SOCIÉTÉ
SECTION I
Du bien de Fânie dans son rappoiçt avec la société domettiçie»
Quel est le but que doit se proposer rhoimne clans son rapport avec la société?
On ne peut bien le savoir qu'autant que d'abor4 on a constaté ce que la société est pour rhomme, de quelle manière elle le modifie, et quel efifet elle produit sur lui. U y a donc ici, comme en toute question du domaine de la morale , un antécédent et des données à emprunter à la psychologie.
En relisant aujourd'hui ce que je trouve écrit sur ce sujet dans le Cours de psychologie ^ il me semble que ma pensée n'a pas été assez développée ; j'y reviens donc, afi.n de pouvoir ensuite, du fait mieux expliqué , tirer plus facilement les conclusions qui s'en déduisent.
Le fait est celui-ci : la société est pour l'hommeune nécessité de sa nature; il est sociable comme^
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il est intelligeht, comme il est sensible et libre, comme il est doué d'organes. On pourrait même * dire qu'il est sociable, parce qu'il a toutes ces facultés ; car toutes l'entraînent vers ses semblables , toutes lui donnent le besoin de les rechercher , de s'unir à eux , de vivre avec eux d'une vie commune. La société n'est pas son œuvre dans cç qu'elle a d'essentiel ; ce n'est point à lui qu'en appartient l'invention et l'institution ; il ne l'a pas un jour rêvée , désirée et créée : il Ta reçue et possédée comme une condition de son existence; la Providence seule en a fait les frais. Que si fréquemment il la modifie et en varie les accidens , les combinaisons et les formes ; que si même quelquefois il semble Tattaquer et l'ébranler , son pouvoir ne va néanmoins jamais jusqu'à l'abolir entièrement; le fond subsiste toujours; et au moment même où éclate une de ces crises violentes qui remuent et troublent les nations, nombre de liens restent encore qui gardent toute leur force, et ceux qui sont brisés ne tardent pas à se renouer : l'ordre social a faibli, mais il n'a pas failli; souvent il n'a faibli que pour se relever et se reconstituer meilleur et plus parfait. Un individu peut sans doute, par un acte de sa volonté, renoncer à la société comme il renonce à la vie ; mais alors aussi il cesse d'être homme , et devient un être à part j qui n'a plus rien de l'existence et de la des-
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tinée de rhomtne. Qu'on ue croie pas aa reste qu'un tel acte soit facile et commun : on ne chatnge pas si aisément les plans de Dieu sur ses créatures; et , pour moi , je ne vois guère que Ife suicide qui ait la puiiïsance d'une complète déscissociatibn.lA retraite et la solitude n'ont cet effet qu'en apparence ; elles sont anti-sociales pour le corps et non pour l'âme. Tandis que matériellement on se confine dans le désert, ou qu'on se clôt dans une cellule , moralement et par la pensée, on est éicore à la société , on l'a en soi , dans sa conscience, on l'y a présente et visible par toutcequ'elleya laissé de traces vives et inefïaçables. Cette £3fce de méditation , de recueillement religieux, pariaquelle on se soutient durant ces longs jours de silence et ces veilles sans paroles, cette industrie si pauvre qu'elle soit, qu'on emploie à se nourrir, à se vêtir et à s'abriter , tout cela vient de la société; la société est en tout cela. Il serait impossible , à son défaut , sans l'éducation , les secours et les moyens qu'on lui emprunte , de satisfaire le moins du monde à la double condition delà vie de la solitude. On est seul en sa demeure, dans ses repas, dans ses travaux; mais on ne l'est pas dans sa pensée , à laquelle participent sans cesse , par les impressions qu'ils y ont produites , les parens, les instituteurs , les moralistes , les législateurs et tout ce concours de personnes dans le commerce
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et SOUS riofloence desquelles l'esprit s'est développé.
Les relations sensibles sont rompues , mais les relations morales subsistent toujours. Nul, à moins de suicide , comme je l'ai dit un peu plus haut, ou d'un entier abrutissement, ne dépouille l'être social , au point de ne plus tenir à rhumanité. Le plus seul des hommes est encore avec ses semblables en une certaine communauté d'idées et de croyances, d'affections et de volontés.
La société est une loi de Dieu. A ce titre , elle cloit être et elle est excellente, d'autant plus excellente qu'elle est plus société, ordre plus vrai et mieux réglé de personnes unies ensenable pour leur commuiife perfection.
Voy^ - la en effet sous ses aspects divers et d'^â)ord dans la famille ; pour peu qu'elle y soit selon le droit , elle feit le bien de ceux qtii la eoiïiposent. Entre l'époux et l'épousé, les parens et tes enlans^ et les frères et les frères, gî^ce aux penchans de k sensibilité et aux lumières de la raison , il s'établit des relations si puissantes et si douces, que tous nécessaires, tous bons les utts aux autres, ils cottcotu^eAt avec htatrmonie, quoique avec diversité de moyens ^ i leui*
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mutuel perfectionnement. Ici je prierai le lecteur de vouloir bien un moment reporter les yeux sur le tableau que j'ai tracé, en psychologie , des affections de famille: il y trouvera quelques idées qui me permettront de résumer celles que j'ai à exposer en ce moment.
Comment l'époux et l'épouse sont-ilâ à la fois l'un pour l'autre d'un secours si constant, si efficace et si doux ? Comment contribuent-ils tous les deux, sinon avec la même vertu, chacun da moins avec sa vertu , à leur commune amélioration ? Je néglige le point de vue de la vie animale et matérielle ; il est trop clair, en effet, qu'ils n'en sauraient bien atteindre la fin sans l'union de leurs corps et l'association de leur industrie, de leur travail et de leurs richesses. Je parle surtout de la vie morale : je considère ces deux âmes, et je me demande en quoi elles se conviennent et se satisfont mutuellement. C'est que l'une qui a en elle une pensée , une sensibilité , une liberté plus énergiques, plus de vigueur dans l'esprit , le cœur et le caractère , des facultés plus puissantes , qui en un mot est l'âme virile , n'est cependant pas forte absolument , et ne se suffit pas à elle-même dans sa laborieuse existence; elle a au contraire mille faiblesses, mille pénibles nécessités qui lui font sentir à chaque instant qu'il n'est
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pas bon qu'elle soit seule. Son intelligence a ses défauts , son amour ses vides , sa volonté ses imperfectioùs ; en tout temps, même quand elle est le mieux, elle pèche toujours par quelques côtés ; telle est la condition de sa nature. Elle a donc besoin particulièrement d'une âme qui faite pour elle, et douée précisément des qualités qui lui manquent, la supplée, la complète, l'aide, la seconde et la soutienne dans toute cette partie de sa destination, qu'elle serait par ellemême trop peu capable d'accomplir. Cette finesse d'idées , cette délicatesse de sentimens , cette souplesse et cette douce patience de conseil et de résolution , qui sont le partage de la femme et non le sien, il faut, sous peine d'éprouver les plus tristes mécomptes , qu'elle les emprunte à une compagne assidue, dévouée, prête à se donner avec tout ce qu'elle possède d'avantages et de mérites. L'homme vaut donc mieux, et jouit d'une plus pleine activité, lorsqu'il a comme mêlé et lié à son existence une âme qui vient penser, sentir, et vouloir avec lui , vivre avec lui et pour lui, et lui apporter pour dot, dot réelle s'il en fut, et de toutes la plus précieuse, la plus belle et la plus sainte , tout ce qu'elle a dans sa conscience de perfections morales. On ne saurait dire tout ce qu'il puise de bien et de bonheur dans le charme de cette union , et combien dans
ce commerce il devient plus fort et mieux armé contre tout ce qui peut lui arriver de mal et de douleur. Si surtout tant de bonté s'élève pour lui jusqu'à l'idéal, si la bonté devient beauté, si cette femme a quelque chose d'angélique et de céleste , comment sous son inspiration et avec sa douce assistance n'aurait-il pas une vie meilleure, plus pure et plus heureuse ?
Mais ce n'est pas seulement sous ce rapport que l'homme gagne à être époux. Il est des vertus qu'il ne peut avoir qu'à ce titre et dans cette condition. Cette fidélité, qui consiste à garder son âme à l'âme à laquelle il l'a engagée ; ce dévouement de tous les jours à la compagne qu'il s'est donnée , ce soin de l'entourer de respect et d'amour^ cet empressement religieux à la protéger, à la défendre, à la rendre pure, et honorée à ses yeux et aux yeux du monde; ce culte, en un mot, qu'il lui consacre, et par lequel il s'anoblit, tient à l'union qu'il a contractée et aux devoirs qui en sont la suite.
Ainsi , dans cette espèce de société , qu'il reçoive ou qu'il donne , qu'il trouve appui pour sa faiblesse ou occasion pour sa vertu , il y a* toujours lieu pour lui à mieux accomplir sa destination.
De même pour l'autre personne qui prend part à ce contrat. La femme, en effet, comme on vient de le voir , par tçutes les facultés qui lui sont propres , par tout ce qu'elle apporte dans la famille de grâce et de modestie, de facilité , et de tendres soins , et s'il le faut même de courage et de patiente résignation , a sans doute sa force à elle ; elle est la providence du mariage pour toutes les choses qui demandent une expérience délicate , une attention discrète , une vive et exquise bonté ; elle y dispense les douces idées , les paisibles affections , cette sagesse de conseil qui vient surtout du cœur. Mais avec tous ces dons, cependant elle est l'être faible, vis à vis de l'homme. Je ne parle pas seulement du corps , qu'elle a évidemment moins robuste et moins capable des grands travaux de l'art et de l'industrie; maisau moral, quel besoin n'a-t-elle pas constamment d'une pensée près de sa pensée, d'un amour près de son amour, d'une volonté unie à la sieniie, qui, plus fermes et plus mâles, les soutiennent, les assurent, les empêchent de fléchir, les préservent d'abandon, de mobilité et de mollesse? car tels sont les défauts auxquels elle est sujette. Aussi réellement que cherche-t-elle dans l'époux dont elle fait choix ? un protecteur de son âme, un instituteur de sa vie, un ami sûr, qui, à la fois bienveillant et éclairé , lui donne tutelle contre les tentations et
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les épreuves douloureuses auxquelles elle pourrait , par laisser aller, succomber misémblement. Elle recourt à lui comme à un pouvoir auprès duquel elle trouvera cette faculté de résister , de persister et de tenir bon , que d'elle-même elle n'aurait pas; elle se l'adjoint en quelque sorte pour contenir et soutenir par une activité plus mesurée, plus concentrée, mieux gouvernée , son activité à elle-même , qui est trop prompte , trop légère , trop mobile et trop inconstante ; et elle: y incline d'autant plus, qu'elle sent bien que dans cette alliance elle n'est pas seule à recevoir, et qu'elle y apporte, pour sa part, un charme et une valeur qui lui sont tout-à-fait propres.
Voilà déjà une raison pour que la société conjugale soit excellente à la femme. Il en est une autre qui se conclut de ce qui a été dit au sujet de l'homme, et que je me borne à indiquer. La femme a comme épouse des vertus toutes particulières : tant qu'elle n'a point ce caractère, elle n'a pas à satisfaire à des engagemens qu'elle n'a pas pris ; elle n'a pas les devoirs du mariage , elle ne peut en avoir les, mérites. Qu'elle excelle alors comme mère, comme sœur, comme amie^ elle a sa gloire et sa dignité ; mais elle n'a pas celles auxquelles a droit l'épouse fidèle à ses obligations. Un tel honneur ne lui vient que quand
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après avoir accepté en sa conscience et devant la loi , celui qui s'offre et se donne à elle pour compagnon et pour époux , elle s'unit à lui de toute son âme, lui livre son existence, la lui soumet y la lui dévoue , et désormais sa moitié , à prendre le mot sérieusement , n'a plus rien à elle qui ne soit à lui , et non seulement corps et biens , ce qui est simple et facile, mais esprit, âme, caractère ; ne dispose de rien que pour lui , à son intention et avec son assentiment. La femme, certes, en cette situation trouve une occasion admirable de développer et d'appliquer à un nouveau genre de vertu cette activité pleine de charme qu'elle possède au plus haut point ; elle croit en moralité , elle gagne en perfection , elle peut s'élever jusqu'à l'héroïsme , si les épreuves surviennent, et qu'elle les supporte dignement.
Voilà ce que vaut pour les époux la société domestique; elle ne vaut pas moins, comme on va le voir, pour les parens et les enfans.
Pour les enfans d'abord; puisque sans la double providence que Dieu place auprès d'eux, en la chargeant en quelque sorte de créer , de conserver et de perfectionner à sa place , ils ne pourraient vivre matériellement ( je n'insiste pas sur ce point) ni se développer moralement, je m'arrêterai un peu plus à le montrer. Faute dé cette
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première éducation qui éveille et initie l'esprit à l'intelligence et au sentiment, à la liberté et à la volonté ; faute de ces lumières et de ces conseils, qui plus tard , qui toujours ont leur usage et leur influence; faute de cette sollicitude attentive, dévouée et prête à tout, qui ne les quitte jamais, que deviendraient les enfans? quoi de plus triste et de plus malheureux que la condition de ces jeunes âmes, qui condamnées dès le berceau à ne connaître ni parens , ni personne dont elles reçoivent les soins et l'amour de parens , se trouvent ainsi jetées au monde comme de pauvres plantes délaissées, et qu'aucune main amie né vient cultiver et aider à vivre ! Ou quelque chose de sauvage, de rude et de révolté se déclare dans ces natures qu'aucune bonté n'accueille , ne cultive et ne dirige; ou une accablante mélancolie et un sombre désespoir les flétrissent et les abattent. L'esprit de famille seul, soufflant sur ces tendres germes et les tempérant ou les pénétrant de ses vertus bienfaisantes, aurait pu les développer avec leurs qualités naturelles; mais ils n'ont éprouvé qu'inclémence et abandon , ils
sont restés seuls et sans appui, et seuls, sans appui , ils ont souffert et dépéri , ils ont manqué leur destinée.
Telle est la nécessité des parens pour les enfans.
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Quelle est maintenant celle des enfans à l'égard des parens?
Elle est tout aussi réelle. Les parens n'ont pas sans doute les mêmes besoins que les enfans , mais ils en ont d'autres pour lesquels la présence des enfans leur est en quelque sorte indispensable. Sans parler des misères que l'âge amène à sa suite, des maladies , des infirmités y du chagrin et de la solitude qui remplissent trop savent tes derniers jours du vieillard , et auxquels la piété filiale peut seule être un adoucissement ; sans parler non plus de ces malheurs dont nulle vie d'homme n'est exempte, de ces pertes de biens, d'amis et de patrie, de ces mécomptes et de ces traverses qui surviennent à tout instant , et pour lesquels aussi il n'y a irien de mieux que le dévouement d'un fils; n'est-ce pas pour les parens une Satisfaction infinie que de voir leur union cimentée et complétée par le don qu'ils se sont fait au sein du plus doux des mystères, d'un être qui vient d'eux, qui est leur fruit et leur image , le gage vivant de leur amour, le symbole animé de leur foi, et qui par l'attrait de sa présence les appelant sans cesse à lui , les rapprochant en lui, main* tient, assure et resserre, renouvelle et fortifie leurs saints engagemens ? N'est*ce pas pour eux un trèsngraod bien et une excellente condition de
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franchise, de confiance , de vive et pure amitié, auxquels des enfans de même sang, pour peu qu'ils soient bien nés et bien dirigés dans leurs penchans, ne peuvent manquer d'être amenés.
On comprend également bien qu'il est tels be^ soins de cœur que la sympathie fraternelle peut seule connaître, apprécier, soulager ou satisfaire.
Ainsi la famille est bonne à Thomme.
SECTION II
Du bien de l'âme dans son rapport avec la société politique.
Voyons maintenant l'état. Je ne le définis pas , je ne le considère pas dans son point de vue abstrait ; je le prends dans ses élémens, dans les personnes qui lecomposent,danscesâmesquiforment ensemble non plus seulement une famille, mais par delà la famille, et sur une pluô large échelle, une société d'un nouvel ordre , dont le lien est en général une certaine communauté de race, de mœurs, de croyances, d'intérêts et de besoins, de condition en un mot , et par suite de destination. Qu'est-ce que l'état est à ces âmes, que leur fait-il, à quoi leur sert-il ? Je me bornerai à indiquer ici , mais plus tard j'y reviendrai, une idée qui est capitale dans la solution de cette question ; t'est celle de l'inégalité à des degrés infinis qui règne entre
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toutes ces âmes; il faut que je l'oppose de front au préjugé de l'égalité, en apparence très-plausîble , mais au fond faux et anti-social. D'égalité entre les hommes, il n'y en a pas, il ne peut et il ne doit pas y en avoir. L'égalité n'est que pour les nombres ; pour tout le reste il y a similitude, et la similitude n'est nullement la contradiction de l'inégalité, elle en serait plutôt la condition. Les hommes sont semblables, mais ils sont inégaux ; ou si on le veut, on peut bien dire qu'ils sont tous également doués de certaines facultés, d'une certaine nature; qu'ils ont tous également une certaine destination , et certains moyens de l'accomplir; qu'il y a pour tous également des devoirs et des droits; mais que signifient ces paroles ? qu'ils sont sous tous ces rapports d'une exacte parité? qu'ils onttousni plusni moinsle même but à atteindre, le même pouvoir de l'atteindre? Évidemment , non, car ce serait là une absurdité et une impossibilité. Elles n'expriment qu'une analogie, qu'une simple ressemblance. Hommes, ils ont tous la condition , le devoir et le droit de l'humanité , ils se rapprochent tous dans cette communauté de vie et de loi de vie; mais ils se rapprochent et ne s'égalent pas; ils sont de même genre , mais chacun avec sa nuance et son caractère particulier, et la société qu'ils forment n'est pas une somme d'unités toutes de même ordre et de même valeur,
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mais une harmonie d'existences entre lesquelles il y a des rangs, une hiérarchie de personnes, à difFérens titres et de différentes manières subordonnées les unes aux autres. Il n'y a qu'inégalité dans les rapports d'hommes à hommes, et il ne faut certes pas s'en plaindre, car c'est la raison de toutes leurs relations, domestiques, politiques, nationales , universelles ; c'est le principe et le lien de toutes leurs convenances ; c'est le fondement de leur union. S'ils n'étaient tous de tout point , et partout et toujours , qu'une exacte répétition et qu'une copie les uns des autres ; s'ils se valaient tous les uns les autres et n'étaient entre eux que comme sont entre eux un et un et un encore, etc., dans la parfaite identité de leurs besoins et de leurs facultés , ils n'auraient rien à donner, rien par suite à recevoir , ils ne pourraient faire aucun échange, avoir entre eux aucun commerce^ ils resteraient solitaires , ou du moins incapables de former une intime et véritable association. Ils sont je ne dis pas condamnés, mais destinés pour leur bien à une continuelle inégalité. Aussi de toute part les voyez-vous se distinguer et se classer en inférieurs et en supérieurs; en inférieurs et en supérieui^s que constituent l'organisation, l'éducation ,1a richesse, les aptitudes diverses, les dons variés de l'esprit , et une foule d'autres circonstances tant nécessaires que volontaires; de toute part, qu'on les consi-
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dère, soit sous un rapport soit sous un autre; qu'on les envisage physiquement, moralement, politiquement, etc., on les voit se diviser en deux classes distinctes, qui elles-mêmes se nuancent en degrés infinis ; on les voit se partager en forts et en faibles , ce qui ne veut pas dire , qu'on le remarque bien, en oppresseurs et en opprimés ( car l'opprimé, à mon sens, est souvent le meilleur, le plus digne, le plus fort, et l'oppresseur le plus faible; la mesure véritable de la force et de la faiblesse étant dans la vertu et la puissance morale et non dans 'la possession du pouvoir matériel), mais en personnes plus capables ou moins capables de bien faire, en hommes plus avancés ou moins avancés dans leur destination. Des forts et des faibles, et les rapports naturels des premiers aux seconds, voilà le fond de toute société. Dans la famille, c'est évident, ce ne l'est pas moins dans l'état; l'état comme la famille a ses forts et ses faibles; il a des supérieurs et des inférieurs, et il n'a pas autre chose ; il ne comprend point d'égaux. L'égalité devant la loi , qu'il reconnaît et proclame, n'est pas et ne peut pas être une institution de nivellement ; elle n'est et ne peut être qu'un principe d'équité, qui loin d'être en opposition avec les inégalités légitimes , les admet , les suppose, et déclaré en conséquence que chacun doit être traité selon son mérite et selon ses
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œuvres, placé selon la justice : les plus sages, les plus habiles au-dessus des moins habiles, les bons au-dessus des mauvais , l'innocent au-dessiK du coupable. Tout autre sens donné à cette ^lité devant la loi serait absurde et en contradiction avec l'ordre et le vrai droit. Que tous les citoyens soient admissibles , aux fonctions auxquelles ils sont propres ; que tous trouvent devant les tribunaux la protection qui leur est due , ou la punition qu'ils méritent; rien de mieux , car il n'y a là qu'une application intelligente de la maxime qui veut qu'on rende à chacun ce qui lui appartient; il ne s'agit plus alors de niveau , mais d'estime et de balance; il s'agit de l'appréciation comparative et relative de qualités souvent très-diverses et trèsnuancées. Faire de l'un un ministre et de l'autre un commis; de celui-ci un général , de celui-là un soldat; protéger l'offensé et punir l'offenseur; distribuer ainsi les rôles et les situations politiques, selon la justice et le bon droit; tenir compte, dans ces arrangemens , de toutes les capacités et de toutes les moralités, ne pas faire prévaloir celles qui valent moins sur celles qui valent plus; mais au contraire subordonner les premières aux secondes, les abaisser même, s'il le faut, et les réduire à leur rang; relever et remettre à leur place celles qui ont été méconnues; déclasser et reclasser quand ce changement est nécessaire ; dans
tous les cas , classer, ordonner et employer tous les membres de l'association en vue de ce qu'ils savent , de ce qu'ils veulent et de ce qu'ils peuvent; voilà la juste mesure, l'égalité vraie devant la loi; si elle était autre, elle ne serait que trouble, injustice et violence; elle constituerait au détriment des plus habiles et des meilleurs, et au profit des moins bons, le plus faux, le plus monstrueux et le plus détestable des privilèges. L'égalité devant la loi ne peut et ne doit être qu'une façon d'hiérarchie et qu'une harmonie politique. Je le répète, dans l'état pas plus que dans toute autre forme de société, il n'y a pas , il ne peut pas y. avoir de véritable égalité.
J'avais d'abord pensé à ne toucher ici cette idée qu'en passant et par aperçu, mais puisque j'y suis et que les développemens se présentent et viennent d'eux-mêmes, je ne les ajournerai pas, je les donne de suite.
Dans nulle société l'égalité n'existe, lors même qu'elle en semblerait la base et la condition. J'en propose pour preuves deux exemples frappans : les corps savans et militaires. Les simples soldats , dans ceux-ci , sont tous soumis à la même discipline, obligés au même service, commandés par les mêmes chefs , placés , en un mot ,
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dans les circonstances les plus favorables à régd" lité; sont-ils égaux néanmoins? En aucune façon. N'y a-t-il pas Tascendant des plus braves sur les autres? les meilleurs ne sonMls pas un exemple, une autorité, un pouvoir réel pour leurs camarades ? le vieux soldat qui a fait ses preuves n'est-il pas pour les plus jeunes comme un maître, comme un chef qui, lui aussi, au nom de l'expérience, de rbabileté et du courage , obtient , dans l'occasion, respect et obéissance? Puis de celui qui, à ce titre, est le premier et passe avant tous , jusqu'à ceux qui , sous le même rapport , se trouvent placés en derïiière ligne , n'y a-t-il pas une foule de degrés et de distinctions variées qui rompent de toute manière leur prétendue égalité? De même pour les savans : dans les compagnies auxquelles ils appartiennent, à ne regarder que la règle écrite, ils semblent tous aller de pair et n'avoir des uns aux autres ni infériorité ni supériorité. Mais ob* servez de plus près , et vous jugerez que là aussi, sous un niveau apparent, il y a une foule de diversités et de gradations réelles. Les Laplace , les Cuvier y seront les princes et les rois; et les autres y paraîtront, je dirai presque leurs ministres, leurs gouvernés et leurs sujets. Cette aristocratie du génie ne tombe et ne plie pas devant de vaines conventions, et Tempire que ne lui laisse* rait pas un ordre faux et arbitraire, le bon droit
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et la raison le leur rendraient aussitôt; d'esprits à esprits, même lorsque tous sont d'élite, il y a toujours des distances ^ des disproportions et des rangs qui, à la place de l'égalité, donnent une véritable hiérarchie. Vous parcourriez maintenant toutes les espèces d'associations, associa* tions commerciales , politiques et l'eligieuses , associations aussi diverses de buts que de moyens , et elles vous présenteraient toutes constamment ce caractère commun : inégalité, subordination , infériorité et supériorité. C'est qu'en effet, de l'homme à l'homme , s'il y a toujours similitude il n'y a jamais parité.
Point d'égaux dans l'état, mais des forts et des faibles , et des relations de forts à faibles ; or ici comme dans la famille, si les premiers sont nécessaires à l'existence des seconds , ceux-ci sont à leur tour indispensables à ceux-là. Dans la famille nous l'avons vu, le mari et la femme, les parens et lesenfans, les aînés et les plus jeunes, sont tous nécessaires les uns aux autres. Les forts y sont faits pour les faibles , et les faibles pour les forts. De même dans la cité; les forts et les faibles de l'ordre politique sont comme ceux de l'ordre domestique; ils ont des besoins à satisfaire et des mérites à acquérir, qu'ils ne sauraient satisfaire ni acquérir hors l'union qu'ils
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forment entre eux. Les forts, les meilleurs^ ceux que leur habileté et leur sagesse placent à la tête de leurs semblables; les vrais pères de la patrie , ces âmes qui ont charge d'âmes, non plus seulement dans le cercle étroit d'une société de quelques personnes, mais dans la grande société qui comprend les familles , les tribus et les races ; celles surtout sur lesquelles pèse au premier chef et en principe une si haute responsabilité , ne sentent pas la gravité de la mission qu'ils ont à remplir, sans éprouver un trouble profond , de grands ennuis, des peines amères , de longues et vives appréhensions. Le gouvernement des hommes est si triste , il impose de si saintes et de si dures obligations, il exige tant de dévouement, c'est en un mot une si rude épreuve, que ceux qui sont appelés à le pratiquer doivent trouver autour d'eux assentiment, concours, amour et reconnaissance ; sans quoi , comme on dit , ils n'y tiendraient pas. Quelque héroïque que soit un homme, et quelle que soit sa résolution de faire le bien jusqu'au bout, de n'épargner dans ce dessein aucune espèce de sacrifice , d'y engager sans réserve son repos , sa fortune , son honneur et sa vie ; si grand , si ferme et si pur que soit un tel caractère , croyez-moi , il est impossible qu'à la longue , s'il désespère de rien gagner sur les esprits, de se les rendre plus dociles, plus fidèles
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et plus amis , il ne fléchisse et ne succombe sous de telles difficultés. Il n'y a pas de nature si pleine, si parfaite , si capable de se suffire à elle-même , que le délaissement, l'abandon et une implacable hostilité n'attristent profondément, ne fassent languir et n'abattent. Et voilà pourquoi les forts dans l'état ont un si vif intérêt à s'attacher les faibles, à exciter leur sympathie et à obtenir leur adhésion; ils sentent que c'est d'eux, et d'eux seuls, que peuvent venir ces encouragemens, ces vœux d'amour, ces applaudissemens et cette gloire qui ne font pas la vertu, mais qui la soutiennent, la vivifient, la provoquent ou la récompensent.
Aussi jugent-ils, lorsqu'ils ne sont pas aveuglés par l'orgueil et l'ambition, que la foule dont ils sont les guides, les instituteurs et les défenseurs, loin de leur être inutile, leur communique par sa présence, sa faveur et son appui, une bonne partie de l'énergie qui leur est nécessaire pour remplir leur haute et grave mission. Mais il est encore une autre raison pour laquelle ils ont à se féliciter d'avoir la foule autour d'eux. N'est'^ce pas à cette position , quand ils savent en profiter, qu'ils doivent leur grandeur et ces mérites éminens qui sont le partage exclusif des hommes placés à la tête des sociétés ? Dans toute autre condition ils auraient pu s'honorer par des actes dignes d'estime , ils auraient pu se dévouer ,
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se sacrifier obscurément, et ce n'eût pas été une raison pour avoir moins de mérite; mais ils n'auraient eu que les mérites et les vertus de la vie privée. Or il s'agit ici des vertus de l'homme d'état, il s'agit de la sagesse et des lumières du législateur, de l'équité du magistrat, de la valeur de l'homme de guerre ; il s'agit du patriotisme que les chefs des nations, quelles que soient leurs fonctions et leur part du pouvoir, sont appelés à déployer au milieu des obstacles et des périls de tout genre dont ils sont environnés. Eh bien ! celui qui possède quelques-unes de ces qualités, les puise sans doute en lui-même , dans sa libre volonté, mais aussi dans les circonstances au milieu desquelles il est placé, dans ses relations avec ses concitoyens, dans son rang et sa position. C'est parce qu'il est au nombre des forts , et qu'il en remplit bien la mission ; c'est parce que, comme fort, il a des devoirs dont il s'acquitte avec honneur, qu'il est homme public considérable, qu'il devient grand citoyen. Réduit à la vie commune, comme il n'aurait pas eu sem'blable tâche, il n'aurait pas eu semblable gloire.
Il était peut-être nécessaire d'insister un peu sur ce point , afin de faire voir que les forts gagnent et profitent réellement à leur relation avec les faibles. Quant aux faibles , c'est un fait d'une
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trop claire vérité pour qu'il faille en donner au long les preuves et la raison. Je me bornerai à dire que les faibles , et non les opprimés , je prie toujours qu'on le remarque bien , non les vaincus et les conquis, les serfs et les esclaves, ceux-là aussi sont faibles, mais par la violence et contre le droit ; que les faibles , les vrais faibles , ceux qui le sont par leur nature et les décrets de la Providence, qui le sont parce qu'ils ont moins d'expérience et de sagesse, retirent, par là même de l'état, une incontestable utilité. Us y trouvent , quand du moins il est dans l'ordre et selon la loi, des tuteurs et des défenseurs, des guides et des appuis ; ils y trouvent , en tous leurs besoins matériels et moraux, des personnes qui se chargent de toute cette part de leur destination qu'ils ne sauraient accomplir eux-mêmes, qui pourvoient non seulement à leur sûreté et à leur bienêtre , mais à leur pensée^ à leur conscience , à leur vie spirituelle, et travaillent en même temps à exciter, à diriger, à protéger leur industrie, et à nourrir leur intelligence de religion , d'art et de raison j et, d'autre part,ilsy apprennent, pourvu toutefois qu'ils soient fidèles aux devoirs de leur position^ à devenir forts à leur tour , et à s'élever par une émancipation graduelle et progressive au rang des instituteurs et des pères de leurs semblables. Oui, les faibles deviennent forts, quand , sous U
discipline bienveillante et fortifiante des sages , s'eitèrçant avec constance à la conduite de leur vie , ils acquièrent ainsi peu [à peu la faculté de se gouverner et de gouverner les autres, c'est-àdire, d'être bons pour les autres comme pour eux.
Je fais cette remarque à dessein , afin qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée , et que dans la classification que je propose des personnes sociales y on ne voie pas une institution de castes et d'ordres fixes, par là même arbitraires, injustes et révoltans. Cette classification n'est que l'expression de la vraie nature des choses ; elle ne détermine pas à l'avance quels seront les forts et les faibles; elle ne les place pas à tout jamais, ceux-ci dans une sphère , et ceux-là dans une autre; elle ne trace pas entré eux une ligne in-franchissable; elle laisse la voie libre aux faibles pour aller aux forts , aux forts pour aller aux faibles; elle ne maintient pas ceux-ci dans une supériorité imméritée , ni ceux-là dans une injuste et fausse humilité ; elle élève ou abaisse , met chacun à son rang , selon ses oeuvres et ses mérites.
Maintenant, pour conclure, je dis que de même que la famille , la société politique est une
Gondition nécessaire du perfectionnement de l'humanité ; et, pour traduire en d'autres termes les expressions justes, à mon avis, mais peut-être trop métaphysiques dont je me suis servi dans ce qui précède , la société politique est excellente à la fois aux gouvernans et aux gouvernés.
C'est ce que» j'ai voulu dire, quand j'ai parlé des forts et des faibles ; les gouvernans étant ceux qi^e j'appelle les foits , les sages , les meilleurs ; les gouvernés , ceux que je nomme les faibles , les moins capables et les moins sages.
SECTION III
Du bien de Téme dans son rapport ayec la société de peuple à peuple.
Après la famille, après l'état, tout n'est pas fini pour l'homme en fait de société ; il y a encore le continent , ou si le nom ne paraît pas juste , l'union de certains peuples, que leur position géographique, leur consanguinité , leur intérêt , leur religion, leurs mœurs, leur politique et leurs idées lient et associent les uns aux autres. L'union des peuples ou le continent est à l'état ce que l'état est lui-même à lafaniilUe : l'état est la famille des citoyens; le continent^ la famille des états.
Dans le continent, de même que dans l'état ,
de même aussi que dans la famille, il y a des semblableset point d'égaux ; il n'y a que des forts et des faibles. Nulle nation n'est avec une autre nation dans une parfaite parité : compare:^ , en effet , celles qui ont le plus d'analogie ; dans le détail , vous trouverez que sous tel rapport celle-ci l'emporte sur celle-là, que sous tel autre, elle lui est inférieure. L'une prévaut par son territoire , son agriculture , son commerce ; l'autre par ses arts et ses sciences ; ici l'avantage est à celle qui a le génie le plus mâle et le plus propre à la guerre, là, à celle qui a les mœurs les plus polies et les plus douces ; et il est une foule de points de vue que vous pourriez ainsi examiner , et qui vou$ laisseraient voir à chaque pas une face nouvelle de cette vérité. Quant à l'ensemble , par conséquent, et quand vous considérez en somme la grandeur relative des nations qui forment entre elles société et famille , vous avez une échelle et pas de niveau; vous ne reconnaissez que des rangs et une vaste hiérarchie ; tout se divise constamment en inférieurs et en supérieurs.
Cela est d'abord évident des peuples civilisés et de ceux qui ne le sont pas ; des Anglais, par exemple , et des races barbares avec lesquelles ils sont en relation.
Mais il est tout aussi vrai que de peuples ci-
vilisés à peuples civilisés , il y a un ordre et des degrés qui résultent naturellement de leurs progrès respectifs. Ceux qui sont à la fois civilisés et civilisateurs doivent être plus haut placés que ceux qui ne sont que civilisés ; les premiers , par cela même , que non seulement ils savent pour eux la vraie loi de la société, mais qu'ils la savent aussi pour les autres, qu'ils la leur communiquent et la leur enseignent, ont le pas sur les seconds. Ceux-ci, en effet, ne sont que des disciples; ceux-là sont des maîtres et des instituteurs. L'Europe est aujourd'hui la reine de la civilisation ; hé bien ! si par sa position , ses antécédens, son génie, son aptitude à tout sentir et à tout faire sentir aux autres , à tout comprendre et à tout faire comprendre ; si par sa langue et ses mœurs, qui sont l'expression de cette faculté; si par son action politique, sociale et militaire , la France est le ministre d'une telle royauté; n'est-elle pas, par là même, quel que soit du reste, son ran^ officiel et nominal , à la tête de tout ce groupe d'états et de contrées dont elle a le gouvernement moral et spirituel. D'autre part, des populations retardées ou déchues , telles que la Turquie et la Grèce, ne sbnt-elles pas, à l'égard des nations qui avancent et sont en progrès , dans une véritable situation d'infériorité et de faiblesse? Et si Ton porte ses regards des
I yo COURS
termes extrêmes aux termes moyens des sociétés civilisées , que de gradations et que de nuances ne peut-on pas encore remarquer? N'y a-t-îi point de distance de la Prusse à la Russie, de l'Angleterre à l'Espagne ? et sans que pour cela il soit nécessaire de donner ici les places , n'est-il pas évident qu'il existe toujours des distinctions et des distances , même entre les peuples qui se suivent de plus près dans la voie de la civilisation ?
Or l'inégalité dans la société des peuples et des nations n'est, pas plus que dans la société de l'état ou de la famille , une cause de mal et de désordre; elle est au contraire pour chacun, pour le faible comme pour le fort, une condition et une raison de bien. Seulement, il faut que, comme toujours, le faible sache être faible, et le fort être fort.
Je m'explique : j'en ai toutefois à peine besoin, après tout ce que j'ai déjà dit sur ce sujet.
Le faible et le fort sont ici deux peuples, dont le premier devance le second dans la carrière qu'ils parcourent. Que résultera-t'il pour eux de leur situation respective, si l'un et l'autre la comprennent et règlent leur conduite en conséquence ? Le moins civilisé, s'attachant aux pas
du plus civilisé, profitant de ses exemples, recherchant ses lumières, se plaçant sous sa tutelle, et pour ainsi dire à son école, s'efforcera de se réformer, de se perfectionner et de s'améliorer; il travaillera à effacer de ses mœurs et de ses usages les restes de barbarie dont ils peuvent encore être empreints; il donnera des soins nouveaux, plus éclairés,et mieux entendus à son industrie et à ses arts ; il fondera des institutions politiques ou militaires, qui jusque-là lui manquaient; en un mot, il fera son éducation de peuple faible de manière à devenir avec le temps un peuple fort; il saura être faible, agir en raison de sa faiblesse, et dans le but d'y mettre un terme ; c'est ainsi qu'il deviendra fort. Si au contraire par ignorance, par un stupide et vain orgueil, par un instinct de bête farouche, il dédaigne ou repousse la civilisation qu'on lui présente, au lieu de s'élever, il se dégrade ; il se perd de plus en plus dans la barbarie et l'état sauvage ; il ne comprend pas sa faiblesse et ne fait rien pour la faire cesser. Telles sont par exemple certaines peuplades de l'Afrique qui d'une implacable hostilité aux idées européennes, les combattent et les rejettent de toute la force de leur brutale et aveugle volonté. Tels ne sont pas par opposition, les états du sud de l'Amérique, qui nous empruntent non seulement nos idées et nos livres, mais nos hommes, nos industriels, nos sa-
i^a COURS
vans et nos soldats , qui quelquefois même nous les empruntent avec trop d'engouement et d'indiscrétion.
Quant au peuple fort, qui sait sa force et Fusage qu'il doit en faire, qui se sent à la fois civilisé et civilisateur, et qui se voit double mission, ou qui du moins dans sa mission voit]double bien à produire, le sien et celui d'autrui; certes, il ne peut que grandir à porter cette conviction dans ses relations avec un autre peuple. Dès lors, non seulement il veille à la défense et au salut de ce peuple, à sa richesse, et à son bien-être, mais il s'applique à l'éclairer, à le polir, à l'améliorer, à le constituer moralement. Qu'il emploie à ces fins le commerce, et la science, les arts et la religion, et même la guerre quand il y est réduit, pourvu que tous ces moyens soient mis en œuvre dans un esprit de prudence, de justice et de vraie philanthropie, il acquiert une bien autre gloire que si , dans sou égoïsme national , il n'eût songé qu'à son propre bien , se fût clos comme la Chine , et eût clos et gardé pour iui tous les trésors de sa civilisation. A quelle belle destinée n*eût-il pas renoncé en se refusant à ce rôle de peuple modèle et initiateur que lui a donné la Providence? Et quel avenir au contraire il s'ouvre et se prépare, quand, fidèle à ses missions , il accomplit dignement sa tâche d'insti-
tuteur et de conducteur des nations? Il y a des peuples providences comme des hommes providences; il y a de grands peuples, comme il y a de grands hommes ; être compté parmi ces peuples , être de ces peuples choisis par Dieu pour servir à l'accomplissement de ses plans sur l'humanité, en avoir le sentiment, vivre dans cette foi et avec cette espérance, n'est-ce pas la plus haute fin que puisse se proposer une nation ? La poésie ni l'histoire n'oublient pas de telles races ; l'une leur consacre des épopées, l'autre en fait le grand personnage des drames qu'elle raconte.
C'est ainsi qu'un peuple fort vaut par ses rapports avec un peuple faible.
Je m'aperçois qu'en me livrant aux développemens qui précèdent , j'ai donné au mot continent un peu plus d'extension que d'abord je ne Tavais annoncé : le sujet m'y a entraîné ; et en effet il n'était guère possible, sans morceler ma pensée, de ne prendre cette expression que dans son acception géographique. D'ailleurs, à parler dans lepoint de vuephilosophiqueet moral, n'y a-t-il pas continent, société continentale, quand les lignes de démarcation de pays à pays , montagnes, fleuves, ou mers, sont franchies avec une facilité , une rapidité et une fréquence qui font que des nations,
même à de longues distances, sont pour ainsi dire voisines, se touchent et se tiennent en quelque sorte. Je ne regrette donc pas cette extension d'expression et d'idée ; je la regrette d'autant moins, qu'elle me dispense maintenant de traiter en particulier des avantages des sociétés de continent à continent. Ce que j'aurai à en dire, après ce qui vient d'être dit, ne serait plus qu'une répétition. Au fond, et surtout à mesure que la civilisation se fera voie, et que les moyens de communications matériels et spirituels se multiplieront entre les peuples, il n'y aura plus sur la terre des continens, mais un continent, une seule et même famille de peuples.
SECTION IV
Du bien de l'âme dans son rapport avec la société des grands
hommes et des masses.
J'ai à parler à présent d'une autre espèce de société, qui n'a rien dans sa forme d'aussi déterminé et d'aussi sensible que celles dont j'ai parlé jusqu'ici, mais qui n'en est pas moins réelle, moins certaine et moins nécessaire ; je veux parler de la société des grands hommes et des masses* Il ne s'agit plus de la famille , de l'état, ni du continent; il s'agit de l'humanité, et des liens qui unissent entre elles, au sein de cette immensité,
les âmes éminentes et les âmes de la foule. Pour qui sont, sous ce nouveau rapport, les avantages de l'union? Est-ce pour les forts ou pour les faibles? Pour les uns aux dépens des autres, ou pour ceux-ci aux dépens de ceux-là ? nullement. Il en est de cette société comme de toutes celles dont j'ai parlé; pourvu qu'elle soit ce qu'elle doit être, qu'elle soit selon le but et les lois de son institution, qu'elle soit vraiment société, cliacun y trouve son bien, nul n'y trouve son mal; les forts y deviennent plus forts et les faibles moins faibles; les forts y servent aux faibles, et les faibles aux forts: tous concourent en commun à leur mutuel avancement; les grands hommes guident les masses, et les masses poussent les grands hommes.
J'ai peu de chose à dire pour montrer que les masses ne vivent physiquement, mais surtout moralement, que par la présence et l'assistance des génies qui président et veillent à leurs destinées. Leur instinct de conservation , de richesse et de bien-être, leur disposition à combattre et à lutter pour leur droit, leurs goûts d'art et de science, leur amour de liberté, leur besoin de religion, toutes les puissances en un mot de leur corps et de leur âme n'ont satisfaction et développement que sous la direction de ces providences que Dieu a commises auprès d'elles, en son lieu et place.
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pour ainsi dire, afin d'employer rhumanité à améliorer rhumanité. Il leur faut des chefs d'in-^ dustrie, des hommes de guerre et d'état, des hommes de science et de religion, qui, chacun selon son ministère , leur communiquent les dons divins qu'ils ont reçus de la Providence, et que, comme les aînés de la famille , ils sont chargés de distribuer à leurs frères moins avancés. Les masses nç sont sans doute pas exclusivement providentielles, elles ont leur part de liberté et de responsabilité; mais elles sont providentielles, pour toute une portion de leur existence dont elles n'ont et ne peuvent avoir qu'un sentiment confus : elles le sont pour toutes les choses grandes, vastes, difficiles, dont elles portent en elles le désir, mais qu'elles ne comprennent ni ne s'expliquent, et que, livrées à elles-mêmes, elles seraient incapables d'accomplir. C'est en vue de ces choses que les grands hommes ont leur mission : ils viennent , et voient la foule ignorante et inquiète ; soudain ils entrent avec elle en une profonde sympathie, et comme ses gardiens, ses guides et ses sauveurs, ils se hâtent de lui donner les inventions, les idées, les œuvres et les dogmes qu'elle demande avec instance; ils pensent et agissent pour elle, ils lui font sa destinée ; en un mot, ils sont ses hommes. Que si par hasard ils lui manquaient, elle tomberait ou resterait au sein de la barbarie. Après Dieu c'est à eux qu'elle
BE PHILOSOPHIE. I ^y
doit le bien dont elle jouit. t>ans ses temps d'imagination et de poétique reconnaissance, elle avait raison de les appeler des héros et des demi-dieux ; ils en ont les mérites, le Caractère et la vertu.
Mais les grands hommes à leur tour n'ont-ils pas besoin des masses? leur sont-elles inutiles quand , ne sachant ce qu'elles veulent , mais pressées de désirs , agitées, impétueuses, elles viennent à eux , les soulèvent, les suscitent et les portent à de sublimes destinées ; quand de cette voix confuse, mais puissante et remuante, de cette voix qui est comme celle de Dieu, elles les appellent et leur font ouïr ces mystérieux avis de grandeur et de gloire, dont leur âme est transportée? N'est-ce pas d'elles que s'exhale ce souffle merveilleux qui les frappe à la face, les éveille et leur inspire de vives et fortes idées? N'est-ce pas parce qu'elles disent : un poète ! qu'elles ont un poète ; un héros ! qu'elles ont un héros ; un prophète! qu'elles ont un prophète? Concevez- vous le poète, le héros et le prophète, au sein d'une foule qui ne sent rien, ne cherche rien , et avec aussi peu de souci des choses du ciel que de la terre, laisse là ses grands hommes, et ne leur demande ni poésie, ni actes d'éclat, ni religion? Les concevez- vous, je ne dis pas dans cette solitude apparente, où il n'y a de seul que le corps, où l'esprit au contraire, tout
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plein de la société, paisedans ses larges sympathies une force extraordinaire, mais dans la solitude morale, lorsque leur âme n'a point d'âmes avec lesquelles elle ait commerce , qui l'invoquent et auxquelles elle communique la vertu qu'elle a en elle ? Plantez le chêne sur le roc, et voyez ce que deviendra ce roi de la végétation! De même le grand homme; à lui aussi il lui faut son sol, et ce sol c'est la foule, la foule vive, active, animée d'instincts profonds et énergiques. Où manque la foule, et une telle foule, le grand homme ne vient pas : il ne vit, ne se développe et n'atteint toute sa hauteur que dans un état de société qui ne le laisse pas languir, se flétrir et tomber, mais le stimule, le pousse et le fait grandir en liberté.
Et puis , il est bien peu de ces natures éminentes qui n'aient pas la faiblesse , ou , si l'on aime mieux , la nécessité de la gloire ; elles ont en général de si durs travaux et de si rudes épreuves ; souvent persécutées, crucifiées, agonisantes, elles sententdansleurcœurdetelles défaillances, et quelque fortes qu'elles soient elles ont toujours tellement de l'homme, qu'on peut bien leur pardonner de demander la gloire pour réchauffer leur âme, la recréer et la soutenir. Aux cris d'admiration, de reconnaissance et d'amour, qui se font entendre au loin, ne fut-ce même qu'une
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illusion, ces têtes qui fléchissaient se redressent et se raniment, ces courages se raffermissent , et ces génies près de s'éteindre se rallument et de nouveau illuminent la route où ils guident l'humanité ; et ainsi de hautes destinées ne sont pas abandonnées, et un désespoir amer ne flétrit pas sans retour de puissantes facultés; le grand homme n'est pas perdu. Or, pour cela que faut-il ? La présence des masses. Ce sont elles en effet qui font et donnent la gloire ; qui remplissent le monde des noms qu'elles proclament, et les jettent à la postérité retentissans et bénis; ce sont-elles qui réparent dans leur large équité les injustices passagères dont leurs héros sont victimes; et quand le mal est venu d'elles , que l'injure est leur fait, ce sont elles encore qui savent le mieux expier leur erreur. Elles ont pour se réhabiliter et faire droit à de nobles cœurs, des retours admirables, et d'incomparables satisfactions. Il y a dans cette justice«là quelque chose de celle de Dieu.
Aitisi de toute façon les masses sont excellentes aux grands hommes.
Voilà donc encore une espèce de société, qui, de même que toutes les autres, est nécessaire à l'humanité.
f8o COURS
SECTION V
Devoir et droit de Tàme dans toute espèce de société et d'aboroF
dans la société domestique.
L'humanité pour son bien doit donc être sociable, l'être le plus et le mieux possible, et par conséquent faire en sorte que ses diverses société» soient le plus et le mieux possible sociétés, ordre social. Chacun doit pour sa part coopérer à cette œuvre, un des points les plus importans du bien universel.
Or, pour que ce but soit atteint, pour que la société sous toutes ses formes se maintienne et s'améliore, et qu'elle soit pour chacun une condition de perfectionnement, que faut-il et quelle est la loi à suivre et à observer ?
Afin de l'exprimer d'abord dans sa plus grande généralité, je dirai que cette loi peut se réduire à ces deux points : faire son devoir, et avoir son droit ; donner et recevoir ce qui est juste^
Et comme il a n'y dans toute société que des forts et des faibles, faire son devoir et avoir son droit soit de fort, soit de faible, donner et recevoir au premier titre , donner et recevoir au second, telle est la loi sociale , tel est Tordre qui r^^nant dans les différentes sociétés, depuis la famille
DE PHILOSOPHIE. l8l
«t la cité, jusqu'aux relations les plus étendues, les légitime, les consacre et les fait vraiment bonnes.
Suivons-le rapidement dans les principales sphères qu'il embrasse.
i"" Dans la famille.
On sait ce qu'est l'époux; il est l'être fort à Fégard de la femme(ce terme, je pense assez expliqué, ne peut plus être mal compris);il est son protecteur, le protecteur de son âme, de son corps, de ses biens , de toute son existence , et il l'est comme on l'est d'une compagne, d'une amie qui se donne, et à laquelle on se donne pour la vie et sans réserve. Son devoir est donc de prendre à la destinée de son épouse toute la part que lui permettent ses facultés plus puissantes, plus capables d'efforts et de travaux difficiles ; son devoir est de faire à sa place ou en concours avec elle toute cette portion de sa tâche à laquelle seule elle ne suffirait pas; de la guider, de la soutenir, de la suppléer dans tous les actes pour lesquels elle n'aurait pas assez de constance et d'énergie, d'expérience et de lumières. 11 lui doit de penser, de sentir avec elle, de vouloir avec elle, de vivre en tout avec elle dans la plus intime communauté, afin d'être prêt dans tous les eas
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à lui porter tous les secours dont elle peut avoir besoin.
Et comme il ne le pourrait bien , si elle se refusait à cette intime union, à cette société des âmes, qui au fond est le vrai mariage , si elle se séparait de lui par ses pensées et ses affections, si à cette intime dissidence elle ajoutait, comme pour la rendre plus sensible et plus criante, la dissidence extérieure, les paroles amères, les querelles et le défaut de foi; au devoir de l'époux répond un droit, le droit de voir accueillir, accepter et rechercher son tendre et doux patronage , de trouver, par conséquent , confiance et amour dans celle à laquelle il le consacre. C'est un avantage légitime , sacré et inviolable, qui lui revient comme conséquence de l'obligation qui lui est imposée. Le devoir est la charge; le droit, le moyen de sa-» tisfaire aux conditions de la chaîne; le devoir est la chose à faire , le droit , le pouvoir de la faire.
Et pour le dire en passant d'une manière générale , le devoir et le droit se tiennent intime* ment, et sont dans une nécessaire corrélation. Où manquerait le devoir, on ne concevrait pas le droit ; où manquerait le droit, on ne concevrait pas le devoir. Où commence le devoir, cono-
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nience anssi le droit; où finit l'un, finit l'autre; la mesure de l'un est celle de l'autre. Le droit sans le devoir est un avantage sans titre, un pouvoir sans raison ; ce n'est pas un droit , mais de la force; et le devoir sans le droit est une obligation sans liberté, une responsabilité sans puissance, une responsabilité qui n'en est pas une. Ceci est vrai de toute espèce de devoir et de droit, et particulièrement des devoirs et des droits domestiques.
Dans la société des époux, l'épouse est l'être faible; elle a besoin, sous tous les rapports , d'appui et de protection. Elle doit donc s'attacher le compagnon qu'elle s'est donné par tous les charmes et toutes les vertus dont elle a le secret, l'environner de respect, d'amour et de fidélité; rechercher son approbation , ses conseils et ses lumières; ses consolations quand elle souffre, ses félicitations quand elle est heureuse, lui rapporter en un mot toute sa vie, bien sûre de retrouver en lui, s'il n'est pas indigne de son choix, un guide, un gardien, un ami dont l'assistance ne lui manquera jamais.
En même temps et par une conséquence nécessaire de ce devoir , elle a un droit qui lui garantit les soins affectueux , le concours de cœur ,
le zèliB sans bornes pour ses intérêts, la confiance et la tendresse de celui entre les mains duquel elle a rerois, avec tant d'abandon, son bien et son bonheur.
Mais comme elle i^'est pas exclusivement faible, et que dans certaines circonstances et pour certaines parties de la destinée commune, c'est elle qui a la puissance, la sagesse et l'habileté; chan* géant de situation , elle change aussi de devoir , elle change aussi de droit ; et de même l'époux. A la femme dans ces occasions d'être la première dans la famille, et d'en avoir, avec les obligations,, les pouvoirs de son rang; au mari, de son côté, d'agir selon les nouveaux rapports dans lesquels il se trouve placé.
£n ap])elant à la vie des êtres semblables à eux , en procréant, en créant comme par délégation de la Providence , les parens prennent par là même le caractère de providence, ils se font providences et s'engagent, à ce titre, à remplir saintement la mission qu'il leur impose; ils doivent donc à leurs enfans de les traiter, en quelque sorte, comme Dieu lui-même les traiterait ; ils leur doivent de pourvoir à tous leurs besoins physiques et moraux, de soigner, de développer, de diriger toutes leurs facultés , de se charger de
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leur destination jusqu'à ce qu'ils puissent eux-mêmes y veiller, leur enseignant à devenir hommes, leur apprenant à bien vivre , les faisant passer insensiblement de la condition de créatures purement providentielles , à celle de créatures intelligentes et libres, les préparant ainsi à être un jour capables de rendre à la famille ce qu'ils ont reçu de la famille, et de faire à leur tour pour d'au-> très ce qu'on fait aujourd'hui pour eux.
Voilà l'obligation des parens.
Voici leur droit en regard : c'est de trouver dans les êtres auxquels ils ont donné le jour, docilité, obéissance, respect et amour pieux; c'est, en raison et dans l'intérêt même du ministère qu'ils exercent , d'avoir une autorité qui leur permette d'accomplir la tâdie douce, sans doute, mais difficile et délicate qui leur est imposée.
Quant aux enfans, ils sont dans l'ordre, lorsque au sentiment de leur faiblesse joignant Tidée du bien que leur font leurs parens, ils recherchent et reçoivent avec tendresse et reconnaissance , soumission et vénération , l'action sage et tutélaire qui les conserve , les soutient , les protégé dans leur jeune âge, les fortifie peu à peu, les forme , les élève , ne les délaisse jamrais , et
multiplie jusqu'à la fin , en les modifiant à propos , ses secours et ses bienfaits.
A celte condition , et pour prix de leur juste filialité, il leur est dû sollicitude, dévouement, zèle infatigable , application assidue , éclairée et pleine d'amour , à tout ce qui peut intéresser leur âme et leur corps , leur vie morale et matérielle.
De frères à frères , de frères à sœurs , le devoir et le droit se concluent, je pense, sans peine de tout ce qui vient d'être dit ; je me dispenserai donc de les indiquer.
SEcnoir VI.
Devoir et droit de Pâme dans la société politique , et dans la société
de peuple à peuple.
Le devoir et le droit dans l'état sont le devoir et le droit des gouvernemens, le devoir et le droit des gouvernés. Or les gouvernemens , quels qu'ils soient, quelle que soit leur constitution, leurs formes et leur raison, gouvernemens théocratiques, militaires ou politiques, gouvernemens monarchiques, aristocratiques ou démocratiques, gouvernemens de fait ou de droit, tous ont pour mission , dans la société à la tête de laquelle ils sont placés, de la conduire à son but, et de veiller sur ses destinées.
Leur devoir est par conséquent d'avoir sans cesse en pensée le mouvement social, de l'exciter s'il se ralentit, de le contenir s'il se précipite, de le redresser s'il s'égare, de le soutenir s'il faiblit, et de le défendre s'il est en péril, d'en assurer ainsi le progrès et l'avancement. Il faut surtout qu'ils sachent bien qu'il ne s'agit pas seulement de faire vivre une nation et de la rendre forte matériellement, mais de l'élever moralement, et d'abord de lui donner un juste sentiment d'ellemême ; car, pour une nation de même que pour un individu, c'est là le principe de tout bien ; qu'il s'agit ensuite de diriger sa raison et ses affections, ses volontés et ses conseils de manière que, comme personne collective et sociale, elle accomplisse de son mieux, par le concours heureux de ses diverses facultés, sa part de l'oeuvre de religion, de poésie et de science imposée à l'humanité; n'oubliant jamais que gouverner n'est que l'art d'appeler le plus grand nombre possible d'intelligences aux bienfaits d'une large et sérieuse émancipation; fidèles en cela à la loi de Dieu , dont en effet l'action sur rhomme n'a pour but que de le conduire d'un état de tutelle à un état de liberté; de la condition de mineur et d'être providentiel , à l'indépendance de l'âge viril et au caractère de providence.
Telle est la tâche qu'ils ont à remplir , et comme
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ils ont pour la remplir trois moyens principaux , la loi, la justice et le pouvoir exécutif, ils sont tenus de ne les employer qu'en vue et au profit de la fin pour laquelle ils les possèdent. Ainsi que la loi soit l'expression de la sagesse et de la raison; que la justice soit selon la loi , et la force selon la justice; à ces conditions les gouverneroens seront dans Tordre et dans le vrai; ils seront légitimes de cette légitimité que nul ne conteste ni n'infirme.
Et alors aussi ils auront leur droit, droit de fonder et de constituer des chartes et des codes , d'instituer des tribunaux, d'organiser et de mettre en jeu le pouvoir exécutif.
Si l'on ajoute qu'outre leur mission officielle et légale ils in ont une autre plus délicate, souvent plus efficace , que j'appellerai officieuse , laquelle consiste aussi en une sorte de législation, de justice et de force d'un caractère particulier; qu'ils ont à exprimer et à recommander la raison, non seulement par articles et formules de codes, mais par discours persuasifs, opinions etenseignemens ; qu'ils ont à la faire valoir non plus par sentences et par arrêts , mais par l'approbation ou la désapprobation, par l'éloge ou le blâme, par une sanction toute morale ; on concevra sans peine aussi
qu ace devoir tout spécial réponde un droit analogue, et qu'à ce titre ils puissent prétendi*e auprès des gouvernés, non seulement à Tobéissance commandée par la loi , mais à une sorte de déférence , d'assentiment et de respect nés de la conviction et de la sympathie.
L'idée du devoir et du droit des gouvernemens contient implicitement celle du devoir et du droit des gouvernés. G'est pourquoi je me bornerai à faire remarquer que les gouvernés doivent aux chefs de l'état tout ce qui est dans le droit de ceuxci, c'est-à-dire d'une part la soumission légale, et de l'autre, quand il y a lieu, l'adhésion de sentiment et la soumission de conscience ; qu'à cette condition il leur est dû haute direction sociale, administration éclairée, bienveillante et vigilante de tous leurs intérêts.
Devoir et droitdes peuplesentreeux. Les peuples sont entre eux dans le rapport de forts à faibles. Or^ dans l'espèce de société qu'ils forment les uns avec les autres , les premiers ont pour devoir de venir en aide aux seconds; et selon qu'ils les trouvent ou sauvages ou barbares, ou déjà civilisés, de commencer, de poursuivre , de perfectionner leur civilisation. Pour atteindre un tel but 9 les moyens sont divers;, ce sont, par exemple, les voyages, le commerce,.
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les missions , la littérature et les arts. Instituteurs des peuples que Dieu a en quelque sorte confiés à leurs soins et à leur tutelle, ils ont le devoir de leur apprendre à se conserver, à se défendre, à s'assurer le bien-être et la prospérité matérielle. Mais ce n'est là qu'une première et grossière civilisation qui, par elle-même, ne suffirait pas; ils sont en outre obligés de les élever moralement , de leur donner, s'ils ne l'ont pas, le sens et l'amour de la patrie , la conscience de leur situation et de leur destination sociale; cet esprit public, en un mot, qui fait qu'un peuple est un peuple, non seulement par le nombre, le lieu et la juxta- position, mais par l'assimilation, la fusion et la communion des âmes : ils sont enfin tenus, autant qu'il est en leur pouvoir, de déver lopper en eux les germes heureux de pensées, d'affections et de liberté que leur a départis la Providence.
A ce titre et pour cette tâche , ils ont un droit incontestable ; c'est le droit d'intervention qui , sous quelque nom qu'on le désigne, et pourvu qu'il ne soit exercé qu'avec sagesse et discrétion , dans les limites et à l'appui du devoir auquel il répond, est parfaitement légitime; droit de pacifique intervention , comme quand il s'agit simple* ment de pénétrer par les idées au sein du peuple
i à civiliser , et d'y porter, par les seuls moyens de la persuasion et de l'enseignement, l'industrie, les arts , la science et la religion ; droit plus rare, mais aussi réel, si d'ailleurs il est justifié par des raisons d'humanité, d'intervention plus positive, et quelquefois même militaire , comme, par exemple ^ lorsqu'il s'agit d'empêcher la destruction et la ruine d'une société livrée sans frein à toutes les horreurs de l'anarchie et de la guerre civile; comme aussi quand il s'agit d'abolir par la force des coutumes atroces et de sanguinaires usages , contre lesquels la parole a été vaine et sans puissance. Il serait absurde de soutenir que , dans de telles circonstances, un peuple qui a le sentiment de ce qu'il doit à un autre peuple , soit tenu , par respect pour l'indépendance de ce peuple , de rester en présence de ces désordres et de ces malheurs, spectateur impassible, ou conseiller inactif ; ce rôle ne serait pas humain , et n'entrerait pas dans les voies de Dieu. Dieu , en effet , n'unit pas et ne rapproche pas ses créatures pour qu'elles s'abandonnent les unes les autres , que les forts se retirent des faibles, et les voient se perdre sans intervenir. Il n'entend pas que d'homme à homme , et d'états à états , il y ait de telles prohibitions que les uns ne puissent pas , même en cas de ruine imminente , se mêler du
sort des autres , et les arrêter d'une main ferme sur le penchant de Fabirae; il n'entend pas ainsi Finviolabilité des êtres libres ; et quand il nous commande à leur égard de nous abstenir, et de les laisser faire, ce ne peut être de nous abstenir de les sauver et de les rendre au bien , ce ne peut être de leur laisser faire ce qui les perdrait inévitablement; ce ne serait pas là le caractère d'une providence paternelle ; ce ne serait ni sagesse ni bonté.
Mais ce que Dieu veut, c'est qu'aumoment où individus et peuples livrés à eux-mêmes se mettent en péril , ceux qui sont plus sages et meilleurs interviennent , les contiennent , et se mêlent de leurs actions pour les ramener et les remettre à l'ordre. Il n'y a point à cela violence , atteinte coupable à la liberté, il n'y a que haute et sévère charité.
Les peuples forment une famille, dans laquelle il y a les pères , les aînés et les plus sages qui , avec la tutelle dont ils ont charge , ont le droit de s'immiscer dans les affaires des peuples en£sms, afin de leur apprendre à les conduire, et ils ont ce droit jusqu'à la force, pourvu qu'ils n'en usent jamais qu'avec modération et par nécessité. Ainsi
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Ce qui n'est pas dans leur droit , c'est la guerre , •c'est la paix , c'est la paix elle-inéme , quand le but en est mauvais et les conditions trompeuses.
Ainsi d'abord il est trop évident que le iDalssacre, l'esclavage, la servitude, la conquête, surtout si elle est injuste, violente et tyrannique, sont hors de tout droit; en second lieu, qu'une alliance dans
laquelle les intérêts et la destinée du faible seraietit sacrifiés aux intérêts et à la destinée du fort , san!s générosité ni équité ; qu'une alliance , par exemple , qui ne tendrait qu'à prolonger l'état de barbarie d'une population ignorante, dans l'espoir de s'assurer certains avantages commerciaux, serait également contre le droit
Ici comme toujours le droit vient du devoir, se mesure sur le devoir, cesse et finit avec le devoir.
Je viens de reconnaître dans ce qui précède le droit d'intervention ; c'est chose grave, je le sens, mais jesensaussi que c'est chose vraie, si vraie même que je ne conçois pas, à parler rigoureusement, le contraire de ce droit, c'est-à-dire la non interven tion;jenela conçois pas entre des peuples qui vivent ensemble en société. Qu'inconnus les uns aux
autres, ou placés dans des circonstances qui iessé-
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parent complètement , ils n'aient aucune action les premiers sur les seconds, ni les seconds sur les premiers; rien de plus clair assurément. Mais pour peu qu'ils aient de rapports, et surtout s'ils en ont de voisinage, de religion, de mœurs et de coutumes, il est impossible qu'il n'en naisse pas une mutuelle intervention; intervention par le commerce , les arts , les lettres et les sciences; intervention par les principes politiques et religieux , et même aussi par les armes; intervention sous toutes les formes et par tous les moyens; de telle sorte que ces peuples , dans la situation où je les suppose , amenés par mille occasions à se rapprocher, à se mêler, à se visiter, pour ainsi dire, soit par représentans, soit en personne , ne cessent par là même d'échanger leurs impressions et leurs idées, de mettre leur vie en commun, et de participer tour à tour à la destinée les uns des autres. Les choses se passent ainsi alors même que les influences exercées ou éprouvées ne paraissent qu'extérieures , grossières et matérielles , comme, par exemple, dans la guerre; car il est impossible humainement qu'au fond de l'acte même le plus brutal il n'y ait pas une pensée , un ^ogme, un sentiment qui, acceptés ou repoussés par ceux auxquels ils s'adressent , ne modifient pas de quelque façon leur manière de voir et de se conduire. Des opinions suivent les armées, en-
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trent sur leur trace dans les contrées envahies et conquises , y sont bien ou mal reçues , mais y apportent, dans tous les cas, de sensibles changemens. Que si les voies sont plus douces , et que de nation à nation la pensée aille et se répande par des véhicules sans violence , qu'elle se communique et se propage par de pacifiques expéditions et des conquêtes toutes morales , que ses seules armes soient des livres , des œuvres d'arts et de science , à plus forte raison alors la diffusion en est efficace. On le voit donc, il est inévitable qu'il n'y ait pas toujours quelque intervention de pays à pays, du moment qu'il existe entre ces pays relation et contact. Il n'y a pas à l'empêcher , il n'y a qu'à la régler; et pour la régler, il faut la mesurer et l'ordonner sur le devoir ; c'est ainsi qu'elle devient un droit.
Quant à la non intervention , le plus souvent impossible, elle n'est également un droit que quand elle est réglée sur le devoir et commandée par la raison.
Il n'est pas nécessaire d'ajouter que le droit des peuples forts à l'égard des peuples faibles s'étend également aux témoignages de reconnaissance et de sympathie, que mérite aux premiers de la part des seconds, leur rôle de défenseuts , d'im^^
stituteurs et de pères. S'ils ne les recevaient pas ^ il y aurait injustice et peut être même obstacle à l'accomplissement de leur mission. Il leur est beaucoup dû pour les bienfaits qu'ils répandent. Une nation qui en sauve une autre, qui l'enrichit, la fortifie, l'éclairé et la civilise, a des titres incontestables à son estime, à sa gratitude; je dirai presque, à sa piété, à son attachement filial.
Devoir et droit des peuples faibles.
Leur devoir est bien clair; il consiste à rechercher la société des peuples forts , à s'unit à eux étroitement, à se faire pour ainsi dire de leur famille, et à se conduire dans cette famille comme des enfans attentifs à la voix de leurs guides et de leurs tuteurs naturels ; ils sont obligés de recourir à leur bienfaisante intervention, à leors lumières , à leurs arts , à leur industrie et à leur puissance ; et quattd ils en obtiennent aide et appui ^ ils leur doivent, en retour, déférence et amour ; s'il en était autrement, ils seraient ingrats, et l'ingratitude est un vice chez les nations comme chez les individus.
Que surtout ils ne fassent pas comme ces races dégradées, qui dans l'ignorance de leur faiblesse, méconnaissant leur ntuation, stnpides et
il k fois, souvent aussi cruelles, féroces, iiupi-» toyables , non seulement restent à l'écart , et gardent leur barbarie avec une sorte de jalousie, mais repoussent sans intelligence ou massacrent sans pitié ces voyageurs éclairés qui, représentan et missionnaires d'une meilleure civilisation, viennent avec des peines infinies les appeler et les initier à la vie de peuples forts. De tout temps des populations , frappées en quelque sorte d'ana^ thème ^ ont donné le spectacle d'une si triste obstination; mais de nos jours en particulier, n'estai pas déplorable de voir avec quel esprit de soupçon, de défiance et de haine sauvage, l'Afrique, en certaines parties, reçoit et traite les hommes dévoués, qui, pour lui apporter nos idées , viennent sur les pas les uns des autres à une mort presque inévitable ? C'est une pensée qui afflige, quand on lit sérieusement et dans une haute vue d'humanité , les récits de Mungo- Park et de ses infortunés imitateurs.
Il ne s'agit pas du reste dans ce devoir, de renoncer à son indépendance, d'abdiquer sa nationalité, de se faire le peuple d'un autre peuple, comme on se fait l'homme d'un autre homme, ce serait là se dégrader; une nation pas plus qu'un individu ne doit renoncer à sa personnalité; elle doit rester elle, avoir son but à elle, suivre sa
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propre destination ; mais il faut que pour la bien suivre elle s'aide et se fortifie de tous les secours qu'elle peut recevoir des nations plus avancées; il faut qu'elle se mette à leur école et apprenne par leur exemple à se civiliser et à se perfectionner.
Du devoir passons au droit.
Qu'est-il en général? la faculté légitime et sacrée parla même d'être admis à l'alliance des nations en progrès, d'entrer dans leur communion, de se lier à leur mouvement, de marcher à leur suite, de se développer sous leur tutelle.
Il ne va pas sans doute jusqu'au pouvoir de s'imposer à ces nations avec toutes les charges de sa destinée , de les avoir à commandement pour tout soin et toute oeuvre, de les importuner de caprices, de les tyranniser d'exigences; et par exemple de les engager sans nécessité et sans but dans des entreprises incertaines et des guerres hasardeuses. Ce serait là une prétention et non un droit véritable; un peuple qui l'entendrait ainsi ressemblerait à ces enfans mutins et mal élevés , qui abusant du privilège de leur faiblesse et de leur âge, en profitent pour asservir leurs parens et leur famille à leurs fantaisies et à leurs petites passions.
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Mais cependant , même en se renfermant dans les limites de la raison , ce droit s'étend encore assez loin, pour qu'indépendamment de la bienveillance et de l'assistance ordinaires, auxquelles il donne des titres certains, dans des circonstances urgentes et pour de pressantes nécessités, il impose aux peuples forts , à l'avantage des peuples faibles, l'obligation rigoureuse d'une protection efficace, énergique et décisive, dût-il en coûter de grands sacrifices et de périlleuses tentatives.
Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque c'est une loi pour les faibles de chercher auprès d'eux appui, salut et conservation.
SECTION VII
Devoir et droit de l'âme dans la société des grands hommes et des
masses.
Devoir et droit mutuels des grands hommes et des masses.
Les grands hommes naissent pour les masses; ils viennent à leur heure , pour en prendre le gouvernement, et en diriger les destinées. Ils doivent donc à cette foule qui se presse autour d'eux, et attend d'eux l'impulsion, l'animation et la vie, de veiller sur ses besoins avec une profonde sol-
lidtude, cVy pourvoir avec dévouement, et avec cette haute paternité que leur commande le caractère dont ils sont revêtus. Ils sont les éduca-* teurs de cette espèce de famille que , sous le nom du genre humain , Dieu leur a donnée à élever; qu'ils songent à la responsabilité qui accompagne une telle mission ; qu'ib n'oublient jamais qu'eux surtout sont vraiment des hommes publics et sociaux, des hommes à tous et pour tous, dont il n'est pas une pensée, pas une action, pas une parole, qui ne deviennent de quelque façon la pen^ sée , l'action et la parole populaires ; qu'ils aient sans cesse sous les yeux^ avec une sorte de religion , cet océan d'intelligences j, dont leur puis^ santé attraction règle tous les n(iouvemens,et dont ils peuvent k leyr gré soulever ou calmer les flots, et qu'ils prennent garde d'y semer le trou-, ble et la tempête. Ils n'ont pas charge de ces âmes pour les agiter follen^ent et les perdre sans but en périlleuse» aventures; ils ont à les diriger, à les faire vivre et agir dans le sens de leur bien; ils seraient coupables si par plaisir et vain jeu d'am-* bition , ils les jetaient témérairement hors des voies (jui leur sont tracées. Ils ne sont éminens que pour être excellens^ ils ne sont puissancea que pour être providences. Ainsi, en même temps que leur mission est un ministère de gloire, ç'esl; aussi un ministère de conscience et de probité, îU
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ne doivent donc rien tenter sur les masses qui leur sont commises qu'avec une profonde sagesse et une haute charité. Toute expérience hasardeuse serait une coupable légèreté , et quelquefois pis peut-être , peut-être un crime de lèse^ humanité.
Telle est leur vocation , telle est la manière dont ils doivent l'entendre. Hommes d'industrie et de commerce, hommes d'art et de science, hommes de guerre et d'état , de foi et de religion , du moment que le doigt de Dieu les a faits et créés grands, ils sont tenus par cela même, chacun selon leurs attributions , d'administrer à leurs semblables, ceux-^ci le bien-être et la richesse, ceux-là la beauté et la vérité, les autres la force, les autres l'ordre , les autres enfin les choses du ciel, et de se consacrer à cette mission avec courage, constance, amour et dévouement.
Mais on comprend qu'un tel devoir ne les laisse pas sans un droit. Quel est le droit qu'il leur constitue ? Celui de n'être pas arrêtés dans la poursuite de leur but par aucun des obstacles qu'on . leur oppose trop souvent; de n'avoir pas à lutter contre de mauvaises passions et les difficultés déplorables qu'elles suscitent à l'envi; de n'être pas méconnus, calomniés, persécutés, quel-
quefois même indignement sacrifiés et immolés; d'être au contraire écoutés, obéis et suivis, j'ajouterai, récompensés du doux prix de la gloire, par ceux auxquels ils viennent servir de guides et de providences; car enfin s'ils se doivent de toute la force de leur génie aux masses et à l'humanité , l'humanité et les masses se doivent à eux en retour de toute la force de leur sympathie; s'ils leur donnent de grandes choses,, qu'ils en reçoivent un grand prix ; amour pour amour , gratitude et admiration pour d'immenses bienfaits, voilà leur droit, tout leur droit. Au vaste jour de l'histoire et à la face du ciel , il se fait en quelque sorte entre le grand homme et la foule un contrat solennel, qui les oblige mutuellement , elle à être reconnaissante , bienveillante et docile, lui à être vigilant, compatissant et secourable; il est juste en conséquence qu'elle lui rende en hommages , en acclamations et en chants de gloire , ce qu'il lui donne en éducation , en civilisation et en bonheur.
Qui dit devoir et droit des grands hommes, dît implicitement par là même devoir et droit des masses; aussi vais-je être court sur ce dernier point.
Le devoir des masses consiste avant tout à re-
chercher, à sentir, à trouver les grands hommes; à tourner sur eux cet instinct qu'elles ont pour démêler, deviner et susciter, partout où ils se rencontrent, le génie et la puissance; aux masses non de créer, mais d'échauffer, de vivifier ces natures généreuses , et de les appeler à l'action , en leur exprimant avec passion les besoins qu'elles éprouvent, les nécessités qui les tourmentent et les maux qui les travaillent. A ce cri de l'humanité : une âme pour nous sauver ! il naît toujours une âmè qui vient pour le salut. Puis cette âme venue , les masses ont à marcher dociles et confiantes dans les voies où elle les conduit, à l'entourer d'amour , à la consoler par une tendre et pieuse admiration des misères sans nombre attachées à une si belle , mais aussi à une si rude et si pénible vocation.
Quant au droit qu'elles acquièrent en se remettant avec foi entre les mains des grands hommes, c'est une sorte d'inviolabilité et de consécration morale, qui les recommandent au respect et à la consciencieuse soUicitude de ceux qui ont charge de les diriger. Par là même qu'elles se livrent à eux en toute sécurité, qu'elles se placent sous leur discipline avec le plus entier abandon, qu'elles marchent à leur ordre , vont où ils veulent et comme ils veulent , elles méritent
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d'être ménagées , veillées et dirigées , de manière k n'être jamais ou laissées ou jetées dans de mauvaises directions. Celui qui investi d'un si saint ministère, ne saurait pas y être fidèle, et par coupable facilité gouvernerait avec mollesse les esprits dont il répond , cédant à tous leurs caprices, pliant devant tous leurs préjugés , flattant toutes leurs passions comme un père faible et imprévoyant ; ou qui ne prenant de sa mission que ce qu'elle a de sévère, de dur et d'impé/ rieux , sans entrailles et sans pitié , superbe et tyrannique, n'aurait jamais pour ses semblables cet intérêt tendre et sérieux , qui convient aux nobles cœurs , et leur infligerait la civilisation comme une peine , comme un fléau ; celui-là , d'une façon ou de l'autre , aurait méconnu et violé le droit sacré des âmes faibles. Il est au reste trèspeu d'hommes d'une véritable grandeur qui méritent de tels reproches; le génie préserve d'ordinaire de cette fâcheuse facilité ou de cette rigidité impitoyable, et ce ne sont guère que des ambitieux vulgaires et médiocres, des imposteurs et des fourbes, qui se jouent ainsi des desr tinées et du bonheur de l'humanité.
Telle est la morale qui doit présider aux rapports mutuels des grands hommes et des masses.
Ce dernier point touche au terme de la (jues-
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tion da bien social. Me voici donc arrivé à la question du bien religieux, que j'aborde immédiatement. Quelle doit donc être notre fin dans nos relations avec Dieu ?
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