DU BIEN DE L^ÀME CONSIDÉRÉE DANS SON ÀGTITITÉ INTIME
SECTION I
Considérations générales sur le bien.-— Du bien relatif à Tintelligence.
Quel est le but de la vie de l'homme , et quels sont ses moyens d'atteindre ce but ; quelle est sa légitime destination, et que doit-il faire pour l'accomplir ; qu'est-ce que le bien , et qu'est-ce que le bonheur, quelles sont les voies qui y conduisent? tel est dans sa simplicité, mais aussi dans sa grandeur, tout le problème de la morale.
Problème à deux divisions, comme on le voit,
et qui, pour être discuté avec méthode, doit être
résolu dans la première avant d'être abordé dans
la seconde, puisque avant de savoir comment
faire , il faut savoir ce qui est à faire.
a COUBS
Je profiterai de ce partage pour ne traiter dans cet ouvrage qu'une partie de la question , et ajourner l'autre à un autre livre, qui plus tard peut-être aura son tour.
Ainsi je me bornerai dans celui-ci à déterminer sous leurs différentes faces et à considérer dans leur ensemble le but, la destination , le bien et le bonheur de l'homme, laissant pour un nouveau travail tout ce qui est relatif aux moyens et aux règles pratiques de la vie.
L'homme a son but comme tout être , et son but, comme celui de tout être, est analogue à sa nature ; sa destination est déterminée par les conditions mêmes de son existence.
Si je n'avais pas en psychologie montré comment la liberté se concilie avec la nécessité et l'action providentielle, j'aurais peut-être à repousser ici une accusation de fatalisme qu'on tir^erait, faute de les bien comprendre , des paroles dont je viens de me servir. Mais pour peu qu'on y réfléchisse et qu'on veuille relire ou se rappeler le chapitre où j'ai discuté cette importante question , on reconnaîtra sans peine que quand je dis que ce que l'homme doit être est en raison de ce qu'il est, je ne porte nulle atteinte à sa qualité d'agent
moral. Sa destination suit de sa nature ; cela est vrai, et le contraire serait faux et absurde. Mais comme sa nature, entre autres attributs, est d'être libre et maître de lui , au moins dans de certaines limites, sa destination bien entendue n'est autre chose qu^ la charge à lui commise par la Providence de donner à son activité le' développement qui lui convient. Sa destination est dans sa nature , mais c'est à lui à l'en tirer; c'est à lui à se faire lui-même ce qu'il doit être avec le temps, et à développer ses facultés selon les lois qui leur sont propres. Il n'y a pas là de fatalisme ; il n'y a que l'idée d'une créature dont la lâche est réglée sur sa constitution et sa condition, et qui, obligée de Taccomplir, loin d être nécessitée par cette obligation, a au contraire toute la liberté que suppose un tel devoir.
L'homme est créé actif; actif quand il pense, quand il sent et quand il veut; actif dans toute sa vie intime et spirituelle , et pareillement dans sa vie organique et matérielle, sociale et religieuse, en tout et toujours actifs n'est-il pas évident qu'il est appelé à agir le plus et le mieux possible selon l'ordre qui lui est tracé? Il n'a pas été fait force pour cesser d'être force, mettre k néant son énergie, s'éteindre et se perdre dans l'inaction; mais au contraire pour se développer, se fortifier et grandir dans l'exercice légitime de
ses différentes facultés. Force, il doit rester force et le devenir de plus en plus ; force douée de certains attributs et placée dans de certains rapports, il doit vivre et se perfectionner dans le sens de ces attributs et selon la loi de ces rapports. Toutes les forces en sont là : celles qui ont pour-propriété la puissance de minéraliser ont pour fin de minéraliser; celles qui végètent, de végéter; celles qui animalisent,d'animaliser; toutes celles-là avec nécessité, parce qu'elles ont été faites par Dieu aveugles et nécessaires. L'homme au contraire comme agent moral, a pour but de cultiver moralement, librement tous les germes de pensée, d'amour et de volonté qui sont au fond de sa conscience , toutes les vertus auxquelles l'appellent ses relations avec Dieu, l'humanité et la nature.
Il a été créé intelligent; dans quelle vue, si ce n'est pour qu'il exerçât , développât son intelligence, et la formât à tous les travaux, je dirai presque , à toutes les vertus dont elle est capable par sa nature? Or un des emplois de l'intelligence est la connaissance de soi-même; il faut donc qu'il s'applique à cette espèce de connaissance, qu'il l'éclaircisse, l'approfondisse, la garde pure et sincère, qu'il en fasse cette science de soi qui est le principe de toute sagesse. C'est une bien vieille vérité
ijue celle qui fonde toute la morale sur le nosce teipsum , et il utj a plus à la démontrer ; mais pour peu qu'on y regarde , on aperçoit d'abord , toute la suite des conséquences heureuses qu'elle contient et consacre. Se bien connaître soimême, c'est avoir sous les yeux toute son âme, toute sa vie, en pénétrer tous les secrets, en apprécier toutes les habitudes , en juger le bien et le mal; d'où suit la disposition à persévérer dans la bonne voie ou à s'écarter de la mauvaise ; et de cette disposition à l'action , qui la met en pratique, il n'y a qu'un pas qui se franchit vite. Nul ne sent dans son cœur que telle chose est à faire, telle chose àne pas faire, sans être aussitôt porté à faire l'une , à ne pas faire l'autre. C'est pourquoi il importe tant de bien se connaître soiméme«. Celui qui néglige cette étude , coupable d'abord de cette négligence qui en soi est déjà un mal, l'est en outre de toutes les faiblesses, de toutes les fautes et de tous les vices qu'entraîne infailliblement cette absence de conscience : vain, frivole et léger, incapable de se gouverner, parce qu'il ne se connaît ni ne se juge , il ne sait où il en est, où il va et comment il va, et rencontrât-il un abîme, il y tomberait par ignorance et oubli de lui-même. Ignorance et oubli de soi, voilà la ruine de toute moralité et de toute vertu humaine.
Si je me proposais , dans cet ouvrage , de mêler l'histoire et la critique à l'exposition dogmatique, ce serait ici le lieu de dire quelque chose des doctrines qui présentant à l'homme comme souverain bien non pas son union et sa ressemblance avec Dieu, mais sa fusion et son absorption en l'existence suprême, l'abolition de sa liberté et le néant de son moi^ prêchent comme vertus préparatoires l'oubli et l'abandon de soi, l'extase mystique , la vie rêveuse et contemplative , et souvent des habitudes moins innocentes et moins pures ; je montrerais qu'elles méconnaissent un des points fondamentaux de la destinée hu<^ maine, je veux dire ce sentiment de haute et pure personnalité, sans lequel ilne peut y avoir ni vertu ni liberté, et qu'elles mènent à cette conséquence, que Dieu n'a fait de l'âme une personne que pour la faire cesser d'être une personne ; qu'il ne l'a prise au néant que pour l'y replonger aussitôt; qu'il n'a créé que pour détruire , qu'il n'a produit qu'une oeuvre contradictoire. Mais mon but n'est pas celui-là , aussi je me borne à ces simples remarques.
Une des fins de l'intelligence est la connaissance de soi-même ; mais comme cette faculté , outre qu'elle est capable de conscience, l'est aussi de science, de poésie et d'éloquence, elle a sous
tous ces rapports des buts déterminés à atteindre. Je ne veux pas le démontrer, je le prends pour accordé : car il est trop évident qu'elle n'a pas été donnée à l'homme avec le pouvoir de saisir la vérité et la beauté, et par la vérité et la beauté de toucher et de gagner les cœurs, pour rester stérile et s'éteindre dans l'ignorance et l'absence de tout art.
. Comme force intelligente, l'homme a donc pour mission de recevoir, de rechercher, de découvrir la vérité, de la percevoir de simple sens, quand il ne le peut pas d'une autre manière, de la comprendre et de l'expliquer quand il peut s'élever à la philosophie; il a pour mission de s'éclairer , autant qu'il est en lui , de s'éclairer avant tout sur les objets qui lui importent le plus, puis sur ceux qui ont moins de valeur , puis sur tous les autres jusqu'aux plus minces , car ils ont tous leur intérêt ; ayant soin seulement de tout ramener dans cette étude à la grande question de sa destination : en un mot devenir savant, ou, pour mieux dire, devenir sage sur toutes les choses de la vie, voilà son but sous ce rapport ; but élevé s'il en fut et qui mérite en lui-même grave et sérieuse considération , puisqu'il n'y a rien de mieux pour un esprit que de se faire esprit le plus possible , que de croître en connaissance , en lumière et en raison.
Mais sous un autre point de vue, et pour les con* séquences qui en résultent , il y a aussi un grand bien à s'instruire de la vérité. £n effet ce que nous faisons, ce que nous voulons, c'est au fond ce que nous croyons; ce sont toujours nos opinions, celles qui sont vraiment en nous et que nous avons sérieusement à cœur, qui sont la règle de notre conduite. Vraies, claires, et bien entendues, elles ne nous déterminent qu'à des actions légitimes et irréprochables; fausses, aveugles et absurdes, elles nous poussent à toutes sortes de folies et de fautes. Tout notre avenir est dans notre foi , dans nos sentimens et nos convictions; c'est donc à nous d'y prendre garde , de veiller sur notre âme pour n'y laisser se former que des idées claires et vraies. S'il y entre Terreur, il n'en sortira que Ter reur, et l'erreur en action est toujours fâcheuse, souvent coupable et criminelle. Aussi conçoit-on bien toute l'importance pour l'homme d'une saine et bonne science : la vie entière en dépend.
Comme être intelligent , l'homme doit se proposer le vrai ; mais il doit aussi , d'un autre côté, se proposer le beau. Le beau sous toutes ses formes et avec tous ses caractères, dans son existence réelle et dans les oeuvres de l'art , au sein de l'ordre physique, comme au sein de l'ordre moral , gracieux, noble ou sublime, le beau, quel
qu'il soit, ne saurait être pour lui un objet indifférent ; et s'il arrivait, ce qui du reste est heureusement impossible, qu'il y demeurât ou qu'il y devint complètement insensible, ce défaut ou cette abolition de toute poésie dans son âme serait certes un grand mal, ce serait une véritable corruption. Voyez en effet les sociétés, sans goût, ni sens de Fart; grossières et brutales, quelles que soient d'ailleurs leurs vertus, elles pèchent toujours dans leurs mœurs, par tout ce qui y manque d'élégance, d'élévation et de grandeur. Celles au contraire qui se distinguent par un amour exquis du beau, quand elles défailleraient par d'autres côtés, se soutiennent, se glorifient par cette haute qualité de l'intelligence, et elles vivent dans l'histoire par les grands poètes qu'elles produisent, et qui les représentent avec génie dans les idées qui leur sont chères. La poésie compte pour beaucoup dans la civilisation générale des peuples; elle ne compte pas pour moins dans l'éducation des individus. Tout homme doit donc, pour ne pas manquer à ce point capital de sa tâche , ne négliger aucun moyen d'aspirer au beau avec ardeur , de s'en inspirer religieusement, d'en pénétrer son cœur, de dépouiller l'homme vulgaire pour se parer de poésie.
Mais celui qui entre tous les autres a reçu de Dieu, avec le génie, le saint ministère de l'art.
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ayant charge d'âmes comme le prêtre, est surtout obligé de vivre avec dévotion pour la beauté; non sans doute que le poète doive effacer en lui le fils , l'époux , le père , le citoyen et le magistrat, l'homme en un mot, des autres devoirs : mais tout en pratiquant les vertus qui lui sont prescrites aux autres titres, qu'il s'applique à développer avec conscience et avec éclat les hautes facultés qu'il a reçues de la nature. Il est revêtu d'un sacerdoce qu'il ne saurait exercer avec trop de sainteté et de religion.
L'éloquence est également une des fins de Tintelligence, et comment ne le serait-elle pas? Croire à quelque grande vérité morale ou religieuse ; y croire de cette foi ferme, profonde et éclairée, qui fait qu'on s'y dévoue avec pleine conviction; y croire avec cœur, avec émotion et jusqu'à l'enthousiasme ; la comprendre en philosophe et la sentir en poète; la porter dans son âme toute vive d'évidence, d'intérêt et de passion , entraînante, expansive, prête à s'échapper de la conscience en accens pathétiques et en traits de lumière ; être pressé de la confesser, de la publier et de la répandre ; puis se trouver dans une crise, en lutte avec des principes, des partis ou des croyances adverses et hostiles; se voir en face d'une foule qui par ses préjugés et ses affections, résiste, contredit,
fait obstacle ou assaille; accepter, le front haut et Tesprit imperturbable, cette épreuve périlleuse ; la subir avec élan , et puiser virilement dans les angoisses laborieuses dont elle est sans cesse mêlée , la vertu singulière d'imposer à ces âmes, de les calmer ou de les remuer, de les toucher pour les convertir, de les gagner à sa foi, de les associer à sa pensée, de se les assimiler enfin de manière qu'elles ne fassent plus qu'un avec l'orateur qui les possède, qu'elles vivent de sa vie, s'inspirent de ses idées, s'émeuvent de ses émotions, et veuillent de sa volonté : n'est-ce pas pour l'intelligence une grande et sainte chose? Où trouver sur la terre une puissance plus intime, plus personnelle, plus libre, plus véritablement morale, et en même temps plus étendue, plus efficace, plus bienfaisante? N'est-ce pas merveille qu'un homme, seul en face de tous, désarmé de sa personne, sans soldats pour faire peur, ni trésors pour séduire, sans autre action que celle des mots, du geste et de l'attitude, force à peu près toute spirituelle, ait cependant le pouvoir de se saisir des masses, de les tenir, de les mouvoir, de les précipiter au combat, ou de les ramener à la paix, à l'ordre et au travail, de les jeter dans les tempêtes et de terribles révolutions, ou de les appeler à la prière, à la patience, au pardon, à toutes les vertus douces et paisibles ? C'est qu'il y a là une âme qui s'adresse
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à des âmes, qui leur donne pensée, passion et volonté, vie morale en un mot, et par suite, vie physique ; qui de sa conscience, comme de son trône, rayonnant sur la foule, y répand, à l'image de Dieu , l'action et le mouvement , et devient ainsi glorieusement une des reines du monde. Si une telle perfection n'est pas dans les fins de l'homme; si elle n'est pas pour lui un objet, je ne dis pas seulement de désir et d'ambition, mais d'obligation et de devoir ; si ce n'est pas là du bien , où y en a-t-il, et qu'est-ce que le bien? — Ne consistet-il pas dans le développement excellent et légitime des qualités dont nous sommes doués, dans l'usage convenable des dons de notre nature, dans l'exercice selon l'ordre de nos talens et de nos vertus ? A ce titre, l'homme éloquent n'est-il pas pour une part homme de bien et de vertu? L'homme éloquent n'est pas tout l'homme, mais il entre dans l'idéal de l'homme.
Telles sont les diverses fins que nous devons nous proposer comme êtres intelligens.
Deux remarques sont maintenant nécessaires à ajouter à ce qui vient d'être dit.
La première , c'est que si on n'oublie pas que l'intelligence en quoi que ce soit n'a jamais son plein jeu , sans s'exercer comme connaissance , comme mémoire^ et comme imagination; que le philosophe ne fait pas son œuvre, le poète la sienne,
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et l'orateur la sienne, sans avoir, il est vrai chacun à leur manière, le talent d'acquérir, de conserver et enfin de combiner des idées; qu'ainsi dans la composition soit d'une théorie, soit d'un poème , soit d'un ouvrage oratoire , perceptions, souvenirs , créations de toute espèce , tout concourt et s'unit, on doit voir que dans les trois perfections morales dont je viens de parler, sont compris implicitement le bon usage et l'excellence de l'espèce de connaissance, de mémoire et d'imagination qui conviennent à chacune d'elles. Ainsi le savant n'atteindra son but qu'autant qu'il emploira bien et rendra propres à son objet ces trois pouvoirs de la pensée; et de même le poète, de même aussi l'orateur.
La deuxième remarque est relative à la part que prennent, quoiqu'en sous-ordre, au développement de l'intelligence, la sensibilité et la liberté. Pour peu qu'on se rappelle ce qui a été dit en plus d'un endroit de la psychx>logie ^ on reconnaîtra facilement qu'il n'y a pas de production si purement intellectuelle ^ dans laquelle il n'entre nécessairement quelque affection et quelque volonté. Ce sont des faits que l'analyse peut Êdre concevoir comme séparés, mais qui dans la réalité sont et se montrent toujours unis. Une idée ne va jamais seule , quelle que simple qu'elle soit , et il s'y mêle invariablement ou de
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l'éinotion si elle est instinctive, ou de la liberté si elle est réfléchie ; et quand au lieu d'une idée , on. prend un composé d'idées, tel qu'un système oti. qu'un poème , comme là c'est toute une âme qui se produit et se développe, bien que ce qui y domine soit 1# pensée , il y a de tout dans cette pensée. Il y a sans doute moins de sensibilité dans les raisonnemens du philosophe que dans les chants du poète; mais cependant il y en a encore, ne fût-ce que cette sérieuse curiosité qui anime, sans les troubler , ses graves spéculations. De même sans doute dans les productions soit poétiques , soit oratoires, il se trouve moins de cette raison discrète et contenue, qui est le propre de la science: mais qui prétendrait n'y voir qu'un mouvement d'esprit tout d'élan et de premier jet ?
L'âme contribue, je le répète, de ses deux autres facultés aux productions de l'intelligence; seulement c'est dans des proportions diverses, délicates , souvent très-difficiles à apprécier. Elle met dans les unes plus de celle-ci, dans les autres plus de celle-là, selon la nature et le caractère des combinaisons qu'elle se propose.
Ici, je crois, peut se terminer ce qui me semble essentiel à dire sur le bien de l'intelli-gence. Je vais par conséquent m'occuper de celui de la sensibilité.
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SECTION II
Du bien relatif à la sensibilité.
Il est évident à priori que si la sensibilité est une de nos facultés et qu'elle ne nous ait pas été donnée en vain , loin de la laisser s'éteindre en nous , nous devons au contraire la vivifier en la réglant avec soin. Il est clair que nous n'avons pas reçu l'amour de nous-mêmes à notre naissance pour rester indifférens sur nous et sur toute chose. L'apathie n'est pas dans l'ordre pour une créature qui a un cœur , pas plus au reste que le trouble et le dérèglement des affections; l'apathie serait la mort d'un des principes les plus féconds de l'activité humaine. En arrêtant à leur source toute émotion et toute passion, elle retrancherait de la vie, sans doute il est vrai avec quelques faiblesses et quelques penchans mal ordonnés , cette foule de bons mouvemens qui s'harmonisent si bien avec la grande fin de notre nature; elle dessécherait au pied cette plante qui devait fleurir, porter fleurs et fruits ; elle la tuerait dans sa racine. Dieu permet que des âmes grossières ou corrompues, faute de réflexion sur elles-mêmes, ne s'aiment plus de cet amour fécond et actif qui, dans sa pureté et son innocence , n'est réellement que l'amour du bien. Ces âmes s'aiment sans doute toujours assez pour avoir la sollicitude de leur
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bien-être matériel, encore souvent est-ce aveuglément. Mais elles ne s'aiment pas jusqu'à se soucier des autres buts de leur existence , jusqu'à avoir l'ambition des grandes vertus de Thumanité, jusqu^à se dévouer à la nature par le travail et l'industrie , à leurs semblables par la charité , à Dieu par la piété , jusqu'à grandir et se sanctifier dans l'habitude de tous ces actes. Elles ne s'aiment pas véritablement : par suite indifférentes à une foule de biens ou de maux qui cependant devraient les toucher , elles sont incapables des émotions les plus naturelles et les meilleures. Elles seront par exemple sans larmes et sans pitié pour les malheureux qu'elles rencontreront , sans entrailles pour leurs proches, sans sympathie pour personne ; au grand spectacle de la création elles resteront froides et tièdes sur Dieu ; patrie, gloire, beauté, elles n'auront de cœur pour rien ; et cette espèce d'insensibilité ne ressemble pas à celle que le stoïcien se fait à force de lutte et de contrainte. Celle-là est pleine de vie, de sève et de verdeur; elle recèle sous l'écorce une puissante végétation ; et quand par moment un peu d'abandon , comme un air doux au printemps , vient amollir et relâcher cette rude et dure enveloppe, il s'en échappe en jets heureux de nobles et belles passions. Ici rien de semblable : tout est froid et éteint au fond comme à la surface.
Ces âmes sont atteintes d'un grand mal.
Nous ne sommes pas faits pour ne rien sentir; nous sommes faits pour nous aimer et par suite pour nous livrer à toutes les diverses affections qui, selon les circonstances , naissent et dérivent de l'amour de soi.
Mais il s'agit de bien nous aimer et de ne nous livrer qu'à des affections raisonnables et légitimes. En quoi consiste, et à quoi reconnaître un tel développement de la sensibilité? Voilà ce que j'ai maintenant à dire pour expliquer la destination et la vraie loi de cette faculté.
Je commence par rappeler que sur cette question comme sur toutes les autres, la morale tient à la psychologie par le rapport le plus étroit, et qu'ici en particulier toutes les données dont nous avons besoin pour la solution que nous cherchons, se trouvent dans la théorie de la sensibilité. Aussi je ne crains pas de renvoyer à cette partie du Cours de philosophie ceux de mes lecteurs qui voudront saisir toute l'étendue de ma pensée.
La nature de l'homme est l'action, et l'action au
sein des rapports au milieu desquels il est placé;
l'action en présence du monde, de la société et de
la divinité; l'action en face de l'action. Car tout est
force, ou la force est partout, dans la création
comme dans le créateur. Or par suite de cette
condition, il se trouvé nécessairement vis-à-vis des
êtres qui l'environnent dans un état de dépendance, de lutte, et d'empêchement, c'est-à-dire de faiblesse, ou dans un état d'indépendance, de paix, de supériorité, c'est-à-dire de puissance : puissance et faiblesse, sa vie n'est pas autre chose. A-t-il affaire à des organes qui ne laissent à son âme ni liberté ni bien-être ? il est faible par là même, faible en son corps, que la maladie ou les infirmités disposent si mal. Y rencontre-t-il au contraire un instrument docile et facile à manier? il est fort, il est puissant ; il l'est aussi quand la nature lui cède, le seconde, lui obéit comme à un maître; il ne l'est plus quand elle lui résiste , le combat et l'accable. Même situation parmi ses semblables; et devant Dieu également il est grand, quand s'unissantà luî, se liant à ses plans, marchant selon ses lois, il s'ouvre ainsi au sein de l'ordre une large voie d'activité, de progrès et d'avancement : sinon il est petit, infirme et misérable; parce que par luimême il ne peut rien, et que s'il ne se rattache pas à la Providence, s'il n'entre pas dans ses desseins, et ne se soumet pas à son gouvernement, il se jette dans le désordre ,et par le désordre dans la faiblesse. Si donc il en est ainsi des divers états de l'homme et des causes qui amènent et déterminent ces états, quel doit être en conséquence le développement naturel de sa sensibilité? Il est aisé maintenant de le comprendre et de le juger.
DE PHILOSOPHIE. ig
Créé avec l'amour de soi , rhomme a pour loi de s'aimer , mais de s'aimer selon la raison et le vrai sens de sa nature. Aimer en lui l'âme qui se perd , se corrompt et déchoit, la force qui languit et s'éteint dans le vice ; aimer en lui le mal et la dégradation de lui*méme, ce n'est certainement pas bien s'aimer; c'est s'aimer aveuglément et de manière à se précipiter dans toutes sortes de désordres : car il n'en est pas où ne puissent pousser l'orgueil, l'envie, la cupidité et la vengeance, qui ne sont que des formes diverses de ce mauvais amour de soi. Il serait bien mieux sans doute alors de se détester, de se fuirj, de se prendre en aversion , et d'avoir pour soi-même une de ces haines vigoureuses qui n'épargnent aucune faute. On y gagnerait promptement guérison et régénération, retour énergique à la vertu* Mais quand ce qu'on aime en soi n'est que le bon côté de soi-même, que c'est la disposition à se corriger et à s'améliorer, le perfectionnement et le progrès ; quand enfin . c'est vraiment l'homme, l'homme dans la voie de l'humanité; alors ce sentiment n'a plus rien que d'irréprochable, et, comme je l'ai dit un peu plus haut, l'amour de soi n'est plus alors que l'amour éclairé du bien.
S'aimer ainsi , et par suite aimer son indépendance, sa paix et sa supériorité ; les aimer vraies et dans l'ordre ; les aimer comme conditions
de développement et de progrès; s'y attacher comme à des degrés de perfectionnement et de vertu , ce sont là autant de penchans auxquels le cœur peut se livrer sans crainte et sans péril. On ne s'égare pas en les suivant, puisque tous se rapportent au bien ; de même aussi les passions qui répugnent à un état contraire, état de faiblesse et d'abaissement, d'inaction et de corruption, sont légitimes et droites, car elles sont opposées au mal.
Et une conséquence nouvelle qui sort de tout ceci, c'est que jouir ou souffrir des causes qui de quelque façon nous favorisent ou nous contrarient dans notre marche vers le bien ; les aimer ou les haïr , les rechercher ou les repousser , sont choses très-licites , je dirai plus , très-obligatoires. Que serait-ce en effet que notre sensibilité, si nous voyions du même œil et recevions du même cœur le secours et l'obstacle, le bienfait et l'injure ; si nous traitions de la même manière et avions en même affection l'ami et l'ennemi, celui qui nous sauve et celui qui nous perd ? Une faculté pervertie et qui pourrait devenir monstrueuse.
Maïs quand nos émotions répondant à leur objet et se réglant sur sa valeur, ne se déploient qu'avec sagesse , mesure et convenance (ce qui pour le dire en passant n'exclut pas la chaleur, l'énergie et l'élan), la sensibilité est
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excellente et ne sauraitt que contribuer à notre meilleure moralité. Je ne suis pas de l'avis de ceux qui au reste , je le suppose, ne parlent pas à la rigueur, et qui disent que notre âme est faite pour aimer, uniquement pour aimer et jamais pour haïr : elle est faite à la fois pour haïr et pour aimer, pour haïr ce qui est haïssable, aimer ce qui est aimable. Il est souvent mal d'aimer, il ne Test pas toujours de haïr; ce sont deux inclinations qui s'incriminent ou se justifient par les objets auxquels elles se rapportent. Haïr Dieu et ne pas l'aimer, lui la bonté par excellence, ce serait affreuse perversion des sentimens du cœur. Mais les choses créées , mais l^s êtres iraparfaits^ eux qui ne sont pas absolument bons, qui sont bons et mauvais, tantôt plus, tantôt moins, il faut bien que selon leurs manières d'être et d'agir à notre égard, nous les regardions avec bonheur, avec amour et espérance, ou avec crainte et aversion.
Nos affections à l'égard du monde , de l'humanité et de la Divinité , devront donc pour être droites, s'ordonner sur le vrai prix et la vraie valeur des choses.
Et pour commencer par la nature , si nous la trouvons dans les rapports que nous avons avec elle, douce facile, bienfaisante, et belle
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par- dessus tout; si comme une mère elle pourvoit à nos besoins de chaque jour avec une sorte de sollicitude, et qu'elle nous prépare avec richesse la nourriture, le vêtement et tous les biens du corps ; si elle^ne se montre à nos yeux que brillante et parée, couronnée d'un ciel pur, éclatante de lumière 5, toute vive des mille couleurs admirablement mariées de ses fleurs et de ses pierreries , exhalant de suaves et d'enivrans parfums, environnée de la cour de ses serviteurs de choix, tous remarquables par la grâce ou la noblesse de leurs formes : comment alors ne pasTaimer, soit de l'amour de l'enfant que l'instinct de la conservation attache à sa nourrice, soit de celui du poète qui, sous le charme de la beauté, contemple, admire , adore ? Que si en outre une idée plus haute nous fait voir dans la nature une œuvre du créateur, une incarnation de sa puissance, fille de Dieu, comme l'humanité, et à ce titre ayant aussi droit à une sorte de soin religieux ; ne devons-nous pas lui rendre hommage , et lui consacrant nos travaux, notre industrie et nos arts , la glorifier dans ses lois et la célébrer dans ses merveilles ? ne le lui devons-nous pas pour l'amour de Dieu?
Mais comme d'autre part la nature peut aussi être pour l'homme dure , âpre et inféconde , comme elle peut lui être malfaisante, cruelle,
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terrible même , ainsi qu'il arrive quand elle déchaîne les orages et les tempêtes et qu'elle sème de toute part la faim , la maladie, la douleur et la mort; il est tout simple alors que, souffrant et misérable , il la prenne en horreur , la maudisse et la fuie : c'est le sentiment que doit lui inspirer tout ce qui trouble et empêche l'accomplissement de sa destination. De même si elle lui apparaît sous le point de vue esthétique , triste , morne et engourdie , ou en proie aux crises violentes et aux affreux bouleversemens qui parfois la tourmentent; que comme une masse sans vie, ou un corps qui se décompose , elle n'offre à ses regards que l'aspect hideux de l'informe ou du difforme : comment avoir encore pour elle amour et admiration ? comment lui rendre en sa laideur ce qui n'est dû qu'à sa beauté ? comment ne pas la regarder avec horreur? On n'est pas bien en face du laid ; et de même qu'en présence du beau l'âme sent son activité plus facile , plus douce , plus disposée à se développer ; qu'heureuse en conséquence, elle se tourne avec plaisir vers l'objet qui lui sourit : de même par opposition , lorsqu'en face du laid elle s'aperçoit que sa vie gênée et comme alourdie a moins d'élan , de liberté , d'énergie et d'expansion, elle souffre et ne peut s'empêcher de fuir ou de repousser la triste image qui la trouble. Le laid en tout genre est un
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obstacle, et la raison , si on la cherche, c'est qu'il nous donne le spectacle d'une force qui est en défaut, qu'il nous met sous les yeux un exemple de désordre, un mauvais exemple par conséquent, et que nous avons à éviter. De là notre répugnance pour tout ce qui est sans beauté.
Tandis que le beau nous excite, nous entraîne à l'imitation , nous porte à nous rendre nous-mêmes meilleurs et plus parfaits , surtout s'il est moral , mais alors même qu'il n'est que physique, le laid au contraire nous paralyse , éteint et glace notre activité, et nous souffrons de sa présence comme d'un empêchement à notre destinée ; nous avons donc bien raison de le repousser, ou tout du moins de l'éviter.
Ainsi que la nature Thumanité nous est bonne, et ainsi qu'à la nature nous lui devons notre amour. Mais tandis que celle-ci, force aveugle et indifférente, nous sert et nous seconde, sans connaître ni sentir, et par conséquent sans vouloir le bien qu'elle nous fait; l'autre, puissance intelligente 9 ne nous prête jamais appui qu'elle ne le sache, s'y plaise et y consente librement. Les choses, les êtres physiques, quelque utiles qu'ils nous puissent être, ne nous font jamais dire d'eux : ils pensent à nous, ils nous aiment, ils nous aident volontairement. Mais les hommes, nos semblables^
forces morales comme nous, ne prennent pas la plus petite part à Taccomplissement de notre destination, qu'aussitôt au sentiment du secours que nous en recevons, nous ne joignions le jugement qu'ils nous le donnent avec conscience, amour et liberté. Les premiers ne viennent pas à nous conduits par un dessein intelligent et bienveillant; ils en sont incapables : mais nous les rencontrons ou nous les recherchons, et quand nous les avons sous la main, ils ne se livrent et ne se vouent pas à nous , nous les prenons , nous en usons, et nous les exploitons par notre travail. Si nous n'y mettions notre industrie , ils ne nous seraient d'aucune utilité; leurs propriétés leur resteraient, mais ne s'appliqueraient pas à nos besoins. Leurs bienfaits, en un mot, ne sont que d'heureuses nécessités que nous savons tourner à notre profit, ce ne sont pas de vrais bienfaits. Quant aux seconds,ilen est autrement. Nous ne pourrions, s'ils s'y refusaient, avoir à nous ni leur pensée, ni leur affection, ni leur volonté, et tout notre art ne parviendrait pas à les prendre et à les traiter comme des choses, comme des corps. Mais si nous n'avons pas sur eux ce pouvoir matériel , nous en avons un autre qui pour être plus délicat, n'en est pas moins très-étendu ; nous nous adressons à leur intelligence, nous faisons appel à leur cœur, nous invoquons leur volonté , et il est rare
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que dans ce recours à leur esprit et à leur àme, quaud du reste nous y avons droit, nous ne trouvions pas en eux les vertus qui nous sont bonnes. Mais souvent même il n'est pas nécessaire que nous lesprovoquionsà ce concours; sans que nous le leur demandions, ils songent à nous , s'émeuvent pour nous , agissent d'eux-mêmes en notre faveur. Ils n'attendent pas qu'une prière, qu'une larme, qu'un cri d'angoisse éveillent et excitent leur sollicitude ; avant nous et plus que nous, ils ont souci de nous-mêmes, et leur œil est sur nous, leur amour est à nous, leur dévouement nous est acquis. Mais que nous les invitions ou qu'ils nous préviennent, ils ne nous sont jamais de quelque appui , sans qu'ils ne viennent et ne s'offrent à nous, ne joignent leur âme à notre âme, ne se donnent à nous de leur personne. Le don^ voilà le grand acte qui les distingue des choses et qui marque leur conduite du caractère de la bienfaisance. Les choses ont leur valeur, on ne saurait le nier, puisqu'elles sont les conditions de notre vie matérielle : mais cette valeur est toute vénale ; on en trafique sur le marché, on la vend et on l'achète; c'est un objet de pur commerce. En serait-il ainsi des âmes? auraient-elles aussi leur vénalité? se mettraient-elles à un certain prix qu'il suffirait de payer pour les posséder et les avoir en pleine propriété? Cela s'est vu quelquefois;
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et alors honte à celui qui a voulu se faire chose et se hvrer comme une chose! honte également à celui qui Ta acheté comme une chose !
honte à tous deux, mais de plus folie et vain contrat, car une âme ne se vend pas. Ce que vous appelez une âme, dans ces ignobles transactions, n'en est pas une, n'est pas une pensée, un cœur, une volonté qui se donnent à vous , un ami que vous gagniez, une conscience qui vous appartiennent; c'est un faux semblant, un mensonge, un mot pour une idée , un mouvement pour une émotion , un fait pour une volonté : une âme se donne et ne se vend pas. Que si les objets physiques approchent quelquefois à nos yeux de la valeur des êtres moraux , c'est que les êtres moraux s'y sont associés par leur action ; c'est que l'homme y a mis la main, et qu'aux fruits de la nature joignant son propre don^ il leur prête ainsi unmériteque d'eux-mêmes ils n'auraient pas. Pourquoi un verre d'eau, pourquoi un morceau de pain, symboles d'une charité qui relève tout par l'intention , sont-ils à ce titre d'un si grand prix ? c'est tout simplement qu'ils sont donnés, et que, comme on dit , le cœur y est. Voyez par opposition les plus grands biens de la terre, l'or, les pierreries, le luxe des vêtemens: tout cela, si l ame y manque, baisse et s'efface dans notre estime devant un mot, devant un rien. Mais ce mot a un sens qui
recèle des trésors, et ce rien, en apparence, est Finfini en sentiment, en amour et en dévouement. Sous ces richesses et ces pompes, qu'y a-t-il finalement? matière, pure matière. Mais sous ces signes, à peine sensibles, il y a la vie, la vraie vie, une force amie qui est à nous de toute la puissance de ses facultés. Il semblerait peut-être aussi que les biens physiques ont sur les biens moraux cet avantage incontestable, qu'ils sont d'une impérieuse et absolue nécessité , tandis que les autres ne sont qu'utiles. Erreur et faux jugement! on ne se passe pas plus de sympathie que d'air et de nourriture, et on meurt aussi bien d'abandon et de délaissement moral, que de maladie et de blessure ; nous avons même moins besoin de la nature que de l'humanité ; nous devons à l'humanité infini* ment plus qu'à la nature.
Il en est de même si nous les comparons sous le rapport de la beauté. La nature est sans doute belle ; elle est belle de grâce dans mille objets divers, dans ses fleurs et ses petits oiseaux ; elle est belle de grandeur dans ses plaines , dans ses lacs, dans ses fleuves majestueux ; elle est belle enfin jusqu'au sublime dans ses montagnes qui vont au ciel, dans ses mers infinies, dans ses arbres séculaires, son aigle et son lion. Mais dans toutes ces existences, quelque admirables, quelque parfaites qu'elles paraissent, si nous leur prêtons ou
si nous leur trouvons quelque chose de nousmêmes, jamais cependant nous ne leur trouvons une activité comme la nôtre, une vie comme notre vie, une âme enfin, notre semblable, qui ait notre pleine sympathie; nous ne sympathisons qu'à ilemi avec les beautés de la nature , qui n'ayant de nous-mêmes que les facultés inférieures, n'ont pas celles qui surtout constituent l'humanité : l'humanité est donc plusbelle. Et en effet, regardez-la dans le petit enfant dont la jeune âme s'épanouit harmonieusement sur ce visage si frais, si pur, et si animé, aux contours si fins, à l'expression si naïve, et dites s'il y a au monde une grâce plus touchante. Regardez-la dans la femme , quand , admirable à la fois d'abandon et de réserve, de laisser-aller et de retenue, de faiblesse et de dé* fense , et tout cela convenablement au rôle qu'elle a à remplir, jeune fille, épouse ou mère, elle répand le charme infini de son intime perfection sur des formes que la nature lui a déjà données si belles. Puis voyez l'homme au noble cœur, qui, dans sa mâle moralité, fort d'énergie et de sagesse, applique à quelque grand devoir la puissance qu'il possède , et s'élève dignement au bien et à la vertu; voyez enfin les héros, et celui que l'on sent moins parce qu'il est moins en dehors , mais qui n'en est pas moins excellent, k héros de la pensée " .qui, lui aussi, donne sa vie à de tristes et saints
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combats, et se dévouant douloureusement au culte du vrai ou du beau , souffre et meurt pour servir la religion qu'il a embrassée; et le héros de l'action, qui, messie de la Providence en de terribles conjonctures, vient cependant sans trembler accomplir sa tâche divine parmi les ruines des empires et les fureurs du champ de bataille: contemplez ainsi la beauté humaine sous toutes ces faces diverses, et jugez quelle différence la distingue et la sépare de la beauté matérielle.
Or si sous ce nouveau rapport, de même que sous celui qui a été indiqué plus haut, l'homme l'emporte sur la nature , les affections bienveillantes dont il devient l'objet doivent , pour être légitimes , se développer plus vives, plus pures, plus profondes, que celles qui s'adressent à la nature ; elles doivent avoir quelque chose de plus expansif , de plus expressif, de plus tendre et de plus intime; elles doivent leur être préférées, parce qu'elles conviennent mieux à notre bien. Nous devons aimer nos semblables d'un autre amour que les pierres, les plantes ou les animaux; les aimer davantage, les aimer comme nous-mêmes, comme des êtres qui sont à nous, qui le savent et le veulent. De sorte qu'à leur égard, ce n'est pas en un simple attrait, en un appétit, en un goût, que consiste la vraie sensibilité; mais en philanthropie, en patriotisme, en attache-
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ment de famille, d'amitié et de reconnaissance. Et il en est de même de l'admiration, autre elle doit être quand nous l'éprouvons en présence du beau physique , autre , au contraire, quand nous la ressentons en présence du beau moral. Si nous n'avions pas à contempler Tidéal de l'enfance, de la femme et du héros plus de plaisir poétique , plus d'émotion et de ravissement qu'à regarder un diamant , une rose ou un cheval ; si nous n'avions pas le sourire plus doux, l'accent plus enthousiaste , l'étonnement plus religieux ; si devant ces idoles qui ont la vie et l'intelligence et tout ce qui vient de l'intelligence, nous n'avions pas d'autre adoration que devant celles qui ont la vie tout au plus , et quelquefois à peine le mouvement, certainement nous admirerions mal, et notre sentiment esthétique ne serait pas bien ordonné.
Malheureusement l'expérience montre que tous les hommes ne sont pas bons, et qu'il en est un grand nombre qui, à des degrés différens, infidèles à leur destination , mettent en même temps obstacle à l'accomplissement de celle d'autrui. Tel vous nuit dans votre âme , qu'il trompe et qu'il égare; tel dans votre corps, qu'il contraint, ou mutile et déchire: celui-ci vous fait souffrir dans vos biens et votre honneur; celui-là dans votre pays , votre famille et vos sunis, cet autre
enfin dans votre foi et votre croyance religieuse ; et de cette manière vous avez affaire à un certain nombre d'ennemis plus ou moins dangereux, que vous rencontrez inévitablement dans le cours de votre vie. Or dans de telles circonstances , de quel œil, je vous le demande, pouvez-vous et devez-vous les voir? du même œil que la perfidie, l'injure, la calomnie , la violence et le crime, dont ils se sont faits les organes ; du même œil que le mal , dont ils ont pris le triste rôle. Le méchant s'est mêlé en eux à l'homme. Vous prendrez garde à la confusion , et vous réglerez en conséquence vos affections et votre conduite; vous continuerez à aimer l'homme; vous l'aimerez pour tout ce qu'il a de bon , pour ses vertus encore en germe comme pour ses vertus déjà acquises , pour les fautes qu'il sait éviter comme pour celles dont il se repent; vous l'aimerez en ses faiblesses, j'ajouterai même en ses vices, pourvu qu'il soit dans la disposition d'en revenir et de s'en corriger; vous l'aimerez jusqu'au méchant près. Mais le méchant, il est impossible que vous le traitiez de la même façon , et vous donneriez à votre sensibilité la direction la plus fâcheuse , si alors encore vous lui laissiez suivre son penchant bienveillant. Le méchant, l'homme du mal, ne saurait être raisonnablement un objet de sympathie. Il doit être désapprouvé , évité et même repoussé. Tem-
l>érez, modérez, retenez dans l'ordre et dans le vrai cette aversion qu'il vous inspire, que votre sévérité soit équitable, paternelle même s'il y a lieu; et conservant jusqu'au bout l'espoir de le ramener, n'oubliez jamais qu'il est votre semblable , que vous êtes faible comme lui , et que vous avez aussi besoin d'indulgence et de pardon; soyez donc charitable même dans votre indignation ; mais encore une fois n'approuvez pas celui qu'il est sage de blâmer; n'aimez pas quand il faut haïr; faites justice, et n'ayez pas pour le bien et pour le mal même affection et même inclination.
Malheureusement encore, dans l'humanité il y a le laid comme il y a le beau. Des âmes en effet se rencontrent qui, inertes à l'excès ou d'une effrénée activité, font si peu ou si mal pour la fin qu'elles doivent atteindre, qu'à des degrés difiFérens et avec des nuances variées, elles offrent sous toutes les formes l'image du laid moral. Je ne dirai rien de celles que la folie dégrade et abrutit jusqu'à la stupidité de l'idiotisme ou jusqu'aux transports de la fureur; à elles pitié , soins dévoués , profonde et triste sympathie pour le malheur qui les afflige; en présence de telles misères, le dégoût qu'elles pourraient exciter doit
se perdre et se perd pour tout cœur compatissant dans un sentiment plus élevé qui porte à les adoucir, et 5 s'il se peut , à les faire cesser. Mais parmi les mauvaises âmes , il en est que le vice a conduites jusqu'à la bassesse, jusqu'à la turpitude , jusqu'à la plus infâme monstruosité ; l'enfance peutêtre n'en compte pas; j'aime à le croire, et je me persuaderais mal qu'à cet âge, tout d'innocence, il y ait jamais des exemples d'une si complète corruption. Mais il n'en est pas de même plus tard, et trop souvent des femmes qui auraient dû vivre pour l'honneur et le charme de leur famille, pour ces vertus douces et décentes, dont la pratique leur siérait si bien, profanées, flétries, chargées de honte , de souillures et quelquefois de crimes, se présentent à nos yeux avec une hideuse moralité. De même des hommes, qui étaient appelés à remplir dans la vie une belle et digne mission , mettant tout en oubli , perfides et lâches sans remords , cruels sans pitié , sans éclat ni courage, bassement traîtres à leur patrie, à leurs amis, à leur Dieu ; meurtriers par cupidité et par tous les motifs les plus vils, offrent à nos yeux le spectacle d'une effroyable laideur morale. Eh bien ! en présence de tels tableaux faudra-t-il que nous étouffions tout sentiment d'éloignement, de dégoût et de répugnance , et que nous restions indifférens à tant d'ignominie?
non certes ; et nous devons, sauf ce qu'il convient toujours d'apporter de tempérament à de pareilles dispositions, n'éprouver que tristesse, peine amère et horreur , à la vue d'êtres moraux si hideusement pervertis. Je l'ai dit en parlant de la nature, le laid nous fait obstacle , mais c'est surtout le laid moral; il attriste et afflige l'âme; il pourrait par contagion la flétrir et la corrompre. Il faut qu'elle s'en sépare vivement. Il ne serait pas bon que nous eussions sans cesse le spectacle des bassesses et des hontes de l'humanité ; ce pourrait être un exemple à gagner la faiblesse , et l^ vertu elle-méme| n'y résisterait jamais qu'avec tristesse et découragement.
Après avoir montré quelle doit être notre sensibilité à l'égard de l'homme et de la nature , il ne me reste plus qu'à faire voir ce qu'elle doit être à l'égard de Dieu.
Ici tout est bien , tout est beau ; Dieu est l'absolue perfection. Le mal et le laid en général ne sont que la limitation ou la perversion de forces qui manquent leur destinée par impuissance ou dérèglement; le mal et le laid dans la création n'ont pas une autre raison; mais Dieu ! lui l'infini , l'ordre lui-même en son essence , quelles bornes ou quels écarts concevoir à son action ? Un Dieu
mauvais et hideux ne serait qu'un £aux Dieu, ne serait pas un Dieu , mais seulement une imperfection de l'homme ou de la nature divinisée et placée au ciel. Le vrai Dieu est bon et beau ; bon et beau tout à la fois , en toute chose et toujours ; bon et beau en un seul attribut , à la différence des créatures qui peuvent être l'un sans être l'autre, et aller jusqu'au bien sans s'élever jusqu'au beau. Dieu , qui est accompli, n'a pas la bonté sans la beauté , il ne les a pas comme deux degrés d'une vertu plus ou moins grande, mais comme une seule et même excellence, suprême et sans limites.
Par conséquent, à la pensée de Dieu, nous devons du fond de notre âme , recueillant et rassemblant toutes nos facultés d'aimer , les concentrant pour les fortifier, les exaltant j usqu'à l'idéal, lui en faire un amour à lui, qui, plus saint et plus complet que celui de la nature et celui de l'humanité, que d'ailleurs il contient, soit vraiment digne de l'objet auquel nous l'adressons. Nous devons ; pleins des merveilles de cette ineffable existence , et sous l'éclat des rayons de sa divine majesté, laisser fondre notre cœur en d'infinies extases et s'abîmer dans une profonde et indicible adoration. Comra« à notre père, et à notre providence, comme au créateur qui nous a doané,
nous conserve la vie , et la ménage incessamment par les bienfaits dont il la comble et les épreuves dont il la sème, dans un but de progrès, d'amélioration et de bonheur ; comme à la loi de notre destination , comme au Dieu de l'homme en un mot, nous lui devons sans mesure ûlialité , recon« naissance, confiance et soumission. C'est le bon Dieu dans toute la simplicité et toute la profondeur du mot, celui que sentent si bien et auquel recourent si fidèlement toutes les âmes naïves ; le petit enfant qui vient à lui et le prie avec innocence; la jeune fille qui en fait son ange , sa garde et son appui ; la pauvre femme qui dans sa misère , sûre de lui, se fie à lui, se résigne et se console. Que leur religion soit la nôtre; qu'elle en ait l'abandon, la pureté, la ferveur; qu'elle en ait la foi pieuse, l'espérance fortifiante et tous ces saints élans du cœur , qui , comme autant d'aspirations à la force des forces, soutiennent l'homme dans ses faiblesses, le relèvent, lui donnent puissance, le portent et l'engagent à la vertu. Puis c'est le Dieu de la nature; le géomètre et le poète de ces mondes innombrables qui roulent dans l'espace avec une si exacte à la fois et si brillante har-> monie ; le savant qui parle aux savans dans les lois de l'univers , une langue que toutes leurs langues ne sauraient égaler, et dont elles ne reproduisent à grand'peine que quelques lambeaux
détachés et quelques formules incomplètes ; l'artiste qui fait les artistes et leur donne modèle; qui multiplie à leur intention avec une si riche variété, les formes et les couleurs, les sons et les mouvemens ; les distribue et les ordonne avec une si exquise perfection dans tant d'espèces de minéraux, de végétaux et d'animaux ; qui fait concourir le tout à cette suite de tableaux et de scènes admirables dont se compose incessamment le grand drame de la création ; puis qui dit à ses élus dans ces expressions mystérieuses qu'eux seuls entendent , mais qu'ils n'entendent pas en vain : voilà de quoi être poètes ; soyez-le donc vous que j'ai appelés ; soyez-le par la parole , par le pinceau, par le ciseau , par tous les divers instrumens que je remets en vos mains. — Oh ! en vérité, avec de telles idées, qui ne serait pas touché de Dieu ? qui n'en serait pas bienheureux? qui n'en aurait pas l'immense amour et le désir infini? qui ne tomberait pas devant lui dans une religieuse adoration ?
Telle doit être notre sensibilité dans son rapport avec le créateur.
Maintenant en me résumant , je dirai que cette faculté a pour légitime destination de régler tous ses mouvemens d'attrait ou d'aversion sur la vraie valeur des choses , c'est-à-dire sur la vraie
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valeur des biens ou des maux auxquels elle se rapporte; de se diriger par conséquent d'après une juste appréciation de ces biens et de ces maux , ou , ce qui revient à la même chose , d'après la sagesse qui n'est que la science des divers biens et des divers maux.
D'où l'on voit comment la sensibilité dépend de l'intelligence , et ne peut se perfectionner que par le perfectionnement de l'intelligence.
D'où l'on voit aussi comment elle appelle le concours de la liberté, sans laquelle nous n'aurions ni le gouvernement de nos opinions ni par suite celui de nos passions.
SECTION III
Du bien relatif à la liberté.
Après avoir essayé de déterminer le but et le rôle de l'intelligence, le but et le rôle de la sensibilité dans le développement de notre nature , je dois me proposer la même question au sujet de la liberté.
Il faut avant tout que je me félicite , et plus d'une fois encore je me féliciterai de n'être arrivé à la morale qu'après et par la psychologie. Grâce à cette méthode et à cet ordre , je n'ai plus aujourd'hui à m'occuper de savoir ce qu'est l'homme ; c'est là un point établi ; je n'ai qu'à
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chercher ce qu'il doit être , en partant de ce qu'il est. Que de difficultés je m'épargne ainsi! que de solutions préparées ! que de voies tout ouvertes, où il n'y a plus qu'à marcher! et par exemple, au moment où je vais traiter de l'usage et de la fin de la liberté , quelle facilité n'est-ce pas pour moi que d'en avoir au préalable fini avec toutes les questions dont la nature de cette faculté est le sujet ordinaire.
D'après ce que j'en ai dit en psychologie , je puis maintenant la prendre pour connue et pour accordée , et en traiter en moraliste , après l'avoir expliquée en métaphysicien.
Quelle est donc la fin de la liberté ?
La liberté, je le rappelle, consiste à se posséder^ à délibérer^ à vouloir^ et enfin à exécuter. S'il en est ainsi , que doit-il en être des différens actes qui lui sont propres? Sont-ils étrangers, inutiles ou même mauvais au bien de l'homme? Faut- il s'y livrer ou s'en abstenir? s'y appliquer ou les négliger? Quel caractère ont-ils? et pour tout dire en un mot, à quoi bon la liberté ? Je ferai d'abord la remarque qu'il en est de cette faculté comme de la sensibilité et de l'intelligence ; Dieu ne nous l'a pas donnée en vain. Puisque nous l'avons, nous devons l'avoir, et il serait contradictoire qu'elle fut dans notre constitution et qu'elle ne
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fût pas dans notre destination. Créés libres , c'est pour être libres ; notre loi ne saurait donc être de négliger, de combattre, de détruire en nous la liberté, de nous réduire à la fatalité, et de changer ainsi notre vie d'homme contre celle de la brute et de la plante. Il y a plus de conséquence dans les plans de la Divinité. Ce qu'elle fait nécessaire, doit être nécessaire; ce qu'elle fait libre, doit être libre.
Que si à cette considération de pure métaphysique on veut joindre quelques observations tirées de l'expérience, n'est-il pas évident qu'en quelque genre que ce soit, le bien qui s'accomplit n'a caractère de moralité , ou ce qui est la même chose, de véritable humanité, qu'autant qu'il procède d'un acte librement voulu. Il nous arrive fréquemment d'être assez favorisés des hommes ou de la nature pour parvenir, sans qu'il y ait de notre part conseil et prévision, à certains résultats qui sont bons et heureux. Alors, sans doute, nous avons agi ; mais comme nous n'avons ni déterminé ni dirigé notre activité, qu'elle a été excitée, développée et conduite par des raisons que nous ignorons , que nous avons simplement cédé à des impulsions instinctives , nous n'avons pas plus de valeur morale que toutes les choses qui viennent à bien sous la loi de la
nécessité; notre excellence n'est pas de la vertu, nos perfections des mérites, ce ne sont que des faveurs et de purs avantages de fortune. Ainsi les dons , comme on dit , de l'esprit et du cœur ; la santé et la richesse; une heureuse condition, sociale et politique ; voilà, certes, autant d'élémens d'une bonne et douce destinée. Mais s'il ne s'y mêle aucune moralité, c'est-à-dire aucune liberté, que rien n'y soit que le fruit des circonstances extérieures ou d'un instinct privilégié, il n'y a pas à en faire plus d'estime que des qualités précieuses dont la nature dans sa libéralité revêt et orne son domaine; que de la fertilité de la terre, de la pureté du ciel , de la salubrité du climat: tout y est l'œuvre de la Providence , tout y est grâce d'en haut; la vraie grandeur de l'homme, la liberté n'y parait pas. D'autre part , quelles vertus trouverez-vous sans libre effort ? Le travail de la pensée? la science? l'art? l'éloquence? Mais demandez-donc au savant , au poète et à l'orateur, de quel prix ils ont payé ces hauts développemens d'intelligence auxquels ils sont parvenus ; par quelle longue éducation , au milieu de quelles difficultés, de quels combats et de quelles défaites, de quels accablemens et de quels dégoûts, ils ont formé leur génie; demandez-leur s'il ne leur a pas fallu une âme forte et patiente pour soutenir de telles épreuves, et où ils en seraient, s'ils
s'étaient abandonnés , et n'avaient eu sur euxmêmes qu'un empire incertain? Parlez- vous de la bonne conduite et du ménagement des affections? Mais comment ne pas y reconnaître la présence de cette faculté qui nous donne le pouvoir de nous contenir et de nous abstenir, de chercher la sagesse, et par la sagesse la règle et le gouvernement de la sensibilité ? Quel triomphe un peu sérieux obtenons-nous sur notre cœur qui ne nous coûte des résistances, des déchiremensdouloureux, un exercice pénible de courage et de patience? S'agit-il de la prudence qui veille au corps et aux choses matérielles ? Où y en a-t-il sans attention , sans soin , sans industrie , et, pour tout dire, sans liberté? Les vertus sociales sont-elles autre chose que la liberté appliquée à la justice et au droit? les vertus religieuses autre chose encore que la liberté appliquée au culte de Dieu ?
Il est donc très-vrai qu'il n'y a pour nous de moralité et de dignité qu'au moyen de la liberté. Mais pour cela il est nécessaire que nous usions bien de cette faculté et que nous sachions par conséquent comment il convient d'en accomplir les différentes opérations.
Or que faut-il que nous fassions pour être légitimement libres ? Quels sont les caractères de
cette nouvelle perfection à laquelle nous devons tendre?
Il s'agit en premier lieu de bien nous posséder et d'avoir sur nous-méraes un empire assez étendu pour ne pas nous laisser arrêter, ou emporter aveuglément par les forces qui nous environnent. Autour de nous tout est obstacle , résistance et embarras, ou puissance d'impulsion , d'excitation et d'entraînement. Nous avons à nous garder de ces périls de tout genre, à nous tirer de Tétat d'empêchement et d'inaction où nous tiennent certaines causes, à lutter contre le mouvement que nous impriment certaines autres; nous avons à nous dégager ou à nous modérer, à nous développer ou à nous retenir, et dans tous les cas, à nous affranchir de manière à pouvoir agir avec conseil et prévoyance. Il y a là deux sortes d'exercices qui, selon les circonstances, conviennent également bien à la faculté de se posséder : l'exercice d'énergie , de courage et d'élan, excellent contre les tentations de langueur et de mollesse; l'exercice de tempérance, de patience et de résignation, si utile dans les épreuves vives, promptes et saisissantes. Celui auquel manquerait ce double pouvoir sur lui-même, et qui faible à la fois contre les causes qui l'enchaînent et celles qui le précipitent^ ne ferait que passer au gré des événemens
de la torpeur à la violence , et de la violence à la torpeur , celui-là ne se posséderait pas et n'aurait point de moralité. Mais celui même qui ne pécherait que par l'un ou l'autre de ces défauts, qui saurait se contenir et ne saurait pas s'exciter , ou qui capable de promptitude, ne le serait pas de discrétion, celui-là encore se posséderait mal, parce qu'il ne se posséderait qu'à demi. La pleine possession de soi-même est dans une égale aptitude au calme et au mouvement , à la vigueur et au sang-froid , à des qualités qui se concilient malgré leur apparente contrariété. Il n'y a au reste que les âmes douées d'une vraie et forte liberté, il n'y a que les grandes âmes qui aient une telle perfection; les autres, et c'est le grand nombre, ne l'ont qu'à un degré inférieur; aussi ne sont-elles pas pleinement libres, quelquesunes même le sont-elles à peine.
La liberté consiste avant tout à se posséder et à se contenir ; mais elle consiste ensuite à délibérer et à juger. Que doit-elle être sous ce nouveau rapport? Certainement on agirait mal, sien position de prendre un parti , on ne commençait pas par reconnaître et par compter pour ainsi dire avec une scrupuleuse exactitude soit les diverses fins qu'on peut se proposer, soit les divers moyens qu'on peut employer; si après cela on ne les appréciait pas
en eux-mêmes et dans leurs rapports avec soin et diligence; si enfin on ne réglait pas sur une juste et sage estime ses préférences successives,et son option définitive ; une seule de ces négligences serait une cause certaine d'erreur ; réunies , combinées et s'aggravant les unes les autres, elles entraîneraient sans aucun doute le plus fâcheux aveuglement; on choisiraitsanssavoir,après avoir comparé sans réfléchir; on comparerait sans réfléchir, après avoir observé sans attention : observation défectueuse, comparaison inattentive, choix indiscretet mal fondé, voilà autant de causes funestes d'une mauvaise délibération. Ainsi on n'abon conseil que quand d'abord on a discerné et apprécié en euxmêmes tous les partis que l'on a à prendre; que quand en second lieu on les a rapprochés , mis en balance et pesés avec une sévère impartialité ; que quand enfin on s'est décidé d'après la sagesse et la raison. L'étendue, la sûreté et la justesse d'esprit; la sagacité et l'application , la réserve avant de juger et pour ne juger qu'en conscience, puis quand la lumière est venue, une adhésion franche et ferme à ce qui est ou paraît vrai , tel est l'ensemble des conditions qui constituent une légitime et excellente délibération.
C'est encore là parmi les hommes un mérite assez rare. La plupart n'ont pas assez de retenue ou
d'énergie pour être des juges éclairés de ce qui leur convient ou ne leur convient pas. Ils ne savent ni s'arrêter ni avancer à propos , ni par conséquent se mettre en mesure de tout voir et de bien voir; ils n'abordent pas les questions ou s'y précipitent en aveugles, et ne parviennent à nulle solution, ou ne parviennent qu'à des solutions fausses, hasardeuses et périlleuses. Aux esprits seuls qui se maîtrisent bien appartient ce sens sûr, délicat et sérieux, précis et compréhensif, dont les jugemens ne manquent jamais ni de maturité ni de vérité; or ces esprits sont en petit nombre, car bien peu savent cet art de ne laisser à la fortune que ce quon ne peut lui enlever par conseil et prévoyance.
L'habileté dans la délibération , tel est un nouvel élément de l'excellence de la liberté , et ce n'est pas le dernier. Il en est deux autres encore que nous avons à reconnaître , le premier relatif à la volonté et le second à l'exécution.
Que faut-il pour bien vouloir ? Si ce n'était chose déjà faite , j'aurais d'abord à dire ici en quoi consiste le vouloir, et à expliquer comment à la suite et à l'issue de la délibération il naît , se développe, et parait cette détermination, cette direction déterminée , cet exercice intentionnel
de la faculté d'agir, qui jusque là préparée, instruite, mais non appliquée à l'accomplissement d'une action, vient enfin de s'y mettre, et de foire effort pour la réaliser; mais après ce qui a été dit en psychologie, il est inutile de reprendre, et il suffit de rappeler l'analyse de ce fait , et de conclure immédiatement de la volonté telle qu'elle est , à la volonté telle qu'elle doit étra
Donc une fois qu'après un examen attentif et consciencieux, on a fixé son choix sur le but que Ton doit atteindre et sur les moyens dont on doit user, le moment de vouloir venu , il s'agit de bien vouloir. Or pour cela que faut-il ? — La vie serait bien nulle si elle ne se composait que de desseins entrepris , et puis abandonnés , de tentatives inachevées , de velléités d'un jour , de résolutions sans suite ; elle serait bien nulle encore, si rien ne s'y consommait qu'à la longue , et par efforts rares et languissans. Mais une existence bien remplie serait celle dans laquelle tout plan (j'y suppose sagesse) serait suivi et maintenu; toute démarche poussée à fin, toute conduite persévérante ; dans laquelle en outre chaque chose commencée, continuée, et enfin exécutée, le serait avec tant d'adresse, de précision et de rapidité, qu'elle ne durerait que sa mesure , et ferait place aussitôt à une œuvre nouvelle , qui traitée de la
même façon , aurait après elle-même conséquence et ainsi de suite constamment. De la sorte le temps serait bien rempli ; rien ne serait en défaut , rien ne serait en retard, et la volonté, forte à la fois de patience etd'énergie, serait véritablement excellente. D'où l'on voit que bien vouloir, c'est avoir un dessein, s'y appliquer et y travailler jusqu'à ce qu'il soit réalisé ou que du moins, s'il nepeut l'être, l'impossibilité en soit démontrée; c'est de plus faire en sorte de ne pas perdre en efforts persistans, mais languissans, des instans précieux, qui pourraient être mieux ménagés , et presser ses résultats avec assez de vivacité pour qu'ils ne traînent pas, comme on dit, et qu'ils arrivent à propos. Fermeté et promptitude , solidité et babileté , ténacité et vigueur , tels sont les caractères des légitimes déterminations.
J'ajouterai une remarque. Il est des actes qui demandent à être faits avec une extrême célérité; il en est d'autres qui ne sont l'œuvre que du temps et de la patience ; il semble alors que la volonté doive être toute constance pour ceux-ci, toute vivacité pour ceux-là ; il est vrai. Quand il s'agit en effet de parvenir à un but éloigné et difficile , et d'y aller pas à pas , par détours et longue route, il n'y a pas lieu aux résolutions soudaines et toutes d'un trait, qui ne conviennent bien qu'aux des-
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seins d'une exécution simple et urgente. Néanmoins , dans ce cas-là même il ne faut pas que la lenteur dégénère en langueur , et que toute espèce d'animation manque à cette persévérance de chaque jour ; il importe au contraire qu'une ardeur tempérée , mais durable et vivifiante , se mêle sans cesse à ces projets qui se déroulent à loisir , et n'avancent que par degrés. Elle y porte et y entretient le mouvement et le progrès; elle les pousse et les hâte; elle en accélère le succès. S'il en était autrement ,. si tout se bornait à une poursuite froidement persistante des fins qu'on auraiten vue, il est douteux que cette mollesse, même après bien du temps, menât à aucun grand résultat. Les vertus douces et patientes , la résignation , la confiance , Toubli des injures , la pitié, etc., ne consis* tent pas uniquement dans une habitude de volonté pacifique et reposée. Qui ne sait ce qu'elles allient de zèle, de diligence, et souvent de vigueur à la paix et au calme de l'âme ? Qui ne sait ce qu'il faut souvent d'énergie et de cœur pour supporter dignement le malheur ou l'injustice, pour compatir dignement, pour s'élever à cette tranquillité, à cette tempérance morale, à cette égalité et à cette mansuétude qui ne se développent qu'au milieu d'épreuves et de crises douloureuses ? D'autre part , les actes qui exigent le plus d'élan et de vigueur, courent grand risque de mal tourner si la
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voloDté qui y préside, à la vivacité dont elle a besoin ne joint pas une autre qualité au moyen de laquelle , prête à tout , elle ne se laisse pas surprendre, arrêter, ni accabler par des obstacles imprévus, mais pourvoit sur-le-champ aux rencontres soudaines et aux hasards inattendus. Or cette qualité, c'est la patience. Considérez les vertus énergiques et actives ; leur attribut principal est sans doute la faculté de se porter vers leur objet avec hardiesse et avec élan ; ainsi le courage et le dévouement religieux ou politique; mais seraient-elles accomplies, si elles n'avaient comme en réserve une autre espèce de puissance qui leur permît de résister aux lentes tentations et aux obscures épreuves. Que serait le courage qui n'aurait de force que sous le coup d'une pressante provocation , et qui tomberait devant un péril sans éclat et sans gloire ? Que serait la religion qui ne vivrait que par le martyre, et qui à défautde persécution languirait ets'éteindraitPQue serait le patriotisme qui ne pourrait se soutenir que dans les grandes misères publiques? 11 n'est donc pour le bien de véritable énergie, de volonté vraiment parfaite, qu'à la condition d'un zèle ardent uni à la constance, et de l'empressement combiné avec la persévérance et la patience.
Pour terminer ce qui a rapport à la destination
de la liberté, il ne me reste plus, après avoir parlé de la possession de soi-même^ de la délibération et de la volonté^ qu'à dire un mot de X exécution.
Que doit être Texécution? Pour peu qu'on ait de ce fait une idée juste et précise, on comprendra avant tout qu'il doit être le complément, l'achèvement naturel du développement de la liberté. Une force libre est appelée non seulement à se posséder, à délibérer et à vouloir, mais aussi à exécuter ; si elle s'arrêtait à la volonté, et qu'après l'effort fait pour produire, elle se trouvât condamnée à une impuissance absolue , elle se sentirait imparfaite et malheureuse au dernier point. Il nous arrive quelquefois d'être hors d'état d'accomplir ce que nous avons résolu ; nous essayons et ne pouvons pas , nous cherchons sans trouver , nous suivons une route qui ne mène à rien. Ce sont de tristes momens pour nous, et si surtout il s'agit de quelque grand intérêt d'avenir, il y a de quoi nous jeter dans le désespoir le plus profond. Mais supposez qu'au lieu d'être des accidens clairsemés, de tels obstacles se rencontrent à chaque instant sous nos pas ; notre vie serait affreuse , elle serait comme un de ces rêves où nous nous épuisons en vaines luttes , haletans, agités, tourmentés d'angoisses et de terreur, et cependant incapables du plusfaible mouvement;
et ce serait un rêve qui ne finirait pas , ou qui chaque jour, à chaque heure\ se renouvellerait plus poignant, plus cruel et plus horrible. Mais les choses ne se passent pas ainsi; nous avons sans doute quelques épreuves auxquelles, malgré tout, nous succombons. Dieu nous les envoie pour nous avertir que nous sommes faibles et bornés, et que nous ne devons pas faire trop de fonds sur la puissance qu'il nous a donnée. Il les destine à notre orgueil, qu'il réprime et corrige par cette leçon décisive ; mais il les épargne de peur de nous accabler , et le plus souvent, il ne nous oppose que des difficultés dont nous triomphons par la patience ou par le courage. En somme donc, il nous fait ce que nous sommes , non seulement afin que nous tendions, mais aussi afin que nous arrivions au but qui nous est marqué; et notre destination en général est d'exécuter ce que nous résolvons.
Ueooécution est dans notre nature. Mais elle n'y est bien qu'à la condition d'être autant que possible la fidèle expression de la volonté qui la détermine. Si elle n'y répond pas exactement; si elle va au-delà ou reste en deçà; si elle n'en suit pas la vraie ligne , et qu'elle s'en écarte de quelque façon , elle est par là même défectueuse ; et selon que cette imperfection est ou n'est pas
de notre fait , nous avons à nous imputer et à nous reprocher notre faiblesse', ou à nous plaindre et à gémir du malheur qui nous atteint. Mais dans les deux cas notre liberté n'a pas son plein développement ; car en passant de l'intention à Faction qui en est la suite, elle ne réalise qu'à demi , elle réalise mal et à contre-sens le dessein qu'elle a formé. Sans doute nous n'avons pas à espérer que dans la condition de limitation où nous a placés le Créateur , nous ayons jamais le pouvoir de faire tout ce que nous voulons, aussi bien que nous le voulons. A Dieu seul appartient une si haute faculté; lui qui est parce qu'il est, qui a le temps et l'espace à lui, qui est la force infinie, suprême , absolue, rien ne le trouble dans l'accomplissement de ses plans et de ses décrets : tandis que l'homme, même en sa sagesse et sa plus grande perfection, n'a jamais pour pratiquer ce qu'il a décidé dans sa pensée, qu'une puissance relative, temporaire, et locale, qui reste toujours bien au-dessous et bien loin de son idée. Néanmoins comme en général nous avons toujours assez de facilité pour donnera nos volontés un commencement d'exécution ; comme dans le cours ordinaire des choses, les moyens ne nous manquent pas; comme le pouvoir que nous avons croît en raison de l'application que nous apportons à l'exercer, nous devons employer tous nos efforts à conformer le plus possible
notre conduite à nos desseins, nous devons autant qu'il dépend de nous faire passer dans nos actes les pensées de notre âme , les traduire en effets , les produire par des pratiques, en un mot les amener de l'état de conceptions , d'aspirations et d'espérances , à l'état de réalités et de résultats achevés. Ainsi s'agit-il d'intelligence, de sensibilité, de vie intime, nous n'aurons bien rempli notre tâche, nous ne serons vraiment hommes qu'autant que nous aurons obtenu de ces facultés ce qu'ellçs ont le pouvoir de nous donner , que nous serons parvenus à penser ou à sentir ce qu'il dépend de nous de penser ou de sentir. S'agit-il de nos rapports avec le monde matériel, l'humanité et la Providence; là encore nous n'aurons rempli convenablement notre destination , qu'autant que <rômme êtres physiques, sociaux et religieux, nous aurons fait œuvre qui réponde à nos libres déterminations. Culte, morale, politique, sciences, arts et industrie, il n'y a rien en toutes ces choses de complet et d'entier tant que nous n'avons que tenté, essayé, et voulu. Il nous faut l'œuvre, je le répète, l'œuvre comme le fruit de nos efforts , comme le succès après la lutte , la victoire après le combat. Non sans doute que moralement nous ayons failli et démérité , quand après avoir bien voulu, une expérience malheureuse nous convainc décidément de faiblesse ou d'impuissance: il n'y a
pour s'efforcer de devenir par le conseil et le vouloir tout ce qu'elle doit être en toute chose. Ainsi déployât-elle les qualités qui constituent l'excellence de la possession de soi-même , de la délibération, etc. , si elle neles appliquaitpasàl'ordre, si elle les détournait au mal, elle ne serait pas vraiment libre, elle le serait même si méchamment, qu'en persévérant dans cette habitude, elle finirait à coup sûr par perdre son indépendance et retomber par le désordre sous l'empire de la fatalité.
D'où l'on voit que les caractères, à bon droit estimables, ne sont pas ceux qui sans égard aux fins et aux moyens, et n'importe en quel sens, se montrent forts de prudence, de résolution et d'action: ils ne sont que forts, ils ne sont pas bons; ils ne sont même pas réellement forts, parce qu'ils ne le sont pas selon laraison. Mais ceux qui au contraire se montrent tels pour le bien ; ceux-là sont forts et bons, c'est-à-dire vraiment forts , c'est-à-dire encore vertueux. Les grands caractères ne se distinguent pas seulement par les qualités éminentes d'une volonté à toute épreuve; mais aussi et surtout par la sainteté de la mission à laquelle ils les consacrent. Indifférens et peu scrupuleux sur l'usage qu'ils en feraient, ils ne tireraient de leur brillante, mais
douteuse moralité, qu'un vain et faux éclat; et si par malheur c'était au crime, au crime seul qu'ils les employassent, terribles en leur force, il n'y aurait plus à voir en eux de grands cœurs, mais de grands coupables : tant il est vrai que le tout n'est pas d'exercer sa liberté dans la seule vue de l'exercer, mais dans la vue de se rendre librement meilleur et plus parfait.
Telle est la destination de la liberté.
Ici finit la question du bien intime et spirituel, la question de ce que doit être l'âme prise en ellemême et dans sa conscience.
Vient maintenant la question de ce qu'elle doit être dans ses rapports.
Or, on le sait, ses rapports sont de trois espèces différentes ; il y a ceux qu'elle a avec la nature, ceux qu'elle a avec la société , et ceux qu'elle a avec la Divinité. Trois choses sont donc à se demander touchant ce qu'elle doit être dans ses rapports : i** ce qu'elle doit être à l'égard de la nature; 2* ce qu'elle doit être à l'égard de la société ; 3° ce qu'elle doit être à l'égard de la Divinité.
Je suivrai cette division; j'en traiterai d'abord le premier point.
Go COURS