METHODE
24â. La méthode est le bon emploi des facultés intellectuelles. L'expérience de tous les instants prouve que les diverses parties de nos connaissances, lorsqu'elles sont acquises et distribuées avec ordre , se tiennent et s'appellent réciproquement. S'il n'est point exact de dire que l'homme civilisé est le fruit de la méthode , puisque la méthode n'est qu'un instrument qui suppose des matériaux mis en œuvre, au moins est-il vrai que la production des facultés , des talents et du génie est due tout entière à cet instrument indispensable. Remarquons toutefois que son emploi varie selon les individus , et qu'ordinairement le génie s'accommode peu de certaines règles étroites que lui impose la médiocrité avec un luxe par lequel elle semble vouloir se dédommager de l'impuissance où elle est de créer; mais, dans ce cas même, le génie se fait d'autres «ègles , et il ne saurait absolument s'en passer sans donner dans des écarts que la raison et le goût ne sauraient approuver.
§43. Il y a deux sortes de méthodes , la méthode d'analyse or de décomposition, et la méthode de synthèse ou de composition. La première s'attache aux observations individuelles, ou K l'examen détaillé des diverses parties d'un tout, et sert à l'invention; l'autre recompose le tout, ou s'attache aux principes généraux, pour descendre ensuite à leurs applications singulières, aux faits indi-
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vidiiels, et est employée plus ordinairement k la démonstration.
â44. L'observation et l'induction ne sont pas autre chose que l'analyse et la synthèse. L'observation recueille les caractères essentiels des faits individuels, et l'induction donne à ces caractères une forme générale , et les convertit en lois. L'observation fait découvrir que , dans le voisinage de la terre, les divers corps, en tombant, parcourent, pendant les mêmes temps, des espaces qui sont représentés par la suite des nombres impairs (a). L'induction donne à ces faits individuels cette formule générale qui les résume tous : La pesanteur est en raison inverse du carré des distances. Or évidemment , dans le premier cas, on procède analytiquement, dans le second, synthétiquement. Veut-on un autre exemple? L'observation présente les divers phénomènes du sujet pensant, sensations, désirs, perceptions, comme se refusant à toute composition, toute division, comme distincts en tous points de ceux qui appartiennent à l'étendue : voilà encore l'analyse. L'induction leur donne cette formule générale : toutes les modifications de la substance pensante sont simples. N'est-ce pas encore la synthèse ? C'est Bacon qui le premier a substitué dans la langue philosophique les expressions observation et induction à celles d'analyse et synthèse. Plusieurs écrivains me semblent donner à cette terminologie une préférence exclusive dont je ne comprends pas
[a] Dans cet exemple, je suppose, comme les physiciens, que la pesanteur est une force constante , qui ne varie point avec la distance du corps grave au centre d'attraction. Cette supposition n'est faisable que pour la chute des graves qui s'accomplit près de la surface d'une planète et à des distances du centre, qui sont sensiblement égales.
Lien les raisons. Au reste chacun a le droit de s'exprimer comme il le juge à propos , et moi aussi j'emploie les mots observation et induction ; mais je ne saurais voir dans ces deux procédés autre chose qu'analyse et synthèse. 245. Les philosophes de l'école de Condillac, croyant voir dans l'analyse et la synthèse deux méthodes ennemies entre lesquelles il serait nécessaire d'opter, ont proscrit la synthèse, et exalté sans mesure l'analyse. Un examen plus approfondi des moyens par lesquels se complète la connaissance humaine, les eût forcés de reconnaître que ces deux méthodes se supposent, s'appellent réciproquement, et que l'une est impuissante sans l'autre. Ce qui leur a fait surtout illusion , c'est que l'analyse commence et doit commencer la science. Mais, après avoir, au moyen de l'analyse, morcelé, décomposé, divisé les tous complexes qu'offre la nature, si vous vous en tenez là, vous n'avez pas encore de science : il faut bien recueillir ces éléments épars, saisir leurs rapports, recomposer le tout en un mot ; or ce second travail c'est la synthèse : vous reconnaissez vous-mêmes qu'il est indispensable; mais vous l'appelez encore analyse. L'acte qui recompose ne saurait être le même que celui qui décompose ; vous faites alors au langage ordinaire une violence sans but, et au fond vous êtes obligés de convenir que, si la science commence par l'analyse , elle ne s'achève que par la synthèse. Mais c'est surtout lorsque la science est constituée que la synthèse est utile pour la démontrer et l'enseigner. Cette méthode épargne le temps et la peine ; en commençant par des généralités , pourvu toutefois que ces généralités reposent sur des analyses complètes , elle en déduit ensuite les conséquences et en montre les applications. Au reste la science proprement dite suit, dans
son exposition, îa voie de déduction; or la déduction est un procédé éminemment synthétique : dans tout raisonnement, comme je le ferai voir bientôt, la conclusion est une application particulière ou individuelle d'un principe général. ((Peut-il y avoir, s'écrie Condillac, pour apprendre les découvertes, d'autre moyen que celui qui y a fait arriver? w Oui, sans aucun doute. Si nous ne devions procéder que par analyse; si, dans les divers genres de connaissances, chacun de nous devait parcourir de nouveau toutes les traces qui ont été parcourues par l'esprit humain, où en serions-nous? L'intelligence la plus vaste pourrait à peine, dans le cours de la plus longue vie, atteindre quelques généralités de la science; tandis que, ensuivant une autre marche, une intelligence ordinaire peut, à moins de frais, aller fort avant dans une science , en embrasser même plusieurs. Essayez de faire à vous seul la zoologie, la chimie, la morale, etc., en vous opiniâtrant à ne point user des classifications , des principes généraux de ces sciences , et vous verrez jusqu'où vous irez, et à quels résultats mélangés d'erreurs grossières vous aboutirez.
On ne peut donc employer exclusivement ni l'analyse ni la synthèse; mais la bonne philosophie consiste à faire un heureux emploi de l'une et de l'autre (a).
(a) (.( Il faut décomposer le tout primitif, c'est l'œuvre de l'ana- » lyse ; et il faut le recomposer, c'est l'œuvre de la synthèse. Ainsi, » ou la philosophie se résigne à connaître partiellement , et alors » elleseborneà l'analyse, ou elle veut connaître autant qu'elle peut » connaître, et alors elle joint la synthèse à l'analyse. Ce sont là les » deux opérations vitales de la méthode ; elles se succèdent l'une à » l'autre ; elles sont nécessaires l'une à l'autre ; elles sont la con- » dition réciproque de la connaissance totale. Quant à leur valeur
» relative , il est clair que la synthèse ne vaut que ce que vaut » l'analyse. Car comment connaître les rapports et l'ensemble des » phénomènes que Ton n'a pas étudiés isolément? On est réduit » alors à les supposer , et toute synthèse qui n'a pas débuté par » une analyse complète aboutit à un résultat qu'on appelle hypo- » thèse; au lieu que, si la synthèse a été précédée d'une suffisante » analyse , elle conduit à un résultat qu'on appelle système. La » légitimité de toute synthèse est en raison directe de celle de l'a- » nalyse ; toute synthèse qui n'a pas été précédée de l'analyse est » une pure imagination ; mais en même temps toute analyse qui » n'aspire pas à une synthèse qui lui soit égale est une analyse qui » reste en route. D'une part, synthèse sans analyse, science » fausse ; de l'autre part , analyse sans synthèse , science incom- » plète. Mieux vaut cent fois une science incomplète qu'une » science fausse ; mais ni une science fausse ni une science in- » complète ne sont encore l'idéal de la science. » (M. Cousin , Histoire de la philosophie , cours de 1828-29, 3« leçon.)