LOIS ET FORMES DU RAISONNEMENT
§88. Nous avons vu en psychologie que le raisonnement était l'acte par lequel on déduit un jugement d'un autre jugement où il était renfermé. Nous avons maintenant à examiner par quel procédé doit s'opérer cet acte. S'il nous suffisait dans tous les cas de comparer deux idées pour en saisir les rapports, nous n'aurions pas besoin de faire passer ainsi nos jugements par diverses transformations. Toutes nos connaissances seraient de pures intuitions, mais notre nature ne serait plus ce qu'elle est. Lorsque , après avoir comparé deux idées , nous n'en apercevons pas le rapport , nous recourons à un terme de rapprochement, à une mesure commune avec laquelle nous comparons alternativement les deux autres idées. Ce travail préparatoire amène un troisième jugement dans lequel les deux idées dont on voulait connaître le rapport sont associées ou séparées. Tout raisonnement suppose donc deux jugements énoncés explicitement ou implicitement, et de l'un desquels on déduit un troisième jugement.
289. La conséquence d'un raisonnement peut être bonne et recevable comme conséquence, quoique, considérée isolément, elle soit une proposition fausse; et réciproquement elle peut être illégitime comme conséquence , quoiqu'elle soit isolément une proposition vraie. La matière pense, donc elle est simple. Il est faux en soi
que la matière soit simple , mais la conséquence est trèsbonne; car, supposé que la matière pense, il s'ensuit qu'elle est simple. L'homme est animal , donc il est doué de raison. Il est vrai en soi que l'homme est doué de raison ; mais, comme cela ne suit pas de ce qu'il est animal, la conséquence est mauvaise. Ces principes fournissent une observation importante, c'est qu'on peut très-bien raisonner en ne disant que des choses fausses , et fort mal raisonner en ne disant rien que de vrai. En général , on raisonne bien quand on déduit du principe posé les conséquences, fussent-elles fausses, qui en découlent; on raisonne mal toutes les fois qu'on déduit du principe posé des conséquences, fussent-elles vraies, qui n'y sont pas renfermées.
§90. La forme la plus complète du raisonnement est le syllogisme. Cet argument se compose de trois propositions, dont les deux premières , ou les prémisses , s'appellent l'une majeure et l'autre mineure, et dont la dernière s'appelle conclusion. Ces trois propositions renferment comme éléments constitutifs trois termes, ni plus ni moins, appelés grand extrême, petit extrême et moyen terme. Le grand extrême est l'attribut, le petit extrême le sujet de la conclusion; l'un s'appelle grand et l'autre petit , parce que l'attribut de la conclusion a communément plus d'extension que le sujet; ils se trouvent déjà, le grand extrême dans la majeure, et le petit extrême dans la mineure. Le moyen terme ne se trouve que dans les prémisses où il est comparé alternativement avec les deux extrêmes, entre lesquels il forme un lien commun, ce qui explique le mot d'extrêmes.
âlâ TROISIÈME PARTIE.
( Moyen terme. ) ( Grand extrême. )
Majeure. Tout être pensant est immatériel ;
Prémisses.
( Petit extrême. ) ( Moyen terme. )
Mineure, Or l'âme humaine est un être pensant ;,
( Petit extrême. ) (Grand extrême. )
Conclusion, Donc l'âme humaine est immatérielle. â91. Le syllogisme repose sur ces deux axiomes : lorsque deux choses conviennent à une troisième, elles se conviennent entre elles; lorsque de deux choses l'une convient à une troisième, et Tautre ne lui convient point, elles ne se conviennent pas entre elles. De ces axiomes découlent les applications suivantes : lorsque les deux extrêmes, comparés alternativement dans les prémisses avec le moyen terme, lui conviennent, ils se conviennent entre eux, c'est-à-fli''*^ lorsque l^e dcuA. prémisses sont affirmatives , la conclusion Test aussi ; lorsque des deux extrêmes Tun convient au moyen terme et Fautre non , ils ne se conviennent pas, c'est-à-dire lorsque des deux prémisses l'une est affirmative et l'autre négative, la conclusion est négative; lorsque les deux extrêmes ne conviennent ni l'un ni l'autre au moyen terme , on n'en peut conclure ni qu'ils se conviennent ni qu'ils ne se conviennent pas , c'est-à-dire on ne peut tirer aucune conclusion de deux prémisses négatives. Il importe de s'assurer si une prémisse qui , au premier ahord , paraît affirmative ou négative, l'est réellement par rapport à l'autre. Celui qui n'aime pas l'élude , ne saurait acquérir de la science; or un tel n'aime pas l'étude; donc, etc. Dans ce syllogisme le moyen terme est n'aimant pas l'étude ; dès lors la mineure doit être traduite ainsi : un tel est n'aimant pas l'étude. Cette proposition est donc réellement affirmative par rapport à l'autre prémisse.
LOGIQUE. CHAP. m. 213
â9â. Le syllogisme peut pécher par le fond ou par la forme : par le fond , lorsque dans les prémisses il y a quelque chose de faux ou d'équivoque; par la forme, lorsque la conséquence est illégitimement déduite. Dans le premier cas , si Tune des prémisses est fausse , il faut en démontrer la fausseté; ou, si elle est équivoque, il faut distinguer, c'est-à-dire préciser les divers sens dans lesquels elle doit être accordée ou niée. Dans le second cas, il faut indiquer le vice de forme du syllogisme. Or ce vice n'est pas toujours apparent : il y a des régies pour le découvrir. Tout en reconnaissant qu'on ne fait pas , dans la pratique, un usage perpétuel de ces règles, et que la contention d'esprit que demanderait leur application soutenue surpasserait peut-être l'avantage qu'on en retirerait, il est juste aussi de reconnaître qu'elles reposent sur des observations exactes et rigoureuses; par cette raison au moins il convient que nous nous y arrêtions quelques instants.
â93. Des règles tracées par Aristote plusieurs sont implicitement contenues dans ce que j'ai établi déjà. Les voici :
Le syllogisme ne doit avoir que trois termes , les deux extrêmes et le moyen terme.
Le moyen terme ne doit pas se rencontrer dans la conclusion.
Lorsque les deux prémisses sont affirmatives , la conclusion doit l'être aussi.
Lorsque les deux prémisses sont l'une affirmative et l'autre négative, la conclusion doit être négative.
On ne doit tirer aucune conclusion de deux prémisses négatives.
Les deux premières sont comprises dans la définition
gj4 TROISIÈME PARTIE.
même du syllogisme. En effet, quand on dit qu'il est de l'essence du syllogisme que l'on compare alternativement, dans les prémisses, avec un troisième terme deux autres termes dont on veut connaître le rapport, pour ensuite les réunir ou les séparer dans la conclusion, on dit par là même que le syllogisme n'admet comme éléments constitutifs que trois termes, et que le moyen terme ne saurait se trouver dans la conclusion. Les trois autres règles sont des applications évidentes et immédiates des deux axiomes qui sont la base du syllogisme; par cette raison il suffisait, après avoir posé ces axiomes, d'énoncer, comme je l'ai fait, leurs applications par forme de corollaire : en faire autant de formules séparées , c'est peut-être embarrasser par un vain appareil l'esprit qu'on veut soulager, et rendre difficile et compliqué ce qui est simple et facile.
Passons maintenant aux règles qui ne résultent pas aussi immédiatement de ce qui a été dit précédemment du syllogisme, et dont il était bon de faire des préceptes à part.
â94. Aucun terme ne doit être pris dans la conclusion plus universellement qu'il ne l'a été dans les prémisses.
On doit retrouver dans la conclusion les mêmes termes qui ont été successivement comparés dans les prémisses avec le moyen terme : sans cela on n'aurait pas un syllogisme, mais un assemblage quelconque de mots placés les uns à la suite des autres. Or un terme qui, dans la conclusion, serait pris plus universellement qu'il ne l'a été dans les prémisses, ne serait plus le même terme qui avait déjà paru dans une des prémisses : tout esprit est substance; aucun corps n'est esprit; donc aucun corps n'est substanre; dans la majeure, substance est pris
particulièrement (â65), tout esprit est quelque substance; dans la conclusion, substance est pris universellement (266), comme attribut d'une proposition négative, aucun corps n'est aucune espèce de substance. On ne retrouve donc pas dans la conclusion le même terme qui avait été comparé, dans la majeure, avec le moyen terme.
295. Le moyen terme ne doit pas être pris deux fois particulièrement , mais au moins une fois universellement.
Pour qu'il y ait syllogisme, il faut qu'il y ait eu, dans les prémisses , comparaison des deux extrêmes avec le même moyen terme. Or, si le moyen terme est pris deux fois particulièrement, ce ne sera plus avec le même moyen terme qu'on aura comparé les deux extrêmes , mais avec deux termes différents; cette opération ne pourra donc conduire à aucun résultat , et l'on n'aura point de syllogisme : quelque substance pense; tout corps est substance; donc tout corps pense. Le moyen terme est pris deux fois particulièrement; la quelque substance de la première proposition n'est pas la quelque substance de la seconde ; on n'a donc pas comparé les deux extrêmes avec le même moyen terme; on n'a donc point fait de syllogisme.
§96. Avant d'aller plus loin, remarquons que, d'après les deux règles qui précèdent , tout ce qu'il y a d'universel dans la conclusion doit l'être déjà dans les prémisses, et le moyen terme doit être pris au moins une fois universellement; d'un autre côté, d'après ce que j'ai dit plus haut du syllogisme, le moyen terme ne se trouve pas dans la conclusion; donc il doit toujours y avoir dans les prémisses quelque terme universel de plus que dans la conclusion : ainsi , s'il y a deux termes universels dans la conclusion , il devra y en avoir trois dans
les prémisses ; s'il n'y eu a qu'un dans la conclusion , il devra y en avoir deux dans les prémisses ; s'il n'y en a point dans la conclusion , il devra y en avoir au moins un dans les prémisses. Cette observation va servir de base à la démonstration des deux dernières règles.
297. Si l'une des prémisses est particulière , la conclusion devra l'être aussi.
En effet les deux prémisses seront ou toutes deux affirmatives, ou l'une affirmative et l'autre négative. Or^ dans les deux cas, l'une étant supposée particulière et l'autre universelle, la conclusion devra être particulière.
10 Si les deux prémisses sont affirmatives, elles ne renfermeront qu'un terme universel, savoir le sujet de la proposition universelle (§64); il ne devra donc pas y en avoir dans la conclusion , qui alors sera nécessairement particulière.
^^ Si des deux prémisses Tune est affirmative et l'autre négative, elles n'auront que deux termes universels, savoir le sujet de la proposition universelle et l'attribut de la négative; il n'y en aura donc qu'un dans la conclusion; mais cette conclusion est négative, puisque les prémisses sont l'une affirmative et l'autre négative (â91); le seul terme universel qu'elle contienne sera donc l'attribut; son sujet sera donc particulier, c'est-àdire que la conclusion sera particulière.
298. On ne peut rien conclure de deux prémisses particulières.
En effet ces deux prémisses particulières seront ou toutes deux affirmatives, ou l'une affirmative et l'autre négative.
1*^ Si elles sont toutes deux affirmatives, elles n'auront aucun terme universel; les deux sujets et les deux
LOGlOtE. CHAP. III. §17
attributs sont particuliers, puisque, d'un côté, ces deux prémisses sont particulières, et que, de l'autre , elles sont affirmatives; mais il faut au moins un terme universel dans les prémisses, le moyen terme ne pouvant être pris deux fois particulièrement.
â° Si l'une est affirmative et l'autre négative, il n'y aura dans ces prémisses qu'un terme universel, savoir l'attribut de la négative ; donc il ne doit point y en avoir dans la conclusion; mais cette conclusion, étant négative, doit avoir un attribut universel ; cette conclusion serait donc contradictoire.
§99. J'ai supposé, dans la démonstration de ces règles, que l'attribut d'une prémisse affirmative était toujours pris particulièrement. Il semblerait alors que les calculs sur lesquels repose cette démonstration seraient en défaut lorsque l'attribut ne serait pas un terme plus général que le sujet, puisque nous avons vu (§65) que, dans ce cas, l'attribut pouvait être pris universellement. Mais on fera attention que, lorsque les deux termes d'une proposition sont identiques , s'ils peuvent être pris l'un ou l'autre universellement, ils ne sauraient l'être tous deux à la fois; et que, si c'est l'attribut qu'on prend universellement, il doit être substitué au sujet, qui alors fournit un attribut particulier. Un triangle est une figure gui a trois côtés et trois angles ; on ne peut pas dire : tout triangle est toute figure qui, etc.; mais on peut dire : tout triangle est guelque figure qui , etc. ; ou bien : toute figure qui a trois côtés et trois angles est quelque triangle. Or, en adoptant l'une ou l'autre de ces deux dernières expressions de la proposition, l'attribut est particulier.
300. On a vu que le syllogisme déduisait des prémisses une proposition à démontrer : or cette proposition ne
g^8 TROISIÈME PARTIE.
peut être déduite des prémisses si elle n'y est contenue. De cette observation incontestable l'auteur de la Logique de Port-Royal a cru pouvoir tirer cette prétendue règle universelle à l'aide de laquelle on découvrirait le vice de quelque mauvais argument que ce fût : L'une des prémisses doit contenir la conclusion , et Vautre faire voir quelle y est contenue. C'est ce qu'on appelle, dans un grand nombre de traités de logique, la règle unique des modernes; dénomination fastueuse qui semble indiquer une invention merveilleuse dont les anciens n'auraient pas eu la moindre idée, un dernier résultat des efforts de l'esprit humain. Il est très-vrai qu'un syllogisme est vicieux si la conclusion n'est pas contenue dans les prémisses; mais voilà vraiment une belle découverte! Tout le monde sait cela : Aristote le savait aussi apparemment; mais il avait très-justement remarqué qu'il n'est pas toujours facile de voir si la conclusion est renfermée dans les prémisses , et c'est pour s'en assurer qu'il a donné des règles. La prétendue règle universelle de Port-Royal n'en est donc pas une; elle ne fait qu'énoncer une observation vraie, mais stérile.
Le raisonnement se produit sous d'autres formes que celle du syllogisme , qui rendrait , par sa monotonie et sa lenteur, le discours lâche et traînant.
301. Venthymême est un syllogisme dont on sous-entend une prémisse facile à suppléer : Nous avons reçu de Dieu reocistence; nous lui devons donc hommage.
302. Le dilemme est un argument composé dans lequel, après avoir présenté à l'adversaire deux propositions contradictoires, c'est-à-dire qui ne peuvent être ni toutes deux vraies ni toutes deux fausses , et entre lesquelles
il n'y a par conséquent pas de milieu, on conclut contre lui de l'une et l'autre de ces propositions. Quelqu'un va commettre un crime; on veut lui prouver qu'il compromet ses vrais intérêts ; on emploie la forme de ce dilemme : Vous croyez à la justice divine , ou vous ne croyez qu'à la justice humaine; dans le premier cas, vous aurez un compte à rendre à Dieu; dans le second cas , le glaive de la loi peut vous frapper. Le dilemme renferme donc deux raisonnements. Il serait défectueux s'il y avait un milieu entre les deux partis qu'on offre à l'adversaire.
303. Le sorite est un argument composé dans lequel se trouvent plus de trois propositions, disposées de telle façon que l'attribut de la première devienne le sujet de la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on puisse former une conclusion du sujet de la première et de l'attribut de la dernière. Le sorite équivaut à plusieurs syllogismes continus, dont il n'est que l'expression abrégée. On veut prouver que le vrai philosophe doit subir avec calme l'épreuve de cette vie; au lieu d'énoncer longuement ces deux syllogismes :
Celui qui fait sur la vie actuelle des réflexions sévères, sait quelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse; or le vrai philosophe fait sur la vie actuelle de sévères réflexions; donc il sait quelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse.
Celui qui sait que la vie actuelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse , doit subir cette épreuve avec calme; or le vrai philosophe sait que la vie actuelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse ; donc il doit subir cette épreuve avec calme.
Au lieu, dis-je, d'énoncer longuement ces deux syllogismes, on peut abréger par ce sorite :
§âO TROISIÈME PARTIE.
Le vrai philosophe fait sur la vie actuelle des rêflexiom sévères; celui qui fait sur la vie actuelle des réflexions sévères, sait quelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse; celui qui sait que la vie actuelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse, doit subir cett/e épreuve avec calme; donc le vrai philosophe doit subir avec calme l'épreuve de la vie.
Et encore cette forme paraîtra-t-elle traînante dans ie discours ordinaire; on s'en affranchira en disant :
Le vrai philosophe fait sur la vie actuelle des réflexions sévères; et , comme il sait quelle est une épreuve à laquelle nous soumet la suprême sagesse , il doit subir cette épreuve avec calme.
On voit que toutes les formes que peut revêtir le raisonnement sont réductibles au syllogisme.
On appelle sophisme une argumentation défectueuse. Voici les espèces les plus ordinaires :
304. Souvent on s'efforce de prouver tout autre chose que ce qui est en question. Combien de discussions ardentes qui deviendraient sans objet si l'on voulait s'entendre préalablement? Ce mal vient le plus ordinairement de l'indétermination du langage. On doit donc avoir soin de préciser les termes d'une discussion , pour peu qu'elle paraisse embarrassée , et surtout de bien poser l'état de la question.
305. On fait une pétition de principe lorsqu'on suppose vrai ce qui précisément est à démontrer. La pétition de principe prend le nom de cercle vicieux lorsqu'on prouve deux propositions l'une par l'autre. I! semble que ce sophisme grossier doive être peu commun; une triste expérience prouve le contraire.
306. Quelquefois on assigne pour cause d'un effet une cause imaginaire, un fait qui a précédé l'effet, ou qui s'est produit en même temps. Ce sophisme a donné naissance à la plupart des erreurs de la vieille physique, qui rendait compte des phénomènes de la nature par des hypothèses gratuites ; il a produit les folies de l'astrologie , de la divination , etc. ; c'est le sophisme que font encore les esprits faibles qui attribuent à l'apparition d'une comète, aux songes, etc. , une influence chimérique.
307. Enfin il arrive souvent qu'on attribue absolument à une chose ce qui ne lui convient qu'accidentellement ou par abus. C'est ainsi que raisonnent ceux qui concluent des abus de la science et de la civilisation contre ces choses en elles-mêmes, qu'ils regardent comme autant de fléaux.