CHAPITRE IV
SOURCES d'associations VICIEUSES d'iDÉES.
308. L'erreur vient moins souvent de ce que des principes posés nous tirons des conséquences qui n'y sont pas renfermées , que de ce que nous partons de principes faux. Il y a dans l'esprit une rectitude naturelle qui rend ordinairement nos déductions légitimes ; tandis que les associations vicieuses d'idées, les faux jugements qui nous servent de point de départ , sont très-fréquents (a).
[a] Celui qui est habitué à s'observer et à observer les autres sait combien grande est la part d'influence qu'obtient dans nos jugements le caprice des circonstances au milieu desquelles nous vivons. Locke fait à ce sujet plusieurs observations qui, pour être communes, triviales même, ne perdent rien de leur mérite. En voici quelques-unes :
c( Il y a une liaison d'idées qui dépend uniquement du hasard » ou de la coutume , de sorte que des idées qui d'elles-mêmes » n'ont absolument aucune connexion naturelle , viennent à être » si fort unies dans l'esprit de certaines personnes qu'il est fort » difficile de les en séparer. Elles vont toujours de compagnie , et » l'une n'est pas plus tôt présente à l'entendement que celle qui
» lui est associée paraît aussitôt C'est peut-être à cela qu'on
» peut attribuer la plus grande partie des sympathies et des anti- » pathies qu'on remarque dans les hommes , et qui agissent aussi » fortement et produisent des effets aussi réglés que si elles
» étaient naturelles J'ai fait cette remarque afin que ceux
» qui ont des enfants , ou qui sont chargés de leur éducation , » voient que c'est une chose bien digne de leurs soins d'observer » avec attention et de prévenir soigneusement cette liaison irré- » gulière des idées dans l'esprit des jeunes gens. C'est l'époque où » l'on est le plus susceptible d'impressions durables Les idées
Il est donc utile de reconnaître les principales sources de ces associations vicieuses d'idées.
309. La précipitation fait prononcer des jugements hasardés sur des choses qu'on n'a point observées d'assez près et que l'on ne connaît pas suffisamment. Ce défaut, si ordinaire aux esprits frivoles et superficiels, produit des erreurs et, par suite, des désordres sans nombre. Quel est celui qui n'a rencontré mille fois sur son chemin ces hommes pleins de suffisance, qui, incapables de se livrer à des recherches longues et sévères, impatients des
» des fantômes n'ont réellement pas plus de rapport aux ténèbres » qu'à la lumière; mais , si une servante étourdie vient à inculquer » souvent ces différentes idées dans l'esprit d'un enfant , et à les » exciter comme jointes ensemble , peut-être que l'enfant ne » pourra plus les séparer durant tout le reste de sa vie ; de sorte » que , l'obscurité lui paraissant toujours accompagnée de ces ef- » frayantes apparitions , ces deux sortes d'idées seront si étroite- » ment unies dans son esprit qu'il ne sera pas plus capable de » souffrir l'une que l'autre. Un homme reçoit une injure sensible » de la part d'un autre homme ; il pense incessamment à la per- « sonne et à l'action , et , en y pensant ainsi fortement ou pendant » long - temps , il cimente si fort ces deux idées ensemble » qu'il les réduit presque à une seule , ne songeant jamais à cet » homme que le mal qu'il en a reçu ne lui vienne dans l'esprit; » de sorte que , distinguant à peine ces deux choses , il a autant » d'aversion pour l'une que pour l'autre. C'est ainsi qu'il naît » souvent des haines pour des sujets fort légers et presque inno- » cents , et que les querelles s'entretiennent et se perpétuent dans » le monde.... Plusieurs enfants, imputant les mauvais traitements » qu'ils ont endurés dans les écoles à leurs livres , qui en ont été » l'occasion , joignent si bien ces idées qu'ils regardent un livre » avec aversion, et ne peuvent plus concevoir de l'inclination pour » l'étude et pour les livres ; de sorte que la lecture, qui autrement » aurait peut-être fait le plus grand plaisir de leur vie , leur devient
» un véritable supplice » {Essai sur l'entendement humain,
liv. II , chap. 33. )
â24 TROISIÈME PARTIE.
efforts pénibles qui soDtla condition de la science, affirment ou nient avec une assurance imperturbable, distribuent la louange ou le blâme , parlent de toutes choses avec d'autant plus de confiance qu'ils y sont plus complètement étrangers?
310. Les préjugés sont des jugements que nous adoptons sur parole, et sans nous être jamais demandé s'ils reposent sur un fondement solide. Dans les premiers t^mps de la vie, l'intelligence est si faible et si dépourvue qu'elle a besoin de recevoir tout faits une infinité de jugements dont elle ne peut encore connaître la raison. Combien alors il est facile d'abuser de son ignorance et de sa docilité! Que de mensonges peuvent se glisser à travers les vérités! Combien d'hommes chez qui les erreurs reçues dans l'enfance résistent aux épreuves de toute la vie! Plus tard les préjugés nous viennent des institutions, des exemples, des opinions fausses qui ont cours dans la société dont nous faisons partie , et qu'accréditent les passions des hommes.
SI \ . L'imagination , lorsque nous étendons son ministère au-delà de ses limites naturelles, est pour nous une source féconde d'erreurs. C'est elle qui a produit tant de systèmes arbitraires si funestes à la science , et qui ont séduit jusqu'à des esprits supérieurs.
312. Ce sont surtout les passions qui produisent les plus déplorables erreurs. Aveuglés par des penchants désordonnés, nous jugeons les choses, non point telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais telles qu'il est de notre intérêt qu'elles soient. Entraînés par des préventions favorables ou défavorables, nous recherchons ou nous repoussons les hommes et les choses sans examen et selon l'inspiration de nos caprices. La plupart des jugements
que nous portons sur les richesses, les honneurs , la gloire , les plaisirs , sont dictés par nos désirs et nos vices. 313. Voulons-nous secouer ce joug avilissant que les passions imposent à notre raison, étudions les secrètes affections de notre cœur, et dirigeons-les vers le bien : ici c'est à la morale que nous devons surtout emprunter des secours. La psychologie et la logique nous prémuniront contre la précipitation, en nous apprenant à étudier la nature de nos idées avant de les associer témérairement, ou à suspendre notre jugement tant que la vérité ne brillera pas à nos yeux ; contre l'imagination, en précisant ce qui est de son domaine, et en l'accoutumant à se plier à l'autorité de la raison; contre les préjugés enfin, en nous recommandant de soumettre toutes nos opinions à un sévère examen , en nous faisant sentir la nécessité de bien concevoir et de bien diriger l'éducation intellectuelle de l'enfant, et en nous inspirant dans l'âge mûr cette noble fierté, cette indépendance de raison qui nous fera repousser toute espèce de joug illégitime (a).
[a) Plusieurs idéologues modernes assignent spécialement pour source d'erreurs les associations vicieuses d'idées. Les associations vicieuses d'idées ou les faux jugements sont des erreurs : dire que l'erreur vient des associations vicieuses d'idées , c'est dire que l'erreur est la source de l'erreur. Tout le monde sait qu'il y a des associations vicieuses d'idées ; mais on demande pourquoi il y en a. Il faut donc remonter au-delà , et en assigner les causes.
g^ TROISIÈME PARTIE.