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PRINCIPE DE LA MORALITÉ

384. Il y a des actions qu'on appelle bonnes, d'autres qu'on appelle mauvaises : cela n'est contesté par personne. Mais cette distinction du bien et du mal moral est^ elle absolue et nécessaire , ou bien est-ce quelque chose de relatif et de contingent ?

385. Chez les anciens, quelques sophistes ont enseigné que l'homme, dans l'état naturel, n'était lié par aucune obligation; que, avant l'institution des sociétés, il n'y avait ni bien ni mal ; que les actions ne sont devenues justes ou injustes que par suite des lois et des conventions humaines. Parmi les modernes , Hobbes a également professé cette doctrine. L'homme , selon lui , a naturellement le droit de faire tout ce qu'il peut; mais, comme toute société serait impossible si chacun usait de la plénitude de ce droit, on est convenu d'en abandonner une portion dans l'intérêt de tous , en s'engageant à faire ou à ne pas faire certaines choses : de là la distinction entre le bien et le mal.

L'ordre moral repose-t-il en effet sur les conventions et les institutions humaines?

386. Dans cette hypothèse, celui qui n'aurait fait encore aucune espèce de pacte avec ses semblables, n'aurait aucune idée de bien ni de mal. Mais n'est-il pas évident que des hommes qui, en se réunissant, s'engagent à f?ire ou a ne pas faire telles choses , reconnaissent par là même , et préalablement à tout engagement , qu'il y

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a des actions bonnes et des actions mauvaises, qu'il est bon, par exemple, qu'il est juste d'observer ses engagements , qu'il est mauvais et injuste de les violer? Sans cela , qu'on nous explique comment la pensée leur fût jamais venue de se lier par des conventions. Dira-t-on qu'ils comptaient sur la force qui fait exécuter les lois? Mais ils savaient très-bien que, si la force fait exécuter, la force aussi enfreint et viole; ils comptaient donc sur le droit de faire exécuter par la force. Or le droit et la force ne sont pas la même chose. Si donc l'idée du droit , de faire observer la loi est antérieure à l'institution de la loi , l'ordre moral , loin qu'il repose sur la loi civile, est au contraire le fondement de cette loi.

La doctrine qui fonde la distinction du bien et du mal sur la seule loi humaine , présente d'affreuses conséquences.

387. D'abord il est malheureusement arrivé plus d'une fois que la loi humaine autorisât et protégeât même directement des choses mauvaises, l'esclavage , par exemple , qui a long-temps été légal. Ces choses, criminelles de leur nature, cessaient donc de l'être par cela seul qu'elles étaient permises par la loi? En second lieu, la loi humaine ne règle que les principaux rapports extérieurs des hommes ; elle n'entre pas dans les détails de la vie privée. Prescrit-elle d'être chaste, tempérant, etc.? Ordonne-t-elle à un père, à un époux, à un ami, de remplir tous les devoirs que ces qualités leur imposent ? Enfin il y a mille actions répréhensibles , extérieures et publiques même , qui ne peuvent pas être l'objet des poursuites de la loi, soit parce que le législateur, dont les moyens sont bornés puisqu'ils sont humains, aurait trop à faire pour rechercher tout le mal, soit surtout parce

que, s'il essayait de le faire, il s'arrogerait un droit qui ne peut appartenir qu'à Dieu.

388. Si la loi humaine règle seule le juste et l'injuste, le souverain, de qui émane la loi , ne pourra, quoi qu'il fasse, rien faire de mal. Cette doctrine, comme on voit, met à l'aise les tyrans , qui , aveuglés sur leurs intérêts temporels, et croyant n'avoir ici-bas aucun compte à rendre, pouvaient encore redouter le juge suprême.

389. Enfin les rapports des divers états politiques indépendants sont réglés par le droit des gens, qui n'est que le droit naturel appliqué aux nations. Tl arrive souvent que ces états ne se soient engagés entre eux par aucun traité; il ne pourra donc alors rien y avoir d'injuste de l'un à l'autre? Et les nations mêmes qui se sont liées par des traités ne reconnaissent, dans l'état actuel des choses, aucune loi positive qui leur soit commune; car il n'y a pas de loi positive sans l'institution d'un tribunal chargé de l'interpréter, et d'une force toujours subsistante , chargée de la faire exécuter. Or les nations indépendantes ne reconnaissent encore rien de pareil : ce qui le prouve trop bien, c'est que, s'il survient entre elles quelques contestations qu'elles ne puissent vider par la voie de la discussion , elles courent aux armes.

L'ordre moral ne repose donc pas sur les conventions et les institutions humaines.

390. Larochefoucauld, Helvétius, Bentham, et une foule d'autres écrivains, faisant revivre l'opinion d'Aristippe et d'Epicure, soutiennent querintérêtpersounel est le principe de tous les devoirs et de toute morale; que cela seul est bon et juste qui, tout calcul fait et en dernier résultat, procure notre bien individuel; cela seul mauvaii-^ el injuste qui lui est opposé.

391 . On ne saurait repousser avec trop d'indignation une doctrine qui assigne au bien un principe d'où découle au contraire tout ce qu'il y a de mal dans le monde. Quiconque se livre au crime ou au vice, ne le fait que parce qu'il juge que cela est conforme à son intérêt privé. — Il se trompe, il calcule mal! — Quelquefois oui , mais pas toujours. Il est arrivé mille fois que le vice ne portât pas sa peine ici-Las , et qu'il fût tranquille, heureux à sa façon. Et, quand cela ne serait jamais arrivé, le mobile que vous nous offrez n'en continuera pas moins à couvrir de crimes la face du monde; car il faudrait, selon vous, calculer les derniers résultats possibles de nos actes, et voir s'ils se réfèrent à notre intérêt. Or tout le monde est-il capable de ces froids calculs? Les passions surtout nous permettront-elles de nous y livrer? Mais supposons enfin que tous puissent faire ce que vous demandez. Il n'y aura donc plus entre l'homme de bien et le méchant d'autre différence que celle qui se trouve entre celui qui calcule bien et celui qui calcule mal? La morale ne sera donc plus que l'art de se conduire avec prudence? Il faudra donc arracher du cœur humain les sentiments les plus généreux, les plus héroïques vertus? Ce sera donc une ineptie que de pratiquer la vertu pour elle-même, et de se sacrifier pour ses semblables? Il ne réveillera donc dans votre âme d'autre sentiment que la pitié, celui qui va à la mort pour remplir un devoir, ou mieux, pour faire du bien à ses semblables, sans que ce noble sacrifice lui soit imposé (a)? Et cette admiration involontaire que commande

(or) « Ce serait une trop abominable philosophie que celle où l'on « serait embarrassé des actions rertueuses , où l'on ne pourrait se

le beau moral, ne sera donc, selon vous, qu'une erreur de l'esprit, qu'une faiblesse du cœur; ou bien, donnant un démenti à l'expérience de tous les instants, direzvous que cette disposition est toujours proportionnée au degré d'utilité que nous retirons de l'acte qui l'a fait naître ou qu'en retire son auteur (a)? Il suffit sans doute d'exposer ces affreuses conséquences de la doctrine de l'intérêt personnel pour en préserver toute âme bien née. 39§. En rejetant l'intérêt personnel comme principe de la moralité, je n'en reconnais pas moins que l'amour de soi est inné , et qu'il est permis de rechercher son bien propre, pourvu que ce soit par des moyens légitimes; mais je prétends que, si cette recherche peut être inno-

» tirer d'affaire qu'en leur supposant des intentions basses, où l'on » serait forcé d'avilir Socrate et de condamner Ré[^nlus. Si jamais » de pareilles doctrines pouvaient germer parmi nous, la voix de » la nature et celle de la raison s'élèveraient incessamment contre » elles, et ne laisseraient jamais à un seul de leurs partisans l'ex- » cuse de l'être de bonne foi. » (Rousseau , Emile, liv. IV. )

[a] « Si le bien n'était que l'utile, l'admiration que la vertu excite » serait toujours en raison de son utilité : or cela n'est pas. L'huma- » nité a tort peut-être d'être ainsi faite, mais son admiration n'est

» pas toujours l'expression de son intérêt On peut profiter

» d'une action sans l'admirer, comme on peut l'admirer sans en » profiter. Le fondementde l'admiration n'est donc pas l'utilité que » l'action procure à celui qui la fait. L'action vertueuse ne serait » alors qu'un calcul heureux ; on pourrait bien en féliciter son » auteur, mais on ne serait pas tenté le moins du monde de l'ad- » mirer. L'humanité demande à ses héros un autre mérite que » celui du marchand habile ; et , loin que l'utilité de l'agent et son » intérêt personnel soient Je titre et la mesure de l'admiration , » c'est un fait que , toutes choses égales d'ailleurs , le phénomène » de l'admiration décroît ou s'élève en proportion même des sacri- » fices que coûte l'action vertueuse. » (M. Cousin, Histoire de la philosophie , cours de 1828-29 , 20« livraison).

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cente, elle ne saurait jamais être vertueuse, et qu'ainsi, une action n'étant pas moralement bonne par cela seul qu'elle est conforme à notre bien privé, le principe de la moralité ne se trouve pas dans l'intérêt personnel.

393. Shaftesbury, Hutcheson et Hume, refusant à la raison le droit d'appréciation morale des actes, droit qu'ils accordent à une faculté instinctive à laquelle ils donnent le nom de sens moral, ont cru trouver le principe de la moralité dans la considération de l'intérêt général.

394. Je ne m'attacherai à montrer ni tout ce qu'il y a de gratuit dans cette supposition d'un prétendu sens moral auquel le bien agrée et le mal déplaît, comme telles saveurs, telles odeurs agréent ou déplaisent au goût ou à l'odorat ; ni tout le danger que fait courir à la morale spéculative un système qui attribue à ce qu'il y a de plus capricieux, de plus vague, de plus passionné, de plus mobile, à la sensibilité, un rôle d^appréciation qu'il conteste à l'impartiale raison. Je considère ici la doctrine de ces moralistes uniquement sous le point de vue du principe de la moralité, qu'ils font consister, ai-je dit, dans la considération de l'intérêt général. On voit que nous sommes maintenant sur un tout autre terrain; nous n'avons plus à redouter les abjectes supputations de l'égoïsme, ni les résultats effrayants de la doctrine de Hobbes. Une philosophie puisée dans des considérations aussi hautes séduit au premier abord; elle semble ne pouvoir rien produire que de grand et de généreux. Cependant l'austère raison trouve encore là quelque chose à reprendre; si elle y voit une règle de conduite pure, désintéressée et qu'elle s'empresse d'avouer quoiqu'elle ne soit pas à la disposition de tout le monde, elle n'y rencontre pas encore le principe, la raison fondamentale de

la moralité des actes humains. Pourquoi une action estelle bonne? Voilà ce que nous cherchons. Or très-certainement ce n'est point parce qu'elle est utile aux autres hommes. Ce caractère d'utilité est un résultat, et non un principe. Il est très-vrai que ce qui est utile à tous ne saurait être mauvais; il est très-vrai encore que souvent, à cause de la faiblesse de notre esprit, nous ne jugeons qu'une chose est dans l'ordre, est bonne, que parce que nous reconnaissons qu'elle tourne à l'intérêt général; mais ce n'est point parce qu'elle est utile à tous qu'elle est bonne : c'est au contraire parce qu'elle est bonne qu'elle est utile à tous. Pourquoi est-il bon d'avoir en vue l'utilité générale, pourquoi mauvais de la combattre? C'est parce qu'il y aune idée antérieure à celle del'utilité générale, savoir l'idée de l'obligation où nous sommes quelquefois de la procurer, et où nous sommes toujours de ne lui nuire jamais. C'est d'après cette connaissance que nous nous décidons à sacrifier nos biens, notre repos, notre vie même, à l'amour du bien public. J'ai dit tout à l'heure que la règle de conduite des moralistes que je viens de combattre, quelque relevée qu'elle fût, et précisément parce qu'elle était très-relevée, n'était point à la disposition de tout le monde. Le plus grand avantage de tous doit en définitive sortir du bien; mais la connaissance de cette vérité et son application continuelle demandent des réflexions et des calculs qui ne sont pas à la portée de la multitude. 11 est facile de s'égarer, en prenant pour l'intérêt de tous ou du grand nombre ce qui n'est que ^intérêt d'une petite partie de l'ensemble (a).

[a) « L'homme est enclin à prendre pour le monde le cercle

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395. Quel est donc le principe de la moralité? C'est la connaissance rationnelle d'une différence nécessaire entre le bien et le mal moral.

J'appelle bien moral tout acte libre tendant à procurer l'ordre, mal moral tout acte libre tendant à le troubler. J'appelle ordre un état de choses conforme aux rapports qui découlent de la nature même des êtres , et des fins qui leur sont proposées. Cela posé, comme il est incontestable que notre intelligence conçoit une différence nécessaire entre un état de choses conforme aux rapports qui découlent de la nature des êtres, et des fins qui leur sont proposées, et.un état de choses opposé à ces rapports; entre nos actes produits librement et nos actes soumis à la fatalité; entre ceux de nos actes libres qui tendent à

» étroit qui l'environbe. On voit souvent près de sol des exemples » fort ridicules de cette disposition ; on en recueille d'horril les » lorsqu'on parcourt F histoire. Ces fiers citoyens qui dévastaient » la terre pour ce qu'ils appelaient la gloire de leur patrie , pen- » saient qu'il faut se dévouer à ses semblables ; mais leurs sembla- » blés étaient les seuls Romains : le reste ne leur offrait que des » esclaves ou des barbares. Les peuples de l'Europe moderne » ressentent encore l'influence des législations injustes dont ils » devinrent les admirateurs après en avoir été les victimes. Tel » homme plaisante sur les prétentions qui divisent les familles » d'une petite ville ; et ce même homme applaudit avec enthou- » siasme aux vanités plus fatales qui divisent, arment et désolent » les peuples. Des philosophes mêmes ont entretenu par leurs » écrits les préjugés vulgaires que la philanthropie essaie de dé- » truire en répandant les vrais principes de la morale et de l'éco- » nomie politique. » (M. Droz, De la philosophie morale, ch. 10.) M. Droz a très-bien hidiqué les défauts de quelques systèmes exclusifs ; mais le syncrétisme dans lequel il essaie de fondre ces systèmes, n'est pas heureux. Son dernier mot en philosophie morale a bien de la ressemblance avec celui d'Helvélius , quelque peine qu'il se soit donnée pour épurer l'amour de soi.

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procurer Tordre , et ceux qui tendent à le troubler : il en résulte que l'intelligence perçoit une différence nécessaire entre le bien et le mal moral. Cette connaissance rationnelle est , comme celle du vrai ^t du faux , un fait primitif, au-dessus de toute attaque comme de toute démonstration ; elle nous frappe si vivement qu'il nous est impossible de ne pas y adhérer. Nous est-il plus loisible de refuser notre assentiment à cette proposition , il est mal de violer le droit de son semblable, qu'à cette autre, rien n'existe sans raison suffisante ? Il y a de l'une et de Tautre part entraînement irrésistible de l'esprit. La distinction du bien et du mal peut s'égarer dans ses applications , mais elle persiste dans sa nature comme une conception nécessaire; alors même que, entraînés par la violence des passions, nous la violons, il nous est impossible de l'abjurer, et l'inflexible raison l'applique encore à ceux de nos actes qu'elle qualifie de mauvais.

Aussi partout et toujours on a cru qu'il y avait des actions nécessairement bonnes ov mauvaises, indépendamment de la diversité des lois et des usages, et malgré les intérêts si variables des passions humaines. Ce ne sont pas seulement les philosophes et les nations policées qui ont admis cette différence essentielle ; ce sont encore les peuples barbares; ce sont les coupables, les scélérats euxmêmes qui rendent hommage à la vertu, tout en s'abandonnant au vice.

396. — Pourquoi donc cette si grande différence dans les mœurs , les institutions , les opiiiions des peuples ? Pourquoi ce qui passe ici pour bon passe-t-il ailleurs pour mauvais ?

— De ce que tous les hommes ont des notions du bien et du mal, s'ensuit-il qu'ils ne devront plus se tromper,

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qu'ils n'auront plus de passions ni de préjugés , qu'ils appliqueront de la même manière les principes du bien et du mal ? La différence qu'on objecte ne fait rien à la question, et n'empêcbe pas que tous les peuples n'aient admis un ordre moral. Or je ne me suis point proposé de démontrer que telle ou telle action était bonne ou mauvaise , mais seulement que l'esprit humain était en possession d'une connaissance rationnelle du bien et du mal, et que cette connaissance était le principe de la moralité. Bien plus les erreurs les plus grossières, les applications les plus fausses des principes du bien et du mal, puisqu'elles supposent ces principes , confirment ce que j'ai voulu établir.

397. — Si tous savent naturellement ce qu'ils ont à faire, à quoi servent les lois humaines?

— 1 0 Dans l'état de société , les rapports des hommes sont tellement m^iltipliés et tellement compliqués qu'il est une infinité de cas où la multitude ne saurait juger par ses seules lumières de la moralité d'une action ; il était donc nécessaire que la loi positive vînt suppléer à cette ignorance, et précisât les devoirs de chacun dans les diverses positions de la vie sociale. S^ Enfin les lois civiles ne prescrivent ou ne défendent pas seulement des choses bonnes ou mauvaises de leur nature : les sociétés ne subsistent que par la cession que fait chaque membre d'une portion de ses droits naturels, en s'engageant à faire ou à ne pas faire certaines choses indifférentes de leur nature.

398. Il y a entre le bien et le mal , entre le juste et l'injuste, une différence nécessaire; notre raison perçoit

celte différence et y adhère irrésistiblement : il n'y a rien de plus clair ni de plus simple que ce fait.

399. Le bien tend à procurer l'ordre, et le mal tend au contraire à le troubler. Or c'est la raison qui nous fait connaître la nature des êtres, leurs rapports et leurs fins ; c'est elle par conséquent qui nous fait connaître Tordre : d'où il suit que l'être seul doué de raison est susceptible de moralité dans ses actes. J'ai déjà dit que souvent, à cause de l'ignorance où nous sommes sur la nature de beaucoup d'êtres, nous ne jugions qu'une chose était dans Tordre qu'en examinant si elle contribuait à Tintérêt général ; mais alors nous sommes exposés à de fréquents mécomptes. J'ai fait observer aussi que la multitude, incapable, dans une infinité de cas, de connaître Tordre par lui-même , n'en jugeait que d'après la loi positive. Mais la loi positive peut être incomplète, erronée , quelquefois même criminelle. De ces observations tirons une conséquence qui a mille applications, savoir que la morale n'est jamais plus relevée ni plus digne de l'homme que lorsqu'elle est raisonnée; et qu'enfin, loin qu'elle réprouve le développement intellectuel, elle est au contraire souverainement intéressée à ce qu'il se fasse le plus largement possible. Bien entendu que la raison doit présider à ce développement, et lui assigner de louables objets. Malheureusement les progrès de la civilisation n'offrent pas toujours ces caractères. Il faut bien l'avouer, il y a souvent une grande dépravation chez les peuples policés; et, si ce mal tient à d'autres causes qu'au développement intellectuel en lui-même, il n'en fournit pas moins un prétexte à d'injustes préventions.

400. Toutes les actions humaines sont-elles nécessairement bonnes ou mauvaises? Il n'y a point d'actions

indifférentes si l'on entend par là des actions sans résultat , parce que tout se lie dans l'économie générale de ce monde. Mais , quant au bien et au mal moral , il y a certainement des actions indifférentes, parce qu'il y a évidemment entre la vertu et le vice un grand espace intermédiaire où s'exerce l'activité humaine , sans qu'elle tende à procurer ni à troubler l'ordre ; parce qu'il y a une infinité d'actions dont on ne peut pas dire qu'elles soient bonnes, méritoires, dignes de louange , sans que pour cela on puisse dire qu'elles soient mauvaises , et réciproquement.

401. L'individu livré à ses seules forces naturelles ne distinguera pas, en toutes circonstances, le bien du mal; mais cela n'était pas nécessaire, puisque nous sonunes appelés à vivre en société : de même alors que le faible invoque l'assistance du fort, celui qui ignore ou qui doute peut suppléer à son insuffisance en recourant aux lumières de ceux de ses semblables qui sont plus éclairés que lui. Sans doute il ne saurait y avoir, pour celui qui jouit du plein usage de la raison, ignorance invincible des premiers principes et des conséquences les plus rapprochées de ces principes. Mais il n'en est pas de même des conséquences éloignées : il faut souvent , pour y arriver, une pénétration d'esprit, une habitude de méditer et un travail qui sont le partage du petit nombre. Il n'y a pas de meilleure preuve de cela que les contestations mêmes des moralistes, des publicistes et des jurisconsultes.

402. En morale, on attache souvent au mot conscience une signification particulière et un peu différente de celle que nous lui avons donnée jusqu'ici. On entend par là le jugement que prononce l'esprit sur le caractère moral

des actions , que ce jugement soit vrai ou erroné. Agir contre sa conscience ce serait faire ce que Ton croirait mauvais, ou omettre ce que l'on croirait prescrit : or cette disposition est manifestement coupable. Mais ce que l'on fait d'après les inspirations de la conscience peut encore être mauvais; c'est lorsque la conscience est égarée, et qu'il est possible de la corriger : l'opinion contraire légitimerait les crimes commis par les fanatiques de tous les temps et de tous les genres. Lors donc qu'on est dans une erreur qui peut être corrigée , la première chose à faire est de se rendre compte de ses croyances, et de rectifier son jugement.

403. Il arrive souvent que, après avoir employé tous les moyens qui sont à notre disposition pour nous assurer de la légitimité d'une action que nous nous proposons de faire, nous doutons encore. Que faire alors? Nous abstenir s'il n'y a aucune nécessité d'agir. On propose à un négociant une opération commerciale qui doit l'enrichir; mais il doute de la légitimité des moyens; il examine, il doute encore. Qui osera l'absoudre si, passant outre sans nécessité, il échange son honneur contre cet or qui lui est offert? Mais, si, dans le doute, il y a nécessité d'agir, alors il faut choisir le parti le plus sur, c'est-à-dire le parti qui n'entraînera aucun mal, ou qui entraînera le moindre mal possible. Membre d'un jury, j'ai à prononcer sur le sort d'un accusé; tout bien examiné, je n'ai pas plus de raison de croire à sa culpabilité qu'à son innocence ; je doute. Cependant il y a nécessité pressante de prononcer : la loi , en donnant des garanties précieuses, impose aussi de redoutables obligations; ici elle ne me laisse aucun refuge. C'est assurément un grand mal pour la société qu'un méchant reste dans son

sein; mais c'est un mal incomparablement plus grand qu'un innocent soit puni, puisque le but principal de l'état social est de protéger l'innocence. Je rends donc et je dois rendre la liberté à l'accusé.

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