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LA NATURE

SECTION I

Du bien de Tâme dans son rapport avec le corps.

L'âme a des rapports avec la nature; je ne m'arrêterai pas à le montrer; ce serait répéter une explication qui a été donnée en psychologie, et revenir sur un fait qu'il ne s'agit plus de reconnaître, mais seulement de considérer dans ses conséquences morales.

L'âme a des rapports avec la nature; que s'ensuit-il au sujet de la destination qu'elle a à remplir? que se doit-elle comme force en relation avec les forces physiques? quel est son but au sein du monde ?

Et comme avant tout au sein du monde , elle est liée, par les relations les plus intimes et les plus étroites, avec cette portion de matière qu'elle appelle son corps, quel est d'abord son but dans ses relations avec le corps ?

Le corps lui est un moyen de sensations et de

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mouvement : de sensations, c'est évident, puisque du moins ici-bas elle ne reçoit pas une impression qui ne lui vienne par quelque organe. Mais les sensations ne vont pas seules, et elle les a à peine en sa conscience, qu'excitée à se développer d'après les lois qui lui sont propres, elle juge des choses sensibles, de leurs qualités et de leurs rapports, tire des conclusions de ces données, va du connu à l'inconnu, conçoit l'invisible par le visible, et devine ainsi sous les phénomènes qu'elle perçoit de toute part, tantôt seulement de simples causes, des forces qui manquent d'intelligence; tantôt des forces qui ont la pensée, l'amour, et la liberté. La voilà donc qui, du sanctuaire où la lumière lui est venue, s'ouvre sur tout cet univers mille diverses perspectives, dont la vue l'instruit, lui profite ou la charme; la voilà qui du regard le pénètre et le parcourt, y découvre les saveurs, les sons et les couleurs, les formes et le mouvement, le chaud avec le froid, le rude et le poli , l'étendue en un mot et toutes les propriétés de l'étendue; elle y compte et y distingue une foule infinie d'êtres, qu'elle compare, ordonne, classe en genres et en espèces pour en mieux retenir l'idée; elle y trouve des règnes, des harmonies entre ces règnes, une loi suprême do ces harmonies qui les réduit et les fond en un seul et vaste ensemble; elle reconnaît les terres, les mers.

et les cieux ; elle s'élance dans l'espace , elle touche à l'infini. Or, Dieu est là, que sans doute elle ne sent ni ne perçoit,mais qu'elle croit parla raison et admet comme la force, qui a l'immensité devant elle, et y épanche sans fin, sans faute, ni désordre, tous ces germes de vie, que porte et féconde la création. Ainsi c'est grâce aux sensations et aux organes qui en sont les sièges, que directement ou indirectement elle atteint et conçoit toutes les réalités extérieures depuis le grain de sable jusqu'à l'homme, depuis l'homme jusqu'à Dieu. Les sensations et les organes de moins, elle resterait un esprit, esprit pur et dégagé de tout rapport avec la matière, mais aussi impuissant à rien connaître de la matière et de tout ce qui se r.4vèle par la matière : de telle sorte qu'alors au lieu d'être appelée à ce grand développement d'intelligence dont les objets extérieurs sont la cause déterminante, elle n'aurait plus, si même elle l'avait, que l'exercice incomplet de son intime pensée et de sa conscience solitaire. Au contraire, par les sens elle entre dans une carrière vaste et indéfinie , qui lui permet de mettre en jeu, de déployer et d'employer toutes ses aptitudes intellectuelles.

Et comme on sait que dans leur marche la sensibilité et la liberté suivent le cours de l'intelligence, on comprend que toutes les impressions

qui font appel aux idées s'adressent également aux affections et aux déterminations volontaires, et que de cette manière elles concourent à l'énergie productive non seulement d'une faculté, mais (le toutes les facultés de l'âme.

Sous ce premier point de vue, le corps est donc bon à l'âme, puisqu'il lui est une occasion et une condition nécessaire d'activité et de progrès.

Mais il lui est encore bon d'une autre façon, et pour un autre usage.

En effet, par les nerfs, les muscles et les os, par toutes les parties enfin dont se composent ses appareils, il se prête admirablement à l'ac* tion qu'elle lui imprime; il la reçoit dans les nerfs qui s'irritent et s'ébranlent, dans les muscles qui se contractent ; dans les os qui se déplacent , se relèvent ou s'abaissent , se fléchissent ou se redressent; il la porte ainsi du cerveau à tous les points de la surface , dans toutes les directions et sur toutes les lignes; il la traduit par mille mouvemens, les uns saillans et manifestes, les autres secrets et imperceptibles. A ces mouvemens il joint d'autres phénomènes qui concourent à animer cette vivante transmission du sentiment intime, tels que la voix avec la riche variété de ses innombrables modifications, la coloration de

la peau, la vivacité du regard, Taîr et l'habitude du visage. Aussi quand tout va bien dans cette machine admirable, l'âme qui la trouve si docile, si souple et si précise, qui s'en sert avec tant de bonheur, se l'associant étroitement, se l'assimilant jusqu'à la personnalité , sent aussitôt doubler sa vie, et de nouvelles facultés s'ajouter pour les étendre aux facultés qu'elle a déjà. Elle n'est plus seulement ce moi^ qui vit seul avec lui-même, qui par lui-même ne peut rien au sein du monde extérieur; elle est le moi qui s'est fait chair, le moi Ésiit homme , et comme tel ayant sa part et une large part dans le domaine de la nature. Force morale par la pensée, l'amour et la liberté, elle est force physique par sa puissance sur les organes et leurs fonctions ; force morale par elle-même , elle est force physique par accession, et tandis qu'en sa conscience elle agît comme principe d'idées, d'affections et de libres résolutions, dans son corps et par son corps elle agit comme principe de mouvement et de déplacement, d'attraction et de répulsion, de composition et de décomposition, de transformation, d'animation, en un mot de toute espèce de phénomènes sensibles; elle s'applique aux opérations minérales, végétales, zoologiques et physiologiques ; elle touche à tout, se mêle à tout; elle est vraiment de la nature, avec cet avantage singulier, qu'elle n'en estpas, comme

ces êtres qui ont le mouyement sans le savoir, la vie sans la sentir, et qui, en faisant œuvre matérielle, ne sont eux-mêmes que matière; c'est sciemment, c'est librement, c'est comme esprit qu'elle matérialise , c'est-à-dire, qu'el le accomplit tout son travail sur la matière.

Les causes purement physiques n'ont en elles ni notion, ni émotion, ni volonté qui président à leurs effets; elle les réalisent aveuglément, avec indifférence et fatalité. L'âme, au contraire, toujours âme alors même qu'elle agit et fonctionne comme cause physique, ne détermine pas dans les molécules le moindre changement d'état , qu'elle n'y montre son intelligence, sa sensibilité et sa liberté; en quoi elle triomphe, et à bon droit; car elle a ainsi deux mondes à elle , celui de l'étendue et celui de la pensée, qu'elle gouverne l'un par l'autre, subordoonant et accommodant le premier au second, l'adjoignant au second pour se faire un champ plus vaste, et ouvrir à son activité tout un nouvel ordre de rapports.

Elle ne produit donc pas un mouvement qui ne procède de quelque disposition intime et spi rituelle, qui ne réponde à quelque sentiment, qui ne traduise quelque impression et ne soit une sorte de

langage. Mais c est surtout quand le mouvement est de notre part un objet de conseil et de réflexion, quand nous le déterminons avec connaissance, que nous le dirigeons avec calcul, que nous l'employons aux combinaisons les plus compliquées et les plus savantes ; c'est alors surtout qu'il représente bien tout ce que nous avons dans la conscience , et devient pour notre pensée une manifestation d'autant plus claire qu'il est plus en notre pouvoir , sous notre conduite et selon nos vues. Or cependant en tout ceci, nous agissons sur des corps et non sur des esprits.

Nous nous adressons à des êtres qui peuvent recevoir nos impulsions, mais non comprendre nos intentions ; nous savons en les abordant que nous allons les déplacer, les rapprocher ou les écarter, les diviser ou les unir, etc. , mais non leur faire sentir et leur communiquer notre pensée, et nous les traitons en conséquence; nous les tenons pour des choses et les traitons comme des choses ; nous les mouvons et ne leur parlons pas, c'est-àdire que nous ne cherchons pas à donner à nos idées cette expression sympathique, que nous tâchons de leur imprimer quand nous les destinons à nos semblables; nous ne les rendons pas d'une manière aussi vive et aussi nette; nous ne les

nuançons et ne les analysons pas , nous ne les mettons pas en saillie, comme quand elles doivent devenir sociales etaller de l'homme à l'homme. Mais lorsqu'il s'agit véritablement de parler et de dire, lorsque nous nous proposons sérieusement d'entrer en commerce d'intelligence avec les personnes qui nous entourent, que nous avons, pour nous y déterminer, quelque motif pressant, conviction ou passion, notre âme tire [du corps un bien autre service ; elle peut tellement le mouvoir, l'exciter et l'animer , le pénétrer de son activité , le faire vivre de sa vie, s'y projeter et y rayonner par chaque nerf et chaque fibre, qu'elle semble en dernière fin passer et comme transpirer à travers tous ces appareils et venir au visage , sur le front , sur les lèvres, dans le regard et la voix, dans les gestes et les attitudes, s y exprimant toute entière et s'annonçant ainsi aux âmes qu'elle aspire à gagner. De sorte que le corps lui est alors comme un symbole à mille faces, qui, mobile et flexible, délicat et précis, propre à tout représenter, lui offre à choix les formes variées qui lui sont nécessaire^ pour se produire au dehors , et prendre place par le langage au sein du monde des esprits.

Je n'insisterai pas sur un autre usage auquel l'âme emploie le corps, pris comme moyen d'expre$si.on. Jç. crois l'avoir assez expliqué en mon-

trant en psychologie comment l'expression en général et la parole en particulier servent tout aussi bien à former qu'à communiquer la pensée ; c'est pourquoi je n'y reviens pas. Mais tout en renvoyant pour plus de développement à ce que j'ai dit en cet endroit, je crois cependant devoir rappeler que sans signes, et surtout sans sons articulés, nos idées seraient si vagues, si confuses, si fugitives, si peu propres à être retenues, que dans cette pauvreté d'intelligence nous serions tout-àfait incapables de science et de poésie ; que, par suite aussi , en vertu du rapport qui subordonne nos affections et nos volontés à la nature de nos idées, nous serions également réduits à un très faible exercice de la sensibilité et de la liberté; qu'en un mot l'âme, moins le langage, moins le corps par conséquent, serait une force impuissante, dont toute l'activité expirerait dans les étroites limites d'une personnalité sans expansion.

Mais si , comme agent de mouvement , le corps est d'une telle utilité au principe spirituel, on conçoit sans peine qu'il n'est pas de vertus intimes, et d'intentions qui, pour passera la pratique et se convertir en actions, n'aient besoin du concours et de l'appui des organes* Qu'on se propose en effet une œuvre de l'ordre physique, social ou religieux, comment pourrait-od la réa<^

liser sans joindre à Tactivité morale et volontaire^ l'activité organique? Que serait l'industrie , à laquelle manquerait son premier instrument , et avec celui-là tous les autres ? Que seraient la justice et la bienveillance envers autrui, qui ne se produiraient par aucun fait sensible et perceptible? Que serait la religion, sans formes et sans culte ? de vagues et vains sentimens honnêtes sans doute et légitimes, mais qui seraient nuls et de nul effet au sein du monde visible. Les sentimens sont nécessaires aux habitudes extérieures qu'ils vivifient et moralisent ; mais ces habitudes à leur tour sont nécessaires aux sentimens qu'elles produisent et réalisent. C'est quelque chose, c'est le principe que de donner son âme au bien, mais c'est le principe et la fin, c'est l'achèvement de la vertu que de s'y dévouer de corps et d'âme.

Si donc l'âme unie au corps trouve dans la double propriété qu'il a d'être à la fois un con* ducteur de sensations et un producteur de mouvemens, une condition excellente d'action et de développement; si elle est plus forte, forte de plus d'extension, de progrès et de vertu, avec que sans les organes, avec des organes dispos, complets, pleins d'aptitude , qu'avec des organes malades , mutilés et inhabiles , sa destination bien entendue est évidemment de profiter de cette

condition de sa nature pour ouvrir à ses facultés lin plus vaste domaine et les déployer de son nnieux dans toutes les voies qu'elle y rencontre.

D'où se conclut le devoir de la conservation et du soin du corps ; vrai devoir, en effet , quand on le rapporte à sa raison, et qu'on le met à sa place, quand on ne l'exalte pas outre mesure et jusqu'à en faire inconsidérément la loi souveraine de la vie; vrai devoir, tant qu'il reste l'obligation limitée non de vivre afin de vivre, et sans autre but que le bien physique, mais de vivre pour tous les biens auxquels l'homme peut parvenir par ses moyens matériels; devoir faux, excessif, et qui cesserait par là même, s'il devenait l'engagement de se conserver à tout prix par dessus tout, et avant tout.

Entendu ainsi qu'il doit l'ctre, c'est-à-dire, considéré comme une tâche préparatoire, comme le degré et le moyen d'une foule de bonnes actions, il est très-réel , très-obligatoire, et il y aurait grand mal à le négliger.

En ce sens, il est donc sage de veiller sur son corps, de le mettre et de le maintenir dans le meilleur état possible, de le conserver et de le perfectionner autant qu'il dépend de soi; et comme vis-à-vis de l'âme il a deux fonctions principales, celle de la sensation et celle du mouvement, le

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conserver et le perfectionner dans chacune de ces fonctions, dans chacun des appareils qui servent à ces fonctions , dans tout ce qui concourt à les lui assurer , voilà une règle de conduite qu'il est raisonnable de s'imposer.

C'est pourquoi il est bien, en premier lieu, de s'occuper du bon état des organes de la sensation, de les préserver des maux auxquels ils sont exposés, de les guérir de ceux dont ils sont atteints, d'éviter ou de combattre toutes les causes qui les menacent ou les altèrent de quelque façon. Il est bien dans ce dessein de consulter la science ou la prudence commune, ot d'en suivre avec diligence les principes ou les conseils. Sous ce rapport, les médecins sont de véritables moralistes dont les paroles doi. vent être écoutées comme autant de préceptes; la sobriété, la tempérance, la patience dans la maladie, l'emploi convenable des remèdes, autant de vertus et d'habitudes qui méritent estime, pourvu qu'elles restent à leur place, et qu'elles se subordonnent quand il le faut à de plus hautes verlus et à déplus saintes habitudes. Certes, ce serait une grave erreur que de compter la propreté, ou tout autre soin hygiénique , pour autant que la fidélité aux lois de la justice et de l'honneur; mais ce serait une autre erreur que de ne pas les

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compter du tout, et de les négliger comme inutiles et étrangères au bien de l'homme ; l'homme vit par son âme, mais il vit aussi par ses sens, et il est de son devoir, pour sa plus complète amélioration, de développer de son mieux ces deux espèces de vies, en prenant soin seulement de les coordonner entre elles, de ne pas mettre la première au-dessous de la seconde , et de donner celle-ci pour auxiliaire à celle-là.

11 est sage , en deuxième lieu , les organes de la sensation dispos et conservés , de les exercer de manière qu'ils acquièrent de plus en plus de l'aptitude à recevoir avec finesse et sûreté toutes les impressions qui les regardent. On sait tout ce que l'esprit peut gagner en idées , en science et en poésie, à ce jeu délicat, juste et facile à la fois, des instrumens de la perception ; il y trouve de quoi travailler , s'exercer et s'étendre d'une manière indéfinie. Aussi est-il convenable , dans l'intérêt de son progrès , qu'il fasse avec soin l'éducation de ses sens; qu'il instruise l'œil à bien juger des lignes et des couleurs , la main des formes et des dimensions, l'oreille des sons et de leur valeur, le palais des saveurs, et l'odorat des odeurs ; qu'il possède en un mot et gouverne si bien tout son système nerveux, qu'il ne s'y passe pas la moindre chose , sans qu'aussitôt il n'en ait avis ^

conscience et notion vraie. Il est même important qu'il ne se borne pas aux seuls appareils dont la nature l'a pourvu et doté, mais qu'il recoure également à ceux que l'industrie lui a créés, qu'il double et triple ainsi, qu'il multiplie autant que possible ses moyens de pénétrer au sein du monde matériel, et d'en saisir par la pensée les propriétés les plus secrètes et les rapports les plus profonds.

Même ordre de remarques à peu près à présenter au sujet du corps considéré comme producteur de mouvement. Il s'agit aussi sous ce rapport de le conserver et de le perfectionner.

En effet, d'abord, il est nécessaire que le corps ne perde le libre usage d'aucune de ses fonctions de locomotion ou d'expression, qu'il soit préservé dans ce double but de tout empêchement provenant de blessure ou de maladie, de mutilation ou d'infirmité; qu'il reste intact et sauf, afin d'être constamment capable des deux espèces d'offices auxquels l'âme l'emploie. Soit qu'elle ne veuille agir que sur la matière , soit qu'elle le veuille sur la matière, et par la matière sur l'esprit, il doit demeurer, autant que possible, complet et bien pourvu, prêt et docile à l'impulsion. Que si, faute de prudence, ou malgré toute prudence, il se trouve frappé en quelque partie de faiblesse ou d'impuissance, et qu'il y ait remède etguérison,

il est (lu devoir de celui qui souffre, comnie au reste c'est son instinct , de chercher à relever cette machine qui tombe, à réparer cet instru* ment qui se brise et s'arrête , à y remettre la vie , l'action, et le jeu facile; résultat qui ne s'obtient qu'à la condition de faire {appel à l'expérience des hommes de l'art.

Ici encore on peut voir comment l'hygiène et la médecine se rattachent à la morale et lui prêtent leur concours.

Mais il ne s'agît pas seulement de conserver , il» s'agit de perfectionner la motilité du corps, et alors il faut encore savoir de quelle culture et de quelle amélioration l'organisme est susceptible, soit sous le rapport de l'expression, soit sous celui du simple mouvement.

On remarquera d'abord qu'il n'est aucun siège ou aucun agent de l'expression qui ne soit plus ou moins soumis à l'empire de la liberté, et qui par là ne soit sujet à être modifié dans ses habitudes par l'action volontaire : le visage, la voix, le geste et l'attitude, tout se prête à l'application du travail et de l'art, et dans ce fait comme dans bien d'autres, l'humanité entre en partage et en concours avec la nature, quelquefois par malheur en combat. Si donc, j'ose le dire^ une haute gym-

nastique, une gymnastique dirigée dans une vue de bien et de moralité, vient présider à cet ensemble de symboles vivans, les développer et les façonner de manière à les rendre plus souples au sentiment, plus fidèles à l'idée, plus intimement significatifs; si, s'étendant harmonieusement à toutes les parties qu'elle doit régir, et les traitant toutes selon leur importance, elle coordonne discrètement dans im seul et même système les soins divers à donner à la parole, au chant, à l'action oratoire, à la danse, etc.; il est certain que par cette éducation habilement concertée elle prête au corps sa vraie beauté , celle qui ne tient plus simplement au jeu de la vie animale, mais à cette autre vie que l'art communique et dont le principe est dans la pensée; par là même elle assure à l'âme une variété de langages qui, empreints tour à tour de grâce et de noblesse, lui servent admirablement, soit à se mieux sentir elle-même, soit à se mieux faire sentir aux autres. L'âme en effet revêt alors l'expression comme une parure , dont le charme la relève à ses yeux et aux yeux du monde ; quelles que soient ses qualités intimes et personnelles, elle vaut mieux tout son prix quand elle se produit dans une action vraie , claire et animée , que quand elle paraît comme sous voiles, et sous des formes qui l'effacent, l'obscurcissent et l'accablent; sa

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facilité à disposer des appareils expressifs, quand surtout elle la doit à l'étude et au travail, est une sorte de mérite extérieur et physique qui concourt heureusement aux mérites de conscience , et leur prête assistance, ornement et attrait. La vertu éloquente, persuasive et entraînante , est plus puissante , et meilleure que celle qui .est inexpansive , sans accent et sans élan. Celleci se fraie à peine sa route elle-même , celle-là se la fraie et l'ouvre aux autres; elle les y appelle et les y pousse ; elle éveille des sympathies , excite des imitations , touche et gagne les cœurs ; en un mot, elle se communique ; l'autre reste solitaii'e, stérile et sans empire.

Quant au perfectionnement des facultés tout simplement locomotrices , l'âme doit aussi s'y appliquer afin de s'assurer par leur secours un pouvoir matériel de plus en plus étendu, dont elle use avec liberté dans l'intérêt de sa destination. Elle doit, autant qu'il dépend d'elle, les former par des exercices fréquens et bien réglés à des habitudes de promptitude, de précision et d'adresse, qui leur permettent en toute occasion de faire beaucoup et debien faire. L'homme ne vit pas sans industrie; or il n'y a pas d'industrie sans habileté à mettre en jeu telles ou telles parties du corps, 3oit pour exécuter des travaux délicats et légers.

soit pour soulever, déplacer « briser ou façonner des masses. Les machines sont sans doute un supplément heureux au mécanisme animal, et les unes par la finesse , les autres par la puissance , d'autres par une admirable combinaison de ces deux propriétés à la fois, lui sont en bien des cas infiniment préférables; mais il faut commencer par donner le branle à ces machines; mais il a fallu les construire; et ce sont là des fonctions dans lesquelles rien ne remplace le corps , et pour lesquelles il est nécessaire que ce premier instrument soit d'un emploi facile et sûr. Il y a aussi plusieurs arts qui, ne prenant pas leur expression dans les organes eux-mêmes, mais bien dans la nature qu'ils modifient en conséquence, exigent une promptitude , une adresse ou une puissance de muscles et de mouvemens véritablement extraordinaires. De quelle perfection sous ce rapport n'a pas besoin le musicien dont les doigts, appliqués aux touches d'un piano ou aux cordes d'un violon, doivent, à l'ordre de la volonté et sous l'inspiration du sentiment, leur prêter par le son une âme, un accent? Que d'essais répétés, quelle éducation laborieuse, attentive et suivie de la main et de l'œil pour parvenir à ces habitudes et à ces facilités prodigieuses de travail et d'exécution ! Quelle dextérité ne déploie pas à manier le pinceau et à le promener sur la toile ,

le peintre, dont le génie n'a pas une conception qui ne se traduise aussitôt sous la direction du regard et sans autres élémens que des lignes et des couleurs, en tableaux pleins de vie, d'harmonie et de beauté ! que de soins lui a dû coûter cette aptitude à faire, selon son gré, du jeu de l'ombre et de la lumière , de la combinaison des nuances, de la perspective et du dessin, une langue si admirable de vérité et de vivacité ! De même le sculpteur et l'architecte : ils n'excellent l'un et l'autre que par une habileté infinie à tailler le marbre ou la pierre, de manière à y répandre par les formes qu'ils leur donnent les idées dont ils sont pleins, et qu'ils y jettent comme le créateur jette et imprime les siennes dans la nature et l'humanité. A voir comment le sculpteur, tout à la pensée qui le domine , le ciseau à la main, l'impose à sa statue, la marque sur le front et sur l'ensemble du visage, la grave sur les épaules, la fixe sur la poitrine, l'exprime dans tout le tronc, la répète dans les bras, dans les cuisses et dans les jambes , la rend sensible dans le moindre muscle, concertant tous ces signes, et les ramenant avec convenance à l'unité d'un commun effet; ne sent-on pas combien il est maître de cette matière qu'il tire du chaos, qu'il façonne, qu'il anime, qu'il revêt d'idéalité? L'architecte a peut-être encore une tâche plus difficile, à cause des symboles

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moins expressifs auxquels il est obligé de se borjier; n'ayant, au lieu d'un langage emprunté au ■corps humain, qu un langage emprunté aux corps les moins vivans ou tes plus bruts de la nature, n'ayant , pour dire ce qu'il veut, que des colonnes et des voûtes, des fleurs et des feuilles; ce n'est que par des artifices et des moyens innombrables, une patience à toute épreuve et des calculs infaillibles, qu'il parvient à traduire en monumens et en édifices, ses intimes imaginations, à les éten- -dre en façades, à les élever en dômes, à les dresser en colonnes, à les distribuer en mille détails, que je ne saurais dire ni compter , etc. , etc.

Ainsi voilà certains arts dont la condition nécessaire est l'exercice perfectionné des facultés motrices. Il est aussi des vertus dont l'effet n'est .complet qu'à une condition semblable : je citerai par exemple les vertus militaires. Avant tout, sans doute, elles sont par lame , dont elles tirent leur moralité; mais elles sont aussi par les organes, auxquels elles doivent leur efficacité; et elles n'auraient nulle utilité, nulle puissance extérieure, elles seraient pour la conscience , mais ^lles ne seraient pas pour le monde, si elles n'avaient àleur service un pouvoir matériel prompt, Siûr, étendu, propre en un mot à réaliser les effets auxquels elles aspirent. Mettez le courage

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et la patience , tels que la guerre les demande, dans une organisation maladive , débile et affaiblie, et vous aurez bien quelques exemples de cœurs, qui, à force d'héroïsme, et par une action extraordinaire du moral sur le physique, accompliront des prodiges avec cette frêle machine; mais le plus souvent, dans ces circonstances, toute constance et toute énergie tombent et expirent devant l'impuissance de supporter les privations ou de suffire aux combats ; sans compter toutce qu'un tel état d'épuisement et de souffrance peut porter de relâchement et de faiblesse dans l'esprit. Il faut au soldat pour cette vie debasard, de périls et de misère qu'il est condamné à mener, il lui faut pour ces situations imprévues , difficiles , quelquefois désespérantes, auxquelles il est exposé, des qualités physiques peu communes, et une organisation faite exprès. C'est peu de chose s'il ne sait que manier ses armes avec adresse : marcher, courir , s'élancer, être prêt à l'attaque et à la défense , aux ruses du métier et aux coups de main ; n'être jamais pris au dépourvu , avoir des ressources pour tous ses besoins; pouvoir, en un mot, faire de son corps à peu près tout ce qu'il veut , voilà sous ce point de vue son véritable office ; il ne remplirait pas sa destination s'il ne s'assurait pas ces avantages. Il n'y a de soldat que celui qui est valide par le corps comme par l'âme.

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Je bornerai à cet exemple la preuve de la nécessité d'associer, pour certaines vertus, le perfectionnement matériel au perfectionnement moral; il serait facile d'en donner d'autres.

Maintenant donc, je puis bien dire que la destination de l'âme dans son rapport avec le corps, est de le conserver et de le perfectionner autant qu'il dépend d'elle, soit comme moyen de sensations , soit comme moyen de mouvemens.

Mais quoi! si Thomme a ce but, sa loi devra donc être de rechercher le bien-être , de se le proposer comme le bien, d'y tendre comme à la vertu? Vertu à s'assurer l'intégrité, le bon état et le libre usage de ses organes ! vertu à se bien porter, à jouir de tous ses sens , à se servir de tous ses membres! N'est-ce pas une étrange manière d'entendre le bien et la vertu? Rien n'est plus vrai sans aucun doute, pour peu qu'on prenne les choses de cette façon. Certes, il n'y a pas à mes yeux de plus fausse, et à la fois de plus funeste idée morale que celle de ramener toute la vie à la vie physique et organique. Je l'ai assez montré ailleurs, je le montrerais de nouveau ici, si c'était nécessaire, et je dirais qu'en effet cette opinion, qui a sa racine dans le système matéria* liste , viciée dans son principe , a ceci de déplo-

rahle, qu'elle porte comme conséquence sur les intérêts les plus sacrés de la destinée humaine, les néglige ou les ruine : je dirais que le matérialisme, de théorique devenu pratique, de métaphysique moral , ne serait dans les consciences, s'il y régnait sans partage, ce qui heureusement ne se rencontre pas, qu'une doctrine sans vérité, sans consolation et sans grandeur. Et d'abord il va contre ses propres fins en réduisant tout à la matière , et il dégrade l'organisation , qu'il prétend exalter en lui retirant tout ce qui lui revient de son alliance avec l'âme. Ne voir en effet dans l'organisation que l'organisation ellemême, y reconnaître à l'extérieur certaines formes et certaines couleurs, du mouvement ou du repos, du rude ou du poli, du froid ou de la chaleur, en un mot, des propriétés ou des phénomènes tout matériels, déterminés et produits par des causes toutes matérielles; à l'intérieur également des choses purement physiques ; n'y rien admettre de plus, n'y pas sentir une force qui, présente et active, la remplit de son action, et douée d'intelligence, de sensibilité et de liberté, la pénètre, pour ainsi dire, d'idées, d'émotions et de libres déterminations; n'y pas concevoir l'esprit qui s'y répand, y prend siège, y porte le sens et l'expression, et la transformant en une langue, l'élève jusqu'à lui et lui communique sa nature; ce n'est ,

certes, ni la comprendre ni l'estimer ce qu'elle vaut, et je me crois meilleur matérialiste, moi qui la considère surtout dans son rapport avec l'âme, comme un principe d'incitation, d'impulsion et de développement, comme un moyen d'action, d'expression et de locomotion. J'ajoute que dans ce système, la voie tracée à l'homme est trompeuse et bornée; qu'elle se clôt à la tombe, au delà de laquelle il n'y a rien ; rien , si ce n'est un abîme où tout se perd et se confond , la vertu avec le vice, le mérite avec le démérite, sans qu'un ordre nouveau se lève et se déploie pour les bons et les méchants , dans le but de fortifier, de sanctifier les premiers , de corriger, d'amender et de purifier les seconds; sans qu'aucun avenir de justice et de bonté explique et éclaircisse cette existence de quelques jours, qui n'a de sens et de raison qu'autant qu'elle ne finit pas , mais seulement se renouvelle dans la crise terrible et solennelle de la mort; et enfin j'accuse la Providence, si Providence il y a dans une telle hypothèse, qui ne peut faire de ce monde un lieu d'épreuve et de préparation , puisqu'il est la fin de tout , et qui cependant n'en fait pas, nous en avons trop l'expérience, un lieu de récompense et de bonheur.

Et après cela , on le suppose bien , je ne serais pas si inconséquent que d'abonder dans une doc-

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trine dont je sentirais ainsi le vice et la tristesse. Aussi, n'fest-ce pas de cette manière que j'envisage et que j'entends la morale touchant le corps. Le tort du matérialisme est, non pas de recommander le soin de la vie physique, mais de le recommander comme le soin suprême et absolu. Ce tort, je ne l'ai pas; je dis qu'il est bien de conserver et de perfectionner les organes, mais je ne dis pas que ce soit bien sans condition et sans exception : avant tout, la loi de l'âme est d'être âme autant que possible, et comme à cette fin les organes lui sont utiles en général, elle se doit par cette raison , et tant que vaut cette raison , d'y veiller et de les garder intacts et dispos; mais s'il arrive qu'au lieu d'être des auxiliaires indispensa* blés, ils deviennent des empêchemens, des obstacles, ou une cause de faiblesse et de vice, et que soit pour les sauver , soit pour les maintenir en bon état, il faille faire une bassesse, une lâcheté, un crime; si ce n'est qu'au prix de la trahison , de l'infamie et de l'oubli de toute dignité , de tout devoir, qu'on peut en assurer l'intégrité et le bien-être , certes alors il n'est pas vrai que la vertu soit de se conserver, que la vertu soit de vivre; la vertu est de mourir : mourir ainsi est un grand acte, dans lequel souvent il se déploie plus d'énergie et de puissance morale que dans toute une longue existence. Un de ces

actes fait un héros, un homme saint, qui en se dévouant passe à Dieu plein de vie, et s'ouvre l'éternité, puissant et glorieux. En un seul de ce^ momens , toute une destinée s'achève ; l'épreuve est déchirante, mais elle est décisive , et l'âme qui sent assez que son bien n'est plus alors d'agir long-temps , mais d'agir vite, franchit d'un pas sa carrière , et pour plus de liberté, rejette ou donne à briser ces entraves qui la retiennent; le corps tombe et rentre en poudre, et tout est consommé. Dans ces rares, mais sublimes solennités de la conscience, l'humanité en a fini avec les intérêts de la terre, elle n'est plus de ce monde, et son devoir est de dénouer, de terminer d'un coup, quelque tragique qu'il puisse être, le drame que jusque là elle avait conduit moins vivement. Je ne prétends donc pas, puisqu'il en est ainsi , puisque c'est là la vérité à laquelle j'ai foi de tout mon cœur , que la loi suprême de la vertu soit de se conserver et de s'assurer le plus possible de bienêtre; rien n'est aussi loin de ma pensée; mais je prétends que si ce n'est pas là un précepte absolu, c'est un précepte relatif, qui comme tel a sa place et sa raison dans la morale; je soutiens que prendre le corps en mépris et en haine, et ne pas le sanctifier en l'associant par des exercices et des habitudes légitimes , au développement de l'esprit; que le traiter indiscrètement comme

chose indifférente, ou nuisible et mauvaise; qu le flétrir comme chair, et n'y voir qu'une occasio de faiblesse et de chute, c'est en méconnaître 1 nature, et ne pas comprendre, en un de se» points^ la destination de l'humanité.

Je ne voudrais pas , Dieu m'en garde , réhabi^ liter la chair, la relever jusqu'à l'esprit, et même au-dessus de l'esprit, comme quelques-uns Vont tenté , et en signe de restauration , l'environner de volupté, de luxe et de mollesse; je ne voudrais pas la sanctifier, la glorifier en elle-même , instituer en son honneur la dévotion à l'utile et le culte du plaisir. Je ne saurais trop dire et redire combien je me sépare d'une telle doctrine , qui commence par des erreurs et finit par des tur* . pitudes. Je ne demande donc pas qu'on rende à la chair plus qu'on ne' doit à la chair; je demande seulement qu'on la traite avec prudence et tempérance et modération.

SECTION II

Du bien de l'âme dans son rapport avec les animaux ,

les végétaux, etc.

Voilà toute ma pensée touchant le bien relatif au corps.

Mais le bien relatif au corps n'est qu'un point

Dh PlIlLObOPlllL. 8t

«.le vue du bien relatif à la nature ; reste donc à traiter d'autres parties de la question , qui peu- "vent se réduireà celles-ci : quelle est la destination de rhomrae dans son rapport avec les animaux ? <]uelie est-elle dans son rapport avec les végétaux y les minéraux , les lieux et tout ce qu'ils contiennent, avec la nature dans son ensemble?

On a pu voir en psychologie quelles sont les relations de l'homme avec les animaux ; il est aisé d'en conclure le but qu il doit se proposer clans sa conduite à leur égard.

Si les animaux sont pour lui , à les considérer particulièrement à l'état de domesticité , des auxiliaires excellens, et d'une indispensable utilité; si par l'espèce d'intelligence , de sensibilité et de volonté dont eux aussi sont doués , du moins dans une certaine mesure ; si , par les organes dont ils sont pourvus, par leurs moyens de sensation , de mouvement et d'action, semblables à lui jusqu'à certain point, ils se laissent associer et lier à sa vie pour la soutenir, la seconder, la fortifier et l'étendre; s'ils lui prctent et déploient à son ordre et selon ses fins leurs instincts et leurs habitudes; s'ils mettent à sa disposition leurs sens et leur puissance; s'il emprunte au cheval la rapidité de sa course, au chien sa vigilance et sa

finesse d'odorat^ au bœuf sa force musculaire, àlane sa patience, à tous leurs facultés et leurs avantages particuliers; si, se les donnant à la fois au moral et au physique , il se fait de leur intelligence une intelligence plus complète, de leur corps un corps plus capable de perception et de locomotion ; s'il multiplie ainsi ses pouvoirs de toute sorte, il est clair que son devoir est d'avoir à leur égard des soins qui ressemblent presque à une sorte d'éducation. Etudier en conséquence leurs natures et leurs mœurs, leurs besoins et leurs aptitudes, les alimens, la température, l'habitation qui leur conviennent , les travaux et les services auxquels ils sont le plus propres, et de toutes ces connaissances, tirer un art de les conserver, de les gouverner et de les employer: telle est la sagesse sous ce rapport , telle est une espèce de morale. On n'exigera pas sans doute que j'expose en détail les préceptes de cette morale; je n'en fais pas mon affaire ; que ceux qui veulent sur ce sujet expérience et science s'adressent au naturaliste, à l'agronome, au fermier, etc. ; moi , je ne m'attache qu'à l'esprit et à la philosophie de ces règles; je me borne à dire qu'elles sont bonnes, parce qu'elles enseignent ce qu'il faut faire pour tirer parti des animaux et les accommoder habilement au développement de l'activité humaine.

Mais outre que les animaux sont pour l'homme comme autant de forces qui heureusement disposées s'adjoignent à la sienne pour en varier et en étendre les différentes facultés, ils contribuent encore d'uneautre façon à augmenter son bien-être ; ils servent à le nourrir et à le vêtir; ils sont pour lui comme des provisions qui se multiplient et se renouvellent pour satisfaire avec abondance,souvent même avec luxe, à ses différentes nécessités. Il n'a qu'à dépouiller ceux-ci de leur toison ou de leur duvet; il n'a qu'à frapper ceux-là, et en choisir à son gré les parties alimentaires, et il se fournit à lui-même une foule de choses indispensables, utiles ou agréables; il se précautionne contre le froid, contre la faim et la maladie; il s'environne de ressources et se crée nombre de biens. Nouvelle raison pour traiter avec prudence et économie les espèces qui lui offrent des avantages aussi précieux , pour en multiplier le nombre , en améliorer la qualité, en accroître la valeur, au moyen d'un régime habilement ménagé.

Ajoutez que les animaux ont encore à l'égard de l'homme une propriété remarquable. Lors même qu'ils ne lui sont bons ni comme instrumens de travail, ni comme objets de consommation , ils peuvent , ceux surtout qui ont avec lui le plus de rapport, et qui se distinguent à ses yeux par leur gentillesse ou leur beauté , lui pa-

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raître des compagnons qu'il recherche et qu'il attire , afin de jouir de leur présence , de leur société et de leur syrapathie. Lui , qui se trouve déjà moins seul lorsqu'il vit au milieu des fleurs, et que de ce monde , auquel cependant manque une âme pour son âme, il se fait, grâce à son goût et à sa vive imagination, un monde à lui, et comme une famille, au sein de laquelle par poésie il éprouve quelque chose du père et du tuteur; combien plus n'est*il pas touché de ses relations avec des êtres qui ont presque de lui la pensée, le sentiment et le langage. Le chien est comme son ami, tant il le voit tendre et dévoué, attentif et fidèle, docile, désintéressé, d'un attachement à toute épreuve ; le cheval est comme son compagnon, comme son disciple intelligent; il le dresse, l'exerce, l'associe à ses plaisirs, à ses jeux et à ses combats , et rencontre en îui docilité , courage et dévouement; les oiseaux, qui ne lui sont pas en aussi grande familiarité , lui agréent cependant par leur chant, leur plumage , la grâce ou la noblesse de leurs attitudes et de leurs allures; il aime à les avoir en sa demeure, autour de lui , dans ses chemins, dans ses bois, au bord des ruisseaux et dans les champs, partout enfin où il porte ses pas. Il ne le remarque pas toujours; mais néanraoixisil est toujours vrai que jusqu'aux espèces les moins élevées, jusqu'aux insectes dont les

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couleurs, les formes et les mouvemens ont aussi leur charme , tout dans ce règne de la nature répond à son besoin de société; que tout lui révèle à sa satisfaction sous ces apparences diverses une vie comme la sienne, qui, en se pressant autour de la sienne, la baignant de ses flots, la rafraîchit en quelque sorte, la recrée, la retrempe, la rend meilleure et plus active. N eprouve-t-il pas w même souvent que cette espèce de commerce avec des créatures innocentes, dont il n'a à redouter ni violence ni perfidie, le repose et le console d'un commerce moins doux avec ceux de ses semblables qui le poursuivent de leur haine? Il peut donc bien se dire à lui-même:

là aussi est pour moi une société amie, une réunion d'êtres animés, que la Providence a semés avec magnificence autour de moi, afin que de toute part et sous, mille formes je sentisse venir à moi et sympathiser avec moi la puissance universelle.

S'il en est ainsi, il doit s'attacher, autant du reste que ce soin s'accorde avec ses autres obligations, à maintenir un ordre d'existences qui lui est favorable, et agréable , à le perfectionner , et à l'embellir. Il doit au sentiment de tout ce qu'il trouve de bonheur et de douce récréation dans la présence et le concours de tous ces êtres qui peu-

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plent et animent pour lui le théâtre de la nature, reconnaître qu'il est bien de ne pas troubler cette harmonie , mieux encore de la soutenir, de la répandre et d'en développer au loin les ravissans effets; la négliger ou la détruire, la remplacer par une dispersion et une ruine sans motif; se jeter en sauvage sur ces espèces qui viennent à lui, et loin de lui être hostiles, lui apportent, comme à leur roi, le tribut de leurs dons; les frapper sans pitié, les mettre à mort par plaisir, est de sa part un acte de violence, qui n'est au fond que de la faiblesse ; car la solitude qu'il se fait ainsi, comme toute espèce de solitude, est pour lui chose fâcheuse: elle le prive de ces hôtes, dont la présence bien sentie l'eût ravi d'admiration; elle lui ôte ces chants si purs, ces plumages si brillans , ces contours si gracieux, ces mouvemens et ces jeux si naïfs et si animés ; elle lui ôte toute cette poésie dont, sans qu'il s'en doutât, son âme se nourrissait, et elle le laisse triste et chagrin. Voyez l'hiver, quand la nature semble lui retirer pour un temps, avec les brillantes décorations du ciel et de la terre, les acteurs qui lui doimaient un spectacle si beau, si varié, si harmonieux; son cœur se serre de douleur à l'idée de l'abandon où elle semble le laisser. Mais au printemps, quand tout renaît, quand lui reviennent des jours purs, de tièdes souffles, de

fraîches fleurs, et des bois et des champs tout parés de jeunesse, et que lui reviennent en même temps ces troupes innombrables d'artistes, que l^ternel poète rappelle et remet en scène en les parant avec luxe de leurs vêtemens nouveaux, il se sent plus fort, plus expansif , mieux disposé à la vie; eh bien! que par imprudence, caprice ou brutalité, il ne se fasse pas à lui-même un hiver plus solitaire, plus sévère et plus sombre que celui de la nature ; qu'il travaille plutôt à se ménager avec adresse de continuels renouvellemens de ces merveilles de tout genre. Il y a sous ce rapport des règles d'action qu'il est absurde et coupable d'omettre et de violer, qu'il est sage et jusqu'à un certain point, honnête et obligatoire de pratiquer avec diligence. Ce ne sont sans doute pas des règles qui aient force de lois sociales ; mais comme cependant elles regardent une partie du bien de l'homme, il y a réellement quelque mérite à les suivre et à s'y conformer, comme il y a quelque démérite à les enfreindre ou à les négliger.

Mais tous les animaux ne sont pas pour nous d'utiles auxiliaires , des moyens de bien-être ou des compagnons agréables; tous ne servent pas à nous rendre l'existence plus facile , plus puissante et plus douce; tous ne sont pas bous à notre des-

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tinée. Un grand nombre au contraire , et ceux surtout qui sont sauvages, y apportent des obstacles de plus d'une façon, et soit par le peu de sympathie et d'agrémens qu'ils ont pour nous, soit par leur complète inutilité, soit enfin par les dangers et les attaques dont ils nous menacent , ils peuvent être considérés comme défavorables et hostiles au développement de notre activité.

Ainsi d'abord il y a toutes ces bêtes , qui, d'ailleurs inoffensives , nous répugnent par leurs couleurs, leurs formes, leurs mouvemens, leur physionomie et leur expression. Leur aspect nous inspire aversion et dégoût. Nous ne supportons pas ces organisations qui ne nous offrent dans leur ensemble que l'image d'une vie disgracieuse et hideuse ; nous en fuyons le spectacle comme objet déplaisant; nous en craignons les impressions, nous souffrons de leur laideur comme d'un obstacle à notre amour. Au lieu de modèles qui éveillent, excitent et développent en nous le sens de la beauté, qui donnent ainsi à notre activité par attrait et par charme, plus d'aise et plus d'élan , nous n'avons que figures repoussantes et hideuses, qui nous déplaisent et nous repoussent. Quoique nous n'éprouvions certainement aucun dommage matériel, nous sommes cependant plus faibles que dans l'état opposé; nous

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avons moins d'animation, et notre vie va moins bien ; c'est qu'il y a là dommage moral , dommage de cœur et de poésie, véritable cause de faiblesse. Nous avons donc bien raison dans nos relations avec les animaux d^éviterou d'éloigner ceux qui ont à nos yeux ce fâcheux caractère, et si nous ne le pouvons, de tâcher du moins de contracter à leur égard une sorte d'indifférence dont le résultat soit de nous préserver de ces pénibles sensations.

Pour quelques races toutefois notre devoir s'étend plus loin. Comme en les croisant avec d'autres races, comme en les soumettant à un certain régime, il est possible de leur ôter de leur laideur et de leur difformité, pour obéira la nature, qui nous les a en quelque sorte données à réformer et à embellir, nous devons nous en emparer, malgré nos répugnances instinctives, et mettre toute notre industrie à les modifier et à les corriger. Nous ferons ainsi œuvre meilleure qu'en les abandonnant ou en les fuyant.

Même remarque à peu près au sujet des espèces inutiles. Sommes-nous convaincus par l'expérience qu'elles ne nous sont bonnes à rien , laissons-les, nous perdrions notre travail et notre temps à vouloir leur donner une valeur qu'elles ne peuvent

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avoir. Mais il en est d'autres dont Tinotilité n'est qu'apparente et provisoire, et qui, à l'aide de certains soins, grâce à de certaines combinaisons, peuvent acquérir un prix que d'abord elles n'avaient pas. Il nous faut en profiter et nous créer par ce moyen une richesse qui nous manque.

Quant aux animaux féroces , puisqu'il est évident qu'en les laissant se multiplier autour de lui, et assiéger sa demeure, l'homme finirait certainement par en être la victime, si l'instinct ne l'y portait pas, la raison l'obligerait à les combattre, à les détruire, à les repousser dans le désert, à les y retenir par l'impression d'une puissante terreur. Comme, pour la plus grande partie du moins, il ne peut espérer de les dompter et de les réduire à la domesticité, tous ses efforts doivent se tourner à se délivrer sans retour d'ennemis aussi dangereux, et à en préserver en même temps une foule d'espèces utiles , qui par elles-mêmes seraient incapables de résister et de se défendre. Pour lui , et pour tous les êtres qui ont besoin de son secours, comme souverain et comme tuteur, comme administrateur vigilant de toutes ces créatures, confiées par la Providence à son gouvernement et à ses soins , il a , pour ainsi parler, la haute police de la nature ; il en est le gardien , le justicier et l'homme d'ar-

mes ; où menace quelque attaque, où éclate quelque guerre, sa charge est de s'y porter, et par force et industrie, d'y ramener la sûreté, d'y ré- . tablir la paix , et de délivrer son royaume des fléaux qui l'affligent. Ce n'est pas sans raison qu'une grande gloire dans l'antiquité , une gloire de demi-dieux , de héros, de grands hommes, était accordée aux destructeurs de monstres et de bêtes féroces; ils étaient à leur manière civilisateurs et conservateurs ; les Hercule et les Thésée, vainqueurs d'un monde sauvage , indompté et terrible, étaient comme les instituteurs de l'agriculture et des arts, des pères de l'humanité; ils lui faisaient, eux au^i, la terre heureuse et douce. Et n'était-ce pas au même titre que les imaginations populaires honoraient au moyen âge ces pourfendeurs de géans, ces destructeurs de dragons et d'animaux fabuleux, ces chevaliers prêts à prendre la défense du faible et de l'opprimé non seulement contre les violenceset la tyrannie de l'homme, mais aussi contre les puissances désordonnées de la nature? On leur donnait pour mission de tenir tête à la force brutale, sous quelque forme qu'elle se présentât, et de la combattre dans les choses aussi bien que dans les personnes; c'était là leur grandeur.

Le chasseur n'a pas toujours été ce qu'il est

parmi nous, simplement un homme de plaisir, un personnage peu sérieux , qui ne s'explique le plus souvent que par un goût et que par un caprice; il a eu plus d'importance quand il a répondu à un grand besoin, représenté une idée, accompli la tâche utile de faire triompher par son courage l'humanité, faible encore , des nombreux ennemis dont l'entourait le monde physique. Dans les temps modernes , en Amérique , lorsque la civilisation européenne y est venue disputer et arracher la terre à une nature sauvage , puissante et malfaisante, le chasseur a eu son rôle , comme le défricheur et le colon ; il a été le soldat de cette guerre, que la société, pour se conserver, était obligée de soutenir contre l'hostilité des animaux. Un écrivain l'a bien senti, quand il a peint , à plusieurs reprises , et avec une complaisance de poète , ce héros des forêts vierges, qui, avec son fusil et ses deux chiens, fait l'avant-garde de la culture, et se dévoue passionnément à la vie rude et aventureuse de batteur d'estrade et de coureur de bois.

Toutes les fois que l'homme a dans sa position une raison légitime de se livrer à cet exercice de ses facultés militantes, il a certainement le devoir de s'armer et de se mettre en guerre contre des ennemis qui seraient à craindre, s'il ne se hâtait

de les repousser. Il pourvoit d'abord ainsi à la sûreté de son existence; il acquiert, en outre , une habitude du péril et de la fatigue , un sang-froid, une patience, une intrépidité et une activité, dont l'application à un grand but, à la défense d'une grande cause, constitue la vertu et le mérite du soldat. De tout tenips, la chasse, considérée dans ce qu'elle peut avoir de nécessaire , de sérieux et de belliqueux , a été regardée comme une image et comme une école de la guerre.

Seulement , ainsi que dans la guerre , il faut prendre garde d'y contracter des goûts de destruction, de brutalité et de cruauté, qu'on porteraient ensuite dans des relations qui ne demanderaient, que conservation, bon ordre, amour de la paix et bienveillance. Rien ne serait plus déplorable que cette disposition à tout traiter par la violence et par la force.

La guerre en particulier ne peut être bonne à l'homme que comme une crise passagère, durant laquelle un moment, et dans un intérêt pressant et juste, les âmes s'émeuvent et s'irritent, mais pour bientôt se calmer et revenir au plus vite aux habitudes de douce vie et de paisible activité.

La destination de l'homme, dans ses rapports avec les végétaux et les minéraux, diffère trop

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peu de celle qu'il a dans ses rapports avec les animaux, pour que je croie devoir en disserter d'une manière spéciale. Ce que j'en pourrais dire rentrerait beaucoup dans ce qui vient d'être exposé. Je me bornerai donc à faire remarquer que comme ces deux nouveaux règnes sont, pour l'homme, quoique sans doute à un degré inférieur, à peu près tout ce que lui sont les espèces vivantes , son but , dans ces deux cas, se trouve à peu près le même.

Ainsi certaines plantes, par exemple, pour peu surtout qu'il les cultive , lui sont utiles à la fois comme moyens de travail et comme objets de consommation, etc. Il est bien clair, en conséquence, qu'il est de sa sagesse de les conserver, de les multiplier, de les perfectionner selon ses besoins, et de s'en servir avec économie. Mais d'autres le charment par leur beauté, et fleurs aux douces couleurs , aux formes vives et délicates, au port riant et gracieux, ou bien arbres à la haute taille, aux nobles et grandes proportions, à l'aspect majestueux, elles le séduisent, l'enchantent , l'étonnent et le frappent d'admiration. Pour celles-là , il doit être poète, homme de goût et d'amour ; religieux dans son regard, quand il n'a qu'à les contempler; religieux dans ses soins, quand il les touche et y fait œuvre. Il y a

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là tout un monde, ou plutôt un vrai temple dans lequel le dieu de la nature se révèle et se peint sous mille formes ravissantes. Un philosophe a dit : La plante est une idée vivante; idée vivante, en effet, et que fait vivre le créateur, sous le vêtement de la rose, sous la parure du lis et l'élégance du peuplier; et alors je demande qu'elle ne soit pas foulée aux pieds, brisée et flétrie sans raison. Je ne veux rien exagérer , et ce n'est qu'en apportant à mon sentiment toute la réserve nécessaire, que je l'exprime et que je le propose; mais il est certain qu'il manque quelque chose , quelque faculté , quelque sens à l'homme qui n'est pas touché duk charme et de la beauté des fleurs.

Cependant le règne végétal n*est pas partout et toujours utile, partout et toujours beau. Il a ses espèces sans valeur, nuisibles et dangereuses; naturellement le bien n'est plus de les rechercher , de les conserver et d'en développer les propriétés, mais de les fuir , de les détruire, ou s'il y a lieu , de les améliorer. Il a ses espèces hideuses ; le bien n'est plus également de les considérer avec admiration , de les cultiver avec amour ; mais d'en détourner les yeux , de se délivrer de leur présence, ou de les rendre, s'il se peut, i[noins repoussantes et moins laides.

Je voudrais abréger et éviter les redites ; cependant je ne puis guère me dispenser de présenter au sujet des minéraux , quelques réflexions analogues à celles qu'on vient de lire.

Les minéraux nous sont utiles ; ainsi par exemple il est peu de métaux que nous ne puissions employer à quelque usage de la vie. Les uns nous servent à consolider et à soutenir nos édifi« ces, nous fournissent des instrumens , des machines ou des armes, et concourent ainsi à assurer notre vie et notre bien-être ; les autres ont une autre propriété; devenus la mesure de toutes les valeurs, convertis en monnaie, ils facilitent à merveille les relations commerciales, et deviennent ainsi une source féconde de richesse et de puissance. Nous ne saurions donc les négliger , et ne pas en user sous ce double rapport, sans nous priver par notre faute d'un secours que la nature met d'elle-même à notre portée, sans nous rendre jusqu'à un certain point coupables de lèse-civilisation. Aussi est-ce un devoir , tout industriel qu'il paraisse, de tirer parti par notre travail de ces ressources matérielles et d'apporter à les mettre en œuvre toute la diligence et toute l'habileté dont nous sommes capables; etafin qu'on ne s'y trompe pas, et qu'on ne prête pas à ma pensée un sens faux et absurde, je dis que c'est

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un devoir, parce que si on s'abstient de ces pratiques , on s'expose inévitablement à retomber dans l'état sauvage, et que c'est là une dégradation. Voyez en effet les peuples sans industrie : en même temps qu'ils sont si peu avancés dans tous les arts de la vie » ils le sont également fort peu sous tous les autres rapports , et la raison en est bien simple : dans le dénùmeut où ils se trouvent, ils n'ont ni loisir ni sûreté; ils ne vivent qu'au jour le jour , dans l'inquiétude et les alarmes , sans autre but que de satisfaire les plus urgens de leurs besoins. Comment dans cette situation donner place à la culture des hautes facultés de l'âme ? C'est bien assez que de pourvoir aux premières nécessités du corps. 11 y a donc devoir sous ce point de vue dans les plus grossiers des métiers, et quoique souvent ceux qui les exercent n'en aient pas le sentiment , il n'en est pas moins vrai qu'ils sont dans l'ordre , et que pour leur part ils contribuent au bien de l'humanité. Il faut sans doute les estimer à d'autres titres , quand ils y ont droit ; mais comme ouvriers seulement, et sans autre considération, s'ils sont laborieux et appliqués, ils méritent l'approbation , parce qu'ils font chose utile et bonne. J'ajouterai que je n'entends pas que tout individu doive, de sa personne,étre mineur, fondeur, forgeron, etc., etc., aianœuvre enfin , ce qui serait absurde ; mais il

doit rétre par représentant quand il ne l'est pas par lui-même , et avoir à lui par conséquent un travail qui lui soit propre, et avec lequel il puisse payer le travail qu'il achète. Il serait absurde, je le répète, que chacun fût à lui-même et pour tout ce qui lui est nécessaire, son manœuvre et son artisan; mais il ne l'est pas que moyennant salaire ; chacun se donne et s'associe l'artisan dont il a besoin.

Naturellement ce qui vient d'être dit à propos des métaux , s'étend à tout le règne minéral. Je supprime donc des développemens qui offriraient peu de nouveauté , et je passe à ce qui regarde le point de vue du beau.

Dans le genre de corps dont il s'agit, il en est un grand nombre qui, indépendamment de l'utilité qu'ils ont ou peuvent avoir , valent surtout par un autre côté, et acquièrent un grand prix à titre d'œuvres et d'objets d'arts ; ainsi par exemple les métaux, quand, comme l'or et le bronze , fondus , moulés et ciselés , ils prennent entre les mains et parle travail de l'artiste une admirable expression de beauté et de poésie; quand sous forme d'ornemens , de vases, de statues, ils éveillent dans l'esprit de toutes autres idées que celles de leur valeur vénale, et

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le captivent merveilleusement par mille images de grandeur, de noblesse et de grâce.

L'artiste est créateur ; que le créateur veuille donc; que le poète qui a en lui la faculté divine de s'imposer à la matière, et de l'animer de sa pensée , ne la laisse pas inerte et brute ; là où elle repose comme dans le néant, qu'il la prenne pour la former , qu'il la touche de ses doigts , lui souffle son esprit et lui prête enfin quelque chose de la vie qu'il a en lui. Ce serait mal de s'en abstenir. L'humanité, je crois l'avoir déjà dit, est uu peu à la nature comme une mère à sa fille, ou comme une sœur à une sœur dont elle a le soin et la garde : attentive, vigilante, aimante et dévouée, elle doit sans cesse s'occuper à l'orner et à l'embellir, elle doit pouvoir s'admirer en elle, être fière et heureuse du charme dont elle la revêt; c'est à cette fin que la Providence la lui a commise et confiée. Or , le poète est le serviteur que l'humanité emploie à ces soins délicats , à ce noble et doux office; s'il le néglige, il est coupable, il a manqué à la beauté: mais si de toute la force de son génie il s'applique à transformer , à idéaliser la nature , à la vaincre par l'esprit, à la soumettre à la pensée, à la faire selon son âme, il remplit un ministère qui l'honore

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et l'élève, il est grand sur la terre, parce qu'il y éveille et y satisfait de purs et nobles sentimens. Voilà le bien dont sont capables et auquel, par suite , sont obligés tous les artistes dont le travail a pour sujet les corps bruts.

SECTION III. Du bien de Tâine dans son rapport avec la nature en général.

Que dire maintenant de la nature considérée dans son ensemble? Que lui doit l'homme? ou plutôt que se doit-il à lui-même en conséquence des rapports qui l'unissent avec elle?

Quoique sans doute en expliquant sa destination sous ce point de vue, il n'y ait guère qu'à reproduire d'une manière générale les considérations particulières qui viennent d'être présentées à propos des animaux, des végétaux et des minéraux, cependant je crois utile de considérer encore cette nouvelle face de la question ; elle peut donner lieu à quelques remarques qui modifient, développent, et achèvent de justifier les idées qui précèdent.

Et d'abord la nature considérée dans son en* semble, est autre chose que la collection et Tar-

rangement artificiel en règnes et espèces des animaux ) des végétaux et enfin des minéraux ; elle est le monde qui les porte, les procrée, les conserve , et en recueille pour les raviver les débris décomposés; le monde qui les coordonne, et synthèse vivante, les rapproche et les fond en mille groupes harmonieux. Par l'air, l'eau et la lumière qu'elle leur dispense avec richesse , par ces forces de toute sorte, calorifiques, électriques , magnétiques et vitales dont elle les anime et les soutient, par ce concours de circonstances au milieu desquelles elle les place, elle est comme l'âme qui préside à leur commune destinée. Elle en serait la providence, s'il ne lui manquait le sentiment, l'amour et la volonté; mais au moins grâce aux instincts et aux divines nécessités qui la poussent et la dirigent, elle est l'agent de la Providence et sa docile servante; elle est en sa place et sous sa loi, la mère , la nourrice, l'industrieuse ouvrière qui veille et qui pourvoit à toutes ces existences, l'enchanteresse qui les pare et leur prête mille attraits par la magie des sons , des formes et des couleurs. La nature ne comprend pas Dieu, puisqu'elle ne se comprend pas elle-même , mais elle ne l'en représente pas moins dans ses desseins sur la matière; et si elle n'en est pas comme l'homme une incarnation intelligente, elle en est dans la

pierre, la plante et ranimai, une admirable incorporation.

Nous devrions, par ce seul motif, prendre garde de la troubler dans ses lois et son action ; nous devrions la seconder, et la favoriser dans son développement; car partout où se montre une pensée providentielle, il est toujours bien de ne pas s'y opposer , de la suivre et de la seconder.

Mais la nature est avec nous dans bien d'autres relations; elle vit et agit en nous, elle a accès dans notre conscience, y pénètre, s'y fait sentir, y vient modifier de sa présence nos diverses facultés ; par les organes qu'elle nous prête, qu'elle partage avec nous, qui sont à nous et à elle, il n'est pas un instant où elle ne soit pour quelque cbose dans nos manières d'être personnelles; nos deux existences se touchent et se confondent de telle sorte qu'il ne se passe pas à notre portée quelque phénomène qui lui soit propre, qu'il ne devienne aussitôt nôtre par impression et sensation. En conséquence, ce qu'elle est, elle ne l'est pas seulement pour elle, elle l'est aussi pour nous ; ses propriétés nous importent, ses attributs nous regardent, toute sa puissance nous intéresse; utile et belle en elle-même et dans ses diverses productions, elle l'est par suite à notre égard,

par l'influence qu'elle exerce sur nous. Dans ce commerce continuel que nous avons avec elle, toute la richesse qu'elle déploie, tout le charme dontelleserevêtsontoupeuvent nous devenir sensibles et contribuer de quelque façon à notre bienêtre matériel ou à la poésie de notre âme. Fille de Dieu comme nous, notre sœur, notre compagne, la nature ne sépare jamais sa destinée de la nôtre, et comme dans une famille bien unie, elle n'a rien de si précieux, rien de si beau et de si admirable qu'elle ne nous l'offre et dont elle ne nous invite à user et à jouir. Elle est excellente pour nous, à moins qu'il n'y ait de notre faute, et que par ignorance et négligence, grossièreté et paresse, nous ne sachions pas profiter de ses bienfaits et de ses dons; d'autant plus excellenle qu'il n'y a point à craindre avec elle de caprice et d'inconstance, et qu'elle donne tout ce qu'elle promet avec une régularité providentielle. Que si parfois elle se montre sévère, hostile et terrible même, et que se dépouillant à nos yeux de son caractère habituel d'agrément et de bonté, elle nous attriste d'images affreuses, de tableaux repoussans, nous afflige de privations, nous assiège de périls et d'affligeans fléaux , c'est qu'elle en a mission de Dieu, et qu'elle lui sert comme d'institutrice pour nous éprouver, nous fortifier et nous former par cette rude et austère éducation à des habitudes plus se-

rieuses, plus viriles et plus patientes. Mais alors même, pour qui Tentend bien, elle est encore excellente , car elle tend par ces misères à développer en nous un nouveau genre de vertus, un sentiment plus pressant, une recherche plus active de l'utile et du beau, une industrie plos énergique et un art plus achevé : peut-être jamais le génie de l'économie et de la poésie n'est plus fortement inspiré qu'à la suite de ces leçons où se révèle par contraste et^dans de dures expériences le but qu'il doit se proposer.

Nous devons donc à la nature de la traiter avec une sorte de soin et de respect , tant elle a une large part dans l'accomplissement de notre destination.

Et comme au moyen de nos organes et des instrumens qui en étendent et en multiplient les pouvoirs, nous sommes capables de la déterminer et de la modifier dans ses effets, de la diriger dans ses opérations, de la gouverner dans ses combinai-^ sons; comme nous pouvons participer à son travail de production, de conservation, et de rénovation, que nous avons une action sur toutes les forces qu'elle déploie, sur tous les lieux qu'elle possède, sur les plaines et les montagnes, les continens et les îles , les fleuves, les lacs et les mers ; qu'il

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n'est pas jusqu'aux astres qui ne soient à notre disposition, si ce n'est pour se mouvoir et se déplacer à notre gré , du moins pour nous guider par leur cours et leur marche , dans la mesure du temps, la prévision des saisons et la direction des voyages ; nous devons en conséquence nous eflorcer de rendre la nature plus utile et plus belle , afin qu'elle puisse mieux concourir au développement de notre existence.

De là, deux grandes règles de conduite que des explications déjà présentées me permettront de résumer et d'exposer rapidement.

La première regarde l'utilité, et voici ce qu'elle nous prescrit : il ne s'agit pas en bonne économie, en économie vraiment morale, de satisfaire tous les besoins, même ceux qui n'ont leur raison que dans le caprice et le raffinement d'une imagination mal réglée. Tout besoin est ime faiblesse; et en fait de faiblesses, nous avons bien assez de celles auxquelles notre condition nous condamne fatalement, sans y ajouter par notre faute celles qui ne sont qu'artificielles; et comme il est d'expérience que l'indulgence à l'égard des désirs factices , et le soin que nous mettons à les contenter sans les combattre, leur donnent plus d'énergie et finissent par les convertir en

lia COURS

besoins impérieux, nous devons nous mettre en garde contre de telles tentations, et quand nous serions en état d'y pourvoir par notre travail, ne pas employer à un vain luxe des facultés dont certainement nous aurions à faire un meilleur usage. Je ne soutiens pas thèse contre le luxe, je ne le proscris pas à la manière de ces niveleurs de l'industrie, qui nous ramèneraient volontiers à la simplicité ou plutôt à la nudité de l'état sauvage ; je n'ai pas cette prétention. Je l'ai d'autant moins que rien n'est plus délicat et plus difficile en cette matière que de tracer de justes limites; j'avoue même que le luxe qui tient aux objets d'art, et comme musique, peinture, sculpture et architecture, répond à autre chose qu'aux pures jouissances des sens, éveille et excite en nous le sentiment du beau, non seulementje l'absous, mais je l'approuve et le réclame: il est bon à l'homme, dont il développe une des plus nobles inclinations.

Mais le luxe que je condamne, c'est celui qui dépassant la mesure des besoins réels, et sans autre but que la fantaisie et une puérile sensualité, absorbe inconsidérément des valeurs considérables; tant d'efforts et de ressources rapportés à cette fin frivole, au lieu de concourir par le bien-être, par l'aisance et la vraie richesse, à l'indépendance et au libre exercice de notre pouvoir matériel, ne

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font que favoriser en nous par d'abusives superfluités les habitudes de mollesse, de vie facile et voluptueuse, auxquelles nous sommes déjà trop portés, et ne contribuent par conséquent qu'à corrompre notre âme et qu'à énerver notre activité. Il faut donc après avoir accordé à nos besoins légitimes tout ce que nous leur devons dans Fintérét de notre conservation et de notre santé, que nous nous abstenions sévèrement de toutes ces délicatesses excessives dont la poursuite est souvent si mal à propos dispendieuse , et dont la possession ne peut être qu'inutile ou dangereuse à notre vrai bien. Faisons pour nous de la nature une puissance qui nous assiste dans toutes les difficultés de notre existence; faisons^Ia féconde et riche, afin d'avoir sous la main des ressources qui suffisent à toutes nos nécessités ; cultivons-la et soignons-la, ne négligeons aucun de ses dons, de peur d'être un jour ou l'autre pris par notre faute au dépourvu ; ménageons-la comme un allié qui nous vient de Dieu, et que nous ne saurions nous rendre trop secourable et trop propice ; il y va de notre puissance matérielle et morale; il y va de notre destination. Mais s'il est sage et raisonnable de voir dans la nature une compagne qui nous est associée pour nous aider à mieux vivre; s'il est bien, à ce titre, de réclamer d'elle tous les

services que nous pouvons en recevoir, il est mal

de la traiter comme une esclave dévouée aux caprices d'un maître, de la prostituer à nos goûts et à nos désirs insensés, de la faire servir à ces orgies , à ces plaisirs délirans où nous précipitent l'intempérance et une imagination débordée; c'est en faire la complice et la complaisante de nos vices, au lieu de l'utile auxiliaire réservé à notre faiblesse; c'est ne plus lui conserver le caractère de libérale mais économe ménagère qu'elle devrait toujours avoir dans ses rapports avec nous, et lui donner, à notre honte, celui d'une mère trop facile, qui au moindre mot de ses enfans, leur prodigue sans discrétion ses trésors les plus précieux, et dissipant tout et s'épuisant en faveurs vaines et sans mesure, au lieu de leur être vraiment bonne, ne contribue finalement qu'aies dépraver et qu'à les corrompre. En général, à cet égard nous n'agissons pas envers la nature avec assez de respect, et nous ne craignons pas assez d'abuser de ses bienfaits et de les lui arracher avidement , pour des fins qui souvent sont bien petites et bien misérables ; nous sommes auprès d'elle d'une importunité, d'une ambition , qui ne lui laissent pas de repos , et par force ou par adresse nous la tourmentons et la travaillons jusqu'à ce que nous en ayons obtenu ces rares et dispendieuses productions, auxquelles rêve et aspire une sensualité désor* donnée; heureux encore lorsque dans ces folies

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nous n'associons pas brutalement comme instrumens de la même passion les personnes et les choses, les forces morales et les forces physiques, sacrifiant sans remords à l'égal de la matière nos semblables et nos frères, dont trop souvent nos fantaisies ne comptent pour rien le bien-être, la santé et la vie même. Et nous croyons peut-être alors, parce que nous nous voyons environnés de tout l'appareil de la richesse, être plus forts, plus puissaus, plus avancés dans notre destination ; détrompons-nous, il n'en est rien ; en mettant si peu de modération dans nos appétits sensuels, en les laîssantse multiplier sans frein et sans retenue, nous n'avons fail qu'aggraver et qu'augmenter à notre détriment les occasions d'infirmité , de chute et de faiblesse ; nous nous sommes placés dans la dépendance de toutes ces mille vanités , que nous avons tant de peine à rassembler et à garder autour de nous ; et c'est déjà grande pitié que la meilleure partie de notre activité se consacre à la poursuite de biens si peu réels. Il y a là, alors même que cette dépense déraisonnable de nos facultés et de notre travail atteint le but qu'elle se propose, une cause évidente de désordre, puisque nous détournons et employons à un but qui n'en est pas digne, une activité qui pourrait avoir une bien plus sage application. Mais que par quelque revers de fortune, comme il en arrive

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à chaque instant , ces objets dont nous nous sommes fait un besoin si impérieux, viennent à nous être enlevés et à manquer à nos désirs, nous voilà faibles et affligés comme de pauvres enfans ; comme des enfans nous ne savons plus que pleurer, et nous plaindre; nous sommes vraiment misérables. Le luxe ainsi entendu est une cause presque infaillible de perte et de ruine morales; il ne laisse plus à l'âme assez de forces pour faire face avec vertu aux autres charges de la vie; il l'excite et la stimule pour tout ce qui regarde le bien-être; pour le reste il ne lui donne ni énergie, ni patience; ill'énerveet l'amollit; en l'entraînant dans ses voies, il la pousse exclu* sivement vers une fin secondaire, qui réduite à elle-même est vraiment trop petite, et la distrait de la meilleure et de la plus belle part de sa destinée ; et ainsi il la mène à mal, et il l'y mènerait alors encore^ qu'il ne l'induirait pas à commettre de mauvaises actions, car si elle ne péchait pas par commission , elle pécherait par omission , et négligerait un bien plus grand chaque fois qu'il ne rentrerait pas dans son étroit intérêt ; mais souvent aussi plus coupable, il se peut que par cupidité, cédant à de fâcheuses et déplorables tentations, elle se livre à l'injustice, à la violence et au crime; il ne faut pour cela que des obstacles qui l'arrêtent et l'irritent. Je n'ai rien à dire contre l'épicurien

spéculatif et savant, contre le philosophe d'une école, le partisan d'un système; il n'est pas en cause dans une question toute de morale et de pratique. Mais l'épicurien vulgaire et tel que l'entend le monde, celui qui l'est de fait comme dépensée, d'action comme d'intention , est certainement mal disposé, à moins qu'il ne lui reste au fond du cœur, malgré ses principes et ses habitudes , des instincts généreux et de nobles penchans, à devenir je ne dis pas un héros, un martyr, mais seulement un homme ferme et sérieusement vertueux; il en coûterait trop à son égoïsme , de divertir sa vie du cours doux et facile qu'il s'efforce de lui donner , pour la tourner à des œuvres difficiles et laborieuses, auxquelles d'ailleurs il ne croit pas ; il lui faudrait trop dé* ranger sa voluptueuse existence et la troubler de trop de peines; il vit trop pour ses sens et dans la religion de son corps ; c'est folie à ses yeux que de courir ainsi le risque de privations et de souf« frances , auxquelles s'expose nécessairement celui qui accepte tous ses devoirs; il se renferme donc imperturbablement dans le cercle de ses jouissances, et ne se tourmente pas de vertus qui n'auraient d'autre effet que de l'en arracher douloureusement.

Je ne me reconnais aucun droit de juger comme

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science l'économie politique , mais il me semble que , fut-elle du reste d'une exactitude irréprochable , elle pèche toujours en un point de la plus haute importance, je veux parler du peu de soin qu'elle met à estimer et à juger les besoins. Elle s'occupe de les satisfaire, elle y met tout son zèle , y emploie toutes ses lumières, en recherche tous les moyens; rien de mieux, sans contredit, à la condition bien entendu qu'elle soit toujours dans le vrai; mais des besoins eux-mêmes, qu'en pense-t-elle? qu'en dit-elle? S'inquiète-t-elle de savoir s'ils sont naturels ou artificiels, modérés ou immodérés, légitimes ou illégitimes, s'ils sont de droit ou de fait ? les apprécie-t-elle de manière à distinguer ceux qui sont des nécessités, d'inévitables faiblesses auxquelles nous devons pourvoir dans l'intérêt de notre nature, de ceux qui sont des désirs que l'imitation, la coutume et souvent le caprice ont créés et multipliés , et que nous pourrions négliger sans aucun préjudice réel? Approuve- t-elle les premiers, condamne-t-elle les seconds ? travaille-t-elle pour ceux-là à l'exclusion de ceux-ci? se fait-elle morale, en un mot, et voit-elle au fond de toutecs es questions la destination générale de l'homme ? Nullement ; elle est et reste économie, elle juge du fait et non du droit, de l'existence et non de la raison d'être des besoins qu'elle

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constate; elle se voue k tous indistinctement, fait pour tous de la richesse, sans se demander si ses trésors ne sont pas souvent un luxe funeste, qui alimente ou provoque une coupable corruption. Et quant à cette autre richesse dont dispose une âme ferme qui sait par sa seule force prévenir ou réprimer, contenir ou étouffer une foule de ces faux désirs , elle ne l'entend ni ne l'enseigne; ce n'est plus son affaire à elle, et elle ne se livre pas à une telle étude. De cette façon, moins vraie, moins large et moins utile, elle n'a plus parmi les sciences qui président à la vie humaine un aussi beau rôle que celui qu'elle aurait, si elle s'élevait jusqu'à la morale et s'en proclamait l'auxiliaire : auxiliaire de la morale, voilà le titre de consécra* tion de l'économie politique.

Je voudrais donc que pour être fidèle à la mission qu'il lui confère, elle réglât comme elle le fait la production sur la consommation, et la consommation sur les besoins, mais qu'en outre, ce qu'elle oublie trop, elle réglât les besoins sur l'ordre et la raison. Alors tout serait bien, et elle pourrait dire avec autorité : Produisez, et consommez; ce serait dire en d'autres termes : Travaillez à vous perfectionner, à vous rendre meilleurs et plus heureux. Alors aussi ces règles de l'utile : produire pour consommer, et dans ce but ne produire ni

trop ni pas assez , mais dans une juste mesure ; produire par les moyens les plus sûrs, les plus prompts et en même temps les moins coûteux ; consommer ce qui est produit, mais avec tempe* rance et modération, en évitant le faux luxe et les privations funestes; ne rien accorder au caprice et aux appétits déraisonnables , et satisfaire , au contraire, toutes les vraies nécessités; ces règles-là, je le répète , deviendraient des préceptes qui auraient caractère moral, et concourraient heureusement à la bonne conduite de la vie.

Lanature est en général utile et bonne àPhomme, et il lui doit en conséquence, il se doit à lui-même de profiter avec prudence des biens qu'elle lui fournit.

Mais cependant elle a aussi ses moments et ses lieux où elle se montre stérile, avare, dure et sauvage,où quelquefois même elle paraît hostile et dangereuse. A quelle fin Dieu permet-il qu'elle ait un tel caractère ? comment en fait-il le ministre des épreuves qu'il nous envoie tantôt pour nous corriger et nous ramener par la douleur, tantôt pour nous exercer par les privations et la détresse aux plus hautes difficultés de l'industrie et du courage? de quelle manière par ces crises supplée-t-il ou ajoute-t-il à notre éducation ordinaire, et nous

ilonne-t-il de nouveaux et de plus forts enseignemens de sagesse ou de vertu ? c'est ce que j'ai déjà expliqué en plus d'un endroit de cet ouvrage, et ce qui d'ailleurs se comprend bien, pour peu qu'on veuille réfléchir au sens religieux et providentiel que doivent avoir pour nous la nature et Tordre physique ; aussi ne m'arréterai-je pas à démontrer cette vérité, et tenant pour raisonnable et sagement institué un tel état de choses, jeme bornerai à chercher quelle conduite particulière il nous trace et nous commande.

Quel est donc en ces circonstances notre de-^ voir particulier?

Laisserons-nous la nature ne nous accorder qu'à demi ou nous refuser tout-à-fait les choses les plus nécessaires au soutien de la vie? la laisserons-nous, faute de culture , nous retirer ses moindres dons, nous priver d'alimens, de vêtemens , et d'abri ? et si après avoir tout tenté pour lui arracher péniblement les plus minces faveurs, nous reconnaissons notre impuissance, resterons-nous là où elle nous est si dure, et n'ironsnous pas la chercher plus douce et plus féconde dans de meilleurs climats, ou du moins n'emprunterons-nous pas à des pays plus heureux, ce que nousnepouvons trouver autour de nous ? souffrirons-nous, en un mot, sans résistance et sans lutte.

toutes les rigueurs de la nature? Mais notre condition sera misérable ; nous serons faibles de toute façon , nous le serons d'âme comme de corps , et toute . vertu nous défaillera au milieu des angoisses qui assiégeront et troubleront notre activité. Je crois l'avoir déjà dit , c'est le dénûment du sauvage qui en fait en grande partie im homme brut et dégradé ; comme aussi c'est la richesse, il est vrai, bien entendue , qui est la condition matérielle de la civilisation et de l'éducation. La question ainsi posée , il nous est aisé de conclure ce que nous avons à foire pour notre bien : nous avons à entreprendre cette nature difficile, à nous la concilier pour ainsi dire à force d'art et de travail, à nous la rendre meilleure, plus douce, plus prospère; nous avons à en obtenir, par zèle et par patience, les bienfaits que d'elle-même elle ne nous aurait pas accordés; et quand nous l'aurons sollicitée avec tant d'instance et de persévérance, nous serons certes bien malheureux, si nous n'obtenons pas comme prix de nos soins et de nos efforts, à défaut de l'abondance, au moins le nécessaire. Il n'y a guère de lieu au monde, si triste et si dépourvu, qui ne finisse par produire et avoir quelque valeur entre les mains de l'homme actif, dont la constance et l'énergie sont durables et intelligentes. Mais si, malgré tout, son industrie est vaine et inféconde, et qu'il ne

puisse vivre sur un sol qui ne lui rend pas en richesse ce qu'il lui donne en travail , c'en est assez , qu'il ne demeure pas là où toute espérance lui est ôtée; qu'il lève sa tente, et porte ailleurs, dans une contrée plus favorable l'expérience et le génie qu'il a déployés sans fruit sous ce ciel sourd à ses vœux; qu'il émigré et cherche au loin une patrie à ses destinées : sa place n'est pas là où il n'y a pour lui que détresse, misère et péril de mort. Ainsi font tous les peuples qui, jetés sur une terre aride et désolée , et inquiets de leur avenir, les yeux sur leur étoile, d'instinct ou par raison , se portent vers des contrées plus favorables à leurs vœux et meilleures à leurs besoins. Ainsi s'expliquent ces grands mouvemens , tantôt plus providentiels , tantôt plus libres et plus intelligens, que l'humanité, à toutes les époques et à toutes les phases de son histoire, accomplit, d'un point du globe à l'autre, par populations ou par tribus : rejetée par une nature sévère et inexorable, elle recourt à une nature plus libérale et plus riche; elle se tourne vers la bonne nature et lui demande refuge, sécurité et bien-être.

Mais si le monde, au lieu d'être pour nous simplement stérile et improductif, nous est nuisible et dangereux , s'il déchaîne contre nous ses puis-

sances malfaisantes et nous assiège de ses fléaui , s'il soulève les flots et les pousse contre nos demeures, s'il éclate en tempêtes, en yolcans et en tremblemens de terre , s'il nous jette la peste , la maladie , la mort ; assaillis par tant de maux, que devons-nous Éaire pour nous en préserver? — Aux temps de la primitive humanité , à ces âges d'ignorance, d'inexpérience et de pauvreté, l'âme saisie et tremblante , impuissans à lutter contre des forces si terribles , petits et misérables devant ces gigantesques ennemis, les voyant grands comme Dieu , y voyant Dieu lui-même dans tout l'éclat de ses vengeances, nous aurions pa, en nos faibles cœurs , prendre une peur infinie et nous abîmer dans la religion de la crainte et du désespoir, ou, mieux inspirés dans notre foi, attendre un retour de la Providence , espérer et prier. Mais dans tous ces cas, qu'aurions-nous fait? qu'aurions-nous opposé dans notre infi^ mité native , à ces immenses débordemens et à ces prodigieuses révolutions d'une nature indomptée ? Nous aurions été réduits à nous prosterner , ou à nous débattre sans succès sous les coups qui nous auraient frappés.

Mais aujourd'hui qu'après des siècles de civilisation et de progrès, éclairés, instruits, riches d'arts et d'industrie , accoutumés au combat, et nous fiant à la victoire, nous n'avons plus à

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nous défendre, faibles, nus et désarmés, con* tre ces causes redoutables, notre mission est changée , et ce n'est plus que dans quelques rares et prodigieuses conjonctures que nous avons tout simplement à laisser faire et à nous résigner. D'ordinaire il nous appartient , c'est notre tâche et notre devoir, de tenir bon devant le péril et de l'affronter avec courage, vigueur et habileté. Nous avons contre l'océan et ses vagues en tumulte, le génie du marin qui le monte comme un coursier , se joue de ses fureurs , et à travers les orages , se fait porter à son gré d'un bout du globe à l'autre; et voilà déjà une victoire. Venise et la Hollande nous apprennent comment on contient et on gouverne la puissance de Tinondation , comment on l'a autour de soi sans en souffrir ni la craindre, comment même on la tourne à son profit et à sa grandeur. Nous sa* vous du physicien le secret de soutirer et de dissiper le feu du ciel. Nous prenons la foudre comme dans un piège et l'ensevelissons au sein de la terre. Moins heureux contre d'autres fléaux, et particulièrement contre ceux qui , sous la forme de maladies nouvelles et inconnues, atteignent, altèrent soudain, et détruisent nos organes , nous avons cependant encore bien des ressources contre leurs tristes effets. £n sorte que chaque fois que la nature entre en guerre avec

nous et les nôtres, nous ne devons pas hésiter de nous armer de tous nos moyens de défense et d'attaque pour la repousser, la combattre, la vaincre s'il se peut, et s'il se peut surtout, la soumettre etla dompter. Il est beau de la braver, plus beau de la conquérir ; et notre gloire est moins encore d'abattre et de mettre à mort le géant menaçant, que de le contenir en ses violences, que de le cabner etde l'adoucir , que de le dépouiller de sa sauvage et horrible énergie , pour l'amener à l'action docile et inoffensive d'un serviteur obéissant. Ce n'est pas seulement pour nous que nous avons la civilisation, c'est aussi pour l'univers, qui, jusqu'à un certain point, peut en sentir l'influence. Nous avons sans doute avant tout à nous l'assurer à nous-mêmes, à nos frères, à nos semblables, en un mot à l'humanité ; mais nous avons aussi à la porter et à la répandre hors de nous, à la faire passer de la société des forces intelligentes, à la société, ou si l'on aime mieux , au monde des forces physiques ; nous avons à l'étendre même aux êtres qui ne vivent pas de la même vie que nous; nous la devons, j'ose le dire , même à la plante, même à la pierre, qui, sans nous, sans notre travail, resteraient brutes et agrestes , et n'auraient pas la valeur qu'elles reçoivent de nos mains ; et nous la leur devons d'autant plus qu'elles ne peuvent rien par elles-mêmes, et que nous sommes en

quelque sorte les providences en sou^-ordre que la Providence suprême a chargées de les soigner. Liés à tous les êtres de la création , de leur famille , pour ainsi dire, notre tâche de perfectionnement ne se borne pas à notre personne ; elle embrasse une foule d'existences qui se rattachent à la nôtre, et qui , à des degrés différens, sont destinées à en suivre la marche et les progrès ; leur destination , au moins pour une part, rentre dans la nôtre et s'y lie; comme la nôtre et à cause de la nôtre, elle nous impose des obligations. Il y a donc pour la nature une véritable civilisation qui émane de nous , et qu'il est de notre devoir de lui communiquer le plus possible , afin que le plus possible elle soit à l'homme et selon l'homme. Or si jamais il nous importe de développer à son égard cette puissance civilisatrice , c'est bien , surtout lorsqu'elle vient à nous , fougueuse, déchaînée, prête à nous dévorer en quelque sorte ; en cet état l'aborder , tout d'un coup , ou lentement , s'en emparer et la contenir , faire tomber sa furie , l'apprivoiser et l'amener à fléchir sous notre main ; voilà notre vraie mission , mission de paix et de travail, qui commence par d'affreuses luttes et finit par d'immenses et merveilleuses conquêtes.

. La seconde règle de conduite , relative à la jtia*

ture , a pour objet sa beauté. Je tâcherai d'être court en l'exposant; car je sens que malgré moi, et par l'entraînement du sujet, j'ai à craindre les explications, et parmi ces explications des répétitions presque inévitables»

La nature est belle dans son ensemble et de tous les genres de beauté; tantôt elle nous sourit avec le charme de l'enfant dont le vif et doux visage , la grâce si délicate , l'innocence si pure , nous touchent jusqu'au fond de l'âme; elle nous réjouit, nous émeut, et éveille en nous quelque chose de cette poésie d'un cœur de père que nous avons pour toute créature , même insensi« ble et inintelligente, qui nous semble dans sa fai» blesse ne pouvoir bien se développer que sous la protection de notre amour et le regard de notre admiration; tel est l'attrait qu'elle a pour nous dans l'humble fleur et le petit oiseau ; tantôt sous d'autres traits, toujours pleine de séductions , mais d'une séduction plus sérieuse , sans nous en imposer encore comme quand elle s'élève au sublime, elle excite cependant en nous un profond plaisir du goût, et nous ravit par la noblesse, par l'aisance et la grandeur de ses beaux développeraens ; c'est ainsi qu'elle nous semble dans un jour pur et serein, dans une nuit calme et claire, dans un fleuve qui coule en paix , lim-

DE PHILOSOPHIE. Iig

pide et transparent; tantôt enfin prenant encore un nouveau caractère, continuant à intéresser et à captiver notre admiration , mais mêlant à nos impressions je ne sais quoi de sévère, de solennel et de religieux; plus puissante que jamais, toutepuissante, si on pouvait le dire d'un autre être que de Dieu ; majestueuse et immense, sublime en un mot, elle nous apparaît comme une force qui s'exalte, grandit jusqu'à l'infini, et se déploie sans obstacle dans une carrière illimitée. Telle nous la voyons dans ces tempêtes qui remuent et troublent les élémens , dans ces masses colossales qu'une si vaste énergie a soulevées, organisées et posées là pour l'éternité, dans ces plaines sans fin, ces abîmes sans fond, et cette splendide voûte des cieux ; et alors nous la contemplons avec un saint tremblement; elle ne cesse pas de nous plaire , car c'est la vertu de tout ce qui est beau; mais dans le sentiment qu'elle nous inspire il y a une sorte d'humilité et de reconnaissance tacite de notre faiblesse et de notre petitesse.

Or , quand la nature se montre à nous sous l'un ou l'autre de ces aspects , nous fût-elle d'ailleurs inutile pour les nécessités de la vie, par cela seul qu'elle est belle et qu'elle excite dans notre âme de poétiques sympathies; qu'elle la

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remplit de sa grâce , de sa noblesse et de sa sa* blimité ; qu'elle l'eiichante et l'émerveitle , elte la recrée, la vivifie , la fortifie réellement , et la dispose par conséquent à mieux remplir sia destination. Qu'elle ait sur elle un tel effet, qu'elle la porte au bien par l'influence et le charme heureux de ces impressions, c'est ce que savent tous ceux qui ont senti ce que répand dans l'âme de calme et de pureté, d'élévation et de grandeur , la religieuse contemplation des beautés de t'univers. Qui jamais a été touché des magnificences sans nombre de la terre et des cieux , qui les a vues et adorées avec un saint recueillement, sans se trouver soi-même ensuite meilleur et plus parfait? qui n'a pas puisé dans ces émotions comme un principe de veï'tu? qui n'a pas ahné l'idéal en soi , après l'avoir aimé hors de soi ? Observez-vous en présence de ces images admira*bles, que Dieu a empreintes à dessein d'une si vive poésie , et dites si , en les contemplant , vous n'auriez pas honte de ne reconnaître en vous que souillure et turpitude; si vous n'aspirez pas avec amour à être vous-même dans votre vie ce que ces êtres sont dans la leur , à avoir votre perfection comme ils ont leur perfection, à mettre votre excellence en harmonie avec leur excellence ; dites si vous ne souffririez pas de voir en vous l'humanité flétrie , désho-

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norfée, en face la force physique, brillante, et florissante? si vous n'éprouveriez pas le besoin de vous relever de cette humiliation , de reprendre votre rang, et d'être aussi devant Dieu des créatures admirables ?

Tout vous fait la leçon autour de vous , tout vous prêche et vous enseigne en un langage qu'il ne s'agit que d'écouter avec religion pour le comprendre et en profiter. Sans doute , les exemples qui vous viennent de vos semblables , plus clairs, plus expressifs, parlent mieux à votre cœiir, et l'animent d'une plus prompte et plus active émulation ; mais les êtres inintelligens eux-mêmes , quand ils sont à vos yeux caractère de modèles, élèvent vos pensées, les purifient et les sanctifient. Il y a toute une morale dans la beauté des qualités qu'ils offrent à vos regards ; et pour qui sait in^ terpréter et saisir le sens secret que Dieu dans siEi sagesse leur prête et leur communique, les avis viennent de toutes parts ; la terre et les cieux parlent à l'homme , et dans leur mystérieuse éloquence l'avertissent de "songer à lui, et de ne pas s'oublier en ses défauts au milieu de tant d'existences si poétiques et si parfaites.

J'ignore si mon idée est suffisamment expliquée ; mais ce que j'entends par 6e qui précède ,

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c est que la nature en ses merveilles agit sur fions comme un artiste, qui, d'un génie tout inspiré ; nous initierait au goût du bien , non par philosophie et prédication, mais par peintures et vives images. La nature est cet artiste ; elle répand dans ses œuvres une beauté si ravissante , qu'elle nous attire et nous gagne à l'ordre par la magie de ses effets , et qu'à la vue de ses tableaux , une indicible innocence pénètre en nous, et y introduit la paix , la simplicité , la pureté et le calme de l'âme; moraliste infaillible, parce qu'elle touche au lieu de démontrer ; qu'elle mêle à ses leçons un perpétuel enchantement, parlant de vertu par les cieux , par la terre et les mers , par toutes les majestés de la création , et aussi par le miracle des infiniment petites choses, par le ciron et le brin d'herbe ; elle tient de Dieu une persuasion qui vaut souvent mieux que celle des paroles ;^ elle dit tout en une langue maîtresse des cœurs et des esprits, et que l'humanité écoute toujours avec une religieuse docilité.

Peu d'hommes, en effet, résistent aces enseignemens, qui se traduisent à leur âme par ce qu'il y a de plus gracieux et de plus imposant à la fois , de plus riant et de plus sublime parmi les choses de ce monde ; peu ferment l'oreille à ce chant , qui ne se tait ni jour ni nuit.

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qui s'exhale ou éclate en suaves accens ou en solennelles harmonies. Mais ce sont ceux surtout que le malheur a brisés , qui éprouvent dans leur douleur un grand bien à recourir aux douces fêtes ou aux pompes brillantes d'une poétique nature. Ils y retrouvent sous images et en signes admirables , dans la parure et la variété des espèces diverses , dans la beauté des lieux et des scènes qui les remplissent , dans tout ce drame de la vie physique , si intéressant , si bien conduit , une intervention de la Providence plus visible et plus directe qu'au sein des choses humaines. Au sujet des choses humaines, l'affliction les aveuglait; ils ne conservaient plus assez de sang-froid pour y reconnaître, comme partout , les traces profondes des conseils de Dieu, et ils doutaient, ne se confiaient plus , laissaient aller leur destinée , faute de foi et d'espérance. Mais au spectacle si sensible, si facilement intelligible des perfections dont est revêtue cette autre partie de la création , ils reprennent croyance et force , se relèvent, se raffermissent, et désormais, en progrès, poursuivent avec constance leur marche vers le bien. La nature les a sauvés; elle en a la puissance, elle a même celle de convertir des malheureux que le désordre et le vice ont flétris. Ârrachezles , en effet , à la boue de leurs cloa* ques ; retirez-les de ces repaires , où pressés et

enfouis , ils n'ont jamais soqs les yeux qu'objets laids et repoussans ; prenez-les à la tayerne , au sein de leurs sales orgies, et menez-les, solitaires, à la clarté du soleil, parmi ces fraîches campagnes, que décorent et qu'animent tant de créatures de tous les règnes, mêlées et semées partout avec un art infini; conduisez-les au fond des bois, au bord des fleuves et des lacs , devant l'océan et sur l'océan et au sommet des montagnes ; qju'ils assistent tour à tour aux jeux simples et charmans , ou aux splendides exercices de ces forces qui, de toutes parts, meuvent et forment la matière; qu'ils voient en tout ce monde un temple où mille autels se dressent pour recevoir et manifester le créateur, tantôt sous les apparences de la plus délicate des fleurs, tantôt sous le déploiement des masses les plus gigantesques ; et leurs sens commenceront par être captivés et saisis , et puis leur âme sera réjouie ; elle sera ravie , re* muée; elle s'oubliera dans cette extase, elle y oubliera tout ce qu'elle était , elle dépouillera ses vieilles habitudes comnie un vêtement souillé ^ et pour être digne du saint lieu , elle se lavera et se purifiera. Alors ces bommes , qui , en conti* nuant à vivre leur même vie, en présence des mêmes images, toujours en face du hideux, se se^ raient certes abrutis et dépravés sans retour, pour peu que ces nouvelles impressions persistent et

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continuent, pour peu qu'il s'y joigne, pour les féconder, quelques bonnes et saintes paroles, ces hommes s'amenderont, et la poésie de la nature triomphera encore en cette œuvre.

Puisque telle est. sous tous ces raf^prts son action sur la moralité humaine , il n'y a pas à mettre en doute le devoir qui la regarde. L'intérêt de nptre destination qui, faute de ce secours , pourrait en certains cas IjLéchir, s'arrêter, ne pas se bien développer, nous commande en ces sirtuations d'avoir égard à la nature , et non seulement de n'en pas détruire , de n'en pas négliger la beauté, mais, autant qu'il dépend de nous, de la cultiver et de la perfectionner. Quand quel-r que nécessité puissante nous contraint à faire autrement, quand comme à la guerre, par exemple, nous n'avons pas à choisir entre l'utile et le beau, et que , pour nous défendre , nous sommes obligés de porter dans les plus belles choses la dévastation et la ruine , c'est un malheur , et nous le sentons à la tristesse qui nous gagne, au serremept de cœur qui nous saisit : mais du moins n'avons-nous alors aucun reproche à nous adresser. Que si nous n'avons pas eu ces raisons , et qu'il n'y ait eu de notre part que légèreté, caprice, brutalité et violence vaine, il y a malheur et mal tout ensemble,, et nous sommes coupables à notre dé-

triment de barbarie et de folie. Celui-là est en quelque sorte profanateur et sacrilège, qui ne respecte pas dans l'univers les chefs-d'œuvre dont il brille , qui les brise , les abat , les mutQe à plaisir, qui les dégrade pour les dégrader, les perd pour les perdre , y porte une main impie, sans voir que du même coup il se frappe aussi lui-même , en enlevant k une de ses plus nobles et de ses meilleures facultés, le sentiment poétique, son aliment et son objet. Une telle conduite est une atteinte à une loi de la Provi* dence qui , en réalisant sur la terre sous tant de formes d'animaux , de végétaux et de minéraux les types et les idées de son éternelle pensée, ne les a pas jetés là pour être flétris et souillés, mais les a , au contraire , consacrés comme des révélations par images de ses divines perfections. On ne s'éloigne pas seulement de Dieu en troublant l'ordre social, on s'en éloigne également en troublant l'ordre matériel ; et certes , sous ce rapport , il y a faute, et faute grave, à remplacer dans la nature le gracieux par le disgracieux, le noble par l'ignoble , le sublime par le monstrueux , à tourner tout en laid , à tout corrompre et à tout gâter.

Je voudrais donc que, sans pousser le culte de la nature jusqu'à une aveugle idolâtrie, on lui

donnât cependant place parmi les i^gles de la morale ; je voudrais qu'on le considérât non seulement comme un art, mais comme un devoir, comme un bien; je n'en ferais pas une religion, mais je ne craindrais pas de le faire religieux. Je sais tous les inconvéniens, tous les dangers même qu'il y aurait à l'exalter outre mesure; dèsqu'on croit trop la nature , dès qu'on y croit absolument et à l'exclusion de toute autre chase , l'homme et Dieu s'ef- Êicent de l'ân^e, et le monde seul, qui est alors Dieuetl'faomnlietout ensemble, attire à lui nécessairement tout honneur et tout soin. Or le naturalisme qui en est là, est sans contredit très-fâcheux, mais ce n'est pas celui que je recommande. Celui dont je veux, plus raisonnable, s'accorde avec le bien général de l'humanité ; et , dans ce sens , je n'hésité pas à le déclarer obligatoire. Ainsi, qu'on me demande si la nature, cette compagne, cette sœur que la Providence nous a donnée pour nous être bonne, non seulement par' ses secours et ses bienfaits , mais par ses charmes et sa beauté , doit autant qu'il dépend de nous conserver et développer la poésie qu'elle a en elle; je répondrai oui, car cela est bien; oui, tant que Tart que nous lui consacrons n'entreprend pas sur d'autres oeuvres , sur des œuvres plus importantes , et qu'il se borne à concourir , à son rang et pour sa part , à l'accompliàsement de notre

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destination : ce n'est que s'U avait ua autre caractère qu'il faudrait le condamner.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'ajouter à ce qui vient d'être dit auciui dév^oppem^t des raisoQs d'après lesquelles on peut coiiplup^e de quelle manière nous devons en agir à l'égard du monde physique , quand par hasard en quelques détails il nous paraît avoir lajdeur et difformité. Op conçoit que comme alors il nous attriste ^ nous répugne , refoule en nous notre activité toute prête k se développer , il nous est mauvais par là même ; <8t qu'en conséquence , si nous le pouvons, Qous devons nous efforcer de le réformer et de l'embellir , ou sinon, de le fuir et de l'éviter. J'indique ce point et ne l'explique pas ; je puis sans in* con veulent m'en dispenser.

Le sujet que je viens de traiter est loin sans doute d'être épuisé; peut-être même, parce qu'il présente quelque nouveauté en morale, n'a-t-il pas reçu en tous ses points les développemens qu'il exigeait. Mais, J€ J'avoue, j'aurais quelque peine à m'y arrêter plus long^temps : j'ai devant moi encore tant de questions à aborder; j'ai \^nX de chemin à faire, que je suis comme le yoy^eur qui craint de s'attarder ! j'ai besoin de presser le pas , d'aller vite <et d'avancer. Les plus graves problèmes

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me restent d'ailleurs à examiner et à disciitar. Après avoir reconnu quel est le bien pour Thomme, considéré en lui-même et dans ses rapports avec la nature ; j'ai à reconnaître quel est son bien comme être social et religieux ; j'ai à rechercher quelle est en lui la relation du bien et du beau , celle-du bien et du beau avec le plaisir et le bonheur ; j'ai même ensuite à parler du mal, du laid moral, et de leurs conséquences nécessaires. On voit que les sujets ne me manquent pas ; il faut donc que je me hâte, et que je passe sans plus tarder à la question qui suit immédiatement , laissant au lecteur, s'il s'y intéresse, le soin d'insister par la méditation sur cette partie de la morale que je viens de lui présenter.

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