Un acte de courage ne saurait être coupable
— En général un acte n'est pas permis par cela seul qu'il exige du courage; car il y a des crimes qui en demandent aussi : tel brigand qui joue continuellement sa vie , montre souvent un grand courage.
L'acte par lequel on se suicide, considéré au moment de son exécution, et abstraction faite de ses motifs, exige certainement du courage. Mais, si l'on a égard à ses motifs, on verra que, loin de supposer un véritable courage, il suppose au contraire de la faiblesse. Pourquoi en effet a-t-on recours à cet acte désespéré? Parce qu'on n'a pas la force de supporter l'adversité. Or le véritable courage ne consiste pas à repousser le mal, mais à le supporter généreusement (a). Je sais qu'on a épuisé toutes les louanges pour les suicides de Caton, de Brutus et de tant d'autres qui, soit dans les temps anciens, soit dans
(a) « Le véritable héroïsme est la force d'âme en action , et » portée à son plus haut degré d'énergie. S'il se produit d'une » manière plus éclatante aux yeux du vulgaire par le mépris » de la douleur et de la mort , dans ces grandes scènes où leur » image se montre sous raille formes terribles , le véritable hé- » roïsme se manifeste d'une manière plus certaine et plus réelle » encore dans ce calme magnanime qui triomphe des vicissiludes » du sort , de la tyrannie du pouvoir, de celle des passions popu- » laires , de celle de l'opinion ; dans ce calme religieux qui sup- » porte les peines et les angoisses du cœur, les plus cachées mais 0 les plus cruelles de toutes. Il se manifeste surtout loin du théâtre
les temps modernes , ont mieux aimé se donner ou se faire donner la mort que de survivre à la liberté. Mais, à mon sens, ces louanges sont l'expression d'un préjugé insensé, préjugé que flattent indignement quelques historiens et quelques poètes, qu'entretiennent surtout les maximes corrompues du théâtre et les principes du faux honneur. Ces hommes, à qui d'autres titres avaient mérité le nom de grands, eussent été et eussent du se montrer plus grands encore en restant supérieurs à l'infortune. Aux yeux de la froide raison leur gloire pâlit devant celle d'Aristide, de Régulus, etc. (a).
Devons-nous travailler au perfectionnement de notre intelligence?
444. Il y a des connaissances qui nous sont indispensables pour remplir nos devoirs, soit comme hommes, soit comme membres de la société. Il y en a d'autres qui ne sont point nécessaires à l'accomplissement de ces devoirs, mais qui peuvent contribuer à notre utilité, ou au moins occuper noblement l'activité de l'esprit : telles sont les diverses branches des sciences, des lettres et des arts,
» de la gloire , dans la retraite obscure où l'homme , n'étant sou- » tenu que par sa vertu , lutte seul contre des souffrances igno- » rées, sans relâche et sans espoir. » (M. Degérando, Du perfectionnement moral, liv. II, sect. 2, chap. 3.)
[a) (.( \\ y a plus de constance à user la chaîne qui nous tient
» qu'à la rompre , et plus d'épreuve de fermeté en Régulus qu'en
» Calon. C'est l'indiscrétion et l'impatience qui nous hâtent le pas.
» Nuls accidents ne font tourner le dos à la vive vertu ; elle cher-
» cbe les maux et la douleur comme son élément. Les menaces
» des tyrans , les géhennes et les bourreaux l'animent et la vivi-
» fient. » (Montaigne, Essais.)
pour ceux que des circonstances spéciales n'obligent pas de se livrer à ces études.
445. Cela posé , il est évident que chacun doit cher— cher à acquérir, selon sa position , d'abord les connaissances qui lui sont nécessaires comme homme, telles que celles des principales vérités religieuses et morales, ensuite toutes celles que réclame la fonction qu'il remplit ou qu'il se propose de remplir dans la société.
446. Quant aux connaissances simplement utiles ou agréables, il est bon, il est louable de se livrer à leur recherche, pourvu qu'on puisse le faire sans négliger les devoirs spéciaux de sa position. Ces connaissances nous font mieux apprécier les œuvres de la souveraine sagesse, nous y font découvrir tous les jours de nouvelles merveilles , et animent notre reconnaissance envers leur auteur; elles ennoblissent nos goûts, nous détachent des plaisirs grossiers et sensibles, et nous disposent à la vertu ; elles fournissent un aliment à ce désir insatiable de savoir, qui ne saurait être illégitime puisqu'il est l'ouvrage du bienfaisant auleur de la nature; quelque imparfaites qu'elles soient, elles sont donc, avec la pratique de la vertu, un avant-goùt du bonheur qui nous est réservé dans une autre vie.
447. En traitant de la culture des lettres et des arts, je suis amené à établir quelques principes fondamentaux d'esthétique. Cette digression , si c'en est une, trouve naturellement sa place ici. Lorsque mille théoriciens dogmatisent sur cette matière, les uns répétant avec des airs de profondeur ce que tout le monde sait de reste, les autres professant en termes étranges des systèmes que personne ne comprend, il est bien permis à la philosophie de dire aussi son mot. Voici donc ma Ihcorie sur le beau.
si Ton veut donner ce nom pompeux à quelques notions dont l'extrême simplicité fera tout le mérite, si tant est qu'elles aient quelque mérite.
448. Dans les phénomènes que fait naître en nous l'idée du beau , il convient d'abord de séparer le sentiment de la notion. Le sentiment est une émotion agréable, variant en intensité seulement, mais toujours identique dans sa nature , quel que soit l'objet auquel s'applique l'idée du beau. J'éprouve du plaisir à considérer un bel arbre, une belle action, une belle composition d'art. Un trait d'humanité peut me causer plus de plaisir que tous les trésors d'imagination répandus dans l'Iliade ; une belle composition littéraire peut me donner plus de jouissances que la vue du plus beau visage; ou bien une simple fougère, surtout si je la considère comme l'œuvre du grand artiste , peut exciter en moi de plus vifs transports que la façade du palais de Versailles. Tout cela est essentiellement variable, non-seulement chez les individus, mais encore chez le même individu, et dépend d'une infinité de circonstances excessivement mobiles. Mais au fond c'est toujours du plaisir que nous éprouvons, à des degrés différents; et, comme le plaisir ne se définit pas , je ne sache pas qu'il y ait rien de plus à dire là dessus. Aussi bien n'est-ce pas trop sur ce point qu'on dispute.
449. J'arrive à la question : Qu'est-ce que la notion du beau? Les exemples que j'ai cités tout à l'heure ont fait pressentir que je distinguais le beau physique, le beau moral et le beau artistique, ou, en d'autres termes, le beau considéré dans les objets de la nature physique, dans les actes moraux de l'homme et dans ses œuvres d'art.
450. Le beau physique c'est l'ordre dans les êtres physiques, ou un état conforme à leur constitution naturelle. De ce point de vue élevé chacun de ces êtres peut avoir un genre de beauté. Tout est beau en effet dans la création , parce que toutes les parties de la création présentent de l'ordre, de l'harmonie, et révèlent la pensée créatrice. Sur ce point M. Damiron commet les plus incroyables erreurs. Il trouve certains végétaux et certains animaux hideux , sans valeur, et va même jusqu'à vouloir que l'homme s'applique à en détruire les espèces (a). Qu'on remarque bien que je ne dis pas que tout est beau au même degré, mais que tout est plus ou motmbeau. Assurément la tête d'un hippopotame n'est pas aussi belle que celle de l'homme, les formes d'un crapaud aussi gracieuses que celles d'un cheval arabe, la couleur d'un souci aussi attirante que celle d'une rose, la transparence enfin d'un cristal de sel marin aussi pure que celle d'un diamant; mais l'hippopotame, le crapaud , le souci, le cristal de sel marin, sont encore beaux d'une manière absolue, et pour qui sait les regarder. Mais alors, me dira-t-on, selon vous, il n'y aura rien de laid, de hideux dans la nature. Je réponds qu'il y a pour moi quelque chose de laid , de hideux dans la nature , mais que je le fais consister uniquement dans le trouble et le désordre apportés à la constitution naturelle des êtres : ainsi une plaie purulente dans un animal, une déchirure dans la fleur ou la feuille d'un végétal , une cassure dans l'arête cristalline d'un minéral, voilà le laid, à parler d'une manière absolue et philosophique. Je me réserve toutefois d'avance de noter bientôt une grande exception à cette
{a) Cours de philosophie , tome II, Morale, pag. 95, 96 et 101.
règle. Maintenant j'ajoute que , dans le langage ordinaire, qui peut se passer d'une rigueur parfaite, je ne vois pas grand inconvénient à donner, par comparaison, et d'une manière relative, le nom de laid à ce qui est notablement moins beau, à dire, par exemple, que la figure d'un veau, comparée à celle d'un enfant, est laide, et ainsi du reste. Mais alors il faudra que l'on m'accorde aussi que , si Dieu a placé sur d'autres sphères d'autres êtres qui nous soient supérieurs par l'organisation et l'intelligence , le plus beau visage de femme , le regard le plus ravissant, peuvent être dits très-laids comparativement au visage et au regard, si visage et regard il y a, de ces êtres surhumains : c'est-à-dire qu'en définitive on arrive à cette conclusion que, à parler absolument et philosophiquement, tous les êtres naturels, ceux même auxquels le Créateur a départi le moins de beauté, en ont encore assez pour exciter l'admiration, je le répète, de qui sait les regarder. J'ai dit tout à l'heure que la règle par laquelle je fais consister le laid dans le trouble et le désordre apportés à la constitution naturelle des êtres souffrait une exception; c'est lorsque ce trouble et ce désordre sont portés à un tel degré qu'ils annoncent immédiatement l'intervention d'une force surhumaine, comme cela a lieu dans les grandes crises de la nature. Ainsi la tempête qui soulève les abîmes de la mer, l'orage qui déchaîne les éléments, le tonnerre qui déchire les nuées avec fracas, le volcan qui vomit ses entrailles enflammées, les anfractuosités et les cassures gigantesques de la roche primitive , restes encore vivants des immenses cataclysmes du globe ; toutes ces choses sont non-seulement belles , mais belles jusqu'au sublime. Pourquoi ? Parce que tout aussi bien et mieux encore que les scènes
paisibles et douces de la nature, que l'état normal et ordinaire des êtres physiques, elles révèlent la puissance infinie , elles font éclater sa grande voix , elles portent à Tàme des impressions de mélancolie et de pieuse terreur qui la vivifient et en remontent tous les ressorts.
451. Le beau moral c'est l'ordre dans les actes moraux de l'homme; c'est surtout le bien pratiqué en dehors du devoir rigoureux, et supposant des efforts généreux et pénibles à Tégoïsme. Je rends un dépôt qu'on m'a confié; je remplis fidèlement toutes les clauses d'un contrat : cela est bien; cela est bestu aussi, car cela est dans l'ordre. Cependant ces actes de stricte justice ne sont pas communément appelés beaux, quoiqu'ils le soient réellement. Daumesnil répond à Bliicher, qui lui offre un million s'il veut livrer Vincennes : « Votre » lettre sera Tunique dot de mes enfans ». Quinze ans plus tard, le même homme répond à une populace furieuse qui lui demande des têtes confiées à sa garde : « Me prend-on pour un lâche? » Dans l'un et l'autre cas, il ne fait que remplir un devoir évident pour quiconque a le cœur bien placé. Mais en présence de quelles épreuves! et c'est là ce qui rend ses refus si admirables. Un enfant, un infirme , un vieillard débile va périr dans les flammes : vous volez à son secours, au risque de perdre la vie. Votre frère souffre : vous vous associez à ses souffrances; vous ne partagez pas avec lui la millionième partie de votre superflu , comme l'égoïste de ce siècle, qui croit accomplir le précepte de la charité en souscrivant avec ostentation, et par une insultante ironie, à une fête au profit des pauvres, mais vous partagez avec lui votre nécessaire , vous condamnant à des privations cruelles, et ne voulant avoir que Dieu pour
témoin. Tout cela n'est plus seulement beau, mais sublime, et personne ne le conteste. Pour le beau moral, comme pour le beau physique , il y a évidemment des degrés, et, de même qu'en physique, le désordre en morale constitue le laid. Notons toutefois cette différence que jamais le mal ou le désordre moral ne peut être voulu directement ni pour aucune fin par la sagesse suprême, et qu'ainsi il ne saurait jamais, même par exception, devenir beau, comme le devient accidentellement le trouble évidemment providentiel que ressent la nature physique dans ses grandes crises. Je parle du mal moral en lui-même bien entendu, et non pas encore dé son expression.
45â. Le beau artistique c'est l'expression ou la reproduction vraie du beau, soit physique, soit moral, par les divers moyens qu'emploient les arts humains, par les couleurs, le relief des formes, les sons, la parole, etc. On pense bien que je ne veux point parcourir le vaste champ qui s'ouvre ici devant moi ; quand je le voudrais, je n'aurais pas les forces nécessaires pour cela. Aux artistes de traiter ex professa et d'une manière complète des principes spéciaux des divers arts, de leurs ressources, de leurs secrets et de tous les détails qui s'y rattachent; à la philosophie de fournir seulement les principes généraux qui servent de base à la théorie de l'art considéré du point de vue le plus élevé. Le beau , soit physique , soit moral, exprimé avec vérité, voilà donc l'objet des arts. Maintenant qu'on ne s'y trompe pas, expression vraie ne signifie pas seulement fidèle reproduction des diverses individualités qu'offre la nature. Sans doute le peintre qui retrace sur la toile l'image d'une réalité vivante, le poète qui décrit, l'orateur qui narre, sont artistes; mais
MORALE. CHAP. V. 3â1
ils le sont surtout lorsque des traits propres aux individualités existantes ils se composent un ensemble, un tout imaginaire, ils se créent des êtres qui n'existent pas comme individus , mais qui sont pourtant la personnification des caractères généraux des êtres de la nature. C'est surtout le beau moral que les arts, ceux même qui semblent avoir plus particulièrement pour objet de retracer les formes matérielles, veulent exprimer : un peintre, un statuaire qui ne s'attacherait qu'à la forme inanimée , quelque habile qu'il put être d'ailleurs, serait un artiste d'un bien mince mérite auprès de celui qui, ayant fait une étude approfondie des traits délicats par lesquels les divers sentiments de l'âme se traduisent extérieurement, sait donner de la vie à la matière , et la faire parler et agir. Puisque le beau moral est le bien même dans les actes moraux de l'homme, il s'ensuit qu'un poète, qu'un peintre, est, au moins au moment où il fait œuvre d'artiste, et par l'imagination, homme de bien, et que la définition vir prohus dicendi peritus , que Cicéron donne de l'orateur, pourrait s'appliquer à tout artiste , en se modifiant ainsi: vir prohus exprimendi peritus. Il s'ensuit encore que les arts ne procurent pas seulement de nobles et délicates jouissances, mais qu'ils sont, par leur nature, destinés à moraliser les hommes. Lorsqu'ils ne produisent plus ce résultat, c'est que tout est profondément altéré et corrompu. J'ai dit que le beau artistique consistait dans l'expression du beau, soit physique, soit moral. Il semblerait alors que les arts devraient s'interdire la reproduction du laid. Il n'en est rien pourtant. L'expression vraie du laid , du hideux même, soit physique, soit moral, est au contraire pour les arts une source abondante d'intérêt , un moyen puissant de succès. Mais prenons garde de commettre ici
32â QUATRIÈME PARTIE.
une erreur fort commune aujourd'hui, et féconde en déplorables résultats. Les arts ne reproduisent pas le laid pour lui-même, car la vue du laid excite un sentiment pénible, et les arts sont destinés à plaire; mais ils reproduisent le laid afin de mieux faire ressortir le beau par le contraste. La dissonance appelle, fait désirer et mieux goûter l'accord. Donneriez-vous le nom d'artiste à un musicien qui, après une série de dissonances, vous laisserait là attendant l'accord qui doit mettre fin aux tortures de votre oreille, ou bien seulement qui prodiguerait outre mesure les dissonances, en sorte que la somme des douleurs qu'il vous ferait subir dépassât de beaucoup celle de vos rares plaisirs? Pourquoi donc jugeriez-vous autrement un poète par exemple? Est-ce qu'il lui va mieux, à lui qui a une origine divine , de n'affectionner, de ne rechercber, de ne goûter que le hideux, de vous faire assister perpétuellement à des spectacles nauséabonds? Je ne suis pas assurément de ceux qui refusent d'élargir les voies au génie , qui veulent l'enchaîner par des règles mesquines et stériles, qui prétendent enfin que toutes les formes de l'art sont épuisées, et que nous n'avons rien de mieux à faire que de nous traîner sur les traces de nos devanciers ; mais je suis encore moins de ceux qui rompent en visière avec les principes éternels de la raison et du goût, qui paraissent ne respirer à l'aise que dans l'atmosphère des débauches de l'esprit , qui ne prisent que le fantastique , l'extraordinaire et le bizarre, et dont le sens artistique, hébété par les excès, ne peut plus être réveillé que par les excitations enivrantes de l'orgie. La philosophie désavoue de pareils artistes , non-seulement au nom du goût, mais encore au nom des mœurs pnbliqiies, qu'ils dégradent tous les jours davan-
tage. On voit que, sous plusieurs rapports , cette dissertation sur le beau, à laquelle il est temps de mettre fin , appartient à la morale.
453. Prétendre avec Rousseau que les sciences, les lettres et les arts dépravent l'homme , c'est prétendre quelque chose de manifestement absurde. En droit cette thèse n'est pas soutenable ; elle ne l'est pas davantage en fait. Quand on aura établi une longue nomenclature des abus de la science pour conclure ensuite contre elle, on n'aura fait qu'un sophisme ; car on abuse de la science comme de toutes les meilleures choses.
454. Il y a, je l'ai avoué déjà, dans la vie des peuples, des époques où la corruption semble croître dans la proportion des lumières. Cela ne veut point dire que la science soit la cause de la corruption ; car, s'il en était ainsi, la vertu et la science seraient incompatibles, et l'expérience prouve le contraire : les peuples les plus ignorants et les plus barbares seraient les plus vertueux et auraient les mœurs les plus pures; mais on trouve souvent une grande dépravation là où règne une grande ignorance. La corruption n'est donc pas produite par la science ; il faut donc aller chercher sa cause ailleurs.
455. Lorsqu'un peuple se corrompt en s'éclairant, une des principales causes de ce désordre est l'affaiblissement progressif du sentiment religieux : cela arrive surtout à ces époques critiques où les anciennes croyances, par des raisons que je n'ai pas à examiner ici , ont perdu leur autorité, et n'exercent presque plus aucune influence sur la vie des populations. Alors, par une conséquence inévitable, le sentiment moral s'affaiblit également, et
324 OUATKÏÈME PARTIE.
ce mal va croissant si les institutions sociales, appliquées exclusivement à des intérêts matériels, ne font rien pour la réforme des mœurs.
456. Une autre cause de corruption est le débordement da luxe. La contagion gagne, des classes de la société où se trouvent concentrées toutes les richesses, jusqu'à la multitude, qui n'a pour partage qu'une affreuse misère. Dans tous les rangs se manifeste une avidité effrénée de plaisirs et de jouissances. La fortune devient l'objet unique de toutes les recherches , parce qu'elle est devenue le mobile universel : l'ardeur avec laquelle on se précipite dans ies voies qui y conduisent ressemble à un véritable culte. Alors tout s'altère, tout se dénature. Les beauxarts, qui devaient exciter et nourrir les sentiments généreux, les affections nobles, se dégradent jusqu'à se mettre au service des passions les plus basses; on va demander à la science elle-même de nouveaux moyens de dépravation.
457. Enfin le désordre vient souvent de l'imprudence ou de l'inhabileté des hommes chargés de gouverner les autres. Tantôt en effet, au lieu de se mettre à la tête du mouvement intellectuel pour lui imprimer une sage direction , ils s'en effraient au contraire, se croient obligés de lutter contre, veulent arrêter tout court un fleuve grossi par les siècles, qui, pour couler paisiblement, ne demandait qu'un lit et des digues, et le forcent ainsi à déborder çà et là, et à porter au loin ses ravages (à).
{a) « Les inconvénients des lumières ne sont évités que par un » plus haut degré de lumières. ïl y a deux routes à prendre en » toutes choses : retrancher ce qui est dangereux , ou donner des >j forces nouvelles pour y résister. Le second moyen est le seul
Tantôt au contraire ils se mettent à offrir des lumières à la multitude, sans s'occuper en même temps de la rendre plus morale. Assurément il est bon et louable en soi d'ouvrir des écoles au peuple ; mais c'est une pernicieuse erreur que de croire qu'après cela on n'a plus rien à faire pour lui. La philosophie doit le dire, aujourd'hui que paraît s'accréditer l'opinion contraire, les lumières par elles-mêmes ne rendent pas honnête homme, puisque , encore une fois, il y a des hommes qui sont en même temps très-éclairés et fort immoraux : le peuple des villes, et surtout des grandes villes, est certainement plus éclairé que le peuple des campagnes; ce qui ne l'empêche pas d'être plus immoral. Si, au sortir des écoles, les enfants du peuple retrouvent votre société actuelle avec ses mœurs et ses institutions, ils n'en seront pas moins, pour savoir lire et compter, exposés de toutes parts à la contagion du vice.
Telles sont, si je ne me trompe, les véritables causes de la corruption. Mais, de même que la science est par elle-même impuissante à remédier au mal, de même il est absurde de le lui attribuer directement.
458. Il sera facile maintenant de répondre à ces hommes aveugles ou égoïstes qui se déclarent ennemis des lumières, prétendant que les peuples deviennent plus difficiles à gouverner à mesure qu'ils s'éclairent. Si l'on compare un peuple éclairé, mais corrompu, à un peuple ignorant, mais de mœurs pures, sans aucun doute le
» qui convienne à l'époque oîî nous vivons ; car l'innocence ne » pouvant être de nos jours la compagne de l'ignorance , celle-ci » ne fait que du mal. » (M"'* î^k Staël, Dp ^Allemagne, lome I, I" partie , chap. 6, édit. de 183o. ;
premier sera plus difficile à gouverner que le second. Mais ce n'est pas ainsi que la question doit être posée; voici comment elle doit l'être : en supposant toutes choses égales d'ailleurs, un peuple éclairé sera-t-il plus facile à gouverner qu'un peuple ignorant? Je n'hésite pas à répondre que oui. La raison en est simple : il appréciera mieux l'ordre, et comprendra mieux les moyens de l'ohtenir; il se prêtera avec plus d'empressement à l'action du pouvoir, si cette action s'exerce justement et sagement; il sera plus en garde contre les insinuations perfides des ambitieux. Les anarchistes, qui spéculent sur le désordre, ne trouveront point de dupes; un concert unanime bénira les bienfaits du pouvoir, et ce genre d'hommage vaut bien autant apparemment que le mutisme effrayant d'un troupeau d'esclaves.
459. Ce n'est pas assez de travailler au perfectionnement de l'intelligence , il faut encore épurer les affections du cœur. L'expérience nous apprend que, si les sentiments naturels ne sont pas réglés par la raison, ils tendent sans cesse à franchir les bornes, et dégénèrent en passions. L'amour de soi est un sentiment naturel; s'il est désordonné, il conduit bientôt aux calculs abjects de l'égoïsme. Le penchant qui rapproche les sexes est légitime en soi; s'il n'est dirigé par une raison sévère, quels effroyables désordres de mœurs n'introduira-t-il pas dans une société policée où mille séductions dénaturent ce penchant, et tendent sans cesse à l'égarer? Le droit naturel nous impose donc l'obligation d'empêcher les passions de naître, ou de les réprimer si nous les avons déjà laissées naître.
460. — Si l'on ôte les passions du cœur de Thomme, il ne se fera plus rien de grand.
— Sans doute un homme apathique ne fait rien de grand; il est incapable d'exécuter ce qu'il y a de difficile dans la pratique de la vertu. Loin donc d'empêcher l'homme de se porter avec force et avec enthousiasme vers le bien, il faut au contraire l'y exciter. Mais alors les sentiments qu'on suppose dominés par la raison ne sont point des passions; ou, si on leur donne ce nom, il n'y a plus là qu'une dispute de mots , et il suffisait de s'entendre. Il demeure toujours vrai que les sentiments déréglés , que j'appelle et qu'on appelle ordinairement passions, ne sauraient mener à la vertu, et qu'ainsi il est de notre devoir de leur faire une guerre continuelle.
461. — On n'aurait plus à redouter les désordres des passions si l'on avait soin d'établir entre elles une juste harmonie.
— Des passions mises en harmonie ne seraient plus des passions; si vous les modérez, si vous en ôtez l'excès, il ne reste plus que les penchants naturels. L'objection renferme donc un non-sens. Ce ne sont donc pas les passions qu'il faut mettre en harmonie, mais les penchants naturels, pour les empêcher de dégénérer en passions.
46â. Le droit naturel, en nous imposant l'obligalion d'empêcher les passions de naître, nous impose | par l«à même celle d'éviter tout ce qui les fait naître ou leur fournit un aliment. En préconisant rexcellence des beauxarts j'ai été forcé de reconnaître que l'homme en abusait; c'est ici le lieu d'examiner quelle est leur influence sur les mœurs. Il serait trop long d'entre? dans des détails
relatifs à chacun d'eux : je me contenterai de parler du théâtre, qui occupe la plus grande place dans l'histoire esthétique des peuples civilisés, et qui, en empruntant les moyens de presque tous les arts , semble les mener à sa suite. La question de l'influence du théâtre sur les mœurs a souvent appelé l'attention des moralistes. Rousseau a dit sur cette matière de grandes vérités dont il a, selon sa coutume, compromis le succès par des exagérations. Quelques personnes proscrivent le théâtre absolument, comme une invention détestable en elle-même. Cette polémique passionnée ne saurait être à notre usage. J'examinerai deux choses fort distinctes, savoir quelle influence le théâtre peut et doit, de sa nature, exercer sur les mœurs, et quelle influence il exerce de fait.
463. L'homme a besoin de délassements , l'usage de ses facultés physiques et intellectuelles étant nécessairement très-borné : ce n'est qu'à cette condition qu'il peut remplir les devoirs nombreux et péniblesque lui imposent la nature et la société. Mais, si je veux la fin , je serai difficile sur le choix des moyens ; si je demande pour l'homme des délassements , j'exigerai qu'ils soient de nature à tourner à son véritable profit. En plaidant la cause de l'humanité , à Dieu ne plaise que je vienne défendre les intérêts des passions et des vices ! Oui, je veux pour l'homme des plaisirs , mais des plaisirs que la vertu puisse avouer.
464. Elle fut grande et féconde la pensée de celui qui, le premier, imagina de réunir les hommes dans la même enceinte pour les instruire en les amusant ; il connaissait bien le c œur humain en voilant ainsi le sérieux de la leçon des formes enchanteresses du plaisir , et en semant quelques fleurs sur la route qui conduit au bien. Le théâtre peut, de sa nature, faire naître, nourrir et
MORALE. CHAP. V. 3â9
exalter toutes les vertus sociales et privées. En général un grand concours d'hommes dispose à ces émotions expansives, a ces mouvements rapides et communicatifs qui acquièrent un si haut degré d'énergie quand ils sont éprouvés par des masses. Celte exaltation de sensibilité , quels salutaires effets ne lui fera-t-on pas produire si elle est habilement dirigée vers son véritable but , l'amélioration morale! Dans ce moment où les cœurs sont ouverts à de si douces impressions , représentez à ce peuple les grandes et nobles actions de ses ancêtres , les généreux sacrifices , les sublimes efforts de ceux à qui il doit sa liberté , ses lois , ses institutions. Ne vous semble-t-il pas que de pareils exemples vont enivrer toutes les âmes d*un saint enthousiasme? Descendez de ces hauteurs aux occupations paisibles de la vie commune. Représentez , non plus des vertus publiques, mais celles de la vie domestique et privée, qui, pour être plus ignorées, n'en exigent peut-être que des efforts plus constants et plus sublimes. Chacun trouvera désormais dans ses devoirs de père, d'époux , de fils, d'ami, une source d'inépuisables jouissances. C'est ainsi que je conçois que la scène puisse améliorer notre cœur en nous amusant. Mais qu'elle nous présente des modèles tels que les comporte notre nature ; qu'elle ne nous transporte pas au milieu d'un ordre de choses factice et qui n'ait de réalité que dans une imagination délirante ; qu'elle ne soit ni en deçà ni au-delà de la vérité , parce que, une fois l'esprit égaré , le cœur est sans règle et sans frein. Sous ce rapport, l'intérêt de la morale est étroitement lié avec celui du goût purement littéraire. Tous se dispensent d'imiter les modèles qu'on leur présente lorsqu'ils sont exagérés et qu'ils dépassent les forces humaines ; tous se dispensent de se faire l'ap-
plication des vices et des ridicules lorsqu'ils sont outrés et qu'ils u'appartiennent à personne. En regard de la vertu que vous offrirez pour modèle, et pour en mieux faire ressortir le prix, faites apparaître le vice ; mais n'épargnez ni les traits les plus vigoureux , ni les couleurs les plus fortes, afin de le rendre digne d'une haine énergique. Si , comme tant de coupables écrivains , vous prostituez votre talent en rendant le vice aimable , en le revêtant de formes séduisantes et délicates , vous abjurez le plus noble ministère pour descendre au plus vil de tous ; vous insinuez dans tous les cœurs un poison d'autant plus funeste qu'on le savoure comme un breuvage doux et bienfaisant. Ecrivains, voulez-vous qu'on honore votre profession? Comprenez-en toute la dignité ; honorezla vous-mêmes. Ce génie dont vous doua la divine munificence, faites-le servir à rendre vos semblables meilleurs et plus heureux : tout autre usage vous fait déchoir du haut rang où vous étiez appelés.
465. En essayant de démontrer que le théâtre , s'il était ce qu'il doit être , exercerait une salutaire influence sur les mœurs, je ne me suis point dissimulé que je heurterais peut-être quelques esprits préoccupés. A mon sens, les idées religieuses sympathisent parfaitement avec une institution qui est fondée sur ce qu'il y a de plus intime dans notre nature, et qui peut être pour ces mêmes idées un auxiliaire puissant. Mais ce n'est point de ce côté que me viendra le plus grand nombre de contradicteurs. J'ai maintenant à remplir une tâche plus difficile; car je sais que je vais heurter, dans ce qui me reste à dire, des préjugés plus répandus et non moins opiniâtres. Il me serait facile d'avoir recours à ces petits ménagements au moyen desquels les demi-
vertus, si communes aujourd'hui, savent composer avec le mal ; mais je préfère le bon témoignage de la conscience.
Quelle influence le théâtre exerce-t-il de fait sur les mœurs?
466. Dans les beaux temps des républiques de la Grèce, le théâtre eut, presque dès son principe, un caractère étonnant de grandeur et de moralité; mais, à mesure que la liberté fit place à la tyrannie, à mesure que les richesses, le luxe et tous les vices qu'il traîne à sa suite, altérèrent la pureté et l'austérité des mœurs primitives , le théâtre perdit insensiblement son premier caractère. La comédie surtout hâta les progrés de cette décadence, et, changeant de destination, elle devint un foyer de corruption. En imitant le théâtre des Grecs , les peuples de l'Europe moderne en ont surtout emprunté les vices, auxquels plus tard ils joignirent les leurs. Je n'ai pas besoin d'avertir que je n'envisage point ici la question sous le rapport de la critique littéraire , mais seulement sous celui de la moralité. Or, sous ce dernier rapport, je pense que le théâtre , tel qu'on l'a fait , et en mettant à part le petit nombre de pièces qui font exception , et qui me semblent réunir les conditions qu'une saine morale peut exiger, exerce , à tout prendre, une influence funeste sur nos mœurs.
467. Communément la tragédie guindé nos sentiments, et nous transporte dans un ordre de choses qui n'a point ou presque point d'applications à la vie commune et pratique. Trop souvent le vice, le crime même > apparaît avec éclat, et entouré d'un cortège brillant de qualités qui appellent sur lui l'intérêt, et lui ménagent d'avance son pardon. Je lui reprocherai surtout d'exciter et de
mettre continuellement en action la frénésie du suicide. 468. Mais , par la raison même que la tragédie s'éloigne de Tordre ordinaire , j'avouerai volontiers que le mal qu'elle fait chez les modernes n'est presque rien auprès de celui que font la comédie, le vaudeville et l'opéra. C'est ici surtout que la morale doit faire entendre des plaintes amères. J'en appelle à la bonne foi de tous les esprits à qui les intérêts sacrés de la vertu sont chers : qu'ils disent si les préceptes de la plupart de nos comiques , si les exemples qu'ils placent sous nos yeux ne sont point immoraux. La foi conjugale , le plus saint, le plus respectable des liens, celui qui resserre les intérêts les plus précieux de la vie humaine , y est constamment tournée en ridicule, indignement outragée. — Vous oubliez que le théâtre copie les mœurs données, qu'il ne les fait pas ; qu'au contraire les mœurs , dont il est l'expression , le font ce qu'il est. — A la vérité le théâtre copie les mœurs données, mais il réagit fortement sur elles ; il les façonne et les modifie tout en paraissant en recevoir ses lois : il peint les vices de la société ; mais , au lieu de les corriger, comme il est essentiellement appelé à le faire, il les peint de manière à en éterniser l'empire. — Mais au moins ne nierez-vous pas qu'il corrige les ridicules. — A la bonne heure : c'est presque son seul but maintenant. Mais, s'il nous ôte nos ridicules en nous laissant nos vices , et en nous en donnant d'autres que nous n'avions pas, le beau profit que nous trouvons à cet échange! Un honnête homme ridicule ne vautil pas mieux que ce méchant ou ce roué si poli, si charmant, si aimable , ipour me servir un instant de votre doucereux jargon? Oui, le théâtre corrige les ridicules : mais il devrait faire mieux. On pourrait traduire tout
son code de morale en ces deux mots : Hommes civilisés, soyez vicieux tant qu'il vous plaira, mais ne soyez pas ridicules. — Voulez-vous donc ôter à notre comédie, à notre vaudeville leur gaieté et leur enjouement? — Tant s'en faut qu'au contraire je pense qu'une comédie ou un vaudeville qui ressemblerait à un traité de morale serait une œuvre fort ridicule et fort déplacée. Le théâtre doit distraire et délasser en instruisant; mais, pour amuser , faut-il donc démoraliser ? Rien n'est moins gai que le vice ; son rire sardonique est tout ce qu'il y a au monde de plus disgracieux. Il n'y a que celui dont l'âme est droite et pure qui sache combien la bonne et franche gaieté rafraîchit les sens , épanouit le cœur, répare toutes les forces physiques et morales épuisées par le travail.
Résumant toutes les considérations qui précèdent, je conclus que le théâtre peut et doit, de sa nature, exercer une heureuse influence sur les mœurs, mais qu'il en exerce de fait une très-funeste. Faut-il donc le proscrire? Non : il faut le réformer. Mais le génie seul , et le génie recevant ses inspirations de la plus pure vertu , aura mission pour cela. Attendrons-nous long-temps encore cette réforme?
469. J'ai démontré, dans ce chapitre, qu'il y avait pour l'homme une obligation naturelle de veiller à la conservation de son corps , et de travailler à son perfectionnement intellectuel et moral. Or du devoir de veiller à la conservation de son corps naissent le droit de légitime défense , et celui de s'approprier par son travail les moyens de soutenir sa vie physique. Dans l'état sauvage, ces droits sont sans cesse en péril; ce sont aussi ceux
pour lesquels l'ordre civil fait le plus de frais. Mais il semble trop souvent que , lorsque la société a protégé la vie et la propriété de ses membres, elle ne leur doive plus rien. Du devoir de travailler à son perfectionnement intellectuel et moral naît pour l'homme le droit de disposer de ses facultés intellectuelles et de maintenir son indépendance morale. De ce droit-là l'état social a pris jusqu'ici fort peu de souci : et pourtant il est au moins aussi précieux que celui de respirer et de manger ; car c'est de l'exercice de ce droit que l'homme tire sa plus grande dignité; c'est par là qu'il travaille le plus efficacement à rapprocher le terme de ses sublimes destinées.
MORALE. CHAP. Vï. 335