nécessaire du bien , de l'ordre, et par conséquent du vrai.

âS4. L'immutabilité ne diffère pas de la nécessité d'existence. Dieu, en tant qu'il existe par lui-même, ne dure pas; il n'y a donc pas en lui succession de manières d'être; il ne peut donc pas changer; il est donc immuable.

L'objection tirée de la prétendue incompatibilité de la liberté et de l'immutabilité de Dieu n'a pas de sens pour

i60 DEUXIÈME PARTIE.

nous. « Dieu, dit-on, s'il est immuable, ne peut pas ne pas faire ce qu'il a résolu de faire ; il ne saurait donc être libre et immuable en même temps. >; Il est évident que ce langage introduit la durée dans l'existence de Dieu, puisqu'il suppose un intervalle entre la volonté de faire et l'exécution. L'objection doit donc être ainsi posée : « Dieu, s'il est immuable, ne peut pas ne pas faire ce qu'il fait; donc il ne le fait pas librement ». Traduite de cette manière, elle n'a plus besoin de réfutation. §25. L'immensité de Dieu peut se prendre pour son infinie perfection , ou , dans un sens plus restreint , pour sa toute-science et sa toute-puissance. En disant donc que Dieu est immense, nous entendrons qu'on ne saurait lui appliquer aucune mesure, ou bien qu'il sait ce qui se passe dans tous les points de l'espace, et qu'il peut y agir par sa puissance. La science et l'action de Dieu ne pouvant avoir pour objet le néant, il est clair que je veux dire qu'il sait ce qui se passe dans tous les points de l'espace où il y a quelque être matériel, et que son action peut s'exercer sur cet être; car prétendre que Dieu sait ce qui se passe là où il n'y a rien, et peut exercer son action sur ce rien, serait un non-sens. Je répéterai ici ce que j'ai dit ailleurs (174) de la durée. Il n'y a pas un être qu'on appelle espace. Ce n'est qu'un point de vue, qu'une abstraction de notre esprit , qui n'a point d'existence au dehors. Le mot espace signifie absence de matière; tout autre sens attaché à ce terme conduit à l'absurde. Si l'on dit espace plus ou moins grand , cela veut dire absence d'un corps plus ou moins grand; dans ce langage, on rapporte à l'espace ce qui ne convient qu'à la matière. — Mais on conçoit un espace sans bornes, infini. — On conçoit l'absence, la négation de toute matière : quand

THÉOLOGIE. CHAP. II. I6l

donc on dit que l'on conçoit un espace infini, c'est une façon de parler, dans laquelle le mot infini ne peut pas avoir le même sens que dans cette proposition, l'être nécessaire est infini; car autrement on donnerait à une pure négation un attribut comprenant tous les degrés possibles d'être. — Mais on mesure, on divise l'espace; c'est donc quelque chose. — Avec quoi mesure-t-on l'espace? Avec des instruments matériels qu'on y place ou qu'on y suppose placés; ce n'est donc pas véritablement l'espace qu'on mesure, mais des corps qu'on y place réellement ou par la pensée. S'il n'existait point de matière , la géométrie serait possible, mais à coup sur elle n'existerait pas. ââ6. Rien de moins philosophique que de prétendre que Dieu est immense, c'est-à-dire est dans tous les lieux, substantiellement, substantif suâ, comme disent quelques scolastiques. Être dans tous les lieux substantiellement ce serait être coétendu aux diverses parties de l'espace. Or Dieu, qui est esprit , n'a point d'étendue; il ne peut donc avoir avec les corps aucun rapport de distance , de proximité , de coe'tendue , rien , en un mot , de ce qui appartient aux corps et seulement aux corps (a). Si donc on nous demande où est Dieu , où est notre âme ,

(a) « Dieu n'a , par son être absolu et infini , aucun rapport aux » lieux et aux temps , qui ne sont que des bornes et des restric- » tiens de l'être.... Comme la permanence absolue exclut toute » mesure de succession, l'immensité n'exclut pas moins toute » mesure d'étendue. Il n'a point été , il ne sera point, mais il est : » tout de même , à proprement parler, il n'est point ici , il n'est

» point là, mais il est absolument Où est-il donc? Il est; il

» est tellement qu'il faut bien se garder de demander où. » (FÊNÉLON, Traité de l'existence de Dieu; immensité.)

Fénélon ajoute : « Les autres êtres ne sont point simplement :

répondons sans hésiter : Nulle part. Disons que cette question ne nous présente pas plus de sens que ces autres : De quelle forme est Dieu , de quelle couleur est notre âme?

» on est réduit à demander quand et où est-ce qu'ils sont. Ces » deux questions quand et où épuisent tout leur être. »

On est réduit à demander, de tous les êtres créés , spirituels ou matériels, quand est-ce qu'ils existent, parce qu'ils durent tous. Mais demander où ? cette question ne peut se faire que pour les êtres matériels, qui seuls occupent une place, mais nullement pour les esprits , qui , étant simples , ne sont nulle part.

Lorsqu'un écrivain aussi supérieur laisse échapper de pareilles inexactitudes, faut-il s'étonner que le vulgaire se fasse sur ces matières des idées si différentes des vraies notions philosophiques? Mes élèves en philosophie ne m'ont jamais entendu dire pour la première fois qu'il était de l'essence d'une substance immatérielle qu'elle ne fut nulle part , sans s'écrier presque tous : Mais ce qui n'est nulle part n'existe pas ! Et il leur a toujours fallu quelque temps pour renoncer à ce grossier matérialisme de langage.

THÉOLOfxIE. CHAP. lïl. 163

Page 1