PREFACE. ^ XXV
moindre opposition , je les retiendrais religieusement. Mais je ne pense pas que les considérations que je vais essayer de faire valoir, aient aucun mauvais effet , je pense au contraire , qu elles sont propres à éclairer et à mieux diriger un zèle qui peut avoir ses préjugés et ses illusions.
On veut l'instruction des classes pauvres ; mais on la veut comme moyen. On la veut presque exclusivement tournée aux sciences physiques; c'est encore comme moyen. Quand on demande pour les classes pauvres , réduction et économie dans les dépenses de l'état , augmentation de salaires , rétribution plus équitable du travail et de l'industrie ; quand on leur donne quelque conseil de sagesse et de bonne vie, quand on leur recommande, par exemple, la sobriété et l'économie; ce sont toujours et toujours des moyens qu'on leur propose. Or , que prétend-on par ces moyens.»^ à quel but les rapporte-t-on ? Au bien-être matériel ? d'accord; ce but n'est pas à négliger, et je suis loin d'en méconnaître l'importance et la valeur. Mais est-ce là l'unique fin , la fin souveraine et absolue de l'homme ? Non certes , et s'il le fallait, il me serait facile de le mon-
xxvj paiIfacs.
trer; j'en ai donné la preuve ailleurs^ et plus d'une fois, dans cet ouvrage, j'aurai l'occasion de la reproduire.
C'est pourquoi je voudrais que tout en recommandant au peuple , le soin de son bienêtre, on eût aussi pour lui des préceptes et des maximes d'un ordre plus élevé, et qu'on lui parlât de l'esprit comme on lui parle du corps, de la vérité et de la beauté , comme de la santé et de la richesse , de la justice et de la piété , comme de l'utilité et de l'aisance ; qu'on lui en parlât plus et mieux , qu'on les lui montrât comme des biens , non seulement aussi réels, mais incomparablement plus estimables. Je voudrais qu'on lui enseignât que si une part de la vie doit sagement être donnée aux nécessités du corps , une autre , et la plus belle , revient de droit aux vertus qui font de l'homme une intelligence éclairée et cultivée, un cœur droit, une volonté ferme, une âme pleine de bienveillance , une créature honorant et adorant son créateur.
Ainsi le peuple pour toute morale , n'aurait pas seulement l'hygiène et l'économie politique , il aurait aussi l'art de cultiver et de perfectionner sa pensée , de diriger ses passions ,' de se gouverner dans tous ses actes ;
PE£FAG£. XXVij
il aurait des lois réglant ses rapports avec l'homme et avec Dieu; il aurait , en un mot, une morale qui embrasserait toute sa destination. Alors seulement, il serait traité convenablement à sa nature : le peuple est homme , traitez-le en homme; ne faites pas à son égard comme s'il n'avait que les besoins et les instincts de lanimal. Il y a de l'animal en lui, parce qu'il y en a dans l'humanité; mais il y a aussi l'être raisonnable ^ la force morale qui est appelée à connaître , à aimer , à vouloir et à se développer en vue du vrai et du beau comme en vue de l'utile , en vue de Dieu et de la société comme en vue de la nature. Donnez- lui de quoi se nourrir, se vêtir et se loger , faites mieux , apjM^enezlui , aidez-le à se procurer lui-même et par son travail personnel tous ces avantages matériels; instruisez-le dans ce but, rendez-le sobre , économe , laborieux et prudent ; poussez-le au peri'ectionnemént de toutes ses facultés industrielles. Mais ne l'élevez pas seulement pour les sens et la vie physique; élevez-le aussi pour les germes de science et de poésie, de sociabilité et de religion qu'il porte en lui dès sa naissance et qu'il est appelé à cultiver comme des dons de
XXViij PRÉFACE.
la Divinité. Donnez-lui des écoles, des académies, des œuvres d'art, des monumens et des temples ; donnez-lui toutes les institutions qui s'adressent à son âme, en éveillent • et en perfectionnent les plus nobles facultés; donnez-lui toute entière et sous toutes les formes qu'elle peut prendre, cette grande leçon du bien, qu'un seul mot, le bien-être , est loin de résumer , et comptez que, non seulement vous aurez un peuple habile aux travaux de la richesse, mais un peuple ami de la poésie, des lettres et des sciences, un peuple fidèle au droit, plein de Dieu et de l'ordre, en un mot, un peuple humain. Ainsi se fait une véritable et légitime civilisation.
C'est là un point sur lequel je sens le besoin d'insister , et sur lequel je demande à présenter encore quelques remarques.
Le bien physique est de sa nature nécessairement très-borné. Nous ne pouvons tous, en effet , nous nourrir des mêmes alimens , nous vêtir du même habit, nous abriter sous le même toit , jouir , en un mot , à la fois , des mêmes objets utiles. Il faut que nous les partagions , que nous ayons chacun le nôtre , que chacun ait sa chose propre ; il n'y a pas
PhÉFÉLCE. XXix
tiioyen de faire autrement ; et comme malgré toutes nos ressources de travail et d'industrie, malgré nos inventions et nos machines, la terre n'est pas fertile sans fin et sans relâche, et que la richesse a son terme; comme d'autre part la population ou le nombre de ceux qui se la distribuent et la manière dont ils se la dis- • tribuent, peuvent encore apporter de nouvelles restrictions à la portion de chacun , à celle surtout des classes pauvres, il est évident que V utile ^ souvent à peine satisfaisant, même pour les plus favorisés, est insuffisant pour les autres , tout-à-fait nul pour quelques-uns. Or, je le demande, un tel bien peut-il être le bien suprême? Gomparons-le au vrai, au*beau, au juste et au divin, et jugeons de quel côté est la prééminence et l'excellence.
Oii s'arrête le vrai? On ne peut le dire, car il est infini ; il est partout et à tout jamais ; il est dans le créé et dans l'incréé, en tout être et en tout rapport ; Dieu , l'homme et la nature , voilà ce qu'il embrasse. Nous ayons donc là de quoi savoir, de quoi savoir immensément.
Nous participons au vrai.par la science ; par