SIGNES DE NOS IDEES
â46. L'homme avait besoin de signes pour manifester à ses semblables ses affections et ses pensées. La nature lui en a donné quelques-uns qui sont partout les mêmes et qui se produisent instinctivement : tels sont les cris , les larmes, le rire, quelques gestes. D'autres n'ont qu'une signification conventionnelle : tels sont les signaux des marins, les figures télégraphiques, les gestes qu'on emploie dans l'éducation des sourds-muets , les langues parlées, les diverses espèces d'écriture, etc.
â47. L'homme ne pouvait emprunter des signes qu'aux mouvements du corps, aux sons de la voix, et aux objets extérieurs; c'est-à-dire qu'il ne pouvait produire sa pensée que par le geste , la parole et l'écriture.
§48. Le geste ne consiste pas seulement dans les mouvements des bras, mais encore dans tous les mouvements, toutes les positions des diverses parties du corps, dans l'expression si vive des principales parties du visage , du front, des yeux et de la bouche. Nous avons reçu de la nature un langage d'action qui nous était nécessaire pour exprimer nos besoins et nos affections principales. Ce langage , qui consiste tout entier en images , est trèséloquent. Il est très-usité chez les peuples comme chez les individus qui ont l'imagination vive. Lorsque nous sommes agités par des émotions et des sentiments portés à un haut degré d'exaltation, nous dédaignons le lan-
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gage conventionnel, qui nous paraît trop froid et trop lent, et nous ne nous exprimons que par gestes. Ce langage naturel , dont les éléments paraissent en très-petit nombre, est susceptible d'être enrichi et perfectionné. Pour cela il faudrait faire une étude approfondie des traits subtils par lesquels se produisent extérieurement , et malgré nous , nos diverses affections. On sait que Fart de la pantomime fut poussé très-loin chez les Romains ; on connaît à cet égard les défis que Roscius portait à Cicéron.
§49. Si le langage naturel des gestes a des avantages incontestables, il a aussi de graves inconvénients. Tant qu'il n'exprime que nos besoins principaux, nos affections communes, il est compris de tous; mais, quand il exprime les modifications composées de la pensée, les nuances fugitives du sentiment, dont la physionomie varie non-seulement chez les individus, mais surtout chez les peuples, à cause de la diversité des institutions sociales, des mœurs, des coutumes, alors le geste est obscur, vague, arbitraire : il demanderait, pour être entendu, une étude subtile, qui n'est pas à la portée de l'immense majorité des hommes. Il ne saurait d'ailleurs faire naître cette espèce d'émotions si puissantes qui arrivent à l'âme par les sons de la voix humaine. Par ces raisons , l'art de la pantomime , dont il faut au reste se garder de juger par les contorsions ridicules qui, sur nos théâtres, en usurpent souvent le nom, ne me paraît guère pouvoir jamais obtenir des succès vraiment populaires, ni causer des plaisirs goùlés du grand nombre.
S?50. 11 pourrait y avoir un langage gesticulé aussi clair, aussi précis, aussi abondant ({uq le langage parlé; mais il faudrait qu'il se composai de signes purement
conventionnels. On conçoit que, dans l'origine, les hommes auraient pu se servir de gestes au lieu de sons articulés. S'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'il y avait quelque chose de mieux à faire. En effet le langage gesticulé et conventionnel aurait encore des inconvénients que n'a pas le langage parlé; il ne pourrait être employé que le jour, et ne s'adresserait qu'à ceux dont nous ne serions séparés par aucun corps qui interceptât la lumière. Outre cela, comme i] demanderait particulièrement l'emploi des bras, lorsque nous parlerions nous ne pourrions guère faire autre chose. Il faudrait encore que celui à qui nous nous adresserions fût attentif à suivre tous nos gestes, et , dans mille circontances, nous n'aurions aucun moyen d'attirer ses regards.
§51. Ces obstacles n'existent plus pour la parole, qui se compose d'une suite de sons articulés par les organes de la voix : aussi , dans tous les temps et dans tous les lieux, lui a-t-on emprunté des moyens de communic ation.
â5â. L'homme une fois pourvu d'une langue peut en créer de nouvelles; l'histoire ne laisse aucun doute à ce sujet. Mais on a demandé s'il avait pu inventer une première langue. Rousseau pense que la parole eût été nécessaire pour inventer la parole (a). M. de Bonald prétend que toutes les langues dérivent d'une îangue unique et primitive que l'homme n'a pu faire, mais qu'il a reçue toute faite de Dieu (6). Un des écrivains les plus
[a) Discours sur Vorigine et les fondements de r inégalité parmi les hommes,
(b) Législation primitive , Recherches philosophiques.
distingués de nos jours, M. Ballanche, partage cette opinion (a). Grand nombre de philosophes pensent au contraire que l'homme a pu inventer une première langue. Je me range de ce côté.
â53. On conçoit très-bien que des hommes dépourvus de tout langage parlé aient pu se faire quelques signes artificiels. Il est naturel de croire qu'ils auront tout d'abord pensé à reproduire, au moyen des organes de la voix, les sons que font entendre les différents êtres de la nature physique, et cette imitation , aidée d'ailleurs par le geste, devait réveiller facilement dans l'esprit l'idée des objets qu'on voulait désigner. Tels furent sans doute les premiers éléments de la parole. On retrouve encore aujourd'hui, dans presque toutes les langues, malgré les altérations fréquentes qui en ont presque effacé la formation primitive, un grand nombre d'onomatopées, de mots imitant les sons que produisent dans la nature les objets qu'ils expriment. Voilà donc des noms imposés à un grand nombre d'êtres. Ces noms, une fois faits, auront servi de racines pour en former de nouveaux, destinés à signifier d'autres êtres physiques qui avaient des ressemblances avec ceux qu'on avait déjà nommés. On aura tôt ou tard pensé à donner aussi des noms aux choses qui ne tombent pas sous les sens : comme il y a entre les êtres du monde physique et ceux du monde intellectuel une infinité de rapports, les mots qui servaient à désigner les premiers auront été appliqués aux seconds , à cause de certaines ressemblances vraies ou présumées. Nous pouvons encore ici invoquer les faits.
[a) Essai sur les institutions sociales,
Les langues n'expriment les choses qui ne tombent pas sous les sens que par des termes figurés, métaphoriques, qui, au propre et primitivement, désignent des choses matérielles. Il est important de remarquer que le travail que je viens d'indiquer ne se sera pas fait soudainement ; il aura exigé au contraire beaucoup de temps (a).
{a) Il existe encore un monument curieux , qui confirme ces conjectures , c'est la langue de l'un des plus anciens peuples , du peuple chinois.
c( C'est à environ trois cents mots primitifs que se borne la » langue parlée. Ils sont simples comme la voix de l'homme dut » les rencontrer quand il s'essaya à nommer les objets et à fixer » ses souvenirs , à exprimer ses pensées par des sons. Bientôt la » pénurie de ce premier dictionnaire se fit sentir, et, par un bizarre » mélange d'invention et de stérilité , on imagina de quintupler la » force de chacun des mots existants , à l'aide de cinq accentuations » différentes. C'est des quinze cents sons différents trouvés par » cette méthode que la Chine se contente depuis quatre mille » ans...... Le système des Chinois, tout incomplète et grossière
» qu'en soit la formation primitive , n'a-t-il pas , pour l'étranger » qui l'observe , l'avantage de faire toucher au doigt la façon dont » l'homme s'y prit lorsque, au lieu de crier, il parla ? Ne voit-on » pas les premières inflexions de sa voix docile s'appliquer aux » objets dont il était environné , puis se varier avec effort , pour » en venir à nommer la création tout entière? Si ces développe- » ments, dont la trace sensible n'est demeurée que dans le chinois, » précisément parce que là il y a eu un point d'arrêt extraordi- » naire , indiquent en effet le point de départ de ces tentatives » laborieuses de l'homme ; s'ils apprennent bien comment il s'y » prit dans les commencements pour tirer parti du plus utile in- » strument , de l'organe le plus admirable dont l'eût doué la » nature , le grand problème de la formation des langues ne se » trouve-t-il pas résolu ? On sait, pour ainsi dire , à point nommé , » l'instant où les auteurs de la civilisation chinoise , se trouvant » trop à l'étroit dans la limite des 340 ou 360 sons originaux , les M doublèrent par l'institution de deux accents , qui se sont eux-
Il n'y a donc, à mon avis, aucune impossibilité à ce que l'homme ait inventé une première langue. On en sera pleinement convaincu lorsqu'on aura entendu les arguments de la thèse contraire.
â54. Le code religieux le plus ancien, disent les écrivains de l'école de M. de Bonald , atteste que , dans le principe , Dieu parla à l'homme.
— En supposant même aux expressions de la Genèse une valeur philosophique qu'elles n'ont pas , loin de trancher la difficulté, elles laissent ici un champ libre aux conjectures. Dieu, parla à l'homme ! Est-ce à dire qu'il articula des sons , qu'il revêtit des organes, qu'il eut recours à des moyens extérieurs et sensibles pour se communiquer à l'homme , pour lui inspirer, lui révéler sa pensée ? A quelles grossières absurdités ne conduirait pas cette interprétation platement littérale d'expressions
» mêmes subdivisés jusqu'à former les cinq d'aujourd'hui
» Mais n'est-il pas facile de comprendre que ce dictionnaire an- » tique avait lui-même été plus simple ? Ne peut-on pas juger des » efforts qui avaient varié ainsi la parole , par les inventions qui » l'ont pliée ensuite aux besoins survenus depuis lors? L'enfance i) de l'intelligence et de l'élocution humaine n'est-elle point ici » prise sur le fait, dans ses mouvements, dans ses pas succes- » sifs?.... La langue parlée n'est autre chose qu'une réminiscence, » ou plutôt qu'une tradition de la vie sauvage. Le Chinois n'a » point de formes grammaticales. Trop peu riche pour se perdre » dans ce luxe de parties d'oraison et de désinences variées qui » font l'orgueil, le nombre, la puissance de nos langues classi- » ques , il emploie le même mot dans toutes les acceptions de » substantif, d'adjec'iif, de verbe, d'adverbe, dans toutes les » combinaisons de genres et de cas , sans presque aucun signe de )) reconnaissance et sans aucune liaison. La place lîxe le sens , ou , » pour mieux dire , le sens général du discours détermine le sens » particulier de chacun des mots dont la phrase se compose. » Extrait d'un article cZi/ Jolrnal des Débats du 'àO juillet 1827.)
qui doivent manifestement être entendues dans un sens figuré? Qu'on voie du reste dans la Bible un hymne sublime , un livre de haute poésie , un des plus antiques monuments de la pensée religieuse : à la bonne heure. Mais qu'on ne prétende pas y trouver un code de philosophie.
â55. — Toutes les langues dérivent d'une langue primitive.
— Cela est fort probable; toutefois c'est encore une question sur laquelle les philologues les plus érudits n'ont pas prononcé. Mais, quand elle serait résolue affirmativement , il n'en résulterait nullement que la langue primitive qui aurait enfanté toutes les autres ne serait point d'institution humaine. On conçoit très-bien que les peuplades qui se sont détachées du noyau primitif aient trouvé plus simple de se servir de la langue qu'elles avaient déjà que de se donner la peine d'en faire une autre , et qu'ensuite cette langue mère se soit altérée, se soit partagée en divers idiomes par des circonstances indépendantes des volontés directes de l'homme.
â56. — On ne pense qu'à la condition de la parole. Le premier couple humain , en sortant des mains du Créateur, a donc dû être pourvu d'une langue toute faite.
— Le langage naturel d'action, les cris inarticulés, l'imitation, au moyen des organes vocaux, des divers sons produits parles objets naturels, durent suffire parfaitement aux premiers hommes pour exprimer leurs besoins, leurs sentiments et leurs idées, qui n'étaient assurément ni aussi compliqués ni en nombre aussi considérable qu'ils devaient l'être plus tard. H y a méprise grossière à juger de l'homme primitif par l'homme actuel, soumis à des habitudes, à des méthodes. Si au-
jourd'hui la pensée est communément une parole intérieure, cela vient de ce que , les signes aidant à classer les éléments de la pensée, on les invoque pour fixer ses idées; mais cela est évidemment un résultat de l'habitude. Je crois au reste qu'actuellement même l'esprit travaille souvent sur les idées sans invoquer leurs signes : il est vrai que , dans ce cas , la pensée étant très-rapide est en même temps fugitive et obscure; mais on pense cependant. â57. — Il était impossible que l'homme, dans son ignorance native, créât un système de signes aussi raisonné et aussi compliqué que l'est une langue.
— Qui prétend que l'homme a fait d'un seul jet une langue aussi savante et aussi riche que la langue grecque par exemple? Cela eût été manifestement impossible. Une première langue a dû suivre dans sa formation le développement intellectuel ; or ce développement ne s'est fait et n'a pu se faire que graduellement et lentement. Quelques mots ont dû suffire d'abord pour exprimer le petit nombre d'idées des premiers hommes ; mais , à mesure que l'humanité sortait de son état primitif, de nouveaux perfectionnements venaient enrichir la langue, tant qu'enfin elle s'est trouvée pourvue de ces mots, de ces formes , qui expriment aujourd'hui les rapports les plus complexes et les plus délicats des divers éléments de la pensée. Elle n'a pu arriver à cet état que par des gradations inaperçues; et c'est sans doute parce qu'il serait impossible aujourd'hui d'assigner la part que chaque génération, que chaque siècle a fournie à ce travail, que des esprits préoccupés ont directement recours à la Divinité pour rendre raison du langage.
â58. — Dieu se manifeste à l'homme d'une manière plus glorieuse en lui donnant une langue toute faite.
— La gloire de Dieu n'est intéressée nullement en cette matière. Toutes les fois que , dans notre folle présomption, nous nous ingérons de décerner à Dieu de la gloire, nous courons grand risque de le ravaler à notre niveau. Il me semble que, quand il n'aurait pas donné à l'homme une langue toute faite, sa bonté n'en serait pas moins en évidence, et que nous n'aurions pas moins à reconnaître et à bénir sa divine munificence. Ici se présente une réflexion bien triste : en faisant intervenir Dieu directement dans la solution des questions philosophiques, on se laisse souvent aller à un déplorable fanatisme de langage. J'en pourrais citer beau coup d'exemples. Il suffira d'un seul , et celui-là m'est fourni par un des hommes de notre époque pour lesquels je ressens le plus de sympathie. M. Ballanche a écrit ces lignes si étranges : « Dire que l'homme a pu inventer la parole et créer les » langues est une haute folie si ce n'est une impiété (a) ». Ce langage étonne de la part d'un esprit aussi élevé, aussi tolérant que l'est habituellement M. Ballanche. Je n'accorde à personne le droit de se dire plus profondément religieux que moi , et je crois pourtant que les premiers hommes ont pu faire une première langue. L'intelligence humaine n'est-elle pas la plus belle des œuvres de la création qui nous aient été manifestées, et toutes ses conquêtes ne tournent-elles pas en définitive à la gloire de Dieu, et ne proclament-elles pas sa puissance et son inépuisable bonté? Admettre que l'homme a produit en actes le don sublime de la parole qu'il avait reçu en puissance seulement ; croire qu'il a usé de ses nobles facultés, qu'il tient de Dieu encore
(a) Essai sur les institutions sociales , tome II , page 273.
une fois, pour se faire un moyen de communication avec ses semblables , un puissant instrument de développement, qu'y a-t-il donc là, je le demande, d'insensé et d'impie? Cela n'est-il pas plus philosophique et plus éminemment religieux que de se contenter de dire que Dieu, après avoir créé l'homme, lui a donné une langue toute faite , apparemment pour lui épargner la peine de s'en faire une, ou parce qu'il se sera ravisé en voyant que son œuvre était sortie incomplète de ses mains? Dans les temps de la gentilité , on faisait ainsi descendre la Divinité des sommets de l'Olympe pour expliquer toutes choses dans l'homme et la nature; pourquoi retrouve-t-on encore parmi nous des restes de cette habitude, assez commode d'ailleurs? Sans doute qu'un jour, si le temps ensevelit dans l'oubli les noms desGuttemberg, des Papin, des Watt, il se rencontrera des hommes qui feront aussi descendre du ciel, et en ligne droite, les caractères mobiles de l'imprimerie et les machines à vapeur. Je cite ces exemples au hasard; car je sais qu'il n'y a ici aucune parité. Les inventions comme celle-ci et comme beaucoup d'autres dont l'idée mère, susceptible d'être immédiatement et facilement mise en pratique, a dû, tout en se faisant attendre des siècles, apparaître subitement comme un éclair du génie, ces inventions , dis-je , ont été , à cause de leur simplicité même , le résultat d'efforts isolés, et sont dues à des individus; tandis que l'invention d'une première langue, arrivée au point d'être un instrument commode et docile de communication, est un fait extrêmement complexe, à l'entier enfantement duquel des générations et des siècles n'ont pas suffi.
§59. De quelque manière qu'on envisage le problème de l'origine du langage, on ne saurait se refuser à reconnaître combien l'intelligence lui est redevable. Ce que je dis là du langage parlé doit se dire de tous les signes conventionnels de la pensée. Nos idées sont souvent simultanées dans l'esprit, elles sont au contraire nécessairement successives dans le discours. Les langues, énonçant avec méthode, et les uns après les autres, les divers éléments de la pensée, apportent la lumière et la précision là où, sans leur secours, il y aurait eu beaucoup d'obscurité et d'indétermination. On doit à Condillac d'avoir présenté cette vérité dans tout son jour ; disons avec lui, sans adopter cependant ni tous ses principes sur cette matière, ni toutes les conséquences qu'il en tire, que les langues sont dô véritables méthodes analytiques. Les mots, en enregistrant nos idées, aident notre mémoire ; le rappel d'un mot auquel nous avons contracté l'habitude d'attacher une idée suffit ordinairement pour rappeler cette idée. C'est surtout pour la fixation et le rappel des idées générales que nous sentons le besoin de signes. A la rigueur nos idées individuelles pourraient s'en passer, parce qu'elles ont un objet réel dans la nature. Mais les idées générales n'ont point d'objet extérieur; ce sont des créations de l'esprit produites par l'abstraction, ce sont de pures conceptions ; dans la nature il n'y a que des individus, et point de généralités. Il serait donc trèsdifficile, pour ne pas dire impossible, de fixer et de rappeler les idées générales autrement qu'en leur imposant des noms. Ces principes nous fournissent le moyen d'apprécier la célèbre discussion sur la nature des idées générales qui a partagé les anciens philosophes , et qui a été agitée plus vivement que jamais , dans les beaux
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jours de la scolastique, entre les Réalistes et les Nominaux. Les Réalistes prétendaient que les idées générales sont des êtres qui ont une réalité extérieure à Fesprit ; les Nominaux au contraire , que ce sont de purs noms. Au milieu du champ de bataille venaient s'interposer les Conceptualistes, qui prétendaient que les idées générales ne sont ni des réalités extérieures , ni des noms , mais des conceptions de Fesprit. Quoique la raison ait fait justice de ces longues querelles, propres seulement à détourner, au profit des partis, l'intérêt qui doit s'attacher à la vérité, cependant la question demeure, et demande aujourd'hui, comme alors, une solution. Pour nous , les Réalistes étaient dans l'erreur ; il suffit de se rappeler ici comment nous arrivons aux idées générales : les Nominaux étaient également dans l'erreur ; les noms ne sont que des signes, et il n'y a pas de signes sans choses signifiées : les Conceptualistes avaient donc raison. Les idées générales sont des conceptions de l'esprit; mais nous avons besoin de signes pour les fixer et les rappeler.
260. Il résulte de ces observations que l'intelligence humaine doit beaucoup à la parole , ce qui ne veut pas dire qu'elle soit tout entière l'ouvrage de la parole , comme l'ont prétendu , dans des vues bien opposées , MM. de Bonald et Destutt-Tracy. Ce dernier voyait pourtant dans la parole une institution humaine. Ce n'est donc qu'un instrument que l'homme s'est fait pour centupler ses moyens. Mais il y a quelque chose d'antérieur à la confection d'un instrument , c'est la force qui le crée : cette force est ici la pensée humaine, qui n'est pas pro~ duite apparemment par l'instrument qu'elle produit ellemême.
â61. Il est presque inutile de faire observer que les
avantages que nous retirons des signes ne se trouvent que dans une langue bien faite. Une triste expérience de tous les jours prouve que les vices du langage produisent un grand nombre de disputes et d'erreurs. On ne saurait trop se défier, surtout dans les sciences philosophiques dont l'objet ne frappe pas les sens , du vague et de l'indétermination de la langue. Parmi les qualités d'une langue bien faite, il faut placer au premier rang son exacte précision. D'où vient l'extrême lucidité des mathématiques? D'où vient que les savants qui les cultivent se rendent si parfaitement compte de ce qu'ils savent , et sont toujours sûrs de s'entendre entre eux? De ce qu'ils se sont fait une langue dont tous les éléments ont une signification convenue et bien nettement arrêtée; de ce que, suivant la sage recommandation de Locke, ils n'emploient jamais un mot sans y attacher une idée, et sans lui faire toujours signifier la même chose. Je sais bien que, dans les sciences mathématiques, dont les idées fondamentales sont bientôt comptées , quelque indéfinies qu'en puftsent être les combinaisons , rien n'était plus facile , à cause de cette simplicité même et du petit nombre des éléments sur lesquels opère la pensée , que de se faire une langue précise , et je ne prétends pas qu'il puisse en être absolument de même dans toutes les autres branches des connaissances humaines. Mais les autres sciences doivent tendre sans cesse à se rapprocher, autant que possible, de ce modèle. Et déjà la chimie, qui compte pourtant un nombre assez considérable de données fondamentales , ne s'est-elle pas fait et ne continue-t-elle pas de se faire une langue admirable de précision? Et n'est-ce pas à cette langue même qu'elle doit, en trèsgrande partie, d'avoir pu faire, en moins de cinquante
ans, plus de chemin qu'elle n'en avait fait pendant des siècles ? Qu'on y songe : il y a dans ce fait éclatant un grand enseignement, dont les philosophes doivent surtout faire leur profit ; car ils ont encore plus besoin que les autres savants de s'entendre. Qu'ils se fassent donc un langage de plus en plus précis, et pour cela qu'ils ne perdent jamais de vue le précepte que j'ai rappelé tout à l'heure. Toutefois, comme il ne faut en rien poursuivre des chimères, qu'ils sachent bien d'avance que la perfection du langage peut seulement atténuer, mais non pas faire entièrement disparaître les difficultés qu'ils ont à vaincre , difficultés provenant surtout du nombre considérable des données fondamentales de leurs travaux, et de la nature si délicate et si fugitive des objets de leurs recherches.
§62. La parole a pour but de produire extérieurement nos jugements ; on appelle proposition cette expression du jugement par la parole. Sa forme varie selon le génie des langues. ^
â63. Pour comprendre ce qui suit, il est nécessaire de savoir d'abord ce que l'on entend par extension et compréhension d'un mot.
L'extension d'un mot est l'ensemble des individus auxquels il est applicable. Sa compréhension est la réunion, l'assemblage des qualités constitutives de la chose qu'il représente. Il suit de là que l'extension d'un terme est en raison inverse de sa compréhension. Par conséquent tel mot, le mot être par exemple, n'a que de l'extension, et point de compréhension ; d'autres mots n'ont que de la compréhension , et point d'extension : tels sont les noms propres.
§64. La proposition, considérée par rapport à l'extension de son sujet, est universelle, ou particulière, ou singulière : universelle, lorsque le sujet s'entend de tous les individus compris sous son extension , soit qu'il y ait ou non dans la proposition un signe d'universalité : l'homme est mortel, tout homme est sujet à l'erreur; particulière, lorsque le sujet ne s'entend point de tous les individus compris sous son extension, soit qu'il y ait ou non dans la proposition un signe de particularité : les historiens ont raconté des fables , quelques hommes sont généreux; singulière, lorsque le sujet est un individu, un être unique ou collectif : le peuple romain asservit le monde. Racine est un de nos plus grands poètes.
â65. L'attribut d'une proposition affirmative est pris tantôt particulièrement, tantôt universellement (a). Il est pris particulièrement lorsqu'il a plus d'extension que le sujet; universellement, lorsqu'il n'a pas plus d'extension, ce qui a lieu dans toute proposition dont les deux termes sont identiques. La raison de cette différence est sensible. Si l'attribut est un terme plus général que le sujet, on affirme que le sujet est une espèce ou un individu compris dans l'extension de l'attribut : l'homme est mortel, Paul est savant , c'est-à-dire l'bomme est une espèce , et non point toute espèce comprise dans Fextension du terme mortel; Paul est un des individus, et non poinf tout in-
[a] Si les observations contenues dans cet alinéa et le suivant ne sont pas ce que la logique a de plus intéressant , elles sont nécessaires à l'intelligence de ce que j'aurai à dire plus loin des lois du raisonnement. On reconnaîtra facilement que je ne suis pas prodigue du bagage scolastique, et que j'évite avec une attention scrupuleuse tout ce qui n'est propre qu'à surcharger, sans profit bien évident, l'esprit des jeunes gens.
j96 TROISIÈME PARTIE.
dividu compris dans Texlension du terme savant. Si au contraire Tattribut n'est pas plus général que le sujet, l'attribut est la même cbose que le sujet , et par conséquent on affirme que le sujet est tout ce qui est compris dans l'extension de l'attribut : un cercle est une surface plane qui a tous les points de sa circonférence à égale distance d'un point qu'on appelle centre, c'est-à-dire un cercle est toute surface plane qui , etc.
â66. L'attribut d'une proposition négative est toujours pris universellement. Lorsqu'on nie un attribut d'un sujet, on nie de ce sujet tout ce qui a la nature de l'attribut, c'est-à-dire toutes les espèces comme tous les individus compris dans son extension : l'âme n'est point étendue, c'est-à-dire l'âme n'est aucune des espèces, aucun des individus compris dans l'extension du terme étendue.
567. La proposition prend le nom de division lorsqu'elle partage le tout en ses parties, ou le genre en ses espèces, ou l'espèce en ses individus. Pour qu'elle soit régulière, il faut qu'elle n'omette aucune partie du sujet divisé, que ses divers membres ne rentrent pas les uns dans les autres , enfin qu'on n'y trouve point à côté de subdivisions particulières d'autres subdivisions plus générales. Cette dernière condition est surtout importante, le but de la division étant de faire connaître l'ordre dans lequel les parties ou les espèces s'enchaînent pour former le tout ou le genre.
L'usage excessif de la division fait retomber dans la confusion qu'elle est destinée à prévenir : simile est confuso quidquid in pulverem sectum est.
268. On appelle définition une proposition dont l'attribut développe toute la compréhension du sujet. Un des buts principaux de la logique est de bien diriger l'em-
ploi de la parole. Les mots n'ayant qu'une signification conventionnelle, et par conséquent variable, on ne prévient l'équivoque et l'indétermination qu'en précisant leur valeur ou leur compréhension , c'est-à-dire qu'en les définissant.
â69. Quand est-ce que le besoin d'une définition se fait sentir? Lorsque la signification qu'on attache à un mot n'est pas connue de celui à qui l'on s'adresse. Et que fait-on en définissant ce mot? On lui substitue d'autres mots équivalents qu'il représentait. Quelqu'un se sert du mot citoyen; on lui demande ce que c'est qu'un citoyen. Il est clair qu'on lui demande ce qu'il entend par le mot citoyen , ou quels autres mots ce mot supplée pour lui. S'il répond qu'un citoyen est tout individu faisant partie d'une communauté d'hommes soumis au même régime public, n'est-il pas évident qu'il répond que le mot citoyen supplée pour lui ces autres mots , tout individu faisant partie , etc. ? Toute définition porte donc immédiatement sur les mots, et médiatement sur les idées. Il suit de là que la distinction, qu'on trouve dans plusieurs traités de logique, entre la définition de choses et la définition de mots, est inadmissible. Si elle était fondée, il s'ensuivrait qu'il pourrait y avoir des définitions de choses qui ne seraient pas de mots, et réciproquement. Or l'un et l'autre est impossible ^ puisqu'il est évident que , dans le langage , on n'opère qu'avec des signes , et que , d'un autre côté , toutes les fois qu'on opère sur les signes, on opère par là même sur les choses signifiées.
â70. Mal définir c'est donc méconnaître ou négliger la signification généralement attachée aux mots; on peut alors encourir le reproche d'ignorer sa langue, ou de s'en faire une intelligible pour soi seul. On a dit que
toute définition était inattaquable; cela est vrai seulement lorsque celui qui, dans l'emploi des mots, s'écarte de Fusage général, a la précaution d'en avertir : hors de ce cas , une définition peut être mauvaise , et rejetée comme, telle.
§7 1 . On soumet ordinairement la définition à plusieurs conditions qui n'ont pas la même importance. Toute définition , dit-on , doit être claire , courte , et présenter le genre prochain et la différence propre.
Claire. Sans doute la définition, étant destinée à rendre clair ce qui ne l'est pas, doit elle-même être claire; mais cela est tellement évident qu'il me semble inutile d'en faire un précepte particulier à la définition. On pourrait ainsi multiplier les préceptes d'une manière indéfinie. Tout dans le langage doit être clair. Au reste la clarté est une chose relative : telle définition très-claire pour vous peut être obscure pour un autre qui n'entend pas tous les termes du second membre de cette définition.
Courte. La concision et la brièveté du langage sont des qualités précieuses; celui qui parle bien sa langue ne délaie pas ses pensées dans un déluge de mots inutiles : mais vous ne donnez là qu'un précepte de goût, et non un précepte de logique. Quand vous dites qu'une définition doit être courte, cela doit signifier que, sans cette condition, il n'y a pas de définition. Cependant, pour être longue, pour abonder en mots inutiles, telle définition peut ne pas cesser d'être une définition, et l'on n'aura pas le droit de la rejeter par cette seule raison. La brièveté n'est donc pas ici une condition indispensable. Elle doit présenter le genre prochain. Cela n'est pas nécessaire non plus. Si le genre est prochain, la définition aura le mérile de la concision; mais elle peut être bonne
sans cela. Plus le genre est vague, plus la différence devient nécessairement longue. En effet, plus un mot a d'extension , moins il a de compréhension , moins il exprime d'attributs renfermés dans la compréhension du terme qu'on définit, plus par conséquent il en reste à exprimer à la différence. Mais Fessentiel , pour donner une idée complète de ce qu'on définit , est que tous ses attributs soient connus; il n'est pas nécessaire que la différence en ait le moins possible à exprimer , quoique cela soit à désirer sous le rapport de Télocution , parce que, en évitant des longueurs, on épargne du travail à l'esprit de celui à qui l'on s'adresse.
La différence propre. Cette condition est absolument indispensable. Je l'ai énoncée déjà, en d'autres termes, en disant que l'attribut d'une proposition qui définit doit développer toute la compréhension du sujet. C'est lace qui constitue proprement les définitions ; c'est donc à cette règle que l'on s'attachera pour en apprécier la légitimité.
â7â. On ne peut définir ni le terme le plus général , être , parce qu'il n'a point de compréhension , ni les noms propres, parce qu'ils en ont trop; nous ne connaissons parfaitement la nature d'aucun individu, et par conséquent nous ne pouvons épuiser toutes les idées qui entrent dans sa compréhension. Nous sommes donc réduits à décrire ses propriétés principales.
â73.0n abuse souvent desdéfinitions dans les sciences; en voulant tout définir, on rend obscur ce qui éta' clair (a).
§74. Nous n'avons encore parlé que de deu^"^ (a) « L'ordre le plus parfait consiste , non pa^^ *^^"
âOO TROISIÈME PARTIE.
signes, du geste et de la parole; il nous reste à parler de l'écriture. L'homme dut imaginer cette espèce de signes aussitôt qu'il éprouva le besoin de communiquer avec ceux de ses contemporains dont il était séparé , et de s'adresser encore aux hommes qui viendraient après lui. L'écriture lui était nécessaire aussi pour conserver ses propres pensées ; car il dut s'apercevoir bientôt que la mémoire , abandonnée à ses seules forces , ne retient ni fidèlement ni long-temps un grand nombre de faits, et qu'il est plus sur de confier ses souvenirs à des signes extérieurs et permanents.
L'écriture peut être signe immédiat des idées , ou seulement signe de la parole.
275. L'écriture signe immédiat des idées a eu divers caractères.
Vraisemblablement elle consista d'abord à tracer les formes et les images sensibles des objets dont on voulait conserver le souvenir. On sent combien une pareille écriture, qui ne sort pas de l'ordre des choses matérielles, est nécessairement imparfaite et peu proportionnée aux besoins de l'esprit. Elle fut donc bientôt modifiée. On eut recours au symbole ; on exprima les objets qui ne tombent pas sous les sens par l'image d'autres objets matériels qui avaient avec eux quelque analogie tirée ou des observations de la nature, ou des traditions. Tels furent les principaux caractères des hiéroglyphes en usage chez anciens Egyptiens. Cette écriture est encore bien im-
•*f ^r' ^^^" définir, mais à se tenir dans ce milieu de ne , ^ .r; ^. ^^' Ï6S choses claires et entendues de tout le monde, et la — ^ ^^^- ^ *^ '®s autres. » (Pascal , Pensées; Réflexions sur
géométrie. )
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parfaite. Elle ne répond nullement aux besoins d'une société arrivée à un certain degré de civilisation. Si elle fût demeurée purement symbolique, il serait impossible d'expliquer comment , à l'aide d'un moyen d'expression aussi vague , les Egyptiens eussent pénétré si avant dans les sciences et les arts. Mais il paraît à peu près démontré aujourd'hui qu'un alphabet phonétique s'introduisit comme supplément dans l'écriture hiéroglyphique , et coexista avec le symbolisme, qui demeura toujours l'âme du système (a). Les hiéroglyphes purs étaient pour les Egyptiens mêmes des signes très-compliqués et très-difficiles ; si l'on en excepte un petit nombre qui servaient dans le commerce ordinaire de la vie et que tout le monde entendait, ils ne furent jamais populaires, et les mystères qu'ils couvraient étaient la propriété exclusive des castes sacrées.
9J6. Les écritures qui représentent directement la pensée , et non les sons articulés (6) , ont cependant un
(a) Cette importante découverte est due aux laborieuses et savantes recherches de M. Champollion le jeune , si prématurément enlevé à la science. Voir son Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens, où il cite ce passage remarquable de Clément d'Alexandrie : «L'hiéroglyphique est de deux genres : l'un » emploie les premières lettres alphabétiques; l'autre estsymboli- » que. La méthode symbolique se subdivise en plusieurs espèces : » l'une représente les objets au propre par imitation ; l'autre les » explique d'une manière tropique ; la troisième se sert entière- » ment d'allégories exprimées par certaines énigmes. » Voir aussi un article de la Revue française, de mars 1830 , sur l'ouvrage de M. Champollion.
[b) La plus bizarre est sans contredit celle des Chinois.
ce Ils ont commencé par peindre grossièrement les objets ; puis » aux objets matériels, par une transition facile, ils ont lié les idées
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avantage ; elles sont indépendantes de la diversité des langues parlées et des variations de chacune d'elles en particulier. C'est ainsi que, dans la Chine, le Tonquin, la Corée et le Japon, on parle des idiomes différents , et l'on se sert de la même écriture.
â77. La langue écrite de l'arithmétique et de l'algèbre,
» que les objets font naître. Il est trop évident que partout Thom- » me dut procéder ainsi. Mais ailleurs se fit et se propagea une » découverte immense. Né en Asie, l'alphabet parvint prompte- » ment à l'Europe. Par une fatalité singulière, la Chine demeura » étrangère à ce bienfait , aussi bien qu'à toutes les croyances et » à toutes les mœurs de l'Asie centrale. Il semble que la grande » muraille fût de toute éternité. Privés du secours de l'alphabet, » qui est à la langue écrite ce que la multiplicité des sons est à la » langue parlée , les Chinois , pour mettre quelque ordre dans les » caractères qui représentaient aux yeux les idées , imaginèrent » de les diviser tous en un peu plus de deux cents catégories recon- » naissables à un caractère principal et décisif. L'un de ces carac- » tères dut , sous le nom de clef, se rencontrer dans la compo- » sition de tous les mots.... Il semble que ce soit le propre de la » nation chinoise de manquer le simple , pour réussir dans le » difficile et le compliqué. On pressent que ce système extraor- » dinaire d'écriture dut produire d'extraordinaires effets. Chaque » idée s'exprima par un ou plusieurs signes particuliers; ces signes » se formèrent de combinaisons de lignes droites tellement multi- » pliées que quelquefois une cinquantaine de traits entrèrent » dans la composition d'un même signe , et il n'est pas une des » parties de ce signe , qui , détachée , ne présentât un sens parti- » culier : de là il est arrivé que la langue écrite a pu étendre sans » fin le cercle de ses locutions. On porte à quatre-vingt mille, et » quelquefois plus haut, le nombre des caractères reconnus'. On » conçoit que ce puisse être l'étude de toute la vie. Cette struc- » ture laborieuse et savante de l'écriture chinoise me semble , » avec l'isolement des races, dont elle n'est du reste elle-même » qu'un résultat et un témoignage , rendre raison de toutes les » bizarreries de la langue parlée, et la destinée entière de la » nation s'en est trouvée peut-être inlluencée. L'application,
les signes de l'art de la musique, communs aujourd'hui à plusieurs peuples, appartiennent à l'espèce d'écriture qui signifie immédiatement les idées. Ce procédé pouvait très-bien s'appliquer aux sciences mathématiques, qui, malgré leur étendue, ne roulent que sur une idée, celle de la quantité; ainsi qu'à l'art musical, qui, touten parcourant
» qui ailleurs s'est portée sur les idiomes, s'est fixée là sur » l'écritare; le génie s'est consumé en efforts pour élever au » degré où il est parvenu cet instrument incommode. Lo génie » emploie encore ses veilles , non pas à faire des conquêtes nou- » velles dans toutes les carrières ouvertes à l'intelligence, mais à » compter les jalons accumulés par les siècles précédents dans la » route où se sont davantage pressés leurs efforts.... Bannie du » style parlé par la monotonie de sons répétés sans cesse, l'élo- » quence s'est réfugiée dans le style peint, dans le choix des » signes , dans la propriété des images, dans l'élégance des carac- » tères. Cette recherche, qui ne devient un charme pour l'esprit » que par l'intermédiaire des yeux , et dont l'esprit ne découvre » les secrets que par un travail frivole , a achevé de rendre » étrangère aux Chinois cette autre éloquence véritable que f) l'oreille et l'âme entendent, qui s'adresse aux masses, qui » remue les passions , crée et illustre les tribunes. La Chine a ainsi » offert le spectacle curieux d'un grand peuple occupé tout entier » à s'instruire dans l'art de lire et d'écrire , et régi par la verge de » fer d'un despote. Mais pourquoila partie phonétique de la langue » chinoise est-elle demeurée aussi avare de sons et de formes ? » D'où vient cet étrange phénomène d'un peuple immense qui , » après avoir, par un effort prodigieux, trouvé quelques centaines » de mots, s'arrête dans cette voie, et se contente, pour l'expression » de toutes ses idées , d'accoupler sans fin les mêmes mots et les » mêmes sons, au risque d'êlre contraint de se réfugier, pour » fuir la monotonie d'un tel langage , dans les jouissances de la » multiplicité des caractères , de l'élégance des signes , de la fa^ » conde des images? Il nous paraît démontré que, au moment où le » génie national , heureux de l'écriture qu'il avait inventée , se » livra tout entier à la contemplation et au perfectionnement de » son ouvrage, les progrès de la langue s'arrêtèrent. » (Journal des Débats, W juillet 1827.)
selon des combinaisons infinies l'échelle diatonique ou chromatique, ne roule aussi que sur une idée, celle de la quantité des sons, soit successifs, soit simultanés, sous le triple rapport du ton , de l'intensité et de la durée.
â78. Voyons maintenant comment l'écriture pouvait signifier immédiatement la pensée. La parole , quelque variées , quelque multipliées qu'en soient les combinaisons , ne se compose que d'un très-petit nombre de sons et d'articulations élémentaires. Si donc , après avoir compté ces sons et ces articulations, on imagine des caractères pour les représenter, et que l'on combine ces caractères de la même manière que les sons et les articulations qu'ils représentent sont combinés par les organes de la voix , on représentera avec un petit nombre de caractères toutes les combinaisons indéfinies de la parole : voilà l'écriture alphabétique, qui ne représente point immédiatement la pensée , mais le signe parlé de la pensée. Cette invention, dont l'habitude nous empêche d'admirer toute la puissance, il a fallu à l'esprit humain des siècles pour y arriver : tant il est vrai que ce qu'il y a de plus simple échappe souvent par sa simplicité même.
279. Quelques érudits l'attribuent au phénicien Cadmus ; d'autres prétendent qu'il n'a fait qu'apporter en Grèce cette écriture déjà connue des Egyptiens et des Phéniciens. Quelle que soit l'origine de ce procédé, l'idée fondamentale sur laquelle il repose est si simple qu'elle n'a pu avoir diverses périodes; elle a dû naître d'un seul jet et dans toute sa perfection. Cet art merveilleux a contribué au perfectionnement des langues; il immortalise maintenant la pensée de l'homme , et fait disparaître toutes les distances de temps et de lieux; il fait revivre pour nous les langues mortes, et nous apporte
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celles qui se parlent loin de nous. Il est vrai que, pour recueillir dans toute sa plénitude ce dernier avantage , il serait à désirer qu'on adoptât partout les mêmes caractères pour la partie des sons et des articulations qui est commune à toutes les langues. Cela est-il exécutable? Je n'oserais l'assurer.
â80. Quelques écrivains appellent, pour notre langue au moins, une réforme orthographique. Si leurs vœux étaient exaucés, un grand nombre de traces étymologiques s'effaceraient; la langue populaire en profiterait peu , et il y aurait perte très-réelle pour la langue scientifique, dont la signification ne peut être déterminée, dans une foule de circonstances, que par la connaissance des emprunts et des dérivations des divers idiomes.
281 . Des trois moyens d'expression de la pensée par le geste, la parole et l'écriture, aucun n'a fourni encore de signes universels. Si haut que l'histoire nous fasse remonter , nous trouvons dans les langues parlées une grande diversité; les écritures qui signifient immédiatement les idées varient aussi selon les temps et les lieux; le langage naturel d'action a toujours été et sera toujours nécessairement négligé par l'homme en possession d'un langage parlé; on ne trouve dans l'antiquité aucune trace du langage gesticulé et conventionnel : c'est une invention toute moderne, et qui n'est guère connue que de quelques sourds-muets et des dignes successeurs xle ce vrai philanthrope qui le premier pensa à faire participer une classe d'êtres malheureux à tous les bienfaits de la société et de la civilisation. Il n'y a donc pas eu jusqu'ici de langue universelle au moyen de laquelle on
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exprimât sur toute la surface du globe les mêmes idées par les mêmes signes. S'il existait un pareil moyen de communication, il en résulterait d'immenses avantages pour les sciences, les arts et toutes les relations sociales. Séduits par cette idée, quelques philosophes se sont , occupés de cette langue universelle : Descartes l'a crue possible ; Leibnitz nous dit que ce fut la pensée de toute sa vie.
§89. Remarquons d'abord qu'il ne serait point question de faire adopter au genre humain une langue universelle à l'exclusion de toutes les autres actuellement en usage : ce projet serait si évidemment inexécutable que personne n'y a jamais pensé. îl s'agirait donc d'introduire une langue qui laisserait subsister tous les autres moyens de communication, mais qui aurait seule l'avantage d'être universelle. Il y a ici deux choses à examiner : une langue universelle pourrait-elle s'établir? une fois établie , demeurerait-elle universelle ?
â83. D'abord une langue universelle pourrait-elle s'établir? De grands obstacles paraissent s'y opposer. Quels que soient les signes dont elle se compose, qu'elle soit parlée, gesticulée ou écrite, il faudra la faire. Or qui s'en chargera? La vie entière de plusieurs hommes de génie y suffira-t-elle? Ce travail se fera-t-il alors d'une manière régulière et complète? Qu'on ne dise pas qu'il ne faudra que du temps, comme il n'a fallu que du temps pour faire une première langue. On conçoit que les premiers hommes soient venus à bout de s'en créer une, parce qu'il n'y a rien de plus pressant ni de plus actif que la nécessité. Ici rien de pareil. Mais, comme le génie patient réalise des prodiges, je ne veux pas nier absolument qu'il puisse faire une langue universelle,
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surtout si elle doit se composer seulement de signes écrits. Supposons donc cette langue universelle faite. Il faudra la faire adopter : or ce n'est pas peu de chose dans l'état actuel de division des peuples , à qui les passions humaines et plus encore Fégoïsme des gouvernants ont su faire des intérêts si divers et si opposés. En effet comment amener, je ne dis pas l'universalité, la majorité, mais seulement la minorité du genre humain au point de reconnaître l'importance d'une langue nouvelle, et de se condamner à la peine de l'apprendre? Le peuple, concentré dans les nécessités et les intérêts matériels de la vie, les savants eux-mêmes, absorbés dans leurs recherches et leurs travaux , en auront-ils le temps et la volonté? Ces obstacles à l'établissement d'une langue universelle sont bien près de me paraître insurmontables.
En la supposant une fois établie et adoptée, demeurera-t-elle universelle?
â84. Si c'est une langue parlée, elle perdra bientôt son caractère d'universalité. Chaque peuple introduira dans sa prononciation des différences analogues aux diversités phonétiques de l'idiome national ; il y apportera des modifications résultant de la différence des idées, des mœurs, des habitudes, du climat, des institutions civiles, etc.; et il en sera bientôt de cette langue universelle comme de cette langue mère ou au moins de ces langues mères que les hommes ont parlées dans les temps anciens, et qui se sont partagées en un si grand nombre d'idiomes.
â85. Si c'est une langue gesticulée, mêmes inconvénients. M. Laromiguière pense que les gestes peuvent fournir une langue universelle. Il ne demande, pour
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l'exécution de ce projet, que trois conditions : 1^ qu'on ait un dénombrement exact des idées élémentaires; §0 qu'on ait trouvé des signes d'action pour chacune d'elles; 3^ qu'on ait rédigé une grammaire bien simple pour combiner ces signes de la même manière que les idées qu'ils représentent (a). Qu'on ait un dénombrement exact des idées élémentaires ! On pourrait attendre longtemps la langue universelle; car ce dénombrement ne supposerait rien moins que la solution des questions les plus ardues de la philosophie. Qu'on ait trouvé des signes d'action pour chacune d'elles ! Cela est faisable ; mais , comme ces signes ainsi que leurs combinaisons seraient conventionnels , et comme , d'un autre côté , des gestes n'ont rien de fixe ni de permanent, et sont susceptibles d'être modifiés, altérés de mille manières, tout aussi bien que les sons, on y mêlera bientôt des gestes naturels, et les mêmes causes tirées de la différence des idées, des mœurs , etc. , qui tout à l'heure empêchaient la langue parlée de rester universelle, modifieront la langue gesticulée. Ce qui se pratique pour quelques sourds-muets n'est pas applicable à des nations. Et encore des sourdsmuets qui auraient vécu , pendant cinquante ans seulement, les uns à Rome, les autres à Moscou, ne s'entendraient peut-être déjà plus; que serait-ce si, au lieu de cinquante ans, on supposait un intervalle de plusieurs siècles?
'^SB. Enfin supposons la langue universelle composée de signes seulement écrits. Comme les caractères de l'écriture ont quelque chose de fixe, et qu'on pourrait multiplier et déposer partout où on le jugerait nécessaire
(a) 10« leçon , 2« partie.
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les caractères conventionnels primitifs, qui serviraient, au moyen de confrontations faciles, à prévenir toute altération , il semble au premier abord qu'une langue écrite pourrait demeurer universelle. Mais il n'en est encore rien. Voici à cet égard une raison péremptoire, applicable aussi à une langue universelle parlée ou gesticulée. Une langue vivante ne saurait pas plus demeurer stationnaire que l'intelligence de ceux qui l'emploient. De nouveaux besoins survenant, il faudra donc bientôt créer de nouveaux signes, et introduire des changements. Si ces changements ne sont pas tous et partout adoptés , c'en est fait de la langue universelle ; or ce renouvellement continuel est-il possible pour une langue en usage sur toute la surface du globe? Fùt-il même possible , le travail qu'il nécessiterait dépasserait de beaucoup le profit qu'on en retirerait, et on renoncerait bientôt à un instrument qu'il faudrait faire et refaire sans cesse.
287. Il me semble, par toutes ces raisons, qu'une langue universelle ne pourrait ni s'établir ni, une fois établie, demeurer universelle. Un pareil projet, si l'on à égard au moins à l'état actuel de l'humanité, paraît donc une chimère.
âlO TROISIÈME PARTIE.