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CHAPITRE IV

DEVOIR DE L^HOMME CONSIDÉRÉ DANS SES RAPPORTS AVEC DIEU. DROIT QUI EN DÉRIVE.

4§5. La religion est l'ensemble des rapports que rhomme soutient avec la Divinité ; c'est un commerce spirituel établi entre le Créateur et sa créature raisonnable.

/iâ6. Nous devons adorer Dieu, puisqu'il est la source de tout bien , le maître absolu de toutes choses ; nous soumettre avec résignation à sa volonté , puisqu'il est infiniment sage, et que nos murmures accuseraient ses œuvres; le prier, puisque nous sommes pleins de misères, et qu'il peut seul suppléer à notre extrême insuffisance. L'homme doit donc un culte à Dieu.

4â7. L'amour de Dieu accompagne nécessairement l'adoration. Comment serait-il possible en effet d'appliquer sa pensée à l'infinie perfection de Dieu, et de le considérer comme la source infinie du bien , sans l'aimer ? Nous le voudrions que nous n'y réussirions pas. Nous aimons le bien, et il ne dépend pas de nous de ne pas l'aimer; lors donc que nous réveillons en nous l'idée du souverain bien, lorsque nous adorons Dieu, cet acte d'adoration est nécessairement suivi d'un sentiment d'amour. Ce n'est donc point ce sentiment qu'il faut commander, mais l'acte qui lui donne naissance , nos actes seuls étant à notre disposition, et non point nos sentiments, qui tiennent à la partie passive de notre être. Sans doute ce serait

une monstruosité morale que de n'aimer pas Dieu; mais ce n'est point une raison pour recommander de faire ce qui ne saurait être l'objet du libre arbitre, ce qui se sent et ne se fait point. Dites à l'être raisonnable qu'il doit adorer Dieu; s'il le fait , ne vous mettez point en peine de l'amour : reposez-vous-en sur notre nature. Ce que je dis de l'amour, je le dirai aussi de la reconnaissance. 11 me semble impossible de considérer Dieu comme notre créateur et notre bienfaiteur sans éprouver le sentiment de la reconnaissance. Le culte que nous devons à Dieu est donc renfermé dans ces trois préceptes : adore, soumets-toi, prie.

4â8. — Dieu , l'auteur de toutes choses , a-t-il besoin des hommages d'un être si petit que l'homme ?

— Sans doute il n'en a pas besoin ; aussi n'est-ce pas par cette raison qu'il les exige , mais bien parce que c'est une dette qui découle de la nature même des choses, parce qu'il est manifestement opposé à l'ordre qu'un être doué de raison refuse ses hommages à son créateur. Il y a donc autant de ridicule que d'irréligion à se faire un prétexte de cette distance immense qui est entre Dieu et nous pour se dispenser du culte qui lui est dû. Il est une manière hypocrite de ravaler l'homme, qui ne tend qu'à lui faire oublier ses devoirs. Si la raison permet qu'on lui rappelle de temps à autre sa petitesse et sa misère , elle veut aussi qu'on lui fasse considérer le côté excellent de sa nature.

4â9. — La prière au moins est inutile. En effet les gens religieux voient-ils plus souvent leurs vœux exaucés que ceux qui ne prient point?

— On suppose que l'homme vraiment religieux fatigue sans cesse le ciel de ses vœux pour être exempt des

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misères'de cette vie , et pour obtenir des biens temporels. Sans prétendre s'interdire absolument de semblables vœux , ce sont surtout des vertus qu'il demande à Dieu. Il lui demande de fortifier contre les passions le pouvoir qu'il a reçu de faire le bien; il lui demande la résignation dans le malheur, le courage dont il a besoin pour subir les épreuves de cette vie; et l'expérience prouve que ses prières ne sont point inutiles. J'ai dit qu'il ne s'interdisait pas absolument les vœux qui ont pour objet des choses temporelles. Il ne demande point à Dieu de bouleverser à son profit les lois qui constituent l'ordre du monde; mais il suppose avec raison que, en réglant l'économie générale de ce monde , Dieu tient compte des demandes qui lui seront adressées dans des intentions pures. Si sa prière n'est point exaucée , ce refus est pour lui un salutaire avertissement, et il se soumet avec résignation.

430. Le culte que nous rendons à Dieu doit-il se produire extérieurement?

Le plus magnifique appareil du culte extérieur et public ne serait qu'un vain simulacre sans les sentiments dont il doit être l'expression. La Divinité veut régner dans le cœur, et elle n'est point honorée par de pompeuses cérémonies , mais par la vertu. Tout cela est incontestable. Mais faut-il en conclure que nos hommages puissent rester au fond de la pensée? Ce serait une grave erreur.

431 . Le culte que nous rendons à Dieu revêt nécessairement des formes extérieures. Nous sommes tellement faits que nous ne pouvons être affectés vivement de quelque sentiment sans que ce sentiment se produise involontairement par des signes extérieurs. Prétendre le

contraire ce serait méconnaître la nature humaine. Il est donc naturel et inévitable que le sentiment religieux se produise extérieurement.

43â. Mais il ne suffit pas que le culte revête des formes extérieures; il faut de plus que ces formes, ces rites soient déterminés et communs à tous les membres d'une même société religieuse. L'homme est si dépendant des sens et de l'imagination qu'il a besoin de symboles, de rites sacrés , de cérémonies religieuses, comme d'autant de stimulants qui fixent son attention et réveillent ses sentiments ; et je ne parle point seulement de l'homme ignorant et grossier, mais encore de l'homme cultivé, qui ne saurait non plus que les autres dépouiller sa nature physique, ni cesser d'être homme. Que chacun interroge le fond de sa conscience, et qu'il se demande si les impressions sensibles n'ont pas fait naître mille fois dans son âme des émotions qui favorisent puissamment l'expansion du sentiment religieux. Aussi , aux époques de transition , où la foi antique ne gouverne plus les esprits , et où aucun essai vraiment sérieux d'établissement d'une religion qui satisfasse aux nouveaux besoins n'a encore été tenté, les hommes éclairés et religieux, ne pouvant plus être en communion spirituelle avec la foule, qui va long-temps encore par habitude où elle allait autrefois par conviction , éprouvent-ils de grandes privations et de grandes douleurs morales.

433. Les formes extérieures du culte ne peuvent manifestement pas être livrées au caprice de chaque individu ; elles n'auraient alors rien de grave ni de religieux; elles ne seraient que bizarres et ridicules, et par conséquent ne sauraient produire les résultats qu'on doit en attendre. Il faut donc qu'elles soient communes à tous

ceux qui veulent librement être membres d'une même société religieuse ; sans quoi il n'y aurait dans cette société que perturbation et désaccord. C'est une des principales raisons de la nécessité des religions positives.

434. N'oublions pas toutefois que, si la forme extérieure du culte est nécessaire, ce n'est point comme but, mais comme moyen. Trop souvent la forme extérieure , s'attribuant une importance exagérée, s'est insolemment substituée au culte intérieur, dont elle ne devrait être que l'humble servante, et de cette usurpation est toujours sorti un déluge de pratiques minutieuses, de superstitions, d'hypocrisie et de mauvaises passions. J'avoue très-volontiers que l'hypocrisie est digne de haine, les superstitions de mépris ou de pitié , et que les observances puériles ne peuvent que compromettre les intérêts d'une religion. Mais cela est étranger à la cause que je me suis proposé de défendre , et je n'entends nullement exprimer ici mon opinion sur la valeur, soit absolue , soit relative , des diverses religions positives.

435. Je viens de démontrer queH'homme devait un culte à Dieu. Or de ce devoir dérive un droit qui est une condition nécessaire de son accomplissement. Ce droit c'est celui d'une parfaite liberté de conscience, d'une entière indépendance religieuse. En effet le culte que nous rendons à Dieu, pour être réel, pour mériter le nom de culte , doit être l'expression spontanée de sentiments bien véritablement éprouvés. Que les maîtres de ce monde , qui ne peuvent lire au fond des âmes , et qui ne tiennent guère qu'aux apparences, se contentent d'hommages commandés par les calculs de la peur ou de

Tégoïsme. Mais au souverain maître, pour qui Tapparence o'est rien, il faut un hommage sincère et parfaitement libre : tout autre hommage non -seulement ne saurait lui plaire, mais serait une insulte. Une société qui ne comprend pas cela est plus que barbare; elle est profondément corrompue , elle est livrée à des influences désastreuses, elle tend et doit nécessairement arriver à ces grandes crises qui en arrachent et en dispersent souvent jusqu'aux fondements.

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