‹ Cours de philosophieChapitre 10 sur 17 · DU BEAU MORAL · texte numérisé non relu

DU BEAU MORAL

SECTION I

Du beau moral dans la yie intime.

Ce n'est pas du beau en général que je dois trai* ter ici; et quel que soit, je l'avoue, mon penchant à le faire , je sens cependant que mon sujet ne me laisse pas libre de m'étendre hors des limites de la question toute spéciale du beau dans l'homme. Seulement, comme le beau dans l'homme n'est pas autre, à la moralité près, que dans toute autre es« pèce d'être, en ne proposant explicitement qu'une théorie particulière , je n'en donnerai pas moins indirectement une théorie plus générale.

Je vais donc rechercher ce qu'est le beau dans l'homme , ou , en d'autres termes , comment l'homme s'élève et arrive à la beauté dans le déve-r loppemeut de &a nature.

Je pourrais commencer par dire que le beau n'est que le bien porté à un haut degré de perfection ; qu'il en est le couronnement , l'achèvement

et la gloire , qu'il en est la splendeur , selon l'expression de Platon ; je prouverais ensuite par des exemples qu'en effet tel est le rapport qui les lie l'un à l'autre; je poserais d'abord ma thèse dans toute sa généralité , et puis je la démontrerais par les détails et les faits particuliers. J'aime mieux suivre une autre marche ; je partirai des détails et des faits particuliers , je les analyserai et m'efforcerai de déterminer en chacun d'eux ce qu'est le beau moral , et en quel rapport il y est avec le bien ; puis , à la fin , je résumerai dans une induction générale toute cette suite d'ob&ervations.

Ainsi, qu'est-ce que le beau dans l'homme considéré dans sa conscience et ses facultés intimes? et qu'est-ce que le beau dans l'homme d'après ses rapports avec la nature ^ la société et la Divinité ? qu'est-ce que le beau dans l'homme en général ? tel est l'ordre des questions que je traiterai successivement.

Pour ime force intelligente, il est bien de se connaître, je l'ai montré précédemment. Je voudrais maintenant savoir si cela est beau comme cela est bien , par quelles raisons et à quelles conditions.

Je me propose dans ce but plusieurs sujets d'observation, et je les choisis de manière à avoir des

exemples des diverses espèces de beauté. Je prends le premier dans l'enfant. Que vous semble de l'enfant lorsque naissant à la raison , il commence à se recueillir et à se demander compte à lui-même de sa vie et de ses actions ? S'il apporte à cet examen cette innocence de pensée et cette sincérité de sentiment si bienséantes à son âge; s'il y met ce sérieux qui n'a rien de sévère , maïs qui annonce une curiosité consciencieuse de l'honnête ; si , dans ce naïf entretien de lui«même avec luimême, il s'avoue tout avec la simplicité et la franchise d'un cœur pur, ouvrant son âme à Dieu, et le priant de la bénir, de la guider et de la fortifier; certes, à la vue d'un tel tableau, vous approuvez sans aucun doute, mais vous faites mieux , vous admirez; et comme ici le beau moral a un caractère particulier de grâce et de doux charme, vous admirez , en souriant , vous éprouvez une tendre et caressante sympathie ; et si cet enfant est votre enfant, touché et ravi jusqu'aux larmes, vous récompensez par un baiser cette angélique simplicité, cette douce poésie de la conscience.

Dans ce cas , il est évident que le bien est le fonds du beau , ou que le beau n'est que l'excellence et le degré éminent du bien.

Mais une âme faite , une âme d'homme , a une autre manière de se connaître. L'expérience de la vie, la maturité de Tâge, lui ont enlevé cette fraîcheur et cette virginité de pensée qui distinguent Tenfance; elle a perdu cet abandon et cette naïveté de sentiment , qui conviennent mieux à l'innocence qu'à la vertu éprouvée ; avec les années, elle est devenue grave , soucieuse et discrète et dans ses retours sur elle-même, elle a ses doutes et ses scrupules, ses troubles et ses combats : c'est sévèrement et laborieusement qu'elle s'examine et s'Interroge; c'est une confession en règle qu'elle se fait à elle-même. Or, si dans une telle disposition elle montre cette élévation et cette pureté de conscience, cette sérénité de regard , ce calme de contemplation qui caractérisent un cœur ferme et un esprit vraiment viril , vous ap prouvez et admirez encore, car c'est encore du beau que vous voyez. Mais ici le beau est grave et a quelque chose de sérieux, et votre émotion est en conséquence grave et sérieuse elle-même; plus profonde que dans le premier cas,' plus élevée et moins tendre , vous ne l'exprimeriez pas par le sourire, vous la rendriez par un langage plus solennel et plus digne.

A cette différence près, lé beau, dans ce nouvel exemple, a le même principe que dans le pre-

mier; il n'est qu'un haut développement et la perfection du bien. Le bien, en effet , pour une âme d'homme, est de se connaître avec une raison d'homme ; le beau de porter cette vertu jusqu'à la noblesse et jusqu'à l'excellence.

Mais il est encore dans l'acte de conscience un autre caractère admirable : il y a de sublimes recueillemens. Qu'un père, frappé au cœur du coup le plus affreux , son enfant mort , son enfant, sa joie et son espérance , ait le courage , au lieu de se laisser aller à l'abattement de la douleur, de se replier sur lui-même, de sonder ses blessures, de mesurer sa perte, et de dire avec une haute et austère piété : Mon Dieu, tu me l'as donné; mon Dieu , tu me l'as ôté ; que ta volonté soit faite! Voilà, certes, une terrible et magnifique confession ; on ne l'admire qu'en tremblant, tant elle est hors de proportion avec les forces communes de rhumanité. Il y a aussi des repentirs qui s'élèvent au sublime; c'est par exemple celui de l'homme, qui , coupable, mais impuni, hors de la prise des tribunaux, se fait à lui-même une justice impitoyable et sans fin , et avec la vigilance opiniâtre d'une conscience que rien ne fléchit , se dit : J'ai été un lâche, un séducteur, un traître! se supplicie de ces paroles, se flagelle de cette sentence , et se fait de son intérieur un lieu de peine

et d'expiation que n'égalent pas les horreurs des plus cruels châtimens. Pour porter ainsi sur soi et l'y retenir fixé comme une lame de feu, ce regard implacable qui descend et pénètre jusqu'au plus profond du cœur , il faut à un sentiment , je dirai presque prodigieux du bien et de l'honnête , joindre une énergie de réflexion qui accable d'étonnement. Il y a, certes, plus qu'un homme dans celui qui se repent ainsi; il y a un héros, il y a un saint : il y a un saint de remords et un héros de réparation.

Or, vous voyez encore ici , que comme le noble et le gracieux , le sublime qui est une face du beau , a sa raison dans le bien ; qu'il en est l'idéal sévère et magnifique.

Mais l'homme, comme intelligence, a pour destination la science, l'éloquence et la poésie; je l'ai expliqué précédemment. Je n'ai donc plus qu'à rechercher si chacun de ces développemens est susceptible de beauté , et comment la beauté s'y rapporte à la bonté : et d'abord, la poésie n'est-elle pas belle et exquise, quand, fidèle à sa nature , expression vraie de son objet, elle se distingue en ses œuvres par le concours excellent de l'animation et de la sagesse , de la verve et de la raison , .de l'originalité et du goût , et pour

finir par une formule plus générale et plus rigoureuse, de la variété et de Funité ? et puis, selon ses divers genres , n'est -elle pas au même titre , gracieuse, noble et sublime? n est-elle pas admirable toutes les fois qu'elle parait avec cette heureuse harmonie des élémens qui la constituent? Ainsi , n'est-elle pas ravissante de doux charme et d'attrait dans ces riches compositions de l'antique Orient où elle se joue et se déploie parmi les fleurs et les jeunes filles, ses amours et son culte , avec tant d'abandon, de simplicité et de modestie, et une teinte si indéfinissable de délicate naïveté ? N'est-elle pas grande et élevée dans ces chants plus virils , qu'elle consacre à la mémoire des actions des héros , lorsqu'elle peint les conseils , les entreprises et les aventures , les combats et les victoires , les passions et les douleurs, et les glorieuses funérailles de ces hommes au cœur fort?

lorsqu'en ces larges tableaux elle se montre puissante à la fois , par l'invention des détails et la conception de l'ensemble, Tabondance, la nouveauté et la vie des images , l'harmonie et l'ampleur de Tordre qui les unit ? N'est-elle pas sublime enfin, lorsque digne de son sujet, en adoration devant Dieu et les prodiges de l'univers, elle s'abîme en pensées sans limites et sans fond , et trouve à des profondeurs où ne vont que quelques âmes, de ces idées au vaste

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sens que l'humanité étonnée recueille comme des révélations et des pressentimens de Tinfini? Et le poète n'atteint-il pas alors avec une admirable perfection une des fins de sa nature, et dépassant les bornes où s'arrête l'art commun , ne se place-t-il pas au rang des plus belles intelligences ?

L'éloquence donne lieu à des remarques analologues; elle peut être tout simplement de la bonne éloquence, ce qui n'est déjà pas, au reste, un mérite si vulgaire ; mais elle peut être aussi de la belle éloquence : gracieuse dans la bouche d'une âme vive et entraînante , qui compte pour persuader sur le charme et le doux enchantement d'une parole séductrice; noble et pleine d'autorité chez celui qui gagne les cœurs , surtout par Félévation et le sérieux intérêt des vérités qu'il proclame; sublime enfin en ces instans où Torateur saisi d'une de ces rapides inspirations d'où jaillissent soudain des lumières surnaturelles, en iU lumine d'un trait les esprits étonnés, d'un mot, impose à la foule et la met à ses pieds ; elle est belle sous toutes ces faces , et puisque , à un moindre degré, elle est déjà un certain bien , elle doit être en sa beauté l'idéal d'un tel bien.

La science de son côté ne se montre-t-elle pas

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également avec ce double caractère? n'est-elle pas l'œuvre d'intelligences tantôt droites et saines , tantôt en outre éminentes et placées hors de rang ? N'y a t-il pas parmi les savans ceux qui se bornent à apprendre, et ceux qui trouvent et découvrent? Au-dessus des disciples et des penseurs en sous-ordre, n'y a t-il pas les inventeurs, les génies originaux , les princes de la pensée ? N'y a t-il pas pour la philosophie , comme pour l'éloquence et la poésie , une ligne au-delà de \a^ quelle ce n'est plus seulement l'estime, c'est la gloire qu'elle mérite : car elle est plus qu'un légitime, elle est un admirable exercice du jugement et de la raison; et soit qu'alors, ingénieuse, fine et déliée en ses procédés , elle brille surtout par l'élégance et la grâce de ses théories ; soit que plus large en ses vues, elle plane de plus haut sur les sujets dont elle s'occupe ; soit qu'enfin , plus grande encore, elle pénètre en ces abîmes où pour saisir la vérité qu'ils recèlent en leur fond , elle rend d'héroïques et gigantesques combats, elle devient une perfection qu6 l'élite seule des esprits studieux et cultivés est capable d'atteindre.

Ainsi, l'on voit qu'en fait d'idées, le beau est constamment l'excellence du bien.

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On peut d'avance en conclure qu'il en est de même pour les affections. En effet , quand les affections avant tout légitimes, se distinguent en outre par la manière dont elles mesurent leurs mouvemens à leur objet, dont elles harmonie sent dans leur développement Fénergie et la conduite , l'activité et la règle , la variété et l'unité, ces deux conditions de la beauté, elles sont belles par là même ; et puis selon qu'elles le sont , les unes avec cette vivacité et cette gentillesse naïve, heureusement alliées à une exquise modestie ; les autres avec cet élan et ce déploiement plus amples que tempère cependant l'ordre dans lequel elles se renferment ; les dernières enfin avec cette exaltation sévère et pathétique qu'excitent, mais sans excès , des épreuves inouïes, elles sont toutes belles à différens titres; celles-ci, par une imposante et religieuse majesté; celles-là, par une touchante et noble^ élévation ; les autres par un charme heureux , par un vif et piquant attrait. Ainsi , tour à tour , vous admirez le héros , le martyr dont l'amour infini pour les hommes ou pour Dieu se traduit par un de ces actes d'immense dévouement auprès desquels toute vertu s'abaisse et devient petite ; le cœur qui, moins fort et moins fortement ému, est cependant animé des plus généreuses inspirations et des plus nobles sympathies ; celui enfin dont les émotions, comme dans la

femme ou dans l'enfant, plus humbles et de moindre éclat, sont cependant si délicates , si vives et si gracieuses : et en tout ceci , comme dans ce qui précède, si vous vous rendez compte de vos impressions , vous reconnaissez encore une fois que vous ne séparez pas le beau du bien.

Nulle mauvaise passion n'est belle. Une passion est mauvaise, ainsi qu'ailleurs je l'ai montré, parce qu'elle est vaine et sans objet, ou qu'elle dépasse ou n'atteint pas l'objet auquel elle se rapporte. £h bien ! regardez une telle passion et essayez du la trouver belle; vous ne le pourrez pas, pour peu du moins que vous la voyez telle qu'elle est ; et si elle paraît à vos yeux avec son vrai caractère, monstrueuse , ignoble ou ridicule , vous l'aurez en horreur, en dégoût ou en moquerie; vous la condamnerez moralement et vous la flétrirez esthétiquement. Le fou n'est pas sublime dans ses débordemens sans motif de colère et de rage ; il n'est qu'affreux et misérable ; et une âme n'est pas gracieuse, quand tout est manière et affectation , ou immodestie et dévergondage dans les penchans auxquels elle se livre : elle est déplaisante et repoussante ; et en général plus il y a de dépravation et de vice dans les affections, plus aussi il s'y trouve de difformité et de laideur. Le hideux vient du mal , comme le beau

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vient du bien, et il croit avec le mal coinine le beau avec le bien. C'estr au reste un sujet sur lequel je reviendrai ultérieurement pour le traiter avec plus d'étendue; je ne le touche ici qu'en passant , et pour jeter par ce contraste un nouveau jour sur le rapport et l'intime liaison du beau avec le bien.

Ainsi il en est de la sensibilité de même que de l'intelligence ^ dès qu'elle est excellente, elle est parla même admirable.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de prouver qu'il en est de même pour la liberté et la volonté. C'est une conclusion qui va sans dire; je craindrais d'ailleurs de ne pouvoir varier asse^ les expressions pour suffire à des analyses qui souvent se touchent de si près, et rentrent presque les unes dans les autres.

SECTION II

Du beau moral dans la vie extérieure , physique , sociale

et religieuse.

Je passe donc à la vie physique, et sans m'arrêter à faire voir toute la beauté dont elle s'empreint, quand dans le langage qu'elle prête à l'âme , elle en exprime fidèlement la grâce ou la grandeur, ce qui, je pense, est assez clair, je la

considère particulièrement dans sa fonction locomotrice appliquée à l'utile; je l'observe dans l'industrie, et là encore je la vois belle, quand elle s'exerce et se déploie avec une certaine perfection.

£n effet, quoiqu'il ne s'agisse alors que de la production de la richesse, comme quand elle est sage et selon l'ordre, cette production est un bien ; rien n'empêche que, dans son genre , devenant un bien par excellence, elle ne prenne le caractère de tout ce qui est excellent, et ne paraisse belle par là même.

Il faudra donc reconnaître de la grâce, une grâce réelle à ces charmans travaux de femme , qui, tout en ne se proposant que le bien-être et le luxe, s'exécutent avec une agilité et une adresse ravissantes , une légèreté et une entente , une facilité et une élégance , une harmonie de mouvemens si vifs et si délicats , si souples et si bien conduits, qu'on ne se lasse pas de les admirer. C'est ainsi que quelques parties de l'économie domestique, certains soins du ménage, certains ouvrages de la mère de famille , peuvent prendre entre des mains habiles et ingénieuses, une sorte de poésie qui les rend avenans, attrayans et gracieux.

L'industrie sur une plus large échelle est éga-

lement admirable quand elle s'élève à un certain degré de perfection et d'achèvement. Ce manufacturier, homme de génie, qui, ses calculs arrêtés, assemble et s'adjoint des milliers de travailleurs , les classe et les ordonne , leur livre les matériaux, les arme de machines, les met et les suit à l'œuvre, chef, à ses risques et périls , d'un gouvernement difficile ; et qui, grâce à sa vigilance et à son esprit d'ordre et de suite, à sa pensée, partout présente et partout conséquente , couronne par le succès une si vaste opération , créateur à sa manière, n'a-t-il pas sa grandeur? et son œuvre n'a-t-elle pas sa gloire et sa beauté?

N'arrive-t-il pas aussi qu'il y a parfois du sublime dans des actions qui cependant n'ont d'autre but que la conservation. Le marin, par exemple , qui dans le cours ordinaire de sa vie aventureuse , a déjà tant d'occasions d'entrer en lutte avec la nature et de soutenir dignement les combats qu'elle lui livre, n'a-t-il pas des momens où il voit cette puissance terrible , démesurée , venir à lui , misérable et chétive créature , et l'assaillir de difficultés et de périls inouis? Or dans de telles situations , quand avec le peu de moyens physiques qu'il a entre les mains, il n'a pour se défendre que la tête et le cœur.

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qu'une force surtout morale; mais quand il vaut par la tête, quand il vaut par le cœur, et que par cette force toute morale, opposant héroïquement des prodiges à des prodiges, jetant au front de la tempête une pensée qui l'épie, la tente et lui résiste, s'en joue et en triomphe , ou du moins jusqu'à la fin lui dispute la victoire, représentant héroïque et champion de l'humanité, dans ce combat à outrance entre l'esprit et la matière, n'est-il pas beau? n'est-il pas grand ? ne l'est-il pas jusqu'au sublime ?

Mais que serait-ce si l'on observait l'activité physique dans son application et son rapport aux chefsd'œuvre des arts ? De toute part elle y serait et s'y montrerait admirable; dans le peintre, dans le sculpteur , dans le musicien , etc. Je n'entre pas dans ces détails, parce qu'ils se trouvent reproduits en plus d'un endroit de cet ouvrage ; mais pour peu qu'on y refléchisse, ne voit-on pas que jamais les facultés physiques de l'artiste, et cette partie de la nature qu'il leur associe dans ses travaux , ne se développent et ne concourent aux productions de sa pensée , ne servent bien son génie , ne le représentent au dehors avec tout ce qu'il a de charme, de noblesse et d'élévation, sans s'embellir elles-mêmes de tous ces caractères divers?

Que, si dans ses rapports avec la nature, l'homme s'élève à ce degré de bien , ne sera-t-îl pas capable du même mérite dans ses' rapports avec ses semblables? Quelles sont en général ses obligations sociales? la justice et la bienveillance. Or, je le demande, n'y a-t-il pas une manière d'être juste qui est plus que la probité, qui est de la générosité et de la grandeur d'âme? Etre juste envers son ennemi comme on l'est envers son ami , ne pas se borner à lui accorder ce que personne ne lui refuse , mais lui reconnaître ce que soi seul on est peut - être à même d'estimer , et cela sans envie ni petite partialité; c'est bien, c'est plus que bien, c'est une noble loyauté. N'y a-t*il pas même des cas de suprême vertu, où, comme Socrate dans les fers , un homme paie de sa vie la sainte résolution d'être fidèle à la loi? et n'est*ce pas alors une admirable honnêteté? U y a pareillement une manière d'être bon à ses semblables qui est plus que de la charité, ou du moins qui est une exquise et divine charité. Quelle vertu sous "ce rapport n'a pas l'âme de la femme, qui, sérieuse et recueillie , en même temps que douée dusentiment le plus délicat, a pour comprendre, deviner et sonder une grande douleur un tact si discret , et pour la soulager une sympathie si prompte, si pénétrante et si douce! Comme elle sait trouver le malheureux, le toucher, le gagner, en faire en

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quelque sorte la conquête, afin de le rendre plus docile aux consolations qu'elle lui ménage! Quel art de s'abstenir ou d'agir à propos , de cesser ou d'insister, de s'éloigner ou de revenir, de manière qu'il n'échappe pas à la séduction de son dévouement ! £t quand à des traits déjà si purs se joignent des affections qui les relèvent encore, telles que celles de l'épouse, de la mère et de la fille, quel charme n'a pas cette bienveillance pleine de grâce ! quelle poésie , cette pitié ! N'est-ce pas là encore le bien qui devient beau en s'i* déalisant ?

Il y a un autre amour de l'humanité également excellent, mais austère et douloureux, qui ne convient qu'aux fortes âmes , et qui ne se déploie que dans des actions d'un immense courage, d'une héroïque patience, d'une céleste résignation; tel est celui du soldat qui, obscur et inconnu , couronne une vie de misères , de périls et d'alarmes par le sacrifice souvent sans gloire d'une existence qu'il a engagée, et qu'il livre à la patrie à l'heure où elle la demande ; tel est celui de l'homme d'état , qui , pour prix de son attachement si profond et si pur au pays qu'il gouverne, pour prix de ce génie si laborieusement exercé, épuisé et consumé au service de la chose publique, et parmi les eoouis et les soucis. du

pouvoir, méconnu, outragé, ne recueille que l'injure , la calomnie et l'ingratitude , et cependant persévère, le cœur ferme, jusqu'au bout, dans son invariable dévouement; tel est encore celui du Christ, type divin de notre nature , qui , crucifié et mourant avec toutes les angoisses de notre faiblesse , n'en a pas moins jusqu'à la fin cette sérénité infinie de charité et d'amour , qu'il est venu apporter au monde. Hé bien ! dans ces diverses manifestations de l'amour de l'humanité, n'y a-t-il pas une poésie grave, triste et profonde, qui a le caractère du sublime ?

Jusqu'ici donc , le beau dans l'homme est la conséquence du bien. Pour que cela soit vrai sans restriction , il ne me reste plus qu a le considérer sous le point de vue religieux.

Or, où est la beauté en matière de religion ? N'est-elle pas dans la piété angélique du petit enfant , qui sert et adore Dieu avec la naïveté de son âge , lui sourit , le supplie , lui fait fête en son cœur, et s'élève à lui de toute la force de sa vive et tendre filialité ? N'est-elle pas dans les hommages solennels et fervens que la foule pressée au temple, recueillie et attentive, lui adresse parmi les chants et les. pompes expressives d'un culte pur et plein de foi? N'est-elle pas pareillement

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dans la confiance ihfinie que met en lui le maU heureux , qui , toutes ses joies éteintes , toutes ses espérances brisées , tenté et battu de toute façon par les misères de la vie , ne se trouble pas néanmoins de tant de désordres apparens , mais les rapportant à la Providence, en attend, humble et calme, l'explication et la réparation? Lame d'une assez haute énergie pour redoubler d'adhésion et d'aspiration à l'ordre, alors même qu'il se manifeste par des rigueurs inouies , et que dans sesarréts mystérieux il pourrait ne paraître qu'une implacable fatalité ; cette âme est sublime en sa dévotion, elle est sainte entre toutes les autres; de même qu'elle est gracieuse en sa douce ferveur, celle qui, à l'aurore de la vie , et dans la fraîcheur de son matin, s'élève au ciel comme un soupir d'innocence et d'amour.

Ainsi , en religion comme dans tout le reste , l'homme trouve le beau dans la voie du bien.

Et maintenant, si je généralise et que j'exprime en abstractions les observations que je viens de faire, que dois-je dire du beau? comment l'expliquer et le définir? Il est d'abord évident qu'il tient à l'âme elle-même , car jamais il ne se montre que dans l'âme et par l'âme. Dans la conscience, il

est l'âme , se développant en pensées , en affec-

tions et en volontés ; au sein du inonde extérieur, l'âme encore, participant et présidant à tous les faits de la vie, physique, sociale ou religieuse. Le corps a bien sa beauté, mais il ne Ta pas par lui-même; ou elle est tout organique, nullement morale, nullement humaine, et alors même il la doit encore à une espèce d'âme ou de force , qui lui donne l'animation , le mouvement et la forme : ou elle a quelque chose de spirituel, et dans ce cas, c'est l'âme elle-même, l'âme véritable et corn* plète, la force-esprit qui la lui prête et la lui corn* munique par impression ; ce n'est pas lui qui est réellement beau , c'est Tâme qui est belle en lui , qui le fait beau par sa présence , l'empreint de son caractère, et le revêt de son charme. Les actes qu'il accomplit, quelque but qu'ils sepro^ posent , qu'ils regardent la nature , l'humanité ou la divinité, ne sont pas beaux par euxmêmes; ils ne le sont que par la pensée, qui les détermine et les dirige, par l'intention qui les anime, par le sens qu'ils manifestent, par l'âme, en un mot , qui les pénètre et les remplit de sa poésie : dépouillez-les de cette vertu intime et idéale , et ils peuvent avoir une beauté organique et vitale, cela dépend des conditions de leur jeu matériel ; mais de beauté morale, ils n'en ont plus. Ils ne représentent pins un héros , un grand caractère, un noble cœur; ils ne représentent plus

rhomme y mais ranimai. Il n'y a donc véritablement de beauté que dans 1 ame , et sans pousser jusqu'aux profondeurs de la doctrine que j'indique ici; sans remonter jusqu'au principe et à l'origine même des choses,et montrer que le Créateur n'a mis de poésie dans l'univers qu'en y répandant l'esprit au sein de la matière , qu'en donnant à toutes les formes de la terre et des cieux, aux plantes, aux pierres comme aux étoiles, une loi, une raison d'être et comme une intelligence en action; sans eu conclure, comme je le pourrais , qu'en toute chose , c'est à l'élément immatériel et actif qu'est attachée la beauté ; je me borne à constater que dans l'homme en particulier , rien n'est plus clair que ce rapport. C'est l'âme qui est belle en luL Mais pour que l'âme ait cet attribut , suffît-il qu'elle soit âme ; qu'elle le soit vaille que vaille, comme on dit vulgairement ; qu'elle existe comme force douée de certaines facultés , dû^elle d'ailleurs ne pas user ou abuser de ces facultés; et n'y a<^t-il pas des cir-p constances où infidèle à sa nature , soit qu'elle ne déploie pas son activité, soit qu'elle la déploie sans raison, oisive ou déréglée, inutile ou perverse , informe ou bien difforme , loin d'être belle, elle est hideuse, et rend hideux tout ce qui l'exprime ? Et , s'il en est ainsi , ne faut-il pas, pour qu'elle charme, qu'elle réunisse etcon-

cilié en elle certaines qualités déterminées ? ne faut-il pas que dans la carrière qu'elle est appelée à parcourir, elle soit pleine à la fois d'élan et de mesure, de mouvement et de règle, d'énergie et de sagesse, de manière à atteindre juste le but qui lui est marqué, à ne pas rester en-deçà, à ne pas aller au-delà? Ne doit-elle pas, en d'autres termes , ayant l'action et une loi d'action , une certaine puissance de développement, et un certain ordre à suivre dans ce développement, agir selon cette loi, se développer selon cet ordre, se montrer force selon sa vraie fin, être une âme en un mot , mais une âme accomplie? Je dirai donc bien, dans mon sens, que toute beauté est dans l'âme; mais j'entendrai l'âme idéale et non pas l'âme réelle , l'âme telle qu'elle devient en se perfectionnant , et non telle qu'elle est lorsqu'elle se dégrade et se corrompt par le péché. Alors, en effet, elle s'enlaidit, parce qu'elle ne remplit pas ou qu'elle remplit mal les conditions de sa destination , parce qu'elle n'est plus fidèle à sa nature , qu'elle cède à la matière , se conduit selon la matière, en suit la loi, et est étéronome. Ce n'est que l'âme dans le vrai , ce n'est que l'âme vraiment âme qui est capable de beauté. Or, si tel est dans l'homme le principe du beau, il n'est pas difficile de voir quelle est la relation du beau le bien. Qu'est-ce en effet

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que le beau ? Le caractère d'une force qui , par l'heureux emploi de l'activité dont elle est douée, grâce à une exquise harmonie de vivacité et de retenue , d'énergie et de modération , de vaste élan et d'ordre , gracieuse , noble ou sublime , atteint admirablement le but de son existence. Qu'est-ce que le bien de son côté ? Le caractère d'une force qui , par l'exercice légitime des facultés dont elle jouit, fournit honorablement la carrière qui lui est tracée. Le bien et le beau sont donc deux nuances d'un seul et même caractère : estimable ou admirable, voilà toute la différence; le bien est l'un , le beau est l'autre ; le bien est déjà le beau , il le commence et le prépare ; le beau est encore le bien , il le consomme et le couronne. Point de bonne action qui n'ait déjà quelque trace de beauté , qui plus parfaite ne soit belle ; point de belle action qui , avant tout , ne soit bonne et digne d'approbation ; une belle âme est une bonne âme, non qu'il y ait parité entre la beauté et la bonté, mais si l'une est supérieure, elle n'est pas étrangère à l'autre , elle en est au contraire tout-à-fait inséparable ; la beauté tient à la bonté , comme la fleur à son germe; elle en est le plein et pur développement , c'est la bonté devenue belle, revêtue de grandeur, de noblesse ou de grâce.

Il importe sans doute ici de ne pas faire de confusion , de ne pas dire, par exemple : voilà un

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beau génie et un méprisable caractère. Où est alors ralliance du beau avec le bien? Elle est dans le génie, qui n'est beau que parce qu'il est excellent; elle n'est pas dans le caractère qui est honteux , parce qu'il est vicieux , et n'est privé de beauté que parce qu'il l'est de bonté. Il ne faudrait pas dire non plus : voilà dans le même homme Théroïsme du soldat et un esprit grossier, des penchans peu relevés, des habitudes ignobles ; comment concilier dans cet homme le beau avec le bien? Le beau et le bien sont dans l'héroïsme , qui n'est un grand courage que parce qu'il est un courage vrai, sérieux et éprouvé; et, quant au reste, ce qui y paraît de hideux et de laid vient précisément de ce qui s'y trouve de mauvais et de dépravé, en sorte qu'alors même etpar contraste on peut y apercevoir le rapport du bien avec le beau. Ainsi , pourvu qu'on en juge avec un sage discernement , qu'on ne cherche pas une espèce de beau dans une espèce de bien différente , le beau intellectuel dans le bien physique , le beau physique dans le bien social , le beau social dans le bien individuel, etc., toute contradiction disparaîtra, et on demeurera convaincu qu'en effet, dans l'humanité, si le bien n*est pas toujours beau , le beau n'est jamais aans le bien.

Le beau est le bien dans sa splendeur.

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