‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · VU · texte numérisé non relu

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en principe, au sujet de l'avènement catholique, que le pr tendu règne de l'esprit, d'abord rêvé par la métaphysiq^jj grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la sociable litë humaine, une conception aussi dangereuse que chimé-ïl rique, non moins contraire aux conditions du progrès qu'ait celle de l'ordre, et qui, si elle pouvait réellement prévaloir? ne tendrait, malgré de spécieuses apparences, qu'à organiseras une dégradante immobilité, analogue à celle des théocralîëfr proprement dites, en livrant l'empire du monde à de médîo-^i cres intelligences, dès lors habituellement privées à la fois de '^ frein et de stimulation (voyez le début de la cinquante-quai^* trième leçon) (i). Or, cette fallacieuse utopie, naturelleme^ écartée tant que le régime du moyen âge put procurer aïnf ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuit|§ reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépf™ pondérance croissante de la philosophie métaphysique d' elle émanait, quand la décomposition politique du catb($| licisme parut rétablir, au profit des chefs temporels, l'açlL

(1) Cette dangereuse utopie grecque est tellement on harmonie aV<j l'ensemble de9 aberrations propres à la grande transition modem* que la théorie fondamentale que j'ai établie à ce sujet, au cinquante,.,, quatrième chapitre, doit maintenant choquer beaucoup les préjugê^fl et les passions de presque tous ceux qui s'occupent des hautes spéj|j|r culations sociales. Malgré cet inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuser^ satisfaction de voir un tel jugement complètement adopté par l'un dé penseurs les plus éminents et les plus indépendants dont 1'Ângleterrt^ puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En m'annonçant cette puis santal adhésion à l'un des principes les plus décisifs de ma nouvelle phU$|| sophie politique, M. Mill a été spontanément conduit, dans la. familial rite de notre heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimé$£ perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique, que JTOË , cru devoir me faire autorisera le rendre public. La dénomination"*^ pédanlocrctie me semble, en effet, très propre à résumer désormais l'appréciation positive d'une tendance sociale qui ne saurait jamais comme je l'ai démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nomûi la capacité, la domination profondément oppressive à tous égards, I surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses dont la valet philosophique se réduit essentiellement, à une vaine érudition :%H l'exemple du régime chinois, plus stationnaire qu'aucun autre, pourtant le plus rapproché d'un pareil type, suivant la judicieosi$|| remarque de M. Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule, convoi nablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir et à la sinon" plifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le vrai caractère politiqii«j.t de cette désastreuse aberration philosophique, que j'ai été oblig^if faute de cette expression spéciale, de qualifier par des locutions trop]; composées. • - • y;i

tique confusion des deux pouvoirs élémentaires. Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'Occident européen, presque tous les esprits actifs, sauf un très petit nombre d'éminentes exceptions dues àl'instinot du vraie génie philosophique, ont été plus ou moins animés* souvent à leur insu, d'une secrète tendance insurrectionnelle contre l'ensemble dé l'ordre existant, qui cessait ainsi de leur offrir une position légale. A mesure que le mouvement négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par^une réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des grandeurs temporelles, alors seules constituées : cette influence devait se développer à peu près également, soit dans les États protestants, où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée, soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle n'était pas> au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, désormais mesurés surtout par la supériorité de richesse, et par suite de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation. Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus plus dangereux, qu'il semble plusrationnel, puisqu'il paraît reposer sur la tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une manière très captieuse, la concentration finale du gouvernement humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationalité, combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver maintenant notre vaine

intelligence d'une telle illusion philosophique, qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait, à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération, le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une influence très appréciable sur ceux-là mêmes qui repoussent le plus sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose directe-

. ment aborder la discussion rationnelle : il serait donc superflu d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime. La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême-direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au respect continu des lois morales

"~ctë l'harmonie universelle, dont toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend toujours- à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de sentiments assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n'appartient, à proprement parler, ni à la force ni à la raison, mais à la morale, dominant également les actes do Tune et les conseils de l'autre : telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses émincnt services. La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement relative à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte dans la vie active, suivant le principe posé dans le cinquante-quatrième chapitre, les conditions exactement définies imposéesàleur exercice, et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent d'ailleurs à contenir spontanément

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cette autorité spirituelle, toujours fondée sur un libre assentiment entre les limites générales susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes d'État tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles : jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les garanties exclusivement convenables aux autres.

A cette heureuse influence permanente de la grande élaboration philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs correspond naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel une tendance générale, aujourd'hui profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés quelconques relatives à notre- situation. Cette disposition populaire, graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées de l'intelligence à la domination universelle : car, sans une pareille illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques, l'agitation métaphysique ne pourrait dé-

fl^m n)i m i i.hlii n ■■ ii .i^hiiii. .... ,

terminer les masses à seconder suffisamment ses efforts perturbateurs, Ainsi, pendant que la nouvelle impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale une large issue sociale^ elle dissipera, d'une autre part, non moins naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves abus inhérents aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses, et qui constituent le plus dangereux argument des agiteurs ou des utopistes; car ces vices tirent certainement leur plus déplorable intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est, à cet égard, fort limité dans le système de la sociabilité moderne, à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que de Tordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement, vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle très importante directement propre à faciliter le retour universel d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation des tendances actuelles ne se présentait spontanément comme aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre ; car la nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire, si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'active impulsion continue

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PHYSIQUE SOCIAtB

d'uae autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline \ universelle. Sans cette indispensable coïncidence, d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un semblable enseignement où il verrait alors, en effet, une source de déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut | donc méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne économie n'a pas été suffisamment accomplie ; le second, au contraire, essentiellement organique et positif, doit à son tour présider à la génération finale : car l'un est, au fond, purement individuel etl'autre directement social. Aulieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui : ce qui, sans doute, n'est nullement équivalent, puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou de l'esprit positif : l'un conduisant à une morale presque passive, où domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement delà priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle, comme étant à la fois plus urgente et mieux péparée. L'opiniâtre résistance des hommes d'Etat à la séparation fondamentale des deux puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques : quelque fondées que soient souvent leurs plaintes à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'effi-

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cacité tant qu'eux-mêmes repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction^

Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminenls qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique n destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement, d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables, qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel, vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la sociabilité moderne.

Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance catholique propre au moyen âge, se présente naturellement, comme relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement indiqué. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment le point de vue religieux, pour

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envisager uniquement l'office social du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de faciliter les déterminations et de les préciser davantage ; car il est d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel, sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet ; sauf les distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondant à la différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra surtout ultérieurement seconder les développements réservés à mon Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver essentiellement la forme di-^ recte et abstraite, afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation.

J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général, aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussL inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne l'éducation soit spéciale, soit surtout générale, et seulement consultative en tout Ce qui se rapporte à l'action, soit privée, soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies : l'autorité temporelle, au contraire, entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir sous sa responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils correspondants, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive, non seulement

intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base -générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes, depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale ;de la positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminents phénomènes moraux et sociaux, terme indispensable*^ sa pleine maturité. Si, d'une part, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse, que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu non d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement homogène toujours commun aux moindres et aux plus éminents chrétiens : il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, sauf les grands inconvénients ordinairement inhé-

rents à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, sans doute à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi la première condition essentielle de l'éducation positive à la fois intellectuelle et morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles de9 diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit humain, non seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d'un système toujours identique : l'expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, quoique plus ou moins détaillée ou approfondie ; de nos jours même, l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer, aux juges compétents, que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel : l'importance prépondérante et la difficulté supérieure d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier volume. 11 me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité caractéristique de

ce système primordial, autour duquel se ramifieront ensuite spontanémentles divers appendicesparticuliersrelatifs àlapré- 3 paration directe aux différentes conditions sociales. C'est ainsi % surtout que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spé-:^ cialité empirique, sera invinciblement poussé à une rndispen-^ sable généralité rationnelle, présidant à une saine répartition ^ finale de l'élaboration spéculative : car un tel but rendra pleine- | ment irrécusable le besoin de condenser et de coordonner les-i principales branches de la philosophie naturelle, qui, devante toutes fournir un contingent essentiel à la doctrine commune,;^ ne sauraient conserver une incohérence et une dispersion éyi- j demment incompatibles avec cette grande destination sociale,^ comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre. jj Quand les savants auront suffisamment compris que la vie | active exige habituellement l'emploi simultané des diverses"! notions positives que chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute que leur ascension politique sup--| pose nécessairement la généralisation préalable de leurs con^Jj ceptions ordinaires, et, par conséquent, l'entière reformations philosophique de leurs dispositions actuelles. Car les popula-|j| lions modernes ne pourront jamais reconnaître pour chefff'J spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité 2 envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus sou- J vent au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du do- S maineréel de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'inférai riorité morale qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui ' r| cette sorte d'automatisme spéculatif : cette pleine généralité.^ constitue tellement la première condition de l'autorité spiri- y$ tuelle, que sa seule influence, même à l'état le plus imparfait, 3| préserve aujourd'hui d'une entière désuétude sociale l'esprit:^ théologico-métaphysique, quoique désormais profondément.* antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une telle :.; élaboration, l'esprit positif acqnerra spontanément le dernier^| attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande desti-^1 nation achèvera aussi de le purifier suffisamment en y faisant^y hautement prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cepen-^£| dant oublier jamais le but social. Nous avons, en effet, pré^f*| cédemment remarqué, même envers les sciences les plus>?^ avancées, que le caractère scientifique actuel flotte presque *j toujours entre l'essor abstrait et l'application partielle, de--à manière à n'être le plus souvent ni franchement spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la consti-

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PHYSIQUE SOCIALE 3i

tulion équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de simples ingénieurs que de vrais savants. Cette confusion radicale est aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que la directiou intellectuelle et morale des populations civilisées ; application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance (1). Ainsi sous tous les aspects importants, la grande élaboration philosophique destinée "à la fondation du système final de l'éducation positive exercera nécessairement, sur les esprits, qui l'accompliront, une heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les éléments actuels sont encore si imparfaits : c'est surtout pour ce motif que je devais ici

(1) Quelque nécessaire que soit cette séparation préalable des vrais savants, s'élevant enfin à l'état philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on peiK. assurer que les corporations savantes s'y opposeront de tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs principaux titres actuels à la considération publique : et cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine suppression de ces compagnies arriérées maintenant dominées, à tant d'égards, par un esprit contraire aux principaux besoins de notre temps. Toutefois, les hautes nécessité? philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que le mouvement industriel deviendra pli^s systématique : car, lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui. à raison de leur direction équivoque, doivent, au fond, offrir le plus souvent une faible capacité technologique, dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.

expressément signaler celte attribution caractéristique. En même temps, l'homogénéité de vues et l'idendité du but, établies par une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps savants en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites, mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre contre toute rivalité extérieure.

Cette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble delà philosophie positive, comme je l'indiquerai davantage au soixantième chapitre. Dans l'économie générale d'une telle éducation, de saines habitudes soigneusement entretenues, sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, à l'actif développement de l'instinct social et du sentiment du devoir, pour être définitivement rationalisées, en temps opportun, d'après la connaissance réelle de notre nature et des principales lois, statiques ou dynamiques, de notre sociabilité ; de manière à établir solidement d'abord les obligations universelles de l'homme civilisé, successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique ou sociale, et ensuite leurs différentes modifications régulières suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation moderne. Vainement l'impuissance organique, commune à toutes les écoles métaphysiques, les fait-elle aujourd'hui spontanément concourir, malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment la prétention exclusive des doctrines théologiques à constituer la morale : l'expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire, que ce mode indirect, quoique indispensable à l'état préliminaire de l'humanité, n'est plus désormais, sous aucun rapport, convenable à sa maturité qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons historiquement reconnu que l'application effective de ce procédé primitif avait toujours subi un décroissement

spontané, correspondant à celui de la philosophie d'où il émanait, à mesure que l'intelligence et la sociabilité de notre espèce, simultanément développées, ont permis l'appréciation vulgaire des règles morales d'après l'ensemble de leur influence réelle sur l'individu et sur la société : le catholicisme surtout a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions, personnelles ou collectives, antérieurement soumises à la sanction religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir jamais s'y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de retour, comme l'a prouvé notre ' élaboration dynamique. La dispersion indéfinie des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations .. individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d'aussi vains fondements (1). Dans l'état présent de la raison humaine, le degré d'unité théologique indispensable à l'efficacité morale de ces doctrines supposerait évidemment un vaste système d'hypocrisie, dont la suffisante réalisation est heureusement impossible, et qui d'ailleurs serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous un autre aspect, les conditions politiques relatives à l'indépendance du sacerdoce, et sans lesquelles, comme je * l'ai établi, la philosophie religieuse, môme sincèrement conservée, ne saurait en obtenir une véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complètement repoussées que les conditions purement intellectuelles, chez les esprits mêmes

(1) Ghez les déistes qui dissertent le plus aujourd'hui sur l'exclusive consécration religieuse des règles morales, ces divagations métaphysiques sont déjà parvenues au point d'altérer profondément le dogme même de la vie future, où, par un puéril raffinement de sensibilité réelle ou affectée, la plupart d'entre eux ont supprimé les peines éternelles, en conservant toutefois les récompenses; conceptions assurément très propres à consolider la moralité de ceux qui repoussent toute base positive. Une telle monstruosité ne constitue pourtant que l'extrême développement d'une disposition caractéristique de l'esprit protestant, que nous avons vu, dès les premiers progrès de la désorganisation théologique, toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la salutaire sévérité de l'ancienne morale religieuse. Les principales aberrations morales propres à notré~iemps se rattachent certainement à une vague religiosité métaphysique, et ne peuvent être le plus souvent reprochées aux esprits pleinement affranchis de toute philosophie théologique, malgré les graves lacunes qui résultent encore chez eux du défaut habituel de doctrine régulière.

où l'ancienne foi s'est jusqu'ici le moins altérée. Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparée à celle de nos déistes, rêvant aujourd'hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révélation, sans culte et sans clergé ! L'analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, tant mentales que sociales, indispensables au suffisant accomplissement de son office moral, et la suite de l'appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d'une active élaboration révolutionnaire, plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de la société moderne, ont graduellement déterminé l'irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourd'hui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques, puisqu'il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu'ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses, malgré l'absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle î cette indépendance effective est même parvenue au point, que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d'ailleurs indiqué déjà que l'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu'à tort, rejaillir sur elles l'inévitable discrédit, mental et social, qui s'attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l'actif développement de la moralité moderne, en ce qu'une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste, d'ignobles déelamateurs religieux, catholiques, protestants, ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue réelle à l'anarchie actuelle. Dans l'état présent de l'élite de l'humanité, l'esprit positif est certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales aussi stables qu'universelles, et permettre l'essor d'une autorité spirituelle asses indépendante pour en régulariser l'application sociale. Er même temps, la philosophie positive, comme je l'ai déj£

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noté, faisant direclement prévaloir la connaissance" réelle de l'ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n'a jamais pu être cultivé jusqu'ici que d'une manière fort indirecte^ et même, à beaucoup d'égards, contradictoire, sous les inspirations d'une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous Jes actes moraux le caractère d'un égoïsme exorbitant quoique chimérique, ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentiments humains n'étant pas suffisamment développables ] sans un exercice direct et soutenu, la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en peut résulter souvent d'autre récompense certaine qu'une inévitable satisfaction intérieure, devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l'essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dévouement même était toujours rattaché à de vrais calculs porsonnels, dont l'exclusive préoccupation comprimait g trop aisément l'insuffisante protestation de nos intincts généreux. Mais quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive, une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera, malgré l'évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention £ religieuse, jusqu'à ce que, la suffisante réalisation d'une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C'est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'huminité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l'état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition, continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.

. Dans l'élaboration systématique de l'éducation positive, je dois enfin signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera déjà à l'une des principales exi- gences de la situation actuelle. Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à l'observation directe,

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pourquoi la crise sociale quoique ayant dû commencer en France, est désormais radicalement commune à tous les peuples de l'Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, furent surtout suffisamment soumis à l'initiation catholique et féodale, en sorte que leur commun essor ultérieur a toujours présenté jusqu'ici une véritable solidarité, à la fois positive et négative. Rien n'est - assurément plus propre qu'une telle synergie à faire convenablement ressortir la profonde insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il ne s'agit partout que d'essais purement nationaux, où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la séparation d3s deux puissances continuera d'être méconnu, par une abusive prolongation de l'esprit temporaire qui devait seulement convenir aux cinq siècles de la transition négative : car la confusion sociale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique suppose et prolonge l'isolement exceptionnel de ces différents peuples, dont la réunionne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive prépondérance de l'un d'entre eux. Malgré l'intime connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début de ce volume, qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité, ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, désormais heureusement impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel : et cependant l'extension croissante de leurs contacts journaliers exigerait déjàl'irtervendon normale d'une autorité vraiment commune, correspondante à l'ensemble de leurs affinités réelles. Or, tel est maintenant comme au moyen âge, réminent privilège de la puissance spirituelle, qui, liant spontanément ces diverses populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible d'y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C'est ainsi que l'élaboration philosophique d'une telle éducation commencera inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre la vraie nature de cette condition nécessaire, il importe beaucoup d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthrophie métaphysique et de restreindre cette synergie aux populations qui en sont déjà, quoique à divers degrés, suffi-

sa m ment susceptibles, d'après l'ensemble de leurs antécédents, sous la seule réserve de l'extension ultérieure d'un tel organisme social, au delà même de la race blaqche, à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en consolidant les liens universels partout inhérents à l'identité radicale de la nature humaine, la nouvelle philosophie sociale, dont l'esprit est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière entre les nations positives et les peuples restés encores théologiques ou même métaphysiques ; comme, au moyen âge, le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi de celles demeurées à l'état polythéique ou fétichique : il n'y aura, sous ce rapport, de différence essentielle entre les deux cas que la destination plus étendue finalement propre à l'organisation moderne, et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l'humanité à une même évolution fondamentale. La conception immédiate d'une trop grande extension conduirait à dénaturer profondément la réorganisation sociale, qui ne saurait avoir aucun caractère suffisamment prononcé s'il y fallait d'abord embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et dépourvues de solidarité antérieure. Dans l'exacte mesure résultée de notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les avantages opposés d'une variété assez étendue pour exciter aujourd'hui à la généralisation des pensées politiques, et d'une homogénéité assez complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. Ainsi l'obligation d'étendre la régénération moderne à l'ensemble de l'Occident européen fournit évidemment une confirmation décisive de la nécessité, déjà établie, de concevoir la réorganisation temporelle, propre à chaque nation, comme précédée et dirigée par une réorganisation spirituelle, seule commune à tous les éléments de la grande république occidentale. En même temps l'élaboration philosophique destinée à fonder le système final de l'éducation positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire convenablement à cet impérieux besoin de notre situation sociale, en appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment identique, sous la direction d'une classe spéculative partout homogène, habituellement animée, non d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif patriotisme européen.

L'attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché suffisamment l'appréciation caractéristique comprend assurément, par sa nature, sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres au pouvoir spirituel, pour tous les esprits qui, accoutumés à bien généraliser, sauront l'envisager dans son entière extension. Mais, sous l'irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques, ma pensée ne pourrait être, à ce sujet, pleinement saisie, si je n'ajoutais ici un rapide éclaircissement supplémentaire, expressément relatif à l'indipensable complément et aux suites inévitables de ce grand office social, à la fois national et européen. En un temps où il existe, à proprement parler, aucune véritable éducation si ce n'est spontanée, et où il n'y a de régularisé qu'une instruction plus ou moins spéciale, conçue et dirigée d'une manière très peu philosophique, même dans les cas les moins défavorables, l'étude approfondie du passé peut seule faire sentir toute la portée politique d'une telle attribution convenablement réalisée. Il est d'abord évident que cette opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir correspondant n'organisait pas. pour l'ensemble de la vie active, une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que possible, que le^mouvernent spécial ne fasse oublier ou méconnaître les principes généraux, dont la notion primithe a besoin d'être convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à l'existence spéculative. Ce besoin devant être d'autant plus impérieux qu'il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers les doctrines morales et sociales qu'il importe le plus d'y satisfaire, sous peine d'une déplorable insuffisance pratique de l'éducation primordiale. De là résulte pour le pouvoir spirituel, non seulement la nécessité d'exercer toujours une haute surveillance sur le mouvement spontané de l'esprit humain, afin d'y rappeler les considérations d'ensemble, mais principalement l'obligation d'instituer, à la judicieuse imitation du catholicisme, un système d'habitudes à la fois publiques et privées, propres à ranimer énergiquement le sentiment soutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre espèce, la philosophie positive devra développer l'un de ses plus précieux attributs politiques, en présidant à l'organisation d'un vaste système de commémoration universelle dont le catholicisme ne put réaliser qu'une faible ébauche

vu l'esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment l'ensembledu passé social. Un tel système, destiné à glorifier, par tous les moyens convenables, les diverses phases successives de l'évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès respectifs, uniformément appréciés d'après la saine théorie dynamique de l'humanité, pourra d'ailleurs être assez heureusement combiné pour ofï'rir spontanémeut une haute utilité intellectuelle, en popularisant la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces diverses indications ne puissent être ici plus développées, j'espère qu'elles attireront suffisamment l'attention du lecteur judicieux sur les fonctions complémentaires de la corporation spéculative (1). Relativement à l'influence sociale qui résulte nécessairement de l'attribution initiale, l'expérience actuelle n'en peut guère fournir la notion familière, puisque l'instruction spéciale, de nos jours proprement qualifiée d'éducation, ne laisse aucune forte impression morale d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs primitifs, dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa destination sociale, devra naturellement disposer les individus et les classes à une confiance générale envers la corporation qui l'aura dirigée, de manière à lui Conférer une haute intervention consultative dans toutes les opérations usuelles, soit privées, soit publiques, afin d'y mieux assurer la judicieuse application journalière des principes établis pendant la durée de l'initiation, et dont aucun autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point de vue d'ensemble, et animée d'une impartialité sans indifférence, exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible de régularisation, dans les divers conflits inévitables déterminés par le mouvement social, et qu'il serait ordinairement impossible de soumettre

(1) Si une appréciation plus détaillée était ici possible, il faudrait convenablement signaler, parmi ces fonctions complémentaires, une attribution fort étendue, source nécessaire d'une grande influence ultérieure pour le pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du suffisant accomplissement des diverses conditions d'éducation, les unes générales, les autres spéciales, propres aux différentes carrières sociales, d'après un sage système d'examens publics dont il n'existe encore qu'une ébauche partielle et imparfaite, mais qui, sous le règne positif, devra recevoir un vaste développement usuel.

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à une plus sage appréciation. Cet office accessoire prendra surtout une grande importance envers les relations internationales, qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité temporelle, resteraient abandonnées à un insuffisant antagonisme, si, d'une autre part, elles ne tombaient ainsi, mieux qu'au moyen âge, sous la compétence directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout librement respectée : d'où résultera un système diplomatique entièrement nouveau, ou plutôt la cessation graduelle de l'interrègne, très imparfait mais indispensable, institué par la diplomatie, afin de faciliter la grande transition européenne, suivant les explications historiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, sont désormais essentiellement terminés entre les différents éléments de la république européenne, mais l'esprit de divergence, plus difficile à contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura bien y trouver de nouvelles formes, qui, sans être aussi désastreuses, exigeront néanmoins l'énergique intervention du pouvoir modérateur. Cette même activité industrielle, dont î'univefselle prépondérance est si propre à consolider de plus en plus l'état pacifique de cette grande communauté, y pousse d'une autre part, les diverses cupidités nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des monopoles antisociaux, que les vaines prédications de la métaphysique économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique l'uniforme établissement de l'éducation positive doive déjà essentiellement modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l'importance exagérée que l'anarchie spirituelle confère maintenant au point de vue pratique, cette influence spontanée ne saurait suffire contre un tel danger, si cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. Mais il est clair que la même autorité qui, dans l'éducation proprement dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes, deviendra nécessairement susceptible, d'après cet ascendant universel, d'y subordonner, autant que possible, dans la vie active, les divergences particulières, tant nationales que personnelles.

Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres au nouveau pouvoir spirituel, et de l'influence né-

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cessaire qui en dérive, il devient tout aisé de compléter cette sommaire appréciation; en procédant à l'examen rapide du caractère social de l'autorité correspondante, surtout par comparaison, ou plutôt par contraste, avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. Tandis que la puissance temporelle dépend finalement d'une certaine prépondérance matérielle, de force ou de richesse, dont l'inévitable empire est souvent subi à regret, l'autorité spirituelle, à la fois plus douce et plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale ; elle suppose préalablement un libre assentiment continu de conviction ou de persuasion, à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi théologique, toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne saurait participer, est assurément d'une tout autre espèce que la foi positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique l'une et l'autre résultent également de cette universelle aptitude à la confiance, sans laquelle aucune société réelle ne saurait jamais subsister. J'ai déjà suffisamment assigné, au chapitre précédent, les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l'autorité positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l'esprit de la philosophie correspondante ; nul ne pouvant tout savoir ni tout juger, le crédit ainsi obtenu parle plus éminent penseur offre nécessairement, quoique plus étendu, une parfaite analogie avec celui que lui-même accorde, à son tour, sur certains sujets, à la plus humble intelligence. La terrible domination absolue que l'homme a pu exercer sur l'homme, pendant l'enfance de l'humanité, au nom d'une puissanceillimit.ee, appliquée à des intérêts dont la prépondérance tendait à interdire toute délibération, est heureusement à jamais éteinte, avec l'état mental d'où elle émanait : et, de cette émancipation décisive, pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi intense, à beaucoup près, que la foi

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Ihéologique, l'expérience des trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même, sans aucune organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré leur fréquente opposition aux croyances religieuses, nous permet d'entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte, et dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser l'essor. Une telle aptitude fondamentale est loin, sans doute, de dispenser d'une véritable régularisation de la foi positive dans le système de l'éducation universelle : cette discipline est surtout indispensable envers les notions les plus complexes, où l'assentiment unanime est pourtant beaucoup pius essentiel, pour réagir suffisamment contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois, il est clair que, si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude d'ascendant que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la sociabilité correspondantes ne l'exige pas non plus : puisqu'il s'agit d'un état mental qui, disposant spontanément à la convergence, permet d'organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer la rigoureuse compression permanente que l'état théologique avait dû laborieusement établir pour prévenir, autant que possible, les profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et arbitraire qu'absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la possibilité d'une discipline régulière chez les intelligences modernes ; du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminemment perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent à dissiper spontanément les fâcheuses inquiétudes théocratiques que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle : puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes à celles de l'autorité Ihéologique. Néanmoins, il ne faut pas croire, par une exagération inverse, que ce régime positif ne soit pas, à sa manière, susceptible de graves abus, inhérents

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PJÎYSIQUE SOCIALE 333

à l'infirmité de notre nature mentale et affective ; leur suffisante répression exigera même certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd'hui compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le langage mystérieux peut si aisémefît dissimuler, auprès du vulgaire, une profonde médiocrité intellectuelle ; et les savants sont d'ailleurs tout aussi disposés à l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être, quoiqu'ils n'en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens. Ainsi, l'esprit universel de critique sociale, spontanément introduit par le régime monothéique du moyen âge, comme une suite nécessaire de la séparation des deux puissances, suivant les explications du cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui n'empêche pas qu'il ne devienne susceptible d^une heureuse efficacité ultérieure, quand il sera, au contraire, convenablement subordonné à l'esprit organique, et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, les abus propres au nouveau régime. Sans doute, l'universelle propagation des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide garantie contre la charlatanisme scientifique : car, lorsque, par exemple, le langage algébrique sera, au degré élémentaire, devenu vraiment vulgaire, le mérite de le parler, ne dispensera plus de toute autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif nécessaire ne saurait pourtant suffire, si la nature du. régime positif ne devait en même temps développer aussi une continuelle surveillance critique, qui, loin de tendre, comme aujourd'hui, à la subversion du système, concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l'harmonie, parce qu'elle résultera directement de sa constitution fondamentale, d'après laquelle l'autorité spirituelle sera toujours légitimement soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées, dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être invoqué à l'appui de tout reproche convenablement motivé. Ces conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que les conditions finales seront principalement morales. Les premières se rapportent à l'ensemble dos difficiles préparations, à la fois logiques et scientifiques, qui doivent garantir l'aptitude rationnelle des

membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos académiciens seraient vraiment dignes d'être agrégés. Le môme principe de discipline intellectuelle que cette corporation aura communément employé, pour interdire la discussion aux esprits incompétents, pourra évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu'ils n'auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes, bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu'envers les simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais aussi nécessaires, elles concernent directement l'exercice continu de l'autorité spirituelle, qui, dans tous ses actes, doit être évidemment soumise à l'ensemble des sévères prescriptions morales qu'elle-même aura régulièrement imposées à chacun au nom de tous. Depuis que le catholicisme a noblement proclamé l'entière suprématiesociale de la morale, non seulement sur la force, mais même sur l'intelligence, par suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, le plus chétif croyant a dû acquérir, d'après cette règle universelle, un droit légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque qui en auraitenfreint les communes obligations, sans excepter même l'autorité spirituelle, plus spécialement obligée, au contraire, à les respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime monothéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente au principe religieux, elle doit être à plus forte raison, mieux compatible encore avec la nature du régime positif, ou tout devient nécessairement discutable sous les conditions convenables ; outre que les prescriptions, générales ou spéciales, de la morale positive seront beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l'être celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au gouvernement spirituel de l'humanité sauront ou apprendront, bientôt qu'une profonde moralité n'est pas moins indispensable qu'une haute capacité pour cette grande destination : le discrédit universel qui atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette alliance nécessaire montrera que la société moderne, dont la foi ne saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l'oppressive prétention de nos habiles a dominer le monde sans lui rendre réellement aucun service continu. L'ensemble des considérations qui ont suivi le résumé final de notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante détermination générale du but% de la nature et du

caractère propres à la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer et diriger la régénération totale vers laquelle nous avons vu, chez l'élite de l'humanité, directement converger de plus en plus, dès le moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvements sociaux. Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l'étude du passé nous a déjà nettement indiqué l'esprit essentiel, il est clair, d'après nos explications antérieures, que son appréciation directe et spéciale, aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu'une dangereuse concession à de vicieuses habitudes politiques, qu'il s'agit, avant tout, de réformer; car nous avons hautement reconnu que la fondation du nouveau système social avorterait, de toute nécessité, tant qu'elle ne serait pas d'abord entreprise seulement dans Tordre spirituel ou européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait encore sa prépondérance empirique. Mais, sans méconnaître jamais cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter directement l'attention <iu lecteur sur le vrai principe général de la coordination élémentaire propre à l'économie finale des sociétés modernes; puisque la notion fondamentale d'un tel classement deviendra naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d'y adapter convenablement l'ensemble de l'éducation positive, dont le but politique resterait autrement trop peu déterminé. Or, d'un autre côté, ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité, a reçu depuis une confirmation pleinement décisive par l'extension graduelle qu'il a spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédents; en sorte que nous n'avons plus ici qu'à ébaucher sommairement son appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination universelle, comme je l'ai annoncé au cinquantième et au cinquante-unième chapitre; en renvoyant d'ailleur au Traité spécial de philosophie politique, déjà promis à tant d'autres titres, des explications développées, qui seraient actuellement déplacées.

Avant de procéder immédiatement à cette importante indication, il faut d'abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et privées. Cette division empirique propre à nos mœurs transitoires constituerait, en effet, un

obstacle insurmontable à toute saine conception du classe- ! ment social, par l'impossibilité de ramener cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public, en tant que son activité particulière concourt à l'économie générale suivant une destination régulière, dont l'utilité est universellement sentie; sauf l'existence oisive ou purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle, et que la sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n'en saurait être autrement qu'aux époques de grande transition, lorsqu'une civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène : car alors les nouveaux éléments sociaux, quoique éminemment actifs, ne" pouvant être rationnellement annexés à l'ordre normal envers lequel ils sont étrangers, et souvent hosliles, doivent, en effet, se présenter comme uniquement relatifs à des impulsions individuelles, dont la convergence finale n'est pas encore assez appréciable. Nous avons historiquement reconnu, au cinquante-troisième chapitre, que la distinction dont il s'agit fut totalement incompatible avec le régime théocratique, ainsi qu'on le voit encore chez les peuples où ce régime initial a suffisamment persisté, surtout dans l'Inde, principal type à cet égard, et où le plus humble artisan offre, à un degré très prononcé, un véritable caractère public. La même remarque, quoique moins saillante, reste applicable aussi à l'ordre grec et principalement à l'ordre romain, beaucoup mieux caractérisé; mais il faut, en ce nouveau cas, n'avoir égard qu'à la population libre, dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats suivant une distinction toujours essentiellement héréditaire, émanée du système précédent. Avec une pareille restriction, cette observation s'étend encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu demeurer suffisamment prononcé; tous les hommes libres y présentaient toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences d'activité. C'est seulement à la fin de cette époque intermédiaire, quand la grande transition a directement commencé, surtout d'après l'essor industriel succédant partout à l'abolition de la servitudexque Ton voit spontanément surgir une distinction usuelle entre les professions publiques et les

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