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CHAPITRE VI

DEVOIRS DE l'homme CONSIDÉRÉ DANS SES RAPPORTS AVEC SES SEMBLABLES. DROITS QUI EN SONT LA CONSÉQUENCE.

470. L'homme est-il fait pour vivre avec ses semblables? Etrange question! Elle a été faite cependant. La philosophie, qu'on charge d'y répondre, a ici, avouonsle , une tâche presque puérile à remplir.

471 . A quelle époque de sa vie l'homme peut-il vivre autrement que par ses semblables et avec ses semblables? Dans l'enfance et la vieillesse , pourra-t-il se passer de leur secours? Jeune homme, supposez-le privé de toute espèce d'enseignement et de culture intellectuelle , et dites s'il différera de la brute autrement que par les formes de son corps. Homme fait, un penchant naturel l'unit à la femme, avec laquelle il faut qu'il vive au moins pendant le temps nécessaire pour élever les enfants qu'il en reçoit, puisque telle est notre constitution organique que l'enfant, pendant plusieurs années, ne peut se suffire à lui-même, et que la femme ne peut sans assistance pourvoir à tous les soins de l'enfantement , de l'allaitement, etc. Il n'en est pas ainsi chez la brute, parce qu'elle est pourvue d'un instinct beaucoup plus sur, et parce que son organisation , plus grossière et plus imparfaite, arrive en beaucoup moins de temps à son entier développement. Faut-il pour cela que notre espèce jette un œil d'envie sur les autres? Non assurément; car c'est précisément de ces nécessités et de ces besoins auxquels notre espèce

seule est assujettie que résultent les premiers et les plus précieux liens de la sociabilité. Il est vrai que ces besoins augmentent à mesure qu'une yAe plus artificielle dénature la constitution primitive ; mais ils subsistent encore, quoiqu'à un plus faible degré, chez les sauvages mêmes.

472. La plupart des facultés dont l'homme est doué ne peuvent s'exercer que dans la société de ses semblables. C'est là seulement que les affections bienveillantes, qui lui causent tant de jouissances, trouvent un aliment. Cet instinct de sociabilité nous distingue surtout de la brute, quoiqu'elle n'en soit pas entièrement privée.

473. — La réunion des h©mmes en société produit cette inégalité des conditions que repousse la nature.

— L'inégalité des conditions ne résulte pas de la réunion des hommes en société, mais de la force des choses. N'y a-t-il pas naturellement une inégale répartition des dons, soit physiques , soit surtout intellectuels? Le fils naît-il l'égal de son père? Ces inégalités natives en entraînent nécessairement d'autres dans les diverses conditions sociales. Bien plus, sans cette inégalité de conditions, on ne voit pas ce que serait la vie humaine, qui repose tout entière sur la diversité des rapports qui en résultent. Il faut ne rien comprendre du tout aux voies admirables de la Providence pour rêver une égalité absolue qui, par son uniformité et sa monotonie, introduirait l'immobilité et l'inertie dans ce monde, qui doit être essentiellement actif.

474. L'homme a des devoirs à remplir envers ses semblables, en tant qu'il est homme, ou en tant qu'il est

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membre de la société domestique ou politique. Je l'envisagerai successivement sous ces deux rapports.

475. Les devoirs de l'homme envers ses semblables, en tant qu'il est homme , dérivent de ces deux axiomes : Fais à autrui ce que tu voudrais raisonnablement qu'on te fît. Ne fais point à autrui ce que tu voudrais raisonnablement qu'on ne te fît point.

Du premier de ces axiomes découlent la bienfaisance et la fidélité à ses engagements.

476. Bienfaisance. Nous attendons raisonnablement les secours de nos semblables lorsque nous en avons besoin. C'est donc un devoir pour nous de secourir l'indigent, de soulager le faible, d'instruire l'ignorant, de consoler celui qui est dans l'affliction. C'est à la prudence à régler la distribution et l'ordre des bienfaits , en ayant égard et à nos moyens , et aux relations que nous avons avec les hommes, et à la nature de leurs besoins : si ces besoins sont pressants, nous devons prendre, pour les soulager, même sur notre nécessaire; le plus ordinairement il peut suffire de prendre sur notre superflu. Dans tous les cas, et quel que soit le bienfait, il doit être accordé de bon cœur et avec ces manières prévenantes, délicates, polies même qui épargnent à celui qui en est l'objet le sentiment toujours pénible de sa dépendance. Trop souvent la rudesse des formes qui accompagnent un service le fait acheter plus cher qu'il ne vaut : il y a un art de donner sans humilier que bien peu d'hommes connaissent. Lorsque nous faisons le bien, que ce ne soit point surtout dans l'intention d'attirer les regards: le misérable plaisir qu'y trouverait notre vanité acquitterait presque tout le prix de nos bienfaits.

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