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CHAPITRE VI

DU BIEN ET DU BEA.U MOBAL CONSIDÉRÉS SOUS LE RAPPORT DE l'obligation Qu'iLS IMPOSENT.

Je n'ai sans doute pas pu jusqu'ici traiter du bien , comme je l'ai fait , sans être amené plus d'une fois à le considérer non seulement en lui* même et dans sa nature, mais aussi dans ses effets et son impression sur la conscience ; je ne l'ai néanmoins examiné sous ce dernier point de vue qu'indirectement et en passant; j'ai donc à y revenir d'une manière plus expresse.

Qu'éprouvons-nous en nous-mêmes lorsque le bien s'offre à nos yeux dans telle ou telle action à faire? Nous le voyons et l'afiGirmons, nous jugeons qu'il est là , nous le croyons réel et vrai , nous en avons une idée , mais n'en avons-nous qu'une idée? Après avoir pensé le bien, n'avonsnous rien qui nous détermine à le vouloir et à le faire? Observons attentivement ce qui se passe en nous dans cette circonstance.

Il y a sans doute des situations où , soit notre

faute , soit celle des choses , nous percevons le bien si vaguement , que nous ne savons trop ce qu'il est , ni même peut-être s'il est , et que la foi nous manquant, nous n'avons aucun motif de vouloir et d'agir. Mais il n'y a rien là de particulier à la notion dont je m'occupe , et il n'en est pas une d'un autre genre, qui, aussi obscure et aussi indéterminée , ne nous laissât pareillement dans le doute et l'indécision. Pour prendre un parti et se mettre à l'œuvre, il faut conseil et connaissance. Tant qu'on ignore ou qu'on ne sait pas bien le^but qu'on doit atteindre, il est tout simple qu'on ne trouve en soi nulle. raison de le poursuivre.

Mais il cesse d'en être ainsi aussitôt que le bien se montre à nous* avec évidence et certitude. Qu'il soit juste et honnête de rendre au légitime possesseur le dépôt confié ; qu'il soit charitable et humain d'aider ou de sauver son semblable en souffrance, en détresse ou en péril ; qu'il soit pieux et saint d'honorer Dieu de toute son âme, de s'élever à lui de pensée , d'affection et d'action , comme au principe même de l'ordre : voilà qui est clair et constant. Le bien est là sans aucun doute , il y est manifeste , explicite , positif et certain. Comment alors le regardons-nous? Est-ce comme une de ces vérités indifférentes et inutiles

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qui n'importent pas et n'engagent à rien ? Nous bornons-nous à le connaître et à prononcer qu'il est^ et n'ajoutous-nous pas en raéme temps que puisqu'il est, \\faut le faire? Ne joignons-nous pas à notre affirmation un commandement qui la consacre, ne donnons-nous pas à notre jugement un caractère impératiP Dès qu'une action nous parait bonne , ne sentons-nous pas le besoin , ou pour mieux dire, le devoir de l'accomplir librement? et que nous l'accomplissions ou non , ne sommesnous pas convaincus qu'il ne nous suffit pas de la concevoir , mais que nous avons aussi à l'exécuter ? Difficile ou facile , grande , héroïque , terrible ou simple, douce et heureuse, elle exige sans doute une plus vive et une plus ferme moralité dans un cas que dans l'autre ; mais dans un cas comme dans l'autre , elle s'impose à la conscience, et quand il n'y a pas vice , il y a faiblesse à la négliger et à s'y refuser. L'impuissance seule en explique et en justifie l'omission ; la douleur et le sacrifice excusent, mais ne dispensent pas. Au pied de l'échafaud, ainsi que dans la moins périlleuse des situations , devant le martyre comme au sein de la paix d'une vie calme et sans troubles , aux clameurs et aux menaces d'une foule en fureur comme à ses justes applaudissemens , il y va de l'honneur, de cet honneur qui n'est que le sens impérieux et sacré du bien, de rendre témoignage

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à Tinnocence, de coufesser sa foi, de servir son pays de son bras ou de sa pensée. Que le mérite ne soit pas le même dans des circonstances si diverses, personne ne le contestera. Les vertus da héros ne sont pas de même rang que celles de Thonnéte homme , et la dignité est moins éminente chez celui-ci que chez celui-là; mais, pour I'ud comme pour l'autre , il s'agit toujours d'un but , dont il ne leur est pas permis moralement de se détourner et de s'écarter. Partout où se montre le bien , il se montre inviolable , et l'idée que nous en avons est une idée-règle , une loi qui emporte obligation. Qa* est-ce donc que robligation? L'en* gagement à l'action que font invariablement naître en nous les décrets de la raison appliquée au bien moral.

Cet, engagement tout spécial n'est ni l'attrait ni la nécessiték

Il n'est pas la nécessité , car il n'est pas invincible; témoin trop d'occasions dans lesquelles malheureusement nous ne cédons pas comme nous le devrions à cette sainte impulsioif . U n'est pas la nécessité , car où elle est il cesse d'être. Nous ne sommes pas toujours libres , nous ne le sommes jamais absolument. £h bien ! quant aux fatalités essentielles et invariables viennent s'en

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joindre d'accidentelles, qui suspendent pour un moment le plein exercice de notre liberté, esclaves de la force des choses , nous ne sommes plus obligés, nous sommes liés et enchaînés; nous n'avons plus à obéir, nous avons à servir; nous sommes les hommes du destin , et non plus ceux du devoir. Puis , quand revient la liberté , revient aussi la responsabilité ; en échappant aux entrainemens irrésistibles et inévitables , nous rentrons sous lautorité de notre idée-règle du bien , nous reprenons toutes nos charges , et dans ce changement de situation se marque de nouveau Topposition de l'obligation et de la nécessité.

Il n'y a pas même différence , mais il y a encore différence entre l'obligation et l'attrait. L'une, en effet, répond au bien, l'autre répond au bonheur : or, quoiqu'il soit dans la nature du bien et du bonheur d'être finalement unis par un rapport invariable , cependant il est un grand nombre de circonstances diverses où ils sont et p.iraissent provisoirement séparés, et dans lesquelles par conséquent il est facile de juger de leur effet respectif. Je suppose donc qu'il nous arrive de ne voir , dans un acte à faire , que le côté de l'honnête , comme , par exemple , quand il s'agit d'un dévouement immédiat , dont nous n'avons pas le loisir de calculer les conséquences , nous

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n'avons alors d'autre sentiment que celui d'une tâche sainte , et nous trouvons à l'accomplir devoir et non plaisir. Je suppose, d'un autre côté, qu'en présence d'un parti à prendre , nous en estimions l'utilité sans en regarder la justice; séduits et non obligés , au lieu de vouloir par une considération de conscience et d'honneur, nous cédoDs à une sollicitation d'intérêt et de bien-être. Il se peut sans doute que ce motif ne soit pas en contradiction avec celui qui se tirerait d'une vue plus légitime ; il est même vrai que comme au fond la félicité tient à la vertu , tout penchant qui mène à l'une s'accorde avec la loi qui porte à l'autre; mais il est vrai en même temps que quand, par une fâcheuse distraction , on néglige dans ce but complexe celui des deux élémens qui est obligatoire et sacré , l'autre ne reste plus qu'un objet d'agrément et de désir , et alors , en aspirant à l'obtenir et à le posséder, on suit un mouvement de la passion et non un commandement de la raison. Enfin , je suppose que dans la perspective de sa pleine et large destinée , l'homme , saisissant la relation du développement légitime de ses diverses facultés,. et de la joie qui en est la suite, de la perfection à laquelle il est appelé et du contentement qu'elle lui procure, du mérite et de la récompense, du bien et du bonheur, se dirige vers cette double fin , et y marche à la fois par

principe et par goût ; eh bien! il est encore facile, quoiqu'elles suivent le même cours et coulent pour ainsi dire clans le même lit, de distinguer en treelles ces deux sortes de déterminations, et de rapporter au sens moral celle qui engage et n'entraîne pas , et à l'amour celle qui entraine, mais n'engage et n'oblige pas. Il résulte d'ailleurs de leur intime conciliation , que la conduite de la vie a un tout autre caractère que si elle était exclusivement sous l'influence de l'une ou de l'autre. Ce n'est plus un triste stoïcisme ni un épicurisme sans dignité, ce n'est plus stoïcisme ni épicurisme , mais bien plutôt christianisme, vérité et humanité. L'obligation n'est plus comme si elle était seule , elle s'adoucit par l'attrait, et l'attrait pareillement se sanctifie par l'obligation ; ils se tempèrent l'un et l'autre, et se montrent ainsi comme deux puissances , qui , en concourant en commun au souverain bien de notre nature , ont chacune à part leur caractère , leur action propre et leur effet.

Je n'ai pas dit que l'attrait n'est pas plus que l'obligation irrésistible et infaillible, et qu'en cela il se distingue également de la nécessité. Mais je ne pense pas que ce soit une remarque que j'aie besoin de développer. Il y a bien souvent de la fatalité dans la naissance d'un penchant , mais il n'y en a plus que par exception dans la ma-

nière dont il sollicite et excite notre volonté. Daos ce second cas, nous sommes toujours, avec plus ou moins de pouvoir , libres et maîtres de nous.

L'obligation reconnue , définie et distinguée des faits dont elle se rapproche , mais avec lesquels elle ne se confond pas , il faut maintenant savoir si elle est une ou diverse , si elle a ou non des degrés , des variétés et des nuances.

Je ne veux pas examiner ici Topinioa des stoi« ciens , qui » dans leur rigorisme excessif ^ soutieiinent qu'il n'y a pour tout qu'une seule et même obligation. Probablement ils sont amenés à cette conclusion erronée par un raisonnement bon d'intention, mais inexact de logique. £n effet, dans leur zèle à flétrir tout ce qui est mal , à ho* norer tout ce qui est bien , ils ne voient point de petites fautes , ils ne voient point de petites vertus ; tout est grave à leurs yeux^ et de là à dire que tout est égal, que tout se vaut en fait de mérite comme en fait de démérite , il n'y a certainement pas loin. C'est une illusion généreuse qui provient d'un respect austère et religieux pour la pureté morale , et qui, dans tous les cas , est préférable à une erreur bien plus fâcheuse, dont la conséquence est aussi de vpir une sorte d'égalité ou plutôt d'indifférenceentre toutes

les actions , et par suite de nier la distinction du bien et du mal ; c'est une illusion généreuse, mais c'est une illusion ; je m'explique, mais je ne partage pas l'opinion des stoïciens.

Quant au fond même de la question , l'obligation paraîtra une ou plutôt de même nature , si on ne la considère que comme le devoir qu'impose à l'âme en général la vue du bien quel qu'il soit. En effet, dès qu'il y a bien en quelque chose et sous quelque forme que ce soit , ou qu'on le saisisse , il y a commandement , engagement à l'action au nom de la sagesse et de la raison. Il n'est si mince partie de notre destination morale qui ne s'offre à nous avec ce caractère , et qui ne se recommande à nos yeux comme digne de soin et d'application. Nous sommes tenus à tout ce qui se rattache de loin comme de près à l'amélioration de notre nature; et la loi qui nous ordonne de veiller religieusement aux grands intérêts de notre vertu, nous ordonne pareillement de prendre garde aux petits ; elle ne néglige aucun acte et n'omet aucun cas ; elle est , en un mot , universelle. Ainsi , il n'y a pas deux sortes de bien, l'une qui oblige et l'autre qui n'oblige pas. Tout bien oblige positivement.

Mais si tout bien oblige positivement, tout

bien n'oblige pas également; et comme on distingue différens ordres, et dans chaque ordre différens degrés d'actes honnêtes et légitimes , on distingue aussi différens ordres et dififérens degrés d'obligation. Tous les devoirs sont des devoirs , mais ne le sont pas au même rang ; il y a entre eux hiérarchie.

Et d'abord il est évident que puisque l'homme n'est homme , et n'accompUt , sous tous les rapports , sa destination d'homme qu'autant qu'en principe il s'est fait une âme meilleure et plus parfaite , son premier devoir est de cultiver ses facultés intimes , et de donner à ses pensées , à ses affections et à ses volontés leur vrai développement. Avant tout le bien de conscience , parce que c'est là qu'est la source de ce qu'il y a de moralité et de vertu dans tout le reste , et que la vie extérieure, physique, sociale ou religieuse, n'a de mérite en ses pratiques qu'en conséquence des intentions et des sentimens qui la dirigent.

Viennent ensuite ces pratiques; mais comme elles sont relatives à des existences inégales , inégales elles-mêmes, quoique toujours obligatoires, celles qui regardent l'humanité sont au-dessus de celles qui regardent la nature, et celles qui regardent la divinité au-dessus des unes et des autres. Il n'est

pas , en effet, de même importance morale d'être économe et industrieux ou juste et bienveillant, ou religieux et pieux. Dans le premier cas , on n'observe bien que les lois du monde sensible, et c'est sagesse sans contredit; mais dans le second on se conforme aux lois du monde social, et c'est sagesse et honnêteté ; dans le troisième, on fait mieux encore, on obéit à la loi des lois , à la loi suprême et absolue, à celle qui fonde , domine et embrasse toutes les autres, et c'est là le souverain bien. Ainsi , la perfection s'élève du respect de Tordre physique au respect de l'ordre moral , et du respect dé ces deux ordres , de ces deux fractions de l'ordre, au culte de l'ordre universel et du gouvernement de la Providence. La gradation est manifeste : l'homme déjà grand par les travaux qui ont les corps pour objet , l'est encore plus par ses œuvres politiques et sociales , et plus encore par les hommages qu'il rend au Créateur et la manière dont il y rattache ses soins en versFhomme et la nature. Il doit donc , en s'efforçant de ne négliger aucune partie du bien qu'il a à faire, proportionner ses efforts au rang de chacune d'elles, et mesurer son dévouement sur leur va- . leur respective.

Voilà une première raison de reconnaître des différences entre nos obligations. Puis , comme

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en chaque espèce de bien , il y a le bien de rigueur , celui sans lequel il y aurait mal , et le bien de générosité , celui dont l'absence n'est pas le mal , mais une moindre perfection ; obligés à tous deux, nous le sommes plus cependant au premier qu'au second. Nous sommes tenus plus étroitement de ne pas tomber dans le désordre, que de nous élever à l'idéal, de ne pas manquer notre destination , que de l'accomplir excellemment; non que nous ne devions nous proposer l'idéal et l'excellent , mais au préalable il nous faut faire ce sans quoi nous serions vicieux. Aspirons, c'est notre grandeur, à être un jour, si nous le pouvons, des hommes parfaits et des saints ; mais commençons prudemment par être irréprochables , et préparons-nous aux vertus éminentes et glorieuses par les vertus plus humbles d'une vie exempte de blâme. S'agit- il, par exemple, de cultiver notre pensée? quelle sera notre première tâche ? de donner à notre esprit cette sagesse élémentaire sans laquelle il demeurerait dans un déplorable aveuglement Ultérieurement , si nous le pouvons , développons et fortifions en lui de plus hautes facultés, c'est le progrès naturel ; mais n'oublions pas qu'en principe , ce serait une faute bien plus grave de le priver de toute instruction que de ne pas l'enrichir de ces connaissances supérieures qui sont la gloire

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de l'intelligence. Il en est de même de notre cœur; ne négligeons volontairement aucun moyen de l'animer de grandes et nobles passions; mais prenons garde avant tout de le livrer à des passions trompeuses et déréglées : qu'il débute par le bien, pour arriver ensuite au beau, et si par malheur il n'y parvient pas, qu'à défaut d'élévation il ait au moins de l'innocence.

Veut-on d'autres exemples? qu'on en prenne un relatif aux questions d'économie , et l'on verra que ià aussi se reproduit la distinction des devoirs de rigueur et des devoirs de simple zèle.

Une des fins de l'homme est l'utile ; j'ai expliqué comme je l'entends. Or , dans l'utile il y a deux choses , le nécessaire et le superflu. £h bien ! n'est-il pas clair qu'avant de songer au second , il faut s'occuper du premier, et que soit dans Tétat, soit dans la famille, la prudence veut qu'on commence par se préserver de la pauvreté, sauf ensuite à rechercher l'aisance et la richesse? et dans les relations d'homme à homme, si c'est une obligation de sauver la vie à son semblable , n'est-ce pas une obligation bien autrement impérieuse de n'y pas porter atteinte ? Enfin , n'ya-t-il pas aussi deux espèces de piété , l'une toute simple, toute vulgaire, et sans laquelle il n'y aurait dans

rame qu'indifférence ou irréligion, l'autre exquise , élevée , nourrie des plus pures pensées et des plus saintes affections ? Or , comment se marque en morale la différence qui les distingue? par l'ordre et le précepte ; on recommande celleci , on commande celle-là ; on dit de celle-ci : essayez; de celle là : il faut.

Ce serait d'ailleurs méconnaître la vraie nature de l'homme que de ne pas tenir compte des difficultés plus ou moins considérables qui accompagnent la pratique des diverses espèces de devoirs, que ne pas admettre, en conséquence , une gradation entre ces devoirs. Ce serait supposer sans raison qu'il peut tout également , qu'il ne lui en coûte pas plus d'être vertueux avec douleur et sacrifice, que de l'être par plaisir et entraînement de cœur; d'être juste et charitable jusqu'à la sainteté, jusqu'à l'héroïsme , que de l'être comme tout le monde et avec le mérite commun à tous; d'être une créature idéale que simplement une bonne âme. Ce serait croire que le beau lui est aussi accessible que le bien, et que la perfection est à sa portée tout comme le moindre des mérites. Or , s'il est vrai que dans sa carrière , l'homme ait le pouvoir de parcourir tous les degrés qui la partagent, il n'est pas moins vrai qu'il lui est plus facile de toucher au premier

terme que de parvenir au dernier, de commencer le progrès que le poursuivre jusqu'au bout.

Il a une tâche de début, et par delà une autre tâche, puis une autre et une autre encore, et ainsi de suite jusqu'à la fin, et ces tâches n'exigent pas de lui mêmes efforts et même puissance. Au premier rang les plus aisées^ au second celles qui le sont moins , puis après celles qui sont difficiles, celles qui le sont davantage encore, celles enfin qui sont ardues , effrayantes , presque impossibles. Comment donc, avec cette variété et cette progression croissante d'obstacles à surmonter, l'obligation de les surmonter resterait-elle immuable et ferait-elle même devoir de l'acte le plus facile et du dévouement le plus sublime , mais aussi le plus douloureux ? On ne saurait ainsi tout confondre et placer sur la même ligne des luttes , des jeux d'enfans , et des combats de géans, d'humbles et modestes essais et des travaux herculéens. Dites, si vous voulez, que tout cela est bien , mais ne dites pas que c'est également bien , également obligatoire ; car il y aurait là une grave erreur, qui, entre autres conséquences fâcheuses, aurait celle de légitimer une foule d'injustices, puisqu'en établissant l'égalité de toute espèce de bien , elle établirait par là même l'égalité de tous les mérites, l'égalité de tous les démérites, et par suite la distribution la moins équitable et la moins vraie des récompenses et des peines.

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D'après les raisons que je viens de donner et qui consistent, en général, à considérer dans les actions , soit l'importance , soit la difficulté , on doit bien voir maintenant que l'obligation a des degrés et un grand nombre de degrés. Rien de plus facile à concevoir. Il n'en est pas de même quand il s'agit de la rigoureuse détermination de chacun de ces degrés : rien de plus délicat, en effet , que d'en dresser une échelle exacte. Heureusement qu'une telle œuvre n'est pas de mon sujet, qu'elle regarde spécialement les codificateurs et les casuistes , et que je peux me borner au point de vue le plus élevé et le plus général des problèmes qu'ils agitent.

Me voici donc arrivé , d'après le plan que je me suis tracé , à la question du bonheur. Je ne l'aborde pas sans quelque crainte;car quoique j'aie toute confiance en la solution que je vais présenter, je ne me dissimule pas cependant qu'elle n'aura pas peut-être assez vite l'air et le caractère de la vérité , et que quelque temps elle pourra paraître paradoxale et contestable. Je prie seulement qu'on veuille bien me suivre et m'entendre jusqu'au bout.

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