CHAPITRE V
DEVOIRS DE l'homme PAR RAPPORT A LUI-MÊME. DROITS QUI EN DÉCOULENT.
436. Les devoirs de l'homme par rapport à lui-même sont relatifs, les uns à son corps, les autres à son âme.
Y a-t-il une obligation naturelle de veiller à la conservation du corps?
437. Dieu, en nous donnant la vie actuelle, a dû avoir un but digne de lui : il nous a pourvus des moyens de soutenir et de prolonger cette vie; il est donc conforme à l'ordre que nous usions de ces moyens tant que les agents extérieurs qui luttent sans cesse contre notre constitution organique ne sont pas plus forts que nous. L'accomplissement de ce devoir est singulièrement facilité par l'instinct de conservation, qui nous est commun avec toutes les espèces animales. Mais cet instinct ne devait point être aussi puissant chez l'homme qu'il l'est chez la brute; il fallait qu'il put être surmonté, afin que les épreuves de cette vie fussent volontaires et méritoires, et parce qu'il est quelquefois en opposition avec la pratique de la vertu. Il est surmonté de fait par l'homme de bien qui sacrifie sa santé, sa vie même, à l'accomplissement de ses devoirs; il l'est encore par le malheureux qui, se mettant audacieusement en révolte contre la volonté de son Créateur, se donne lui-même la mort. Quand donc je dis qu'il y a une obligation naturelle de veiller à la conservation du corps, j'entends qu'il n'est point
permis de s^exposer à la mort sans raison légitime. Cette raison légitime ne peut être que la volonté d'accomplir un devoir ou de faire quelque chose de louable : dans ce dernier cas il est facile de se faire illusion.
438. Les Stoïciens, qui n'admettaient pas l'existence d'une autre vie, regardaient, dans certains cas, le suicide , non-seulement comme permis , mais encore comme un acte de vertu. Quelque conséquente qu'elle fût, cette erreur était une des plus pernicieuses de la doctrine stoïque. Il y a aujourd'hui bien peu d'âmes comme celle de Caton; et cependant tous les jours des exemples de suicides viennent attrister nos regards. C'est que ce désordre est bien moins occasioné par des aberrations spéculatives que par le trouble moral que fait naître souvent l'abus de la civilisation. Presque sans exemple chez les peuples sauvages et barbares, le suicide est très-commun chez les peuples parvenus à un grand perfectionnement des relations sociales. Dans les sociétés modernes, le suicide se rencontre fréquemment chez les classes inoccupées à qui les plaisirs et les jouissances ont été départis comme par privilège, et qui, après avoir épuisé toutes les émotions de la vie , semblent en aller demander de nouvelles à la mort; il est souvent produit par des besoins factices hors Je proportion avec notre position sociale, et qui nous présentent à nos propres yeux comme déplacés dans l'ordre de choses où nous sommes condamnés à vivre; souvent encore il est le résultat d'un défaut d'équilibre entre le développement intellectuel et le développement de la vie morale et religieuse : alors l'esprit, faute de solutions pour les grandes questions qui le tourmentent, s'épuise de marasme, de scepticisme, et s'éteint dans un dernier acte de désespoir.
439. Quelles que soient les causes du suicide, la philosophie le réprouve. Démontrons cette vérité, puisque la raison s'égare souvent au point de la méconnaître. Je ne veux point parler du suicide exécuté par un homme en démence; de pareils actes ne sauraient être susceptibles de moralité, à moins que cet état de démence ne soit le produit de nos passions et de nos vices : mais, dans ce cas même, le suicide ne comporte pas le même degré de culpabilité que lorsqu'il est exécuté par un homme qui jouit de l'exercice de ses facultés intellectuelles.
440. Tant que Dieu conserve la vie à l'homme, il lui propose encore quelque fin à atteindre ; lors donc que l'homme se donne volontairement la mort, il refuse d'aller à la fin que Dieu lui propose. Cette vie n'est pas le terme de notre existence : c'est un lieu d'épreuves, un lieu de passage qui doit nous conduire à un autre état de choses; il faut donc subir ces épreuves, et l'on ne saurait se soustraire à cet ordre merveilleux sans être criminel.
441 . Enfin il y a dans la vie sociale mille positions où nous avons des devoirs sacrés à remplir envers d'autres hommes, et alors nous ne pouvons échapper à l'accomplissement de ces devoirs par une mort volontaire qu'en nous rendant coupables d'une odieuse désertion.
44â. — Fuir le mal , et par conséquent se donner la mort quand la vie nous est à charge, c'est obéir à l'instinct de la nature.
— Un instinct naturel nous porte en effet à fuir le mal; mais cet instinct ne fait qu'indiquer un but : c'est à la raison qu'il appartient de choisir les moyens; le suicide est donc criminel si la raison n'approuve pas ce moyen de se soustraire aux peines de la vie. C'est à
tort au reste qu'on prétend qu'une mort volontaire est souvent le seul moyen d'échapper à nos maux. Il n'y a point de mal auquel on ne puisse trouver quelque soulagement. D'ailleurs, puisqu'à cette vie en succède une autre, il peut arriver que la mort, loin de mettre un terme à nos maux , en fasse naître de plus grands.