DU MAL
Mon dessein n'est pas de m'étendre bien longuement sur cette question : je la regarde comme résolue par tout ce qui a été dit précédemment ; montrer, en effet, ce qu'est le bien, c'est au moins indirectement montrer aussi ce. qu'est le mal , et l'idée de l'un ne peut être éclaircie sans que l'idée de l'autre ne le soit également. Du contraire au contraire, la conclusion est si simple qu'il n'est pas besoin de la déduire en raisonneniens explicites.
Je ne traiterai donc pas ici du mal comme si rien antérieurement n'en eût préparé l'intelligence; j'en parlerai comme d'un sujet qui , au point où nous en sommes , est compris , ou peut l'être de tout lecteur attentif : je me bornerai en conséquence à quelques rapides observations.
J'avertis aussi que je ne considérerai pas le mal sous le point de vue ontologique; je fais de la morale et non de l'ontologie , et sans nier ni mé-
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connaître les problèmes de celle-ci , je me renferme, comme je le dois, dans le domaine de celle-là. Qu'est-ce que le mal en général ? quelle en est la raison? comment se concilie-t-il avecl'existence et les attributs de Dieu ? Certes, ce ne sont pas là des questions à rejeter avec dédain ; mais ce ne sont pas des questions que j'aie à résoudre dans cetouvrage. J'ai seulement àme demander cequ'est le mal dans l'âme humaine et à quels traits principaux il peut y être reconnu.
11 y a d'aborddumal dans l'intelligence, quand elle ignore ou se trompe; car il est clair que dans ces deux cas elle n'atteint pas sa destination. Faite pour voir et bien voir, créée pour la science, elle manque également son but, soit qu'elle néglige la vérité , soit qu'elle la cherche dans des voies trompeuses et détournées. C'est une imperfection que Tignorance , c'en est une autre que l'erreur; et l'ime et l'autre sont des vices quand, comme il arrive trop souvent , elles sont le fait d'une volonté sans énergie ou sans patience. Mais alors même qu'elles ont leur cause dans une invincible nécessité , elles n'en sont pas moins deux défauts qui dégradent la raison. Fatalité ou faiblesse, c'est toujours une infraction à une des lois de la pensée que de ne*pas connaître ou de méconnaître la vraie nature des choses. Toute la diffé-
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rence est que d'une part le mal n'est pas imputable et que de Tautre , au contraire , il entraine responsabilité.
L'intelligence est encore sujette à une autre espèce de mal. Née pour le beau comme pour le vrai , elle pèche contre son bien quand elle se refuse à la poésie ou qu'elle s'y livre avec désordre. L'absence de goût ou le faux goût , la négation ou l'altération du sentiment œsthétique, la grossièreté , la barbarie , la brutalité en fait d'art, ou un raffinement excessif, l'affectation, la recherche, un fol et vain engouement ; ce sont là des habitudes ou des qualités d'esprit toujours fâcheuses en elles-mêmes et qui méritent le blâmé, quand elles résultent d'un mauvais emploi de la liberté et du travail.
Il est enfin un autre mal auquel l'intelligence est exposée. Puisque l'éloquence est un de ses biens, n'avoir point d'éloquence, quand cependant il y aurait des cœurs à toucher et à gagner, n'en avoir qu'une factice, toute de forme et d'apparence, sans vie intime et sans accent, ou n'avoir qu'un débordement de paroles sans suite, que des cris, qu'une action convulsive et déréglée, quand il faudrait tout un discours , tout un ordre d'expressions, de gestes et d'attitudes , pour ren^
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dre avec e£fet les vives et fortes convictions qui s'agitent dans la conscience, n'est-ce pas faillir comme esprit et n'avoir pas la vertu d'éclairer, de toucher, de concilier d'autres esprits , de se les assimiler par la volonté et de les gouverner par la parole ? Cette espèce de mutisme moral qui fait qu'on ne trouve pas une expression pour s'ouvrir les âmes et les remplir de ses idées et de ses sentimens, qui, dans les plus solennelles occasions, et en présence des questions les plus vitales et les plus graves , reste infécond et froid , confus et embarrassé, impuissant à rien dire, ce manquement à la vérité, faute d'un langage qui la fasse valoir, de même que cette effusion sans ordre et sans mesure de pensées qui s'échappent et se poussent en tumulte , troublent et fatiguent l'auditoire , en le jetant à chaque instant dans de pénibles distractions et de crises importunes : telles sont , pour l'intelligence , de notables imperfections.
On sait ce qu'est le bien pour la sensibilité ; le mal aussi par conséquent. Le bien en effet pour cette faculté est de jouir ou de souffrir des choses bonnes et mauvaises, de les aimer ou de les haïr, de les rechercher ou de les repousser en raison de leur nature. Le mal est donc, en premier lieu^ de rester apathique , d'être sans joie çt sans dou-
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leur, sans amour et sans haine, sans désir et sans aversion en présence de ces objets; le mal est ensuite de ne pas régler les affections auxquelles on se livre sur la vraie valeur des biens et des maux auxquels elles se rapportent. Une indifférence sans raison , ou des passions désordonnées, tel est sous sa double face le vice de la sensibilité. Si je ne Tavais pas fait ailleurs et en plus d'une occasion , je montrerais ici , par tableaux et descriptions développées, tout ce qu'il y a de funeste, de mauvais pour le cœur, à ne répondre par nulle émotion aux causes qui l'impressionnent, ou à n'y répondre que par emportemens aveugles et insensés; et l'on verrait combien peu l'homme est dans sa vraie destination « soit quand il n'a de passion pour rien, soit quand il en a à tout propos, sans règle et sans motif. Les faits ne manqueraient pas pour le prouver ; mais ils sont inutiles à rapporter.
Quoiqu'il y ait un mal particulier à la liberté, qui, pour le dire en deux mots, consiste : i® àne pas se posséder; 2* à ne pas délibérer; 3* à n'avoir ni force de résolution , ni puissance d'exécution , et par suite à être par sa faute, incapable de bien agir ; comme cependant jamais ce mal ne se montre à part et indépendamment des actes auxquels se mêle la liberté, je n'en parlerai pas
spécialement; je me bornerai à remarquer que c'est ce mal qui« s'alliant à celui de toutes les auti*es espèces , en l'acceptant ou en ne Tempéchant pas, lui imprime le caractère de vice et de démérite.
S'il y a du mal pour l'homme lorsqu'il n'accomplit pas cettepartiedesa destination générale , qui est toute intime, toute de conscience, il y en a également , lorsque dans ses rapports avec la nature, la société et la divinité, il ne se conforme pas à l'ordre qui naît pour lui de ces rapports.
Ainsi, n'usons-nous pas, quand nous le pouvons et comme nous le pouvons, de nos facultés physiques ? les laissons-nous languir sans soin et sans culture? négligeons-nous ces moyens d'impression et d'expression, de sensation et de mouvement dont notre corps est le siège; c'est mal; la Providence qui nous les a donnés, ne nous les a pas donnés en vain; et nous méconnaissons ses bienfaits quand nous n'apportons pas d'application à en profiter convenablement. Nous bornons volontairement la sphère de notre activité ; nous aurions à recevoir par le ministère des sens une foule de perceptions, d'affections ou d'impulsions , qui exciteraient et développeraient l'intelligence et la sensibilité. Nous aurions aussi , à l'aide des sens, à produire, sous la forme du lan-
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gage et du mouvement , une multitude de pen* sées, d'émotions et de volontés, qui regarderaient l'art, l'industrie, la politique et la religion; ce seraient toutes choses qui rendraient notre âme plus excellente, qui la feraient mieux de ce monde , dont elle doit être le plus possible , tant qu'elle y a son séjour. Par inertie , par aveuglement nous lui en refusons le pouvoir, nous lui ôtons le secours du corps et les facilités qu'elle y trouverait pour toute sorte de vertus; encore une fois, cela est mal.
Mais ce qui serait bien pis encore , ce serait non plus de ne pas user , mais d'abuser de nos orga* nés. Or , on arrive à cet excès de bien des manières et dans bien des cas. L'espèce de culte que certains hommes ont pour leur existence matérielle, leur recherche exclusive des jouissances sensuelles, leur dévotion aux plaisirs, et par exemple , cette fureur , le mot n'est pas trop fort, avec laquelle les Romains puissans et corrompus, se précipitaient , sans frein , dans les raffinemens infinis d'un luxe monstrueux; toute cette religion de la chair qui corrompt et pervertit les plus nobles facultés, qui détache de Dieu et ne rattache pas à l'homme, qui énerve et amollit sans rendre plus bienveillant, qui dégrade la poésie et déshonore la richesse, qui se sert de la
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civilisation, mais ne la comprend ni ne la seconde; cette religion est à la fois pour les individus et pour les peuples, un principe infaillible de démoralisation.
Mais il est un autre genre d abus dont il faut aussi parler pour le condamner sévèrement ; ce sont ces abstinences immodérées , ces gènes bizarres et sans raison, ces mutilations insensées, ces atteintes coupables à la vie , que l'esprit mat entendu de mortification et de pénitence, le fanatisme religieux , des chagrins mal supportés et ime grande faiblesse de cœur, déguisée sous l'apparence d'une terrible résolution , inspirent trop souvent à des âmes égarées. Sans doute il y a des situations où il est sage de porter la tempérance jusqu'au rigorisme, l'hygiène le conseille , où il peut être courageux de s'exposer aux privations , aux blessures et à la mort, la conscience en décide; ce sont là fréquemment les conditions nécessaires de l'accomplissement des devoirs les plus élevés et les plus saints. Mais quand de tels actes n'ont pour motifs que de vains scrupules , de mystiques imaginations , ou un triste abandon de soi, ils n'ont plus de justification et il est mal de s'y livrer. Au lieu d'y voir des pratiques agréables à Dieu et conformes à l'ordre , j'y verrais bien plutôt |de funestes super-
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stitioiis et une violation déplorable des lois de la vie physique, qui ont aussi devant Dieu, leur autorité et leur sanction.
Le mal touchant le reste de la nature doit être envisagé de la même façon que le mal touchant le corps.
La nature nous est bonne , je l'ai montré pré" cédemment ; elle nous est bonne à la fois par son utilité et par sa beauté. Source infinie de richesse, elle est inépuisable en ses trésors incessamment renouvelles , elle renferme en son sein de quoi nous nourrir , nous vêtir , nous abriter et satisfaire à tous nos besoins divers; elle ne nous manque jamais, et comme une ménagère économe , chaque année, chaque saison, chaque jour et à chaque heure, elle est prête à nous offrir ses frjLiits et ses bienfaits. Mais elle met à ses faveurs une condition impérieuse , c'est le travail et l'industrie; elle ne nous donne rien qu'au prix de soins et d'efforts intelligens. Il faut donc que nous unissions notre puissance à la sienne , que nous la secondions dans ses œuvres^ que nous participions à son action ; sinon elle se retire de nous, nous devient dure et rebelle, nous ferme son sein et nous punit de l'oisiveté par la pauvreté. Aussi est- ce mal de la négliger, de la lais-
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ser faire toute seule , de lui refuser le concours de notre pensée et de notre volonté , de notre organisation et de nos machines; il est mal de ne pas l'assister de notre science et de nos arts , de prendre les choses telles qu'elle les fait çt sans y apporter nulle amélioration. Nous méritons reproche et blâme pour une telle indifférence ; mais nous sommes bien autrement coupables quand au lieu de nous borner à Tinaction et à la paresse , sans raison et sans prévoyance , capricieux et imprudens, inhabiles et téméraires, nous employons toute notre activité à contrarier la nature, à la tourmenter de nos folies, à Tépuiser par nos désordres ; quand nous la ruinons et la détruisons autant qu'il est en nous., oubliant que c'est contre nous que tourneront définitivement cette destruction et cette ruine. Le sauvage et le barbare, s'ils savaient mieux ce qu'ils font, et s'il leur était possible de mieux faire, commettraient yin vrai crime, le crime de lèse-nature, lorsque par lefer et le feujils ravagent et dépeuplent les lieux qu'ils parcourent et y répandent de toute part la désolation et la stérilité. Leur ignorance les excuse; la nécessité les absout. Mais des peuples civilisés qui, dans la guerre, par exemple, enivrés de vengeance ou emportés par la victoire, contre tout droit et toute prudence, se feraient des armes de l'incendie, de l'inondation ,
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et de la dévastation , et moissons et forets , troupeaux et habitations, abattraient tout sous leurs pas , frapperaient ainsi au cœur la richesse du pays; ceux-là, pires que les sauvages, mériteraient, à juste titre , la plus éclatante réprobation pour cet abus de force, si surtout des actes iniques inhumains et cruels en étaient la conséquence. Détruire pour détruire, perdre les choses pour les perdre , est en soi un vrai mal , et l'économie comme la morale , ou plutôt comme une partie intégrante de la morale, condamne et défend une telle conduite.
L'œsthétique en fait autant pour tout ce qui regarde les atteintes portées à la beauté de la nature. Elle nous ordonne, en effet, au nom de notre propre bien, de ne pas considérer la nature sous le seul point de vue de l'utile , mais de l'envisager aussi sous le point de vue du beau; de l'admirer et de la perfectionner dans ce qu'elle ' a de gracieux, de noble ou de sublime; de la réformer dans ce qu'elle a de moins accompli et de moins heureux; de lui prêter , en un mot , l'appui de notre amour , afin de la rendre plus digne du Dieu qui la veut belle, et nous l'a donnée pour une part à embellir et à orner; d'où il suit qu'il est déjà mal de n'avoir pas , à son égard, sympathie poétique, de rester froid à ses beautés, et indiffé-
rent à ses défauts , de ne pas songer à la perfectionner ou du moins à la corriger. Je n*aimerais ni n'estimerais une telle insouciance ; je voudrais au moins à l'homme, un peu de soin et de délicatesse pour toutes les choses que le créateur semble avoir recommandées, par leur charme et leur attrait, à son art et à son goût. Ne passez pas devant cette fleur sans la regarder et vous plaire à ses vives couleurs, à son port élégant, à la suavité de son parfum , sans vous intéresser
à sa destinée de belle et douce fleur; autrement je croirai qu'il vous manque une faculté , celle de sentir la beauté sous une de ses formes les plus gracieuses. De même aussi, ne souffrez pas, si toutefois vous le pouvez , qu'un objet qui s'offre à vous avec les caractères de la laideur, reste là sous vos yeux, disgracieux et difforme; changez-le, modifiez-le, témoignez par quelque acte la répugnance que vous éprouvez pour tout ce qui n'est pas beau.
Nous agissons mal avec la nature, soit que nous la négligions dans sa beauté, soit que nous l'abandonnions dans sa laideur. Mais , si au lieu seulement de nous abstenir et de ne rien faire , poussés par le caprice ou guidés par une sordide et grossière cupidité, sacrifiant tout à nos folies ou à nos étroites combinaisons , sans
raison ou saus amour , nous entreprenons sur l'œuvre de Dieu pour la gâter et la dégrader , si d'une main téméraire nous troublons tous les règnes, déformant et flétrissant les merveilles de chacun d'eux, brisant les minéraux, abattant les végétaux, mutilant les animaux, portant partout le désordre , la confusion , la laideur à la place de la proportion , de l'harmonie et de la beauté ; ce n'est plus de simple inertie, c'est de brutalité que nous sommes coupables; nous tombons dans la barbarie. {1 est fâcheux d'avoir à dire que l'esprit d'industrialisme, trop préoccupé de ses intérêts , trop exclusif en ses prétentions , a quelquefois le travers , pour user du mot le plus doux , de marcher à son but avec trop peu de respect pour les beautés de la nature ; dans son intolérance pour tout ce qui n'est pas de la plus stricte utilité, il s'attaque souvent à des objets, il est vrai, de peu d'usage et de profit, mais qui par un autre côté sont d'un prix infini, et qui, grâce aux impressions qu'ils produisent sur l'âme, la recréent et relèvent , l'inspirent de poésie , la purifient et la rendent meilleure par leur charme et leur attrait. II y a là un mal réel, et une société animée exclusivement d'un tel esprit, ne tarderait pas, quels que fussent d'ailleurs son luxe et sa puissance , à paraître petitement et mesquinement mercantile. Ija vie des peuples, comme celle des individus, a
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ses nécessités matérielles, auxquelles il faut bien que l'industrie pourvoie et satisfasse; mais elle a aussi ses besoins intellectuels et moraux, qui demandent un autre genre de satis&ction et de jouissances et elle se développe mal, si elle ne s'alimente de religion et de poésie, aussi bien que de richesse. C'est pourquoi il ne serait pas d'une bonne et large politique, de ne nourrir dans une société, que les sentimens économiques, le goût du lucre et du bien être, et d'en bannir, comme frivoles, l'amour pdétique et Tadmiration des beautés de la nature.
Un mot maintenant du mal social. Celui-là , nul ne le nie ; chacuu le sent et le reconnaît. le serai donc très-court dans ce que je vais en dire.
Ce mal consiste en premier lieu à ne rien faire pour nos semblables, à ne nous mêler en aucune façon de leur condition et de leur destinée , à rester insensibles à leurs maux comme à leurs biens, étrangers à tous leurs actes, sans sympathie et sans bienveillance , les laissant vivre comme ils peuvent en l'absence de tout amour et de tout concours de notre part; égoïsme froid et détestable qui ferme nos âmes à toute pitié, à toute généreuse inspiration , et ne nous laisse de sociabilité que ce qu'il nous en faut pour n'être pas
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nous-mêmes oubliés et délaissés. Ce vice est capital , et il perdrait l'humanité s'il devenait universel, car il ruinerait la société, sans laquelle il n'y a plus d'humanité. Mais le mal est plus grave encore quand de négatif Tégoïsme devient actif et offensif, quand il arrive au mépris et à l'attaque ouverte des droits, à l'injure et à la violence, à tous les délits et à tous les crimes qui troublent l'ordre social. Ici , plus de neutra* lité ; il y a intervention , invasion dans la destinée d'autrui pour l'empêcher, l'arrêter et l'opprimer méchamment. La propriété, l'honneur, la personne et la pensée, tout est atteint et menacé; et si, au nom de ia société et dépositaire de sa puissance , l'état n'était pas là pour protéger l'offensé, ce serait le règne de la force et l'inévitable dissolution des nations et des familles; le triomphe du mal finirait tout.
Le mal, selon la religion, ne se conçoit pas moins clairement que le mal selon la société. Deux mots le résument et l'expliquent : Tindifférence et l'impiété; l'indifférence, qui n'est que l'oubli et la négligjance de l'ordre, de Dieu l'ordre vivant , la loi suprême en action; certes, il y a pour l'humanité une grande cause de faiblesse, de chute et de corruption à vivre ainsi dans l'éloignement de celui qui est la règle et la sagesse par
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excellence ; l'impiété ,»pire que l'indifférence, car elle n'est plus simplement de l'apathie et de la tiédeur, mais une révolte, une lutte directe, et quand elle est poussée à l'excès , une sorte de rage et de frénésie contre toute espèce d'ordre; l'impiété qui nie tant qu^elle peut , et blasphème quand elle ne peut nier le gouvernement de la Providence ; lui imputant tout à malice , à incurie ou à impuissance , et les misères du juste et les triomphes du méchant , et le délaissement de la vertu , et l'impunité du crime ; lui reprochant le présent , désespérant de l'avenir , n'adhérant à rien et condamnant tout. C'est là , certes , une affreuse disposition du cœur humain, qui, si jamais elle se développait sans frein et sans retenue, le troublerait de désordres et de douleurs infinis.
Heureusement que malgré tout il reste toujours aux âmes une certaine foi à la divinité, qui les sauve de cet excès de mal et de malheur.
Je viens de passer en revue les principales espèces de mal. Si , les embrassant maintenant d'un seul et même coup d'œil, je me demande ce qu'elles ont entre elles de commun et de semblable, et ce qui, par conséquent, constitue le mal en général , je reconnais que c'est d'abord d'avoir caractère de liberté. L'homme , en effet , dans ses
faiblesses , dans ses fautes et dans ses crimes , n'est coupable que parce qu'il est libre, que parce qu'il est capable par lui-même de se posséder , de délibérer , de vouloir et d'exécuter. Il est trop clair que sans cela il y aurait mal , mais non mal moral.
Puis , si l'on fait attention que dans chaque cas particulier le mal consiste k s'abstenir de certains actes légitimes, ou à se livrer à certains actes contraires à l'ordre et illicites , on n'aura pas de peine à conclure, d'une manière générale, qu'il se réduit soit à ne pas £aire ce qu'il faut, soit à faire ce qu'il ne faut pas. Des facultés qui ne se déploient pas ou se déploient en désordre, une vie qui ne mène à rien ou se perd en dérèglemens, une destination délaissée ou malheureusement pervertie , l'oubli ou l'abus des dons accordés à l'homme par le Créateur, tel est en effet le mal. Il résulte dans tout être de la privation ou de la dégradation des qualités qu'il devrait avoir ; dans l'homme il vient en particulier de l'une ou l'autre de ces deux causes . Pour toute force , les deux conditions d'une légitime existence sont l'action et la règle d'action ; en cela est le bien ; où manquent l'une ou l'autre de ces conditions est par là même le mal. Placez ce mal dans une force intelligente et libre, et vous avez sous sa double face le mal moral , te mal humain.
AI
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Je ne ferai pas du laid moral un chapitre particulier ; je n'en veux dire que quelques mots qui se placent ici naturellement.
Si le leau est l'excellence et la perfection du 'bien, que peut être le laid ? Le degré extrême du mal ; et, en effet, quand le mal, soit d'omission, soit de commission, est porté jusqu'au point d'être l'absolue négation de quelque bonne qualité , ou Tabâolu dérèjglemeiît de telle ou telle faculté, il n'excite plus seulement le reproche et le blâme, mais le dégoût et l'horreur. Disgracieux, ignoble , hideux , il n'est plus simplement le mal, il est le mal devenu laid. Ainsi, pourquoi cette intelligence lourde, stupide et enveloppée , incapable à la fois de poésie et de science , morte en un mot à toute idée, vous parait-elle un objet laid et informe moralement? C'est que, comme intelligence , elle est si bas dans le mal, si loin de ce qu'elle devrait être , que vous ne pouvez voir une telle dégradation sans mépris et sans répugnance. Pourquoi , d'autre part , cet esprit que rien ne règle et ne contient, qui extravague, délire et n'a que d'absurdes conceptions, vous faitil une impression si révoltante et si triste? C'est que vous le sentez insensé et mauvsus à l'excès. La folie le rend monstrueux.
Il y a de hideuses passions. Ce sont celles dont
la tiédeur et .la déplorable inertie attestent une sensibilité qui s'éteint et ne vit plus, ou celles dont les débordemens et les emportemens désordonnés révèlent un cœur qui n'a plus ni frein ni retenue. Passions apathiques ou délirantes dès qu'elles le sont à l'excès, elles ne sont plus simplement vicieuses , elles sont honteuses , elles sont affreuses.
J'abrège , et je passe aux habitudes sociales et religieuses que j'ai marquées comme mauvaises : d'une part, l'égoïsme et l'indifférence; de l'autre, la malveillande et l'impiété. Eh bien ! lorsque l'égoïsme est si plein et si compacte, qu'on ifle permette l'expression , qu'il ne laisse plus place . dans le cœur à la moindre sociabilité , à la plus faible sympathie; lorsque l'indifférence à l'égard de Dieu est si persistante et si froide, qu'elle éteint en son foyer toute espèce de religion, n'est-ce pas là du laid moral ? Et quand la malveillance est si vive, qu'injustices, perfidies, vengeances cruelles et détestables , elle se permet tout et se porte à tout; quand l'impiété, dans son audace, a quelque chose d'effréné, de forcené , de satanique , n'est-ce pas toujours le laid moral? Et le mal, dans tous ces cas ^ n'est-il pas toujours le fond du laid ? .
Du mal au laid , la différence est de degré et
non de nature. Le premier est évidemment le principe du second , et celui^-ci , par conséqtient ^ le terme extrême de celui-^Ii.
Cette conclusion que je limite ici à la^question du laid moral, je n'hésiterais pas à détendre à la question de toute autre espèce de laid ; mais je m'en abstiens pour ne pas sortir du sujet dont je m'occupe.
Quand on considère le bien moral comme objet de la volo^té, on juge qu'il eét obligataire; par opposition , le mal moral , envisagé sons le même point de vue , paraît illicite et non-^blîgaw toire. Jamais à la vue d'un acte futur , on ne le reconnaît pour mauvais , sans prononcer dans sa conscience qu'il faut ne pas s'y livrer. On peut se faire illusion sur le caractère qu'il présente, le regarder comme indifférent , quoique réellement il soit coupable, ou même encore le supposer légitime et honnête, quand cependant il est tout le contraire; il y a de ces erreurs dans les esprits. L'irréflexion, la passion, l'intérêt, et peut-être même déjà une certaine corruption, en sont les causes ordinaires ; qu'alors on ne réprouve pas , qu'on ne se défende pas à soi-même cet acte que l'on croit permis , il n'y a rien là que de naturel ; on ne condamne pas ce qui semble bien , et iei pour la
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pensée le mal est devenu le bien ; il en a pris le caractère , il en a l'apparence. Mais quand on revient à la vérité , quainl on la voit telle qu'elle ^st , qu'on estime le mal ce qu'il est , on n'hésite pas à affirmer qu'il faut le fuir et s'en abstenir. C'est une loi de la raison aussi invariable qu'universelle 9 qui détermine dans l'âme cette opposition morale à tout ce qui est contraire au bien : opposition morale , je dis bient , et non nécessité ; car alors, s'il y a motif qui détouriie et déconseille, il n'y a pas empêchement invincible et fatal , et la liberté reste toujours. Il en est de cette prohibition ou de cette obligation négative comme de celle qui est positive; elle consacre et n'abolit pas , elle constitue au contraire la moralité humaine. Je ne répéterai pas à ce sujet tout ce qui a été dit précédemment à propos du bien et de l'obligation dont il est le principe, ce seraient les mêmes idées à exprimer.
De même aussi que ce seraient les mêmes remar* ques à reproduire pour montrer que cette disposition à repousser le mal n'est pas une simple répugnance, une pure affaire de goût, un mou» vement de la sensibilité , mais une négation de la raison , un refus formel de sa part d'approuver et d'ordonner ce qu'elle juge mauvais.
Enfin, je me dispenserai encore de prouver que
TobUgation a des degrés aussi bien quand elle dé* fend, que quand elle ordonne 6t commande. Outre qu'en soi il est très-clair que les fautes ne sont pas des délits , et que les délits ne sont pas des crimes ; qu'entre les fautes elles«mémes il y a des différences et des nuances , de même entre les délits, de même aussi entre les crimes ; que , par conséquent, tous illicites, ils ne le sont cependant pas tous de la même façon et avec la même gravité ; qu'ainsi , par exemple , le mal, simplement mal , ne peut pas être l'objet d'une aussi Sévère réprobation que le mal à l'état de laid ; tout cela se conclut avec facilité de ce qui a été dit précédemment à propos des diverses espèces et des divers degrés du devoir.
U faut seulement qu'on sache bien que l'obli* gation prohibitive se mesure sur la nature et la gravité du mal, défend le mal quel qu'il soit, mais le défend moins quand il est moindre et plus quand il est plus grand.
Et du reste, le mal varie selon qu'il affecte une partie plus ou moins importante de notre destination , et que dans chacun de ces cas il est une atteinte plus ou moins foite à l'ordre et à la loi du bien.
Tel est le mal en général ; mais à côté du mal,
il y a le malheur qui s y rattache intimement. Or, on ne connaîtrait qu'imparfaitement l'un si l'on n'avait aussi une idée de l'autre. Il me reste , sinon à développer , au moins à indiquer cette idée.
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