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MOTIFS DE NOS ACTIONS

41 9. Il y a entre le bien et le mal une différence fondée sur l'essence même des choses, différence que perçoit l'esprit irrésistiblement; Dieu veut que nous fassions le bien et que nous évitions le mal ; enfin il y a des récompenses attachées au bien, et des peines au mal. Ces vérités ont donné naissance à trois opinions sur les motifs d'après lesquels nous devons nous déterminer dans nos actions. Les uns (ce sont, chez les anciens, les Stoïciens, et, chez les modernes, les Kantistes) veulent que nous fassions le bien seulement parce qu'il est bien , et sans tenir aucun compte de la volonté de Dieu , ni des récompenses attachées à la pratique de la vertu ; d'autres ont prétendu que nous devions avoir pour unique motif la volonté de Dieu : parmi ceux-ci on doit particulièrement distinguer Crusius, philosophe allemand, dont la maxime fondamentale est qu'il faut faire le bien par obéissance aveugle aux ordres du Créateur; d'autres enfin ont dit que nous ne devions être mus que par la considération des récompenses et des peines.

Ces trois opinions exclusives sont erronées.

420. La première, toute sublime qu'elle est, a le défaut de méconnaître notre nature. Zenon et Kant admettent bien la partie fondamentale de la morale; mais, dédaignant toute autre considération que celle de la perception absolue du juste et de l'injuste, leurs préceptes ne s'a-

30â QUATRIÈME PARTIE.

dressent plus à des hommes. Sans doute il faut faire le bien parce qu'il est bien; on ne conçoit pas de morale sans cela; mais il n'y a que des êtres parfaits qui puissent faire le bien uniquement parce qu'il est bien : ce n'est pas trop pour nous, êtres ignorants, faibles et passionnés, de la perception irrésistible du bien et du mal, de la considération de la volonté de Dieu , et de celle de nos véritables intérêts. Est-il sage d'ôter à l'homme quelquesuns des mobiles dont l'a pourvu l'auteur de la nature? cela est-il même possible? Le Stoïcien peut-il ne vouloir pas être heureux? peut-il faire abstraction du but que Dieu se propose quand il lui donne la faculté de percevoir le bien et le mal? Et, si cela était jamais arrivé, il y aurait là une sorte de fanatisme que la raison désapprouverait, quelque peu contagieux qu'il fût; et il serait toujours bon et salutaire pour l'immense majorité des hommes que la considération de la volonté de Dieu et de nos véritables intérêts apparût à la suite de la perception du bien et du mal , afin d'aider la volonté vacillante, surtout dans ces moments fréquents où, sachant très-bien dans quel sens nous devons agir , nous sommes sollicités en sens contraire par la passion ou l'intérêt présent. Il faut remarquer au reste que les premiers Stoïciens, qui soutenaient une pareille doctrine, rejetaient l'immortalité de l'âme.

4â1. La seconde opinion a, comme la précédente, l'inconvénient de faire abstraction de l'amour invincible du bonheur ; mais elle a de plus un inconvénient autrement grave , c'est celui d'omettre le fait fondamental de la morale. Une chose n'est pas bonne ou mauvaise parce que Dieu la prescrit ou la défend; mais Dieu la prescrit ou la défend parce qu'elle est essentiellement bonne ou

mauvaise. Bien plus ce n'est qu'après avoir perçu la différence essentielle qui est entre le bien et le mal que nous connaissons rationnellement la volonté de Dieu; et, si , par impossible , ce second fait pouvait être donné isolément et sans le premier, alors la volonté de Dieu serait sans base; ses ordres ne réveilleraient en nous que l'idée de la puissance et de la force, et alors nous n'obéirions pas, ou, si nous obéissions, notre obéissance serait celle de l'esclave.

4â2. La troisième opinion , qui présente pour unique motif la considération des récompenses et des peines, omettes deux parties essentielles de la morale; elle n'a rien que de personnel ; l'âme la repousse comme n'étant point appropriée à sa dignité.

4â3. Chacun de ces trois motifs pris isolément est donc au moins incomplet. Combinés deux à deux, ils présentent encore le même défaut. Les deux premiers exigent quelque chose d'impossible, qu'on se dépouille de l'amour du bonheur; le premier et le troisième nous laissent désarmés contre les passions ; le second et le troisième font disparaître la moralité de nos actions.

424. Que conclure de là? Que nous avons besoin du concours et de la réunion de ces trois motifs, la considération de la différence nécessaire du bien et du mal, celle de la volonté de Dieu, et enfin celle de nos véritables intérêts.

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