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CHAPITRE IL

LOI NATURELLE, PRINCIPE DE l'oBLIGATION MORALE.

404. Dieu, puisqu'il est saint, aime nécessairement Tordre ; puisqu'il est juste , il veut nécessairement que les êtres capables de connaître cet ordre et de s'y conformer, s'y conforment en effet. Par cela seul qu'il nous fait raisonnables et libres, il veut donc que nous fassions le bien et que nous évitions le mal. Cette vérité est tellement manifeste que toujours et partout on a admis que la Divinité veillait sur les actions humaines , qu'elle prescrivait le bien et défendait le mal. Les erreurs mêmes auxquelles cette vérité fondamentale a trop souvent fourni un prétexte, supposent qu'elle a été admise universellement.

405. Cette volonté de Dieu, je l'appelle loi naturelle, parce qu'elle est notifiée à l'homme par ses lumières naturelles, et distincte des lois positives, qui supposent une promulgation extérieure et sensible.

406. Cette loi est immuable. Le législateur humain peut et doit même quelquefois abroger la loi qu'il a portée , parce que toute œuvre humaine est nécessairement imparfaite et dépendante de mille circonstances essentiellement variables. Mais la loi naturelle prescrit ce qui est essentiellement bon, et défend ce qui est essentiellement mauvais; or Dieu ne peut pas plus faire que ce qui est essentiellement mauvais ou essentiellement bon cesse de l'être qu'il ne peut anéantir la distinction né-

cessaire qui existe entre le vrai et le faux. La loi naturelle est donc parfaitement immuable.

407. On a souvent confondu deux choses fort distinctes, le principe de la moralité et le principe de l'obligation morale. Le principe de la moralité consiste , comme nous l'avons vu , dans la connaissance rationnelle de la différence nécessaire du bien et du mal; mais cette connaissance constitue-t-elle aussi le principe de l'obligation? L'idée d'obligation entraîne celle d'une autorité extérieure qui prescrit à l'être raisonnable de conformer ses actes aux notions qu'il a du bien et du mal. En vain chercherait-on cette autorité dans la perception même du bien et du mal, cette perception étant une lumière qui éclaire la route que nous devons suivre, et non une loi qui nous oblige à la suivre. Si donc on fait abstraction de la volonté de Dieu, qui, en nous douant de la faculté de connaître et d'exécuter le bien , exige que nous agissions eu conséquence, et qui est pourvu d'une puissance suffisante pour que, tôt ou tard, tout soit soumis à l'ordre, on n'atteint pas encore le principe de l'obligation morale. Ce principe, je le fais consister dans la loi naturelle, sans prétendre pour cela que l'idée du bien et du mal dérive de la volonté de Dieu ; car, s'il en était ainsi , cette volonté nous apparaîtrait seulement comme une force et un commandement, et non comme une loi et une autorité.

408. La loi naturelle doit avoir une sanction ; on entend par sanction d'une loi l'institution de récompenses pour ceux qui l'observent, et de peines pour ceux qui l'enfreignent. La législation humaine ne peut communément être pourvue que de la sanction des peines. J'ai

prouvé en psychologie que la dissolution du corps n'entraînait pas ranéantissement de l'âme; il me reste à prouver maintenant que l'âme humaine est immortelle , c'est-à-dire que Dieu lui réserve, après la mort, au moins une autre vie où la loi naturelle reçoit enfin la plénitude de sa sanction.

409. Nous éprouvons un irrésistible besoin de connaître le vrai, et de jouir d'un bonheur qui nous satisfasse entièrement. Ce besoin tient à notre nature; il n'est point notre ouvrage, mais celui de l'auteur de notre être. Or il est impossible qu'il soit satisfait dans l'ordre de choses actuel. La vérité ne se montre jamais à nous tout entière; elle est toujours mêlée d'obscurités ou d'erreurs : à mesure qu'on avance dans les régions de l'inconnu, on voit toujours l'infini devant soi. D'un autre côté, il n'est aucun bien actuel qui ne soit sans cesse troublé par les mécomptes, les douleurs physiques, les tortures morales, et toutes les misères qui sont le cortège inévitable de la vie actuelle. Il n'est guère de jouissance qui , par sa continuité, n'engendre la satiété, l'ennui, le dégoût même. Dans les situations les plus heureuses en apparence, le cœur éprouve un vide immense que rien ne saurait combler. Il y a donc, entre notre condition actuelle et la nature de notre âme, une contradiction évidente, contre laquelle la raison vient sans cesse se heurter. Cette contradiction , qui demeure inexplicable dans l'horrible supposition du néant appelé à recueillir la succession de l'être , le principe religieux la résout et peut seul la résoudre. En effet, sous ce nouveau point de vue, la vie actuelle n'apparaît pas seulement comme cherchant en elle-même sa propre fin, mais comme tendant à un but qui est hors d'elle ; c'est un temps d'épreuves, d'éduca-

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tion intellectuelle, de perfectionnement moral. Cette vie ne nous est donc pas donnée pour que nous y soyons vraiment heureux, mais pour que nous méritions de Têtre, et nous serons d'autant plus malheureux que nous prétendrons davantage atteindre dès à présent un but qui n'est pas encore à notre portée. La vie actuelle conduit donc, soit directement, soit indirectement, à un autre ordre de choses qui sera enfin en parfaite harmonie avec la nature de notre âme , et qui donnera pleine satisfaction à tous ses hesoins (a).

410. Il n'est pas rare que l'injustice et le crime procurent à l'homme méchant ou vicieux les jouissances de cette vie , et que la vertu au contraire procure à l'homme de bien la misère ou la douleur. Or la justice et la sagesse de Dieu s'opposent à ce qu'il ne tienne aucun compte de l'observation ou de la violation de la loi qu'il impose à l'homme. Il est donc nécessaire qu'il y ait une

(a) (( Que signifierait cette notion de l'infini , devenue le poison » le plus cruel, si elle n'était pas une espérance juste et glorieuse ; » cette dignité , cette fierté naturelle , qui seraient si peu justifiées » si nous ne considérions que ce que nous sommes en effet ; ces » affections si vives , si pures , et qui n'auraient qu'un objet si » passager ; cette faculté d'aimer qui ne rencontrerait que des fi objets si imparfaits et si limités; cette vertu elle-même, si vraie » dans tout ce que nous pouvons contrôler par l'expérience , et i) qui serait trompée sur ses plus chers intérêts , dans ce que nous » ne pouvons vérifier encore? Que serait l'humanité déshéritée de » r immortalité future? Ah î la nature morale tout entière invoque » (^t par cela même proclame , d'une voix unanime, ce dernier fi rapport de l'homme avec son auteur, du présent avec l'avenir , » qui seul donne la solution de tous les problèmes de l'existencel » (M. Degérando, Du perfectionnement moral, liv. II, sect. 3, chap. 6).

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autre vie où, le désordre de la vie actuelle étant réparé, la justice et la sagesse de Dieu soient satisfaites.

411 .Le dogme deFimmortalitéestune de ces croyances universelles qui se retrouvent dans les religions les plus grossières et les plus mélangées d^erreurs. Le respect des tombeaux , les honneurs institués en mémoire des morts en sont de touchantes expressions. Tout ce qu'il y a de grand dans la nature humaine aspire vers une autre vie, et ne peut s'expliquer autrement (a).

412. La science, à mesure qu'elle pénètre plus avant dans les mystères de la nature, met tous les jours davantage en lumière cette vérité que, dans l'harmonie générale de l'univers physique, tout se lie, tout forme un vaste ensemble dont les parties ont des rapports entre elles et des rapports au système entier. C'est ainsi , par exemple, que cette petite planète sur laquelle nos pas-

{a) « Nùm dubitas quin spécimen naturae capi deceat ex optimâ )) quâque naturâ ? Quîb est igitur melior in hominum génère na- » tara, quàm eorum qui se natos ad homines juvandos, tutandos, » conservandos arbitrantur...? Quid in hâc republicâ tôt tantosque » viros ob rempublicam interfectos cogitasse arbitramur? Eisdem- » ne ut finibus nomen suum quibus vita terrainaretur ? Nemo » unquàna sine magnâ spe immortalitatis se pro patriâ offerret ad » mortera. Licuit esse otioso Themistocli , licuitEpaminondae..,.; » sed nescio quomodô inhaeret in mentibus quasi sfeculorum » qiioddam augurium futurorum ; idque in maximis ingeniis , » altissimisque animis et exisUt maxime, et apparet facillimé. » Que quidem dempto , quis tàm esset amens qui semper in la- » boribus et periculis viveret? Quid poetae ? Nonne post mortem

» nobilitari volunt ?Opificesetiara. Quîd enim Phidias suîsi-

» milem speciem inclusit in clypeo Minervae , cùm inscribcre non >i liceret?Quid nostri philosophi? Nonne in his ipsis libris quos » scribnnt de contemnendâ gloriâ, sua nomiria inscribunt? » CicÊRON , Tusculanes, livre I , S 32 , 33 , 34.)

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sions el nos intérêts d'un jour s'agitent et se tourmentent, et qui n'est qu'un atome dans ce vaste ensemble, y a cependant sa place marquée, son rôle assigné, sa destination à poursuivre ; elle fait partie d'un monde qui luimême n'est qu'un des plus petits de ces mondes innombrables semés dans l'espace ; elle est en relation avec une infinité d'autres corps célestes qu'il ne nous est pas même donné d'apercevoir. Or il n'existe pas seulement pour nous un monde théâtre de faits matériels : il y a de plus un monde invisible aux sens , un monde de faits non moins réels que les premiers, un monde de sentiments, d'idées, de volontés; le matérialisme même, tout en identifiant leurs principes et leurs causes, ne nie pas que ces deux ordres de faits ne soient distincts. Maintenant donc , je le demande, lorsque la sphère que nous habitons , loin d'avoir une existence isolée , est au contraire en relation avec les autres sphères de cet immense univers physique, est-il soutenable que le monde intellectuel et moral au sein duquel s'écoule la trame de notre existence actuelle; que cette vie spirituelle, dont nous vivons bien plus intimement que de la vie matérielle , pour ne pas dire que nous en vivons uniquement; est-il soutenable, dis-je, que tout cela soit isolé, jeté au hasard dans le présent , achevé et consommé à la mort , sans autre but que le fait insignifiant de son apparition instantanée, sans lien avec une autre vie de sentiments et d'idées , sans relation aucune avec un autre monde spirituel?

à\3. — Vous voyez une preuve de l'immortalité de l'âme dans le désir du bonheur ; mais nous désirons tous être exempts des douleurs et des maux de cette vie; et cependant aucun de nous a-t-il jamais pu s'y soustraire?

Le désir d'une chose ne prouve donc pas que nous soyons destinés à en jouir.

— Tous désirent être vraiment heureux; mais, tandis que la foule s'agite pour le devenir dès à présent , ce que ne comporte pas la nature de l'homme, le sage aspire à l'être dans un autre état de choses. La raison n'approuve pas toujours les désirs de telles jouissances particulières et actuelles; elle nous dit qu'il faut agir quelquefois contre ces désirs , et c'est ce que fait l'homme de hien lorsque, renonçant aux jouissances actuelles^ il veut, il recherche les douleurs et les sacrifices inséparables de la pratique de la vertu. L'objection revient donc à ceci : Tels désirs que la raison désapprouve ne peuvent pas être remplis; donc un désir que la raison approuve ne saurait jamais l'être non plus; ou encore : Nous ne pouvons pas être parfaitement heureux sur cette terre; donc nous ne pourrons jamais l'être.

414. — La satisfaction intérieure dont jouit l'homme de bien suffit à sa récompense, de même que les inquiétudes du méchant et les remords de sa conscience sont pour lui une peine suffisante. Il n'est donc pas nécessaire qu'il y ait une autre vie pour justifier la Providence.

— Si la vertu a ses jouissances , elle a ses épreuves , ses sacrifices. La satisfaction intérieure de l'homme vertueux est sans doute le plus grand bien dont on puisse jouir dans ce monde; mais ce bien est sans cesse altéré par les misères sans nombre de la vie actuelle. Et puis cette récompense unique que vous proposez à la vertu , où sera-t-elle pour celui qui, par un acte sublime d'héroïsme , consent à mourir pour faire son devoir, ou pour procurer le bien de ses semblables? Si le vice a ses remords et ses inquiétudes, ii a aussi ses jouissances, dans

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lesquelles la plupart des méchants trouvent uUe compensation. Enfin les remords, comme tous les sentiments, s'affaiblissent par l'habitude de les éprouver; bien plus il est des monstres qui arrivent à un tel degré de perversité qu'ils n'en éprouvent plus. « Cette effroyable cor- » ruption est peu commune » , direz-vous. Soit : mais il ne tient pas à vous qu'elle ne le devienne ; car, selon vous, les plus scélérats seront les moins punis, et le moyen d'échapper à la peine sera d'atteindre aux dernières limites du mal.

Au reste ce contentement de l'homme de bien suppose l'attente des récompenses d'une autre vie. Il n'y a que cette attente qui le soutienne dans la pratique rude et pénible de la vertu. Si vous la lui ôtez , vous lui ôterez en même temps sa tranquillité. Et les remords qu'éprouve le méchant, d'où viennent-ils? N'est-ce pas de l'idée d'un juge suprême à qui il faudra rendre compte? Otezlui cette crainte, vous lui ôterez ses remords Les jouissances de la vertu et les remords du vice supposent donc la foi en une autre vie, et prouvent par conséquent pour nous , loin de prouver contre.

415. Je viens de traiter la question de l'immortalité de l'âme sous le point de vue le plus général. Il me reste à exposer une importante vérité qui en dépend.

416. Tout être doit atteindre à sa fin. Or la fin de l'âme est le bonheur, mais un bonheur vrai et entier. Elle doit donc finir par y arriver. Rien ne s'accorde mieux que cette conclusion avec l'idée que nous avons de la bonté du Créateur. Rien par conséquent n'est plus véritablement impie que le dogme de l'éternité des peines. L'être infiniment bon et miséricordieux abreuver ses créatures d'indicibles douleurs, d'angoisses sans fin et

désormais sans but ; les faire vivre dans les tortures d'agonies toujours renaissantes et sans espoir de retour! C'est , je le répète , de toutes les impiétés la plus effroyable que l'bomme ait pu imaginer et que sa boucbe puisse proférer (a). Je pars donc de ce point , qui est désormais pour moi une base inébranlable, que l'âme bumaine doit arriver à sa fin , au bonheur. Mais, pour que ce bonheur soit excellent et mille fois plus précieux que tout autre bonheur fini , Dieu veut que l'âme le mérite. Voilà pourquoi il la soumet à une éducation intellectuelle, à des épreuves morales.

417. Maintenant ces épreuves sont-elles closes à la mort, et passons-nous immédiatement à un état définitif? Puisqu'elles ont pour but de rendre le principe immatériel entièrement digne du bonheur vrai et réel auquel il tend irrésistiblement, il est infiniment présumable que

[a) Dans l'édition de 1830, j'ai déjà repoussé ce dogme de l'éternité des peines. Mais depuis des réflexions longues et profondes m'ont mené beaucoup plus loin. Je disais alors que , après l'expiation , le méchant ne me semblait pas pouvoir arriver au bonheur réservé au juste , et que peut-être Dieu l'anéantissait. Outre que ce moyen de se débarrasser des êtres dont on ne sait que faire est beaucoup trop simple, et qu'en général il est peu présumable que Dieu crée des êtres pour les anéantir ensuite , je vois aujourd'hui , avec une évidence complète , que l'âme humaine , telle que Dieu l'a faite, ne peut pas être anéantie , et qu'elle doit nécessairement arriver, tôt ou tard , à sa fin , c'est-à-dire au vrai bonheur.

J'ai dit, dans l'Avertissement , que je n'entendais point combattre la théologie chrétienne : cela signifiait que je n'en rechercherais point les occasions , et que je ferais même habituellement quelques circuits pour les éviter ; mais cela ne pouvait pas dire que , si je rencontrais forcément sur mon chemin , comme ici , et sans pouvoir l'éluder, quelque grande question sur laquelle la théologie chrétienne eût donné une solution opposée à la raison,

l'ordre de choses qui suit celui-ci est encore un temps de nouvelles épreuves; car l'éducation intellectuelle et morale de la presque totalité des hommes qui sortent de la vie est à peine ébauchée. Cela est évident au moins pour le méchant , qui doit trouver dans des épreuves plus ou moins pénibles, plus ou moins longues, l'expiation que lui réserve le souverain juge afin de le purifier de ses souillures. Au reste qui tracera la ligne de démarcation qui sépare les bons des méchants? Dieu seul assurément. Le juste n'est pas celui qui n'a fait que du bien, et le méchant celui qui n'a fait que du mal. Tout homme qui a agi moralement a , je crois , fait du bien et du mal , quelque court qu'ait été son passage sur cette terre. Je n'entends pas nier toutefois que les épreuves mêmes de cette vie ne puissent procurer à quelques grandes âmes des mérites suffisants pour arriver au terme immédiatement après la mort. Mais, quand je pense à la grandeur

je prenais l'engagement d'étouffer la voix de ma conscience. Au reste c'est un des points sur lesquels le vrai christianisme , tel qu'il a été prêché d'abord par son fondateur, a été manifestement altéré dans son esprit primitif, qui était essentiellement un esprit de douceur, de tolérance et d'amour. Que le Christ, qui traite ses disciples d'insensés lorsqu'ils lui demandent d'implacables vengeances , qui prie Dieu de pardonner à ses bourreaux , qui , dans tous ses enseignements et tous ses actes , laisse percer une mansuétude inépuisable et une charité universelle ; que le Christ , dis-je , n'ait pu prêcher le dogme terrible de l'éternité des peines , que ne connaissait pas même la religion cruelle qu'il venait de renverser, c'est ce dont je ne puis douter un instant. Ma conviction à cet égard n'est pas le moins du monde ébranlée par les paraboles du chapitre XXV de l'Evangile selon saint Matthieu , cet arsenal habituel des réprobations éternelles ; car on sait assez jusqu'où on se laisserait aller s'il fallait prendre à la lettre le langage figuré des paraboles orientales.

iiilinie de Dieu, et à l'immensité du monde des idées ; quand je porte mes regards sur cette innombrable armée, si merveilleusement disciplinée, des sphères qui peuplent l'espace, je me sens entraîné à croire qu'à cette vie en succèdent un grand nombre d'autres. De quelle nature seront ces nouvelles vies et leurs épreuves? C'est le secret de Dieu, que nous saurons un jour. J'ajoute que, depuis que je suis arrivé à ces conceptions, qui germent du reste dans toutes les têtes pensantes de l'époque (a), j'ai senti grandir indéfiniment dans mon esprit les idées que j'avais auparavant de Dieu, de l'âme humaine et de ses glorieuses destinées. Je ne connais point de doctrine qui inspire plus de mépris pour les jouissances qui ne se rapportent pas aux choses morales, et qui tendent uniquement à la satisfaction, en ce monde, des exigences des sens, des frivolités de l'esprit et des vanités du cœur. Je n'ai pas besoin de dire qu'aujourd'hui je ne suis plus arrêté un seul instant par la crainte que cette doctrine du bonheur auquel toute âme doit arriver enlin ue favorise, dans l'ordre de choses actuel, l'aveuglement des passions et leur entraînement à se satisfaire en

[a] M. Ballanche marche à la tête du siècle dans cette voie nouvelle.

« Les hommes ont souvent infligé , de leur propre autorité , les

» peines éternelles Dieu sans doute aura pris pitié, je ne

» dis pas de ceux qui ont été condamnés, mais des juges témé- )) raires qui prononçaient de tels arrêts.» (Palingénésie sociale, tome I , page 324 , et passini.) Depuis que j'ai retrouvé dans ce livre d'un des hommes les plus religieux de notre temps des idè(;s auxquelles la réflexion m'avait déjà amené, et que, par un reste de ménagement blâmable , je refoulais presque au fond de mon àme , je n'ai plus hésité à dire tout haut ce qu'auparavant je pensais tout bas.

sacrifiant l'avenir au présent. Cette doctrine, prêchée dans toute sa vérité et sa pureté , entraîne comme conséquence rigoureuse la peine et l'expiation, non plus, il est vrai , comme destinée à venger Dieu , mais comme purification et continuation de l'éducation morale. Or quel est l'homme bien persuadé de cela qui sera assez insensé pour oser tenter par d'absurdes supputations le Dieu juste et saint entre les mains de qui il voit tout son avenir? Cette doctrine consolante n'est-elle pas plus propre à établir, si cela doit se faire jamais , le règne de la vertu sur la terre , que celle qui pousse le crime et le vice au désespoir comme à leur dernière ressource , que celle enfin qui représente Dieu comme un tyran farouche dont la vengeance et la haine ne peuvent s'épuiser ?

41 8. Je fais remarquer, en terminant , que la religion chrétienne, à n'en juger que philosophiquement , est celle qui possède , sur les récompenses d'une autre vie, les notions les plus pures et les plus relevées. Le dogme du purgatoire , dégagé de ses accessoires et considéré dans son idée principale, est un dogme très-philosophique , que n'a point compris le protestantisme , cet enfant dégénéré du catholicisme, qui s'est émancipé avant l'âge, et qui, las d'une liberté dont il ne sait pas user, demanderait aujourd'hui, s'il n'était pas retenu par une fausse honte, à rentrer sous le toit paternel.

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