JOU BONHEUR
SECTION I
De l'union du* bonheur et du bien.
Qu'est-ce donc que le bonheur? et dans quel rapport est-il avec le bien ?
Je vais sans doute me répéter en commençant cette recherche par une réflexion que j'ai déjà plus d'une fois renouvelée ; mais je la crois nécessaire comme mtroduction à un ordre d'idées qui demande à être traité avec toute sorte de soins
et de ménagemens.
La morale dans son ensemble est une conclusion de la psychologie.
Dans chacune de ses parties elle est par conséquent la conclusion de quelque partie de la psychologie qui s'y rapporte et y répond.
C'est toujours par quelque observation relative
à la nature de râine que se résout tel ou tel pro* blême relatif à sa destination.
Cela est vrai particulièrement au sujet du bonheur. Pour voir, en effet, comment il rentre dans le but et la fin de l'homme , il est nécessaire de recourir à certaines données psychologiques qui seules peuvent bien conduire à l'explication dont il est l'objet. — Rien au reste de plus familier et de plus facile à saisir que le fait qui les contient ; il est même un de ceux sur lesquels il y a le moins de contestation et de division.
Dans quelque système, en effet, que Ton veuille se placer, il est vrai, évidemment vrai, que l'homme vit et agit; qu'il se sait vivre et agir, qu'il s'aime avec ces qualités, qu'il aime à les voir se développer et se perfectionner en lui ; et comme c'est à la vertu et à la puissance qu'elles parviennent lorsqu'elles sont excellentes, il jouit de la vertu , il jouit de la puissance, il y trouve le bonheur et la satisfaction de sa nature.
Or, tantôt il est puissant par le seul secours de Dieu, d'une manière toute providentielle, tantôt il l'est par son fait et par l'énergie de sa volonté ; mais de quelque manière qu'il le soit , il n'en a pas plus tôt conscience, qu'il se félicite inté-
DE PHILOSOPHIE. ^Gb
rieurement soit de la faveur qu'il a reçue , soit de l'œuvre qu'il a accomplie, avec cette différence toutefois qu'il se plaît à l'une comme à un avantage de fortune ou de naissance, et à l'autre comme à un fruit de sa liberté et de son travail.
Ainsi, toutes ses joies ne se ressemblent pas, toutes ne sont pas à ses yeux des preuves et des récompenses de son mérite personnel; il en est beaucoup qui ne lui viennent que des occasions et des circonstances ; mais toutes ont pour raison le sentiment d'une activité qui se déploie convenablement. C'est une loi de son existence sans exception ni variabilité, que jamais il ne se sache dans un état conforme au bien , sans en éprouver aussitôt une douce et vive émotion. Il peut sans doute se tromper, et il se trompe fréquemment sur ce qu'il est et sur ce qu'il fait, et, par suite de son erreur, il est heureux d'un état dont au contraire il devrait souffrir. C'est là une fâcheuse conséquence des illusions dont il est dupe. Mais alors même il n'est pas heureux de ses faiblesses et de ses vices, il l'est de ce qu'à tort, il est vrai, il prend pour de la puissance et croit de la perfection. Qu'il vienne à mieux juger de sa situation ou de sa conduite et à en reconnaître clairement le véritable caractère ^ convaincu parla même de ses misères ou de ses fau-
tes, il chasse de son cœur un vain et faux plaisir, pour n y plus laisser en place qu'un triste et amer ennui.
J'ai distingué deux conditions de légitime exercice pour les facultés humaines : lo le concours des causes fatales et providentielles ; a* la moralité , l'énergie libre et volontaire. Or , il n'est pas rare que ces deux conditions ne soient pas remplies en même temps , et que l'âme vaille par les événemens, quelque faible qu'elle soit d'ailleurs, ou qu'elle vaille par son propre fonds, quelque maltraitée qu'elle soit, du reste, par la fortune et la force des choses. Dans de tels cas qu'éprouvet-elle ? du contentement et de la tristesse, deux affections opposées, une joie mêlée de douleur et une douleur mêlée de joie; heureuse et malheureuse à la fois de ce qu'elle fait et de ce qu'elle ne fait pas , de ce qui vient d'elle et de ce
qui n'en vient pas, des biens et des maux qui lui sont propre» ou qui lui arrivent du dehors. Il faut bien juger ces situations ; loin de contrarier, elles confirment la vérité que je veux établir, et elles servent à expliquer comment, malgré le rapport du bien et du bonheur, du mal et du malheur, l'homme de bien a ses misères, et le méchant les prospérités.
Voici donc ce qu'enseigne , ce que donne la
psychologie. Nul ne se sent qu'il ne se sente agir , ne se sent agir avec puissance qui ne jouisse de son activité ; le bonheur est inhérent à la con* science de toute action légitimement accomplie.
La morale tire de ces données les conséquences suivantes :
Comme le bien , considéré dans sa plus haute généralité , n'est jamais pour l'âme humaine que le développement légitime de sa libre activité et des facultés qui en dérivent; comme par là même il est vertu, puissance réelle et excellente, qu'il n'est et ne peut être tel , sans être perçu par la conscience, et donner lieu en même temps à une émotion agréable : il s'ensuit que le bien est au moyen du sentiment la source certaine du bonheur , ou]que le bonheur, si l'on veut, est la conséquence nécessaire du sentiment du bieu^
Et ce qui est vrai du bien en général, l'est de chaque espèce de bien en particulier. Chacune a son espèce de bonheur.
Nous sommes heureux de notre intelligence quand elle nous paraît s'exercer avec succès et perfection dans l'une ou l'autre des carrières qu'elle est destinée à parcourir. Nous sommes heureux de la trouver vive, forte et féconde, soit
pour la science , ^oit pour la poésie , soit enfin pour l'éloquence; nous le serions plus encore, si nous lui voyons à la fois , même aptitude pour ces trois talens, j'allais presque dire pour ces trois vertus. Ce sont même là , dans notre cœur , des jouissances si pures , si intimes et si enivrantes , que souvent elles suffisent pour nous consoler et nous distraire des plus cruels chagrins , et nous rendre insensibles aux plus rudes atteintes. Une forte et légitime occupation , la découverte de la vérité, l'admiration de la beauté, la puissance de la persuasion, sont un remède à bien des maux , un préservatif contre bien des peines. L'homme de génie souffre beaucoup ; mais ce n'est pas de son génie, je veux dire des bonnes parties et des triomphes de son génie ; il souffre des défaillances et des chutes fâcheuses de cette haute feculté. Ces faiblesses passées, et lorsqu'il est dans ses momens de facilité et de création , non seulement il ne souffre plus , mais comme Dieu qu'il imite , il a de divins tressaillemens, et ravi de félicité, il lui importe assez peu qu'à ses pieds et dans une autre sphère , s'arment contre lui de petits intérêts ou de mauvaises passions ; il est trop plein de luimême pour être troublé de ces misères, il est et reste heureux autant, du moins, que dure pour lui le sentiment de la victoire, la foi en luimême et l'enthousiasme.
Le bien de la pensée est donc une source de bonheur.
On doit en dire autant du bien qui tient à la sensibilité. Toutes les fois, en effet, que nous sentons nos affections suivre leur cours naturel et se rapporter avec convenance à leur objet véritable, nous nous félicitons intérieurement de voir notre âme désirer, rechercher ce qui lui convient, repousser ce qui lui est con* traire. Il y a une douce satisfaction à savoir qu'elle évite ainsi de fâcheux entraînemens, et qu'au lieu de céder à de funestes penchans, elle se livre avec sagesse à de droites et nobles inclinations. Si ce ne sont pas encore là des mouvemens qui suffisent à nos yeux à l'entière production du bien , ce sont au moins des dispositions qui y concourent admirablement, et persuadés que le commencement de tout progrès vers la perfection est de l'aimer en elle-même , d'aimer tout ce qui s'y rapporte, et de répugner à tout ce qui s'en écarte, nous n'avons pas pluâ tôt reconnu en nous ces penchans de notre cœur, que comme à un symptôme de vraie force, nous sommes heureux de cette vertu qui s'essaie et s'annonce, et que nous nous plaisons à notre zèle, en attendant que nous nous plaisions à nos œuvres et à nos actes. Ainsi, la sensibilité
fX'JI, COURS
rance , soit à l'exercice intelligent de nos diverses fonctions vitales, ne sommes-nous pas heureux de ces qualités, comme d'autant de biens que nous ont valus notre modération et notre sagesse ? Il est un exemple frappant de l'espèce de plaisir que donne la vie physique , se développant avec art sous l'influence de l'esprit, c'est celui de l'orateur.L'orateur animé d'une conviction profonde et ardent à la communiquer,n'a pas plus tôt senti sa parole docile se plier à sa pensée, et prompte , juste et chaleureuse, en suivre tous les mouvemens, en exprimer toutes les nuances et la porter toute vive à ses auditeurs captivés, qu'indépendamment du succès qui l'attend au dehors , il y a pour lui un bonheur de nerfs et d'organisation, un enivrement de paroles, une volupté du bien dire, qui sont certainement pour lui le prix le plus doux de ses efforts. Chez lui, l'âme a mieux fait que vaincre la matière, elle l'a associée à son action, employée à ses œuvres ; elle en est plus forte et plus parfaite , par suite aussi plus heureuse.
Le bien physique consiste aussi dans les légitimes modifications que l'homme , au moyen de ses organes et des instrumens dont il les aide , fait subir à la nature, soit dans un but d'utilité, soit dans un but de beauté. Si donc, grâce à son industrieuse et active écoqomie , il s'est acquis labo-
DB PHILOSOPHIE. fk'j3
rieiisement des richesses qui l'honorent, comment n'aurait-il pas contentement à les posséder et en user ? Puisqu'elles sont sa conquête, une preuve de son habileté, un progrès de son activité se produisant au sein du monde, comment n'y trouveraitil pas satisfaction et plaisir? C'est du travail excellent , c'est presque de la vertu ; il le voit et le sent, comment ne pas s'en féliciter ? Il ne serait pas homme s'il ne jouissait pas de cette partie de sa destination si convenablement menée à bien.
Que si vous regardez les œuvres d'art dans lesquelles l'âme est parvenue à empreindre de poésie let élémens de la matière , vous concevez également qu'achevées avec puissance , elles le soient aussi avec délices , et qu'elles donnent le bonheur en signe du bien qu'elles réalisent. Michel- Ange, à la fois peintre, sculpteur et architecte , ne dutil pas avoir, n'eut-il pas de la béatitude du créateur , de ces indicibles voluptés qui naissent au cœur du vrai poète, lorsque après de longs jours de solitude et de travail, maître enfin de son sujet, il avait écrit sur une fresque , formulé dans du marbre, distribué avec harmonie dans toute la variété d'un édifice, quelqu'une de ses pensées-dogmes dont il était inspiré ? Les dégoûts ne lui manquaient pas , et je ne parle que de cekjx qui tenaient aux difficultés et aux rudes
3^4 oouis
pratiques de son art De profonds ennuis et de vives angoisses assiégeaient ce fort génie , quand parfois il se sentait languir et défaillir devant d'immenses obstacles ; mais si c'étaient là des momens de douleur et de larmes , c'est que c'étaient aussi des momens de Csitigue et d'impuissance, il en avait d'autres où l'artiste , divinement grand en lui , était par cette rsdson même divinement heureux.
Il y a dans toutes les espèces d'actions dont je viens de parler la plus constante relation entre le bien et le bonheur.
Il en est de même de toutes celles qui ont la société pour objet.
Qu'on les passe en revue , et l'on reconnsutra qu'il n'eu est pas une qui soit bonne et ne soit pas heureuse. Respecter la propriété d'autrui, respecter son honneur, sa personne et sa vie, être fidèle à la foi jurée , tenir ses engagemens , dire la vérité et ne pas tromper, etc., tout cela est de la justice, de l'honnêteté et de la probité; tout cela est de la vertu. Or, quiconque accomplit exactement ces divers devoirs, éprouve à coup sur en y pensant , une douce et pure émotion ; il se sent et se juge fort de son obéissance à la loi , et
il s'applaudit de cette conduite : agir autrement eût été se dégrader et se corrompre, se rendre coupable de faiblesse, de faute et peut-être de crime , se jeter dans le mal et y trouver le remords. En échappant par une bonne vie à cette honte et à ce péril, on jouit ajuste titre de son intégrité et de son innocence; il y a certainement là de quoi être assez heureux. Mais ce plaisir de n'avoir pas failli doit être vif, surtout, quand pour rester irréprochable, il a fallu courageusement ou braver un danger, ou résisSter à une tentation, et peut-être sacrifier ses plus chers intérêts. L'héroïsme en ce genre a certainement , dans les joies qui lui sont réservées, une incomparable récompense. Non que je prétende qu'il n'ait pas aussi ses tristesses et ses amertumes ; car il n'est pas tout héroïsme, il ne Test pas sans défaut, et quand il n'aurait d'autres imperfections que celles qui sont inhérentes à la nature de l'humanité , il en aurait trop encore pour n'être pas vulnérable et misérable par quelque côté. Mais ce qui fait alors souffrir l'âme, ce n'est pas ce qu'elle a d'héroïque, c'est ce qu'elle a de faible et d'infirme; ce n'est pas le Dieu qui est triste en elle , c'est l'homme, c'est la créature, c'est la force limitée , combattue et coupable et non la force victorieuse, triomphante et excellente. La sainteté absolue n'est guère une habitude, elle est
plutôt une rare et sublime élévation , que précèdent et que suivent de moins hautes perfections et souvent même des faiblesses, et par conséquent aussi ses joies se mêlent de tristesses qui les troublent et les altèrent ; mais si elle était absolue , elle ne serait que félicité , et Dieu qui est la toute sainteté est aussi la toute félicité.
Quoique ces réflexions s'appliquent également à toutes les vertus sociales, je crois cependant devoir encore présenter quelques observations relatives à celles d'entre elles qui ont le caractère de la bienveillance. Par quels actes en général s'exercent et se développent-elles ? par le pardon des injures, le souvenir des bienfaits , le zèle à secourir, à consoler les malheureux , le dévouement à la patrie, à la famille et à l'amitié, etc. Or, à prendre ces actes en eux-mêmes , et abstraction faite des circonstances qui les accompagnent trop souvent , telles que les hésitations , les langueurs et les efforts incomplets , à ne les considérer que quand ils sont achevés , ils attestent une volonté qui est enfin parvenue à se montrer vertueuse: certes alors, ils ne sont pas un sujet d'amertume, et les afflictions qui les traversent ne sont pas leur effet, mais celui des faiblesses qui s'y trouvent mêlées. Dans ce cas, le cœur qui souffre ne souffre pas de ce qu'il se sent
DE PHILOSOPHIE. Ilfjn
assez puissant de générosité , de pitié et d'amour pour accomplir un beau devoir, mais de ce qu'il ne se sent aussi puissant qu'à grande peine et qu'au prix de la lutte et du combat. Il est triste de ce qu'il y a en lui de défauts volontaires ou d'infirmités naturelles : mais de ce qu'il a de vertu, d'énergie libre et bien réglée , il est heureux uniquement heureux. Trop souvent il y a deux hommes dans celui qui s'honore par quelque grand sacrifice: il y a l'homme de l'intérêt, de l'ambition , de la vengeance, le mauvais homme en un mot ; et puis celui de l'abnégation, de la charité et de la bonté, l'homme excellent, pour tout dire. Le premier seul a des regrets , des mécomptes et des chagrins; l'autre n'a que d'intimes et célestes jouissances.
Ainsi dans nos rapports avec la société comme dans nos rapports avec la nature nous n'arrivons jamais au bien sans arriver au bonheur.
Il ne reste plus qu'à savoir si les choses se passent ainsi au sein de la vie religieuse.
Or comment en douter? La vie religieuse bien entendue ne résume-t-elle pas en elle toute espèce de bonne vie? ne consiste-t-elle pas à se conformer à l'ordre universel et par cela même à
toutes lois qui dérivent de cet ordre ; à s'unir à Dieu et en Dieu à tout ce qui vient de lui, et atteste son action créatrice et conservatrice; à s'élever de la sorte à ce degré de vertu , où l'humanité presque divine n'a plus de ses imperfections que celles qui sont la condition même et la conséquence de sa nature ? Si telle est la vie religieuse, il est impossible qu'elle ne soit pas heureuse et que toutes les joies ne se réunissent pas dans ses profondes et saintes joies, puisque l'homme de Dieu , tel que je le comprends , est l'homme de bien sous tous les rapports , et qu'excellent à la fois par toutes ses;facultés, il couronne tous ses mérites par un dernier et suprême mérite, il ne saurait être si complet, le sentir et ne pas goûter la plus pure félicité. Que d'allégresse en effet, que deravissantes extases, que d'indicibles délices dans la conscience qu'il a d'être une âme selon la grande âme j une force selon la grande force , une providence , en un mot , qui dans la mesure de ses moyens concourt avec le créateur à la beauté de la création, et participe humainement aux merveilles de l'univers ! Mais quand la vie religieuse n'aurait pas cette idéalité , quand elle ne s'élèverait pas à ce caractère de pureté angélique,qui n'est le partage que de quelques cœurs, alors même qu'elle ne serait /pas sainte mais simplement pieuse, comme elle renfermerait encore
assez de bien et de vertu, elle donnerait aussi assez de bonheur et de joie. Le bonheur y serait comme toujours en raison et en* proportion du bien.
Je craindrais de prolonger sans nécessité le développement de cette vérité, enmontrant qu'il en est du beau moral exactement comme du bien , et qu'il a toujours pour effet, à l'égard de ceux qui le sentent en eux une vive émotion de plaisir. 11 doit être évident que puisque le beau n'est que le bien à un degré excellent, un seul et même rapport unit le bonheur à l'un et à l'autre. Il faut seulement remarquer que comme le beau est le bien porté à la plus haute perfection, le bonheur dont il est la source a quelque chose de plus exquis que celui qui naît du simple bien. On est satisfait d'une bonne action , d'une belle action on est ravi ; il y a contentement, mais il n'y que contentement à faire son devoir avec probité; il y a félicité à le faire avec un noble dévouement. Qu'on repasse dans sa pensée toute la suite des exemples que je viens de parcourir et qu'on juge si dans chaque cas, l'homme n'est pas plus ou moins heureux selon qu'il est plus ou moins vertueux.
11 y a de bons esprits , il y en a d'excellens. Eh bien! pense-t-on que les premiers trouvent, dans l'exercice de leur intelligence, des plaisirs
28o COURS
aussi vifs, aussi purs et aussi profonds que ceux qui sont le partage des seconds.
Le bons sens a son prix , ses avantages comme le génie ; mais le génie a des douceurs à lui seul connues et qu'on ne goûte pas dans une sphère inférieure à la sienne. Il y a de la bonne poésie; celle-là sans doute a son agrément; mais au-dessus, il y a la belle , la grande poésie qui a pour l'artiste qui la possède un charme indéfinissable; l'artiste de cet ordre est bienheureux. Il en est de même des orateurs : à ceux-là seuls qui ont la haute, la divine éloquence, les félicités de la parole et ses divins transports; aux autres , de moindres triomphes et de plus] modestes succès. Je n'insisterai pas sur d'autres exemples , sur tous ceux que je pourrai emprunter à l'industrie, aux beaux arts, aux vertus sociales et religieuses; dans tous je n'aurai qu'à montrer la nuance constamment la même qui distingue le bonheur attaché au bien , du bonheur attaché au beau.
Je prierai seulement qu'on remarque que lebeau, pour avoir son plein effet, doit de même que le bien êtreproduit et non k produire. Jl produire^ il est souvent difficile, laborieux, et alors aussi il ne donne qu'à demi les jouissances dont il est la source; mais
DE PHILOSOPHIE. a8l
quand il est produit et accompli, il est toujours accompagné de toute la félicité qui lui est propre. Je conclus donc encore une fois que le bien et le bonheur sont constamment unis , ou ce qui est la même chose, que l'homme de bien est heureux.
SECTION II
Comment l'homme de bien est heureux.
L'homme de bien est heureux! Mais n'est-ce pas là un paradoxe en opposition avec le bon sens, l'histoire et l'expérience ? ou n'est-ce pas un lieu commun qui, vague comme tout lieu commun , ne doit pas être pris à la rigueur et ne signifie autre chose, sinon que souvent dans la vie la vertu a chance de succès ?
Ce n'est ni un paradoxe ni un Ueu commun : je vais tâcher de le prouver.
Il est en effet très- vrai que l'homme de bien est heureux , et il ne s'agit , pour s'en convaincre , que d'avoir égard à certaines raisons que d'ordinaire on néglige trop.
Il se présente d'abord deux cas dans lesquels il est certain qu'il n'y a pas de bonheur pour l'homme de bien ; mais ces deux cas s'expliquent,
a82 COURS
et une fois expliqués , ne sont nullement en contradiction avec la proposition que je soutiens.
Ainsi , je suppose qu'une âme , après un acte légitime, distraite, inattentive, ou si l'on veut même privée du sentiment moral, ne sache pas ce qu'elle a fait, et n'en éprouve en conséquence aucune espèce de plaisir ; il n'y a rien là que de conséquent : comme il n'est pas dans sa nature de jouir ou de souffrir d'un état qu'elle ignore , la conscience lui manquant, l'émotion lui manque aussi. Si donc elle n'est pas heure use d'un bien qu'elle ne sent pas • il n'en faut nullement conclure, que le bien va sans le bonheur, il n'en est jamais ainsi quand il y a perception , mais qu'il va sans le bonheur ,lorsqu'en effet, faute de perception, il n'y a pas lieu au bonheur. C'est seulement le bien senti qui est une cause de bonheur : celui qui ne l'est pas n'affecte pas ; il passe sans laisser trace.
Il y a le même raisonnement à faire quand on se trompe sur le bien et qu'on Je prend pour le mal. Qu'un esprit mal dirigé, timoré et subtil, souvent même égaré par d'honorables scrupules, s'impute à crime une conduite en elle-même irréprochable , il en est malheureux , il en a souci et chagrin comme d'une coupable faiblesse ; rien là encore que de très-simple. Il s'afflige de ce qu'il
croit, à tort il est vrai , mauvais en lui. Il voit le vice où il n'est pas,niaisil le voit comme s'il y était, et il en souffre comme d'une réalité. Que son opinion vienne à changer , et il cessera de s'affliger d'un acte qui , à ses yeux , aura cessé d'être une faute : sa conscience en s'éclaîrant avec le juste sentiment du bien lui donnera le bonheur.
Il est du reste extrêmement rare que nous soyons exposés par ignorance ou par erreur à ne pas recueillir en nous le prix naturel de nos vertus. Nous avons trop d'intérêt à savoir ce que nous faisons de bien pour ne pas éviter, sous ce rapport , l'aveuglement et les mécomptes. Il est même plutôt à craindre que, par un excès opposé, nous ne portions sur nous-mêmes des regards trop complaisans, et que nous j\e jouissions jusqu'à l'orgueil de nos prétendues perfections : nous avons plutôt à nous défier des illusions de la vanité, que de celles de la modestie.
L'honome de bien est heureux, infaillible-* ment heureux , quand il se sent homme de bien. £t cependant , dit-on sans cesse , l'homme de bien est malheureux ; il est vrai et l'on a raison : l'homme de bien est malheureux; il est sujet à la douleur, il est exposé à souffrir dans son âme, dans son corps, dans ses rapports avec la nature, avec la société et la divinité; il y
a84 COURS
a des tristesses attachées à toutes ses facultés, des misères qui l'attendent dans toutes les circonstances de la vie. On ne saurait le contester , et cependant il n'y a pas de contradiction à affirmer son bonheur en même temps que son malheur : il est facile de le prouver. Je n'ai pas besoin de rappeler que tout n'est pas libre dans notre nature, et qu'il est pour notre activité un grand nombre de développemens, qui, réguliers ou irréguliers, excellens ou défectueux, ne dépendent pas de la volonté, mais de la fatalité , de la force des choses ou plutôt de la Providence, dont elle n'est que l'instrument. Ainsi , il y a toute une part de notre destinée qui , accomplie ou manquée , ne peut nous être imputée à mérite ou à démérite. Le bien et le mal ne sont alors ni vertu ni vice , mais faveur ou défaveur , grâces du ciel ou disgrâces, perfections ou imperfections, dont nous sommes les sujets et nullement les auteurs. Tels sont d'un côté, par exemple, les dons du génie et de la naissance, la santé, la richesse, tous les avantages d'une condition heureuse et privilégiée ; de l'autre , certains défauts naturels de l'esprit , la faiblesse du corps , la pauvreté , l'humilité de rang et de situation , toutes nécessités que nous n'avons qu'à accepter ou qu'à subir , et que nous pouvons tout au plus légèrement modifier.
DE PHILOSOPHIE. a85
Ainsi l'entend le Créateur , qui a ses conseils en tout ceci 9 et qui ne distribue pas comme il le fait les facilités et les obstacles, la puissance et la Êûblesse , sans de profondes raisons de sagesse et de bonté, sans une vue expresse d'épreuve et d'éducation. Si donc il existe pour nous un tel bien et un tel mal , il doit y avoir également une sorte de bonheur et de malheur, qui, indépeudans de notre volonté , ne nous arrivent que par le fait des circonstances inévitables. Heureux ou malheureux, nous le serons donc en conséquence de qualités ou de défauts qui ne viendront que de la fortune.
Or , ne se peut-il pas que l'homme de bien , à côté de ce bien dont il est l'homme , qu'il a fait par lui-même , qu'il doit à sa liberté , n'ait pas cet autre bien, qui n'est qu'une grâce de la Providence; et que, par exemple, tandis qu'il est juste, charitable et généreux, il n'éprouve luimême qu'injustice et inimitié ? Ne se peut-il pas qu'il ait de l'application sans succès et sans talent, de la tempérance sans bonne santé , de l'économie sans richesse, que ses facultés, en partie dociles, mais rebelles en partie, ne cèdent jamais qu'à demi à l'impulsion qu'il leur donne ; qu'elles restent ainsi malgré lui imparfaites et défectueuses ? £t dans une telle situation n'est-il pas con-
266 GOUBS
séquent qu'il souffre de cette ingrate et mauvaise nature , dont il ne peut , quoi qu'il fasse , vaincre la fatale résistance ? Mais est-ce à dire pour cela qu'il ne jouisse pas de sa vertu ? Non certes ; il en est heureux , explusivement heureux : comme homme de bien , il ne souffre pas , il est impossible qu'il souffre , ou pour ni'exprimer en d'autres termes , ce n'est pas en lui l'homme de bien, l'homme qui vaut par sa volonté, qui gémit et s'afflige ; c'est l'homme faible , c'est la pauvre créature qui , d'abord par essence , est finie et limitée , et qui ensuite , par accident , se trouve sujette à des défauts qu'elle est impuissante à corriger. Le divorce n'est pas rare entre les deux espèces de bien que j'ai distinguées plus haut , il n'est pas rare par conséquent entre les deux espèces cle bonheur qui s'y rapportent et y répondent : ce qui fait que fréquemment le bonheur qui est acquis, séparé de celui qui est donne, est incomplet, altéré, mêlé de larmes et de regrets. Mais il n'en n'est pas moins vrai, d'un autre côté, que si l'âme n'est pas toute heureuse d'une vie qui n'est pas toute bonne , elle est heureuse de tout le bien qu'elle est parvenue à réaliser. .
Point de contradiction dans ce sens-là à soutenir que l'homme de bien est heureux, quoiqu'il ne soit pas exclusivement heureux.
Il n'y en a pas plus dans celui-ci :
L'âme , même la meilleure , n'est pas tellement bonne qu'elle soit toujours vertueuse sans efforts et sans luttes. Elle a ses tentations , ses entrainemens et ses habitudes, qui souvent sont en opposition avec la conduite qu'elle doit tenir ; elle n'y cède pas, car elle les juge , les condamne, et s'applique à les vaincre et à en triompher; mais elle ne le fait pas si facilement qu'elle ne se sente parfois encore sur le point de faillir , et qu'elle n'ait ses momens do faiblesse et d'abandon. Elle combat, elle résiste, elle n'est donc pas victorieuse , elle ne se déploie donc pas dans sa force avec une entière liberté, et au lieu d'être tout au bien, d'y être sans cesse et sans écart , elle est au contraire exposée à une foule de distractions , de séductions et de premiers mouvemens qui pourraient la mener au mal; elle a nombre de fautes à éviter, de passions à combattre, de mauvais penchans à réprimer.
Tout en songeant ft se perfectionner, il faut qu'elle prenne garde de ne pas tomber , et sa vie qui est un progrès , n'est cependant pas un progrès sans délai ni détour , mais plutôt un laborieux et lent avancement ; d'où il suit qu'une telle âme ne peut pas plus être toute heureuse qu'elle n'est toute
288 GOUAS
vertueuse , qu'elle a le bonheur de sa vertu , imparfait comme sa vertu, mêlé de tristesse et d'amertume comme sa vertu de défauts.
L'homme de bien, par cela même qu'il n'est pas homme de bien absolument , et qu'il a toujours plus ou moins en lui du mauvais homme , de l'homme du mal , heureux en somme , parce qu'en tout le bien chez lui l'emporte sur le mal , est cependant malheureux de toute cette portion de sa nature qui demeure infirme et imparfaite. Et si loin d'être décidément et positivement homme de bien , il ne Test que d'une manière douteuse et négative , s'il ne l'est tout juste que pour n'être pas sujet au blâme et au reproche ; alors aussi dans ses joies interviennent plus de mécontentement , de déplaisir et de peines morales : il est moins heureux à mesure qu'il est moins vertueux 9 plus malheureux à mesure qu'il est plus près d'être vicieux. Tout cela, bien entendu, ainsi que je l'ai montré plus haut , à la condition qu'il se voie et se juge tel qu'il est; car joie ou douleur, tout tient toujours à la conscience.
Il est encore à remarquer, afin de bien comprendre cette vérité , que souvent une bonne action n'est pas l'affaire d'un moment, mais qu'elle est lente à s'accomplir , et ne s'achève qu'à la Ion-
DE PHILOSOPHIE. iSo
gue. Or , tant qu'elle n'est pas consommée , elle n'est pas une bonne action ; elle n'en est qu'un commencement , souvent peu satisfaisant , qu'un essai souvent sujet à une foule de contrariétés. Telle est, par exemple, dans la famille l'éducation des enfans , et dans l'état cette autre éducation qui se nomme la civilisation. Ce ne sont pas là , en effet, des soins d'un seul jour ; ils demandent des années, et par fois la vie n'y suffit pas. Il n'y a donc rien d'étonnant que ceux qui se livrent à de telles œuvres n'en jouissent pas à t'instant même où ils les commencent et les entreprennent; qu'ils les poursuivent et les continuent sans y trouver de grandes joies ; qu'ils n'en recueillent enfin le fruit que quand ils les ont terminées. Lonsque le bien est long à faire , le bonheur est long à venir. Les hommes généreux qui ont de ces tâches ne sont certainement pas privés, tant que durent leurs épreuves, de toute espèce de contentement, et chaque fois qu'un de leurs efforts, quelque pénible qu'il puisse être, réussit et atteint son but, ils ont au moins en passant le plaisir d'un succès partiel et provisoire. Mais comme cependant ils n'en sont encore qu'à des exercices de vertu, qu'ils sont en train de faire leur devoir , mais qu'ils ne l'ont pas encore fait , que sur la route qu'ils parcourent il leur reste à franchir plus d'un pas difficile, hommes de bien par tendance plutôt encore
QQO COURS
qu'en réalité , ils sont heureux de leurs intentions et des tentatives dont ils les appuient , mais ils ne le sont pas des résultats encore imparfaits de leurs actions ; ils ne le sont pas de cet avenir de patience et de travail qui s'ouvre au loin devant eux; ils ne le sont pas, en un mot, de tout ce qui accuse la faiblesse et la limitation de leurs moyens. Ils sont au contraire malheureux des lenteurs qu'ils éprouvent , des obstacles qu'ils rencontrent et des difficultés qu'ils prévoient; ils gémissent de n'être pas plus forts , plus prompts et plus capables; ils s'affligent de n'être pas doués d'une volonté plus efficace. Y a-t-il à cela contradiction ? Nullement : le bien donne le bonheur , mais il^ ne le donne que dans la mesure de sa propre perfection : où il est lui-même inachevé, il ne produit et ne peut produire qu'un bonheur inachevé.
Voilà , ce mevsemble , comment il faut entendre que l'homme de bien est à la fois heureux et malheureux ; heureux et malheureux à la fois , il ne l'est pas de la même chose , mais de deux choses différentes. Quand il jouit , c'est du bien ; quand il souffre, c'est du mal. U serait peut-être plus juste de dire que c'est, non pas l'homme de bien, mais l'homme en général qui, selon que sa nature se développe bien sous un rapport, et mal sous un
autre, trouve dans cette double situation un sujet de plaisir et une cause de douleur.
A parler rigoureusement, l'homme de bien en lui-même , et abstraction des faiblesses qui sont de rhomme et non de l'homme de bien , est heureux, infailliblement heureux; mais il ne Test pas^ ainsi qu'on le prétend dans le lieu commun d'usage , lorsqu'on soutient que la vertu est pour celui qui la cultive une source d'avantages extérieurs et matériels dont il fait son bonheur ; lorsqu'on dit qu'elle lui assure le bien-être et l'aisance , l'avancement dans ses affaires , la considération sociale , les bons offices d'autrui, le pouvoir et les dignités. Il n'est pas vrai qu'il en soit ainsi, au moins d'une manière absolue, et l'ordre n'est pas tel sur la terre que tout tourne à souhait pour celui qui est juste^ Il n'y a rien dans les lois de Dieu qui s'oppose à ce que, placé dans une condition d'épreuve, il subisse l'épreuve sous toutes ses formes et dans toute sa rigueur; le temps de la satisfaction viendra plus tard pour lui; il doit même souvent entrer dans les vues de la Providence de le frapper sévèrement , soit pour lui faire expier un dernier reste de corruption , soit pour le tenter par l'affliction et l'affermir par les traverses dans ses excellentes volontés. Il n'y a rien non plus dans les lois des
agi COURS
hommes qui empêche le meilleur d'entre eux d'être atteint par des misères contre lesquelles , soit ignorance, soit infirmité et impuissance, ils n'ont ni préservatifs, ni remèdes , ni consolations. Quelquefois même l'humanité a de si mauvais momens, qu'elle semble plutôt disposée à poursuivre, à flétrir, à punir la vertu, qu'à l'honorer selon ses droits. Ainsi, au lieu de supposer que dans le train ordinaire des choses le mérite est heureux, non seulement de ce bonheur qui est essentiel à sa nature, mais aussi de celui qui tient à des circonstances accidentelles , il faut plutôt reconnaître que sous ce dernier rapport il est la plupart du temps assez peu favorisé. Quand donc je pose en fait que l'homme de bien a ses joies, il ne s'agit pas, pour moi, de celles qui viennent de la santé, de la richesse, du crédit et de tous les biens du même genre ; de celles-là , ce qu'il en a , je l'ignore, et ne pourrais le savoir qu'au moyen d'une statistique difficile, douteuse, peut-être même impossible. Mais ce que j'ai à cœur d'établir , c'est qu'il est une vérité qui n'est point un lieu commun , qui n'est point vague et contestable , comme l'est souvent un lieu commun , à savoir que dans la conscience il n'y a jamais un sentiment de bien et de vertu sans plaisir et sans bonheur. Or, je crois, par tout ce qui précède, avoir donné à cette
DE PHILOSOPHIE, SqS
vérilé lin caractère certain de rigueur et d'évidence.
Je conclus donc , une dernière fois et avec une conviction de plus en plus ferme, que le bien et le bonheur sont inséparables dans notre âme ; que le bien y est le principe et la condition du bonheur; le bonheur, la conséquence, la mesure et le prix du bien.
SECTION III
Du bonheur considéré dans l'attrait qu'il a pour l'âme.
L'homme a pour but à la fois le bien et le bonheur.
Cependant il n'a pas mêmes dispositions à l'égard de l'un et de l'autre.
Il est obligé par le premier , ainsi que je l'ai fait voir précédemment; il est attiré par le second , comme je vais tâcher de l'expliquer.
Et d'abord , quand je dis que sous le rapport du bonheur , il n'a pas d'obligation , je ne veux pas dire qu'il n'a pas le devoir de faire les actes qui le rendent heureux; car, s'ils le rendent vraiment heureux, ils sont bons et légitimes, et à ce titre, ils lui sont prescrits et commandés
Qg4 COURS
par la raison. Mais je veux dire que dans la perspective de la double fin qu'il se propose , c'est le bien et non le bonheur qui donne naissance à Tobligation. Le bonheur sollicite, séduit, mais n oblige pas.
Il agit par XattraU.
Or, qu'est-ce que Y attrait? et quel en est le caractère? Dès que , à la suite du développement de quelques-unes de nos facultés , nous prévoyons une situation qui doit nous être agréable, nous y aspirons aussitôt , et nous sommes portés d'affection à la rechercher et à nous l'assurer. Il se fait en nous comme un mouvement d'expansion et d'ambition qui nous y pousse et nous y entraîne ; nous y gravitons en quelque sorte , et pour rappeler en deux mots la théorie de la sensibilité exposée en psychologie^ nous l'aimons et la désirons. Maintenant qu'est-ce que l'attrait? rien autre chose que la propriété de se faire aimer et désirer ; mais cette propriété est une puissance. Par l'attrait, le bonheur a prise et action sur l'âme ; il l'excite , Témeut, la gagne et la tourne à lui; souvent il l'enchaîne et la captive, non que, certains cas exceptés , il la nécessite absolument: il en est sous ce rapport du bonheur comme du bien, l'un attirCy l'autre oblige^ mais* sans détruire la liberté. Le
DE PHILOSOPHIE. ÎIqS
bonheur en particulier, si ce n'est dans quelques rares circonstances, nous laisse toujours assez maîtres de nos actes et de notre conduite pour que nous puissions résister à nos premières impressions, délibérer et vouloir avec sagesse et indépendance. Mais tout en gardant la faculté de nous posséder et de nous gouverner , nous n'en sommes pas moins sensibles à l'influence de l'attrait , et faciles aux inclinations qu'il détermine en nous par sa présence.
Tel est l'attrait en général.
Mais comme il n'y a pas seulement le bonheur en général , il n'y a pas non plus seulement l'attrait en général. U y a autant d'espèces d'attrait que d'espèces de bonheur ; c'est une conséquence trop évidente pour que je m'arrête à la démontrer. Je ne pourrais d'ailleurs , sans répétitions , après avoir traité des divers bonheurs, traiter encore des divers attraits. U y a entre ces deux faits un rapport trop intime pour qu'on puisse parler de l'un sans parler en même temps de l'autre, et qu'on ne les embrasse pas à la fois dans un seul et même ordre d'observations. Je me borne donc à dire que toutes les espèces de bonheur , celui qui est de pure conscience et celui qui naît de la sensation y celui qui tient à la sociabilité comme ce-
lui qui vient de la religion , ont chacun leur attrait propre , leur manière propre d'exciter l'amour et le désir.
Il n'est pas non plus nécessaire d'expliquer longuement comment tous les bonheurs ont plus ou moins d'attrait , selon qu'ils ont plus ou moins de vivacité, de sûreté, de pureté, en un mot, de valeur. Il est clair, en effet, qu'une situation simplement douce a pour nous moins d'intérêt qu'une félicité extraordinaire ; que l'une ne nous inspire que du goût, qu'un penchant calme et modéré , tandis que l'autre nous agite d'émotions et de transports que nous avons peine à contenir. Il n'y a rien à enseigner sur une vérité si vulgaire. Je l'énonce et ne la développe pas.
SECTION IV
Rapport de Tobligation et de Tattrait. — Morale du devoir.— Morale de l'amour. — Morale du devoir et de l'amour.
J'arrive donc à un point qui mérite plus d'attention. J'ai distingué précédemment l'obligation et l'attrait, et j'ai montré que ces deux motifs ont une part toute différente dans les résolutions que nous prenons; j'ai fait voir que le premier, né de la raison dont il a l'autorité , est impérieux et sacré, et s'exprime par ces mots : il faut ^ voilà la loi; que le second , né de la sensibilité , entraînant
et facile , se formulerait bien en ces termes : U me plaît , je désire. Je ne reviendrai pas sur cette distinction qu'il suffit de rappeler; mais cependant s'il y a distinction , il y a aussi harmonie, et c'est cette harmonie que je voudrais mettre en himière.
Je pourrais commencer par la conclure de l'harmonie même qui existe entre le bien et le bonheur. U est logique , en effet, que puisque le bien et le bonheur ne vont jamais l'un sans l'autre, l'effet de l'un dans l'âme humaine se concilie avec l'effet de l'autre ; il est logique que le précepte d'accord avec le souhait, la règle avec le désir , le jugement sur ce qui est à faire avec le penchant à le faire, agissent de concert et contribuent en commun aux déterminations de la volonté. La sagesse et la sensibilité prise dans sa pureté et son innocence, ne doivent pas se diviser et ne se divisent pas réellement, mais se coordonnent avec une telle convenance que celle-ci n'approuve rien dont celle-là ne se réjouisse , et que celle-là ne se réjouit de rien que l'autre ne l'ait déjà approuvé.
Et si l'on en appelle à l'expérience , ne sent-on pas que jamais on ne considère sérieusement le double but de son existence , que jamais on ne
agS COURS
l'apprécie dans toute sa vérité, sans éprouver aussitôt une double impression morale , sans être obligé et attiré^ sans devoir et sans aimer? Que ceux qui , par une fausse abstraction , séparent ce qui est uni , de deux choses n'en admettent qu'une, et méconnaissent dans leur destination , soit le bien, soit le bonheur, en viennent à ne plus considérer que l'un ou l'autre de ces mobiles, et à se conduire exclusivement, soit par un principe de raison, soit par un principe d'affection; ceux-là ne sont pas la règle , et les faits ne sont pas chez eux ce qu'ils sont chez tous les autres. Ce sont des âmes exceptionnelles qui ne prouvent rien de l'humanité, sinon que parfois l'humanité peut se mentir à elle-même , et se croire à tort appelée à la félicité sans la vertu, ou à la vertu sans la félicité. Mais le grand nombre, mais toutes les âmes qui sont vraiment humaines, qui sentent ou comprennent bien la vraie fin de leur existence, agissent sans cesse sous l'influence de cette double disposition , et ne font rien qu'elles ne le veuillent par conscience et par amour, par devoir et par sentiment.
Ainsi deux mobiles en harmonie, quoique cependant distincts entre eux, contribuent à déterminer nos volontés et nos actions , et ils se combinent à cet effet d'une manière si convenable ,
que quand l'un est inoins puissant , l'autre aussitôt gagne en influence, et qu'à son tour celuici, quand il lui arrive de faiblir, trouve aussitôt dans celui-là un auxiliaire plus énergique. Je veux dire que l'obligation est plus rigoureuse et plus puissante à mesure que l'attrait est lui-même moins efficace /et que l'attrait de son côté a plus de pouvoir et de vertu, à mesure que l'obligation est d'une moins' stricte observance; et pour le dire encore en d'autres termes, les choses s'arrangent de telle façon que, sentant un bonheur plus vif à faire le beau qu'à faire le bien , et un devoir plus étroit à faire le bien que le beau, quand le plaisir ne nous suffit pas pour nous porter à la vertu , nous avons le scrupule , et quand ce n'est pas assez du scrupule , nous avons le plaisir. Il est, en effet, des circonstances où c'est plus par raison que par passion que nous sommes honnêtes; d'autres où c'est surtout par passion et entraînement de cœur. S'agit-il , par exemple, d'un simple acte de probité? la conscience en fera les frais bien plus que l'émotion ; mais s'agit-il d'un sacrifice et d'un noble dévouement? l'émotion et l'enthousiasme y pourront avoir plus de part que la froide et pure sagesse. La vraie morale, science à la fois du bien et du bonheur, du bonheur par le bien et du bien avec le bonheur, de la vertu pour elle-même, et
3oO COUES
sa conséquence naturelle, s'adresse donc simultanément à l'esprit et au cœur , et par préceptes mêlés de charme , par commandemens et par sollicitations, lui dicte la loi qu'il doit suivre et Tentraine à la suivre; morale du devoir et de l'amour plus complète et plus puissante que celles du devoir sans Tamour ou de l'amour sans le devoir, et qui comprend mieux que l'une et l'autre le plein but de la vie humaine.
Quand , en effet , au lieu de considérer ce but dans son entier, on ne l'envisage que d'un côté, qu'on y regarde le bien , en négligeant le bonheur, et qu'on systématise cette vue au point d'en faire une doctrine, on a la morale du devoir, qui se résume en ces mots : le bien , rien que le bien.
Or en ces termes elle a du vrai et ce qu'il y a de mieux en fait de vrai ; car le bien est sans contredit l'élément capital de notre destination ; mais elle n'a pas tout le vrai , car il y a dans notre destination autre chose que le bien , autre chose que l'action légitimement accomplie ; il y a le sentiment de cette action et le plaisir qu'il procure.
Cette morale est donc exclusive , et elle l'est de telle manière, qu'elle ne peut guère convenir qu'à quelques âmes d'élite , qui peut-être même ne la
DE PHILOSOPHIE. 3oi
prennent jamais dans toute sa rigueur systématique, et la tempérant pour la pratique, laissent toujours dans leur pensée quelque place au bonheur à côté du bien. Les plus austères stoïciens voudraient en vain avoir la vertu sans la jouissance qui l'accompagne. Ils ne peuvent changer leur nature, séparer ce que Dieu a uni, et empêcher leur conscience de leur donner contentement lorsqu'elle leur atteste une bonne vie.
Pour le très-grand nombre, cette morale est accablante de sévérité, et outre l'inconvénient de ne pas convaincre , parce qu'elle n'est qu'à demi vraie, elle a encore le triste effet de porter le découragement dans les cœurs qu'elle effraie de son rigorisme excessif.
Quant à la morale de l'amour , pour lui donner son plus beau nom , et ne pas la flétrir de celui de l'intérêt ou de l'égoïsme , également exclusive parce qu'elle ne considère que le bonheur , elle peut avoir plus d'attrait, mais elle n'a pas plus d'autorité , et au fond , elle ne satisfait pas mieux les âmes auxquelles elle s'adresse. En leur proposant le plaisir , elle le leur propose sans le bien , et le plaisir sans le bien , c'est le plaisir sans condition. Or, quel esprit tant soit peu sage accep-
terait un tel principe dans toute l'étendue de ses conséquences? Que si, moins systématique, elle limite ses prétentions , et se bornant à recommander la félicité par la vertu , sans être encore dans le vrai, elle s'en rapproche davantage, elle cesse sans doute alors d'être sujette aux mêmes reproches; mais aussi elle est infidèle à son unité logique , et elle ne paraît plus raisonnable qu'en devenant inconséquente. £n effet, ce n'est plus faire de la félicité elle-même la fin absolue des actions, ce n'est plus dire rigoureusement : le bonheur pour le bonheur; mais incliner et passer au principe opposé , et reconnaître que le bonheur ne va pas sans le bien. Or, après s'être ainsi corrigée , la morale de l'amour est sans doute plus admissible , mais elle n'est plus à proprement parler la morale de l'amour ; elle est celle de l'amour dans le devoir ; elle a changé de système et modifié son idée. Pour achever de se transformer, il ne lui faudrait que substituer à cette formule , encore un peu fausse : le bonheur , et pour le bonheur le bien qui en est la condition ; cette autre expression , qui est la vérité : le bien , et avec le bien le bonheur qui en est la suite. Mais y réduite à ces termes , elle n'aurait plus rien de son ancien sens , et il n'y aurait qu'à l'approuver ; car elle ne serait plus
DE PHILOSOPHIE. 3o3
elle-même , et se serait convertie en une doctrine irréprochable.
Plus compréhensive et plus vraie que chacune des deux autres, la morale que j'appelle du devoir et de l'amour ne confond rien , distingue tout , accorde , mais ne mêle pas le bien avec le bonheur, ne recommande pas le premier au mépris du second , ni le second à son tour au mépris du premier; elle les maintient tous les deux, et tous les deux à leur rang , parle du bien comme de ce qui se doit , et du bonheur comme de ce qui plaît ^ ne dit pas : il faut être heureux , mais il faut être vertueux \ et ajoute que quand on est vertueux, on est heureux de sa vertu. De la sorte , elle répond bien à tous les besoins réels de l'âme; elle convient à sa raison comme elle convient à sa sensibilité ; elle la conduit par commandemens et aussi par entrainemens , elle lui résume en deux mots tout l'avenir qu'elle lui propose : bien agir et s'en réjouir.
£t c'est là sa puissance , son incontestable supériorité sur les morales exclusives. Forte à la fois de son autorité et de ses légitimes séductions, elle vaut mieux que le stoïcisme , qui pèche par trop de sévérité, mieux aussi que l'épicurisme , qui pèche par trop de relâchement. L'un se
3o4 COUKS
fait respecter sans se faire aimer ; l'autre se fait aimer sans se faire respecter. Pour elle , elle inspire en même temps le respect et l'amour; elle prend l'homme par toute sa nature ; elle est vraiment la morale humaine.
DE PHILOSOPHIE. 3o5