‹ Cours de philosophieChapitre 9 sur 17 · DU BIEN DE LAME DANS SON RAPPORT AVEC DIEU · texte numérisé non relu

DU BIEN DE LAME DANS SON RAPPORT AVEC DIEU

SECTION I

De la prière.

Il est d'abord évident que comme nous ne saurions bien vivre selon Dieu, sans bien vivre selon notre conscience , selon la nature et l'humanité , notre destination religieuse implique nécessairement notre destination spirituelle, matérielle et sociale; la piété , la sainteté ont pour conditions nécessaires toutes les vertus qui nous perfectionnent soit en nous-mêmes, soit dans nos rapports avec le monde et nos semblables. De même qu'il y a de Dieu dans les lois de tout ce qui est créé; de même aussi il y a du culte dans les actes par lesquels nous nous efforçons de nous conformer et d'obéir à ces lois. Nous honorons le créateur par le respect et le soin que nous vouons aux créatures. Cultive ta pensée et toutes tes facultés ; rends à l'homme et à l'univers ce que tu leur dois pour ton propre bien; suis Tordre partout où tu le trouves , et devant Dieu qui t'a fait âme , qui t'a placé au sein de la nature, qui t'a donné une fa-

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mille, une patrie , et la société des peuples et du genre humain , qui t'a lié de mille manières au système général des êtres , tu seras sage let méritant; voilà ce que chacun de nous peut se dire à lui-même ; voilà une sorte de religion qu'il doit se proposer de pratiquer, bien sûr de se sanctifier s'il en rempht fidèlement les commandemens et les préceptes.

Cependant ce n'est pas là encore la pure et vraie religion ; l'homme et le monde y ont trop de part, et Dieu lui-même pas assez; le théisme y est trop effacé par le naturalisnle et l'anthropomorphisme ; elle est bonne maïs insuffisante; et il est nécessaire pour la compléter qu'elle se couronne d'une religion plus directe et plus expresse. Dans ce point de vue nouveau quelle doit être notre destination ?

Je ne disserte pas ici de Dieu ; je l'ai fait ail*leurs, et j'y renvoie. Mais je me résume et je dis : Dieu qui est et quivtV, qui est et vit éternel, immense et infini ; qui a absolument la pensée , l'amour et la puissance; qui est la providence de tous les êtres; raison, justice, bonté et beauté pour les uns, pour les autres impulsion , mouvement et animation , force physique pour ceux-ci , pour ceux-là force morale , s'ap-

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propriant à chacun , se faisant tout à tous ^ tes traitant tous selon leur nature, leurs qualités et leurs rapports; Dieu, pour plus simple expression, est l'ordre lui-même à sa source , l'ordre idéal et souverain , l'ordre générateur de tout ordre. La nature , en effet , n'est qu'un ordre fini , dériva et secondaire, et de même l'humanité. Dieu est l'ordre primitif, incréé , universel , qui engendre et harmonise tous les ordres particuliers dont l'uni» vers est rempli ; Dieu en un mot est le tout ordre. Si tel est son caractère, quelle doit être en conséquence notre conduite à son égard ? Le négliger ou le repousser ^ l'oublier ou le nier , n'est-ce pas se jeter dans le désordre? n'est-ce pas devenir faible, et faible de cette faiblesse qui n'affecte pas seulement quelque pouvoir de notre âme, mais notre âme toute entière, toute notre vie, toutes nos forces? car ce n'est plus d'un désordre partiel, temporaire, local et limité qu'il s'agit dans cet état ^ c'est d'un désordre complet, c'est d'une opposition radicale à l'ordre lui-même en son principe. Serait-ce donc là la destination à laquelle nous serions appelés ? -^ Au contraire , lorsque d'abord, autant qu'il dépend de nous, appliqués avec diligence à chaque espèce d'ordre, fidèles au monde et à la société, nous nous éle^ vous ensuite pieusement jusqu'au maître qui les régit, que nous le cherchons dans ses voies, que

nous le suivons dans ses plans , nous nous sentons aussitôt grandir, et plus pleinement vivre , nous valons mieux , nous sommes plus forts ; en effet, nous nous unissons à la force des forces, nous nous lions à son action , nous participons à sa puissance , nous communions avec la vie prise à sa source et en sa substance. Comment dans cette religieuse et harmonieuse société] de la créature avec le créateur, dn/aiblesLvec lejbrty ne trouverions-nous pas la vertu , le vrai bien , le bonheur?

Telle est notre fin par rapport à Dieu.

S'il en est ainsi, rien de plus fadlcjque de conclure les devoiris qu'elle nous impose envers lui ; ils se réduisent à ceux-ci : la prière d'abord, et puis l'œuvre comme conséquence et complément de la piière.

La prière! mais y croyez-vous, en admettezvous l'efficacité ? — A mon sens , oui , sans aucun doute , et fen donne pour première preuve la généralité du fait lui-même, qui est de tous les lieux, de tous les temps, et j'ajoute de tous les hommes , car il n'y en a pas qui ne prient soit d'une façon, soit de l'autre. Toute l'humanité prie. D'un bout de la terre à l'autre il s'élève incessamment ua concert de prières qui s'échap-

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pent des cœui's en mille accens divers, et s'adressent à Dieu, comme à la cause quelle qu'elle soit, ou quelle qu'on l'imagine, d'où tout vient et où tout se rapporte. La prière est dans le monde moral comme la lumière dans le monde physique; et de même que dans celui-ci , la lumière n*est pas partout ni toujours également vive, également claire et également pure; de même aussi dans celui-là , la prière n'est pas toujours ni partout également vraie : c'est l'effet de l'erreur. Mais elle n'en est pas moins, dans l'ordre des esprits, un phénomène universel, et à ce titre elle a nécessairement sa raison et son but. Elle est destinée à vivifier et à fortifier les âmes, et elle ne perd de sa vertu que lorsqu'elle s'égare en aveugles et coupables superstitions; mais du moment qu'on la considère dans sa légitime et vraie nature, on comprend bien tout ce qu'elle a de salutaire et de bienfaisant. Qu'est-ce en effet que bien prier? ce n'est pas demander à Dieu qu'il change et se modifie au gré d'un vain caprice , qu'il défasse ce qu'il a fait, qu'il fasse ce qu'il n'a pas fait, qu'il suspende ses lois et réforme ses conseils d'après les vœux qu'on lui adresse : désirs d'enfant que tout cela, fantaisies folles et sans raison, sources de mécomptes et de déceptions! Prier ainsi n'est pas aspirer à un ordre vrai, à l'ordre lui-même, mais à un ordre fauX| au désordre ; c'est imaginer des

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de félicité. Ainsi toujours la vraie prière se rap*» porte et tient à l'ordre; l'ordre à retrouver quand il est perdu, à conserver quand il est trouvé, à chercher quand il manque encore, voilà son objet ; retour ou union , aspiration continuelle et tendance constante à l'ordre , voilà son mouve* meut. Bien prier n'est donc autre chose que s'élever , s'adresser à l'ordre en la personne de Dieu , et se montrer disposé à y conformer sa vie.

Et qu'on ne pense pas que ce développement de l'amour et de la foi ne prenne naissance que chez les hommes d'un esprit simple et naïf. Les sa vans font comme les ignorans; ils voient dans Tordre qu'ils comprennent la vérité , la bonté et la beauté par excellence ; ils y reconnaissent ce système de relations et de lois où chaque être a sa raison , sa place et sa destinée; ils y admirent vivante , en action et à l'œuvre, cette Providence infinie qui embrasse toutdans les plans de sa suprême sagesse. Seulement au lieu de se borner à deviner , à entrevoir, à croire enfin sans savoir, ils abstraient et mettent en lumière ce divin fond des choses ; ils le saisissent à sa base, et le suivent dans ses contours; ils le pénètrent dans ses détails, l'analysent dans ses rapports , le vérifient de toute façon et le convertissent de réalité concrète et obscure, en réalité distincte, précise et évidente»

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Certes, alors ils croient; ils croient même d'autant mieux que leur foi vient de la science , et que le Dieu auquel ils adhèrent est plus intelligible à leurs yeux ; ils y croient et ils Taiment en raison de leurs lumières. Leur religion suit leur pensée'; elle en a la profondeur, la force et la pureté. Le vrai savant , le sage a sa dévotion comme l'ignorant; toute la différence, c'est qu'il la tire de la réflexion et non du sentiment. Parfois même il prend quelque chose du caractère sacerdotal , et quand il expose avec enthousiasme la vérité dont il est l'organe , il est comme le prêtre de la science, et sa philosophie est une sorte de culte, qu'il propage en enseignant. Il n'y a que les faux savans qui n'aient pas cette piété , et encore ont-ils leurs vérités, vérités incomplètes, dieux faits à leur idée, qu'ils idolâtrent et adorent souvent avec fanatisme. Le sage , à la vue de l'ordre , a foi et amour comme le peuple, comme le peuple il prie, et se trouve bien de prier.

En effet , si la prière dans la pureté de sa nature n'est qu'une aspiration religieuse et une sainte adhésion à l'ordre ; si elle n'est que le mouvement d'un esprit touché de Dieu, et qui se voue à lui sans réserve ; si elle n'est qu'un élan du cœur vers le bien suprême et absolu, eîle est en parfaite harmonie avec la destination générale

de rhomme; car, soit qu'elle le relève et le soutienne , soit qu'elle l'excite et Texalte, elle ne peut manquer de le fortifier, de le rendre meilleur et plus heureux. La prière , sans être encore précisément de la vertu, est le commencement de toute vertu ; on l'a appelée quelque part la respiration de l'âme : oui , elle en est bien le souffle vital , un signe heureux de santé, un symptôme de moralité. Prier, bien prier , c'est être prêt à bien vivre.

De l'œuvre.

Cependant prier ne suffit pas , il faut joindre Toeuvre à la prière. Or, qu'est-ce que l'œuvre dans le sens sérieux et profond de la religion ? c*est toute pratique tentée ou accomplie en vue de Dieu. Les travaux d'art et d'industrie , la justice et la charité , les soins de l'âme et du corps , toutes les habitudes , en un mot , d'une légitime activité, rapportés à Tordre suprême , à Dieu qui en est le principe , ont, par là même, le caractère et la qualité de l'œuvre. Tout peut se tourner en œuvre, pourvu que ce qu'on fait soit en mémoire de lui.

Cependant il y a entre les œuvres des différences

^t des degrés. Toutes les âmes, dans leurs hommages y n honorent pas Dieu également bien ; celles qui les lui adressent d'un cœur fervent font mieux et méritent plus que celles qui ne le servent qu'avec tiédeur ; celles qui les lui offrent sous forme de soins donnés à l'ordre de la nature, lui sont sans doute moins agréables que celles qui les placent dans le dévouement à l'ordre moral et social, et parmi celles-ci les excellentes, les grandes âmes, dont les pensées ont pour but le bien de tout un peuple, de toute une société de peuples , de l'humanité tout entière , sont encore à ses yeux plus saintes et plus dignes. Néanmoins quelles que soient les voies de la Providence que l'on suive de préférence, il y a toujours religion k y entrer et y marcher ; ainsi , le médecin qui guérit, comme le savant qui éclaire; le laboureur qui défriche , comme le moraliste qui civilise , ministres du Très-Haut chacun à leur manière, impriment à leurs travaux un caractère sacré, du moment qu'ils les rapportent au maître dont ils relèvent; tous ouvriers devant Dieu, bien qu'il y ait entre eux des distinctions , ils ont tous comme un culte dans l'emploi religieux qu'ils font de leurs facultés.

Telle est l'œuvre en général : qu'est-elle maintenant dans son rapport et sa liaison avec la prière?

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Elle en est le complément et la suite légitimes. La prière est une aspiration , une élévation de l'âme à l'ordre; l'œuvre est, autant qu'il dépend de l'bomme , le fait qui atteint cet ordre , l'exprime et le réalise; La prière commence , l'œuvre achève et consomme; l'une est l'inspiration , l'autre l'action. Celle-ci gît dans l'exécution , celle-là dans l'intention , dans le vœu , dans le désir. La prière toute seule ne serait pas la vertu, elle ne devient telle que par l'œuvre. Prier sans rien faire , prier pour prier , n'est pas chose en soi suffisante ; il . faut y joindre la pratique, il faut développer ce sentiment dans une suite d'actes et d'habitudes qui en attestent l'énergie , la sincérité et la constance. Qu'est-ce que prier, pour le redire? C'est croire en Dieu et l'aimer , croire en sa loi et l'aimer; or, est-ce là le tout de la religion? Mais se conduire selon cette loi , mais s'y conformer de toutes ses forces , mais en accomplir tous )es commandemens , mais en être l'homme, par le fait en même temps que par la pensée , n'est-ce pas quelque chose de plus? Non, la prière ne peut pas être sa fin à elle-même, il faut qu'elle aille à l'œuvre, se l'adjoigne, se l'allie et parvienne ainsi à la plénitude et à la perfection de la vertu. Cependant, d'un autre côté , que serait l'œuvre sans la prière ? Un fait sans doute , mais un fait qui, tout régulier qu'il pourrait être, manquant de l'esprit purifiant

et vivifiant de la piété, resterait sans consécration et sans caractère religieux. La prière l'eût sanctifié, l'absence de la prière le laisse sans la grâce; venant d'une âme pleine de Dieu, tous les développemens légitimes des facultés humaines , exercices de l'esprit et affections du sentiment, déterminations de la volonté et mouvemens organiques , vertus de tout ordre et de toute espèce, tout se change et se transforme en homma«»

ges au Créateur. On peut en effet prier par la science et par l'art , prier par des travaux mécaniques et industriels, prier surtout par la justice et la charité envers ises semblables ; il n'y a pour cela qu'à tout rapporter aux lois de la Providence. Mais du moment qu'on n'agit pas dans cette vue et par ce motif, que ce qu'on fait, on ne le fait pas par amour de l'ordre divin , l'œuvre est humaine, purement humaine, elle n'a rien de religieux. La science reste science; la poésie, poésie; l'industrie, industrie, et ainsi de tout le reste ; rien ne se trouve sanctifié, parce que rien ïï est prié. On continuesans doute alors à marcher dans de bonnes voies, mais on y marche sans Dieu, sans l'idée du vrai but , du vrai bien de l'humanité; on ne manque pas sa destinée, mais on ne l'accomplit pas pleinement, on ne lui donne pas toute sa moraUté. Au lieu de l'élever au ciel , on la borne à la terre ; on la rapporte à quelque chose de partiel et d'incomplet,

au lieu de la rattacher à Tordre universel et absolu. Ainsi , les mêmes œuvres qu'im dessein plus élevé , parce qu'il aurait été religieux , eût rendues plus parfaites, le sont moins par cela même que cette intention ne s'y est pas mêlée, et que l'esprit de la prière ne les a pas visitées. L'esprit de la prière ! mais il feut bien le comprendre. Je ne veux pas dire cet esprit de désirs insensés et d'aveugle ambition , qui se tournerait vers Dieu comme vers un roi de ce monde, pour solliciter à la manière de Tesclave on da courtisan; je ne veux pas dire l'esprit d'erreur, de petite superstition, d'idolâtrie et de fétichisme. L'esprit de la prière , je le répète afin qu'on ne s'y trompe pas, tout de foi et d'amour , de vérité et de lumière, ne s'adresse jamais à Dieu que comme à l'ordre lui-même et au souverain législateur du monde et de l'humanité. Donc, prier Dieu de cette façon , s'unir à lui de cœur et lui donner sa vie, c'est vraiment se sanctifier, sanctifier tous ses actes , quand d'ailleurs en eux-mêmes ils sont bons et légitimes : et ne pas prier , dans le même sens , c'est en ôter volontairement une grâce singulière , en retrancher ce quHl y a de plus pur dans la vertu et la sagesse humaines. Il est une maxime , tenue pour vraie , et qui l'est, quand on ne la prend pas dans une acception trop rigoureuse, mais qui , jugée plus sévèrenàetit , me

semble fausse et inexacte : on dit : Qui laborat , orat;qm traçaille , prie. Que veut- ou dire par ces mots? que celui qui ne donne pas tout son temps àla prière, mais qui agit et se livre à l'œuvre , se conduit mieux que celui qui se borne à une oisive adoration; ri en déplus conforme à la raison. Mais si l'on entend qu'à la lettre travailler c'est prier , je vois dans cette pensée une fâcheuse confusion. On ne distingue plus deux choses, qui cependant sont très-distinctes ; on ne tient plus compte à la fois de la disposition à l'action et de l'action ellemême, de l'intention et du fait, de la prière et de l'œuvre; on ne tient compte que de l'œuvre ; on lui sacrifie la prière , et alors voici la conséquence à laquelle on est conduit. Celui qui travaille réalise Tordre (il fisiut du moins le supposer); mais s'il tra- . vaille et ne prie pas, il réalise l'ordre sans y penser , sans y croire et sans y aspirer ; il le réalise matériellement, mais non moralement et en esprit; il ne commence pas par le voir , le sentir et le désirer pour eDSuitele pratiquer; il se borne à le pratiquer. Il fait comme la plante, qui elle aussi traçaille, m2is sans idée ni volonté. Il porte et produit le bien , comme la plante porte son fruitr Or , cette façon d'accomplir la loi n'est pas celle qui convient à l'homme; créé à la fois pour connaître , aimer et suivre l'ordre , il doit le suivre avec foi , avec conscience et avec amour ; il doit

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travailler et prier, prier puis travailler, consacrer l'œuvre par la prière, et couronner la prière par l'œuvre.

Qu'on me permette de faire encore une réflexion sur ce sujet. Dans toutes les religions, il y a des paroles pour dire que Dieu se retire de l'homme, l'abandonne et le délaisse, qu'il &ut alors le prier pour le fléchir et le ramener. Au sens vulgaire et littéral , ces expressions ne représentent bien que les relations de notre nature avec une liature céleste, qu'on lui assimile qq peu trop, qu'on revêt trop d'humanité , qu'on ne fait point assez divine; et , d'après cette interprétation , il serait difficile d'en justifier la vérité et la justesse ; elles appartiennent plus à une foi mythologique et païenne qu'à une foi vraiment chrétienne. Mais prises en un sens plus profond , je ne craindrai pas de les soutenir , et je les expliquerai ainsi quil suit : Dieu ou l'ordre ne cesse jamais d'être présent et puissant, immuable, uni« versel ; en aucun lieu, en aucun temps , il ne suspend ou ne limite la souveraineté de son action ; en soi , il ne défaille jamais. Mais ce qu'il est en lui-même, il ne l'est pas toujours aux yeux de l'homme. Pour l'homme , souvent il s'obscurcit , disparait et s'éclipse; il demeure dans les choses, mais s'y cache sous voiles ; il ne manque pas à la

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réalité , qu'il remplit tout entière , mais il manque à l'esprit, auquel il se dérobe, et alors une grande tristesse s'empare de l'âme et la consterne: on se sent faible et misérable, on se trouble de ces ténèbres , on s'effraie de ces obscurités ; or si dans de telles tribulations , on ne recourait pas à la prière , si on n'invoquait pas avec confiance les clartés divines, et que soutenu par la foi , l'amour et l'espérance , on n'aspirât pas à la manifestation et au déploiement visible des lois de la Providence, ce serait, certes, une déplorable et profonde infirmité. Quoi ! pas un soupir , pas un désir , pas le moindre élan du cœur vers cette vérité qu'on ne voit pas et qu'on a tant besoin de voir ! rien qui porte à la chercher, et s'il se peut à la saisir; rien qui tourne l'intelligence vers la face de Dieu, et l'excite à l'adorer; de l'indifférence, du doute, de l'ignorance à tout jamais! Oh! non, ce n'est pas là un état naturel à l'homme. Mais prier et vivre pour l'ordre, aussi bien quand on ne l'a pas que quand on le voit et qu'on le possède, ne jamais s'en détacher , le suivre à la trace et y aspirer quand il est clair et manifeste, et quand il arrive qu'il est^caché, y aspirer encore et l'espérer, lui continuer un culte pieux au milieu même de ses éclipses et de ses défaillances apparentes ; là , sans nul doute , est le vrai devoir , là aussi la vraie force. Qu'on entende de cette façon

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ces éloignemens de Dieu et ces colères célestes dont parlent toutes les religions ; il n'y a plus superstition , il y a sagesse et raison à dire qu'il faut prier pour les faire cesser et les dissiper. Prier ainsi n'est autre chose qu'invoquer l'ordre et la lumière, et rien ne convient mieux à la destination et au bien de l'âme.

Gomme d'autre part rien ne serait plus absurde et plus fâcheux à la fois que de croire que dans ces occasions la Providence a un caprice, et que pour y mettre un terme, il faut la prier, la supplier, tâcher enfin de la fléchir, ainsi qu'on l'essaierait auprès d'une créature imparfaite et changeante.

Ici se termine, avec la question du bien par rapport à Dieu , la question générale du bien. Je passe à celle du beau.

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