TOME V
210 PHIt.OSOPlIIE POSITIVE.
cOnslitiiEP le principHl caractère , il est trop aise (le sentir combien les Habitudes üniverselles de cruauté, si fréquemment gratuite ou arbitraire,
alors familièrementcontractéesenversd’infortuiiés
esclaves, essentiellement soustraits à toute proteoiron réelle, devaient tendre à développer eessénlimens de durete , et meme de férocité , qui , a tan t d’égards,’ caractérisaient d’ordinaire' les moeurs anciennes, où l’on peut apercevoir leur influence inévitable jusque chez les meilleurs naturels.
En considérant de la même manière l’aulrê condition politique fondamentale des sociétés anciennes, on peut reconnaître , avec non moins d’évidence i la funeste influence qui devait, en général, directement résulter de la confusion élémentaire entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pour entraver profondément", a cette époque, le développement moral de l’humanité. C’est par suite, en eft’et, d’une telle confusion que la morale devait être, chez les anciens, essentiellement subordonnée à la politique j tandis què, chez Tes modernes, au contraire, surtout sous le règne du catholicisme proprement dit, la morale, radicalement indépendante de la poflitique , a.tendu de plus eu plus à la diriger, comme je l’expliquerai au chapitre suivant- Un assujélissement aussi vicieux du point de vue général et permanent de la mo-
OlgjU.:^
raie au poiutde.vue spécial el mobile de la politique, devait certaiuement altérer beaucoup la consistance des prescriptions morales, et même corrompre souvent leur pureté, en faisant trop fréquemment négliger l’appréciation des moyens pour celle du^ but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner les qualités- les plus fondamentales de l’humanité comparativemetit à celles qu’exigeaient immédiatement les besoins actuels d’une politique nécessairement variable. Quelque inévitable que dût être alors une telle imperfection , elle n’en est pas moins réelle, ni moins déplorable. Il est clair, en un mot, que la murale des anciens était, en général, comme leur politique, éminemment militaire; c’est-à-dire, éssentiellement subordonnée à la destination guerrière qui devait surtout caractériser cet âge de l’humanité. Plus les uatious y étaient fortement constituées pour ce but principal, plus il devenait la règle suprême dans l’appréciation habituelle des diverses dispositions moïales, toujours estimées et encouragées en raison'de leur aptitude fondamentale à seconder la réalisation graduelle de ce grand dessein |)olitique, soit à l’égard du commandement ou de l’obéissance. Ce caractère moral propre au régime polythéique de l’antiquité peut, encore au jour-., d’hui, être directement étudié dans les phases
jitized by Googlf
2 I a PHU.OSOPHIK POSITIVE.
analogues de socîahilité, chez diverses nations •sauvages, pareillement organisées pour la guerre, et avec une semblable concentration des deux pouvoirs généraux-. En second lieu, il résultait nécessaireinent d’un tel régime l’absence ordinaire de toute éducation morale proprement dite, à défaut de tout pouvoir spécial susceptible de la diriger convenablement, et que le monothéisme devait seul ultérieurement instituer. L’interven lion arbitraire, trop souvent puérile et Iracassière, par laquelle le magistrat , chez les Grecs et les Romains,, tentait directement d’assujélir la vie privée à de minutieux réglemens presque toujours illusoires, ne pouvait, sans doute, tenir aucunement lieu de celte grande fonction élémentaire. Aussi s’efforçai t-on alors de suppléer, quoique tr.és Imparfaitement, à celle immense lacune sociale , en utilisant avec sagesse les occasions spontanées de faire indirectement pénétrer^ dans la massc-des hommes libres, un certain enseignement moral , par la voie des fêtes et des speclaclës, qui. n’a pu conserver chez les modernes une égale importance, en verlu même du mode bien supérieur suivant leqifel cette attribution capitale y a été enfin remplie. L’action sociale des philosophes , surtout chez les Grecs, et accessoirement chez les Romains, n’avait point, à vrai dire, sous le rapport moral ,
Digittzed
PHYSIQUE SOCIALE. 3l3
d’autre destination essentielle : et cette tnanière , si peu satisfaisante, d’abandonner une telle fonction à l'a libre intervention d’un office privé , en dehors de toute organisaticfti légale', n’aboutissait inunédiatement qu’à manifester, sous ce rapport , la profonde imperfection de ce régime, sans pouvoir d’ailleiirs* la réparer japaais suffisamment; puisqu’une telle influencé devait presque toujours se réduire à de pures déclamations, esséntiellcment impuissantes et souvent dangereuses , quelle qu’ait été, du reste, son utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure , comme je l’indiquerai plus loin. ' ; -
Telles sont, en aperçu, les deux causes principales qui expliquent convenablement la profonde infériorité justement signalée, sous le rapport moral, dans l’organisme polytbéique de l’antiquité. Eu appréciant là morale générale des anciens suivant leur propre esprit, c’est-à-dire relativement à leur politique, on doit la trouver très satisfaisante, par son admirable aptitude à seconder, d’une manière directe et complète, le développement caractéristique de leur activ ité militaire ; et, en ce sens, elle a pareillement participé à l’ensemble de l’évolution humaine, qui n’aurait pu d’abord trouver d’issue sans celte voie naturelle. Mais elle est, an contraire, très iiuparfaite,
2J | PHlLOSOPHie POSITIVE.
quand on y considère une [ihase nécessaire de l’éducation purement morale de l’humanité. Ox> voit ici que cette imperfection ne tient point essentiellement à l’imm^liate consécration des passions quelconques, autorisée ou facilitée par la nature du* poly théisme. Quoique cette. ‘dernière influence soit, à certains égards, incontestable, il n’est pas douteux néanmoins que les philosophes chrétiens s’en sont formes, en general, une notion fort exagérée ; puisque, à les en croire, on ne saurait comprendre qu’aucune moralité ait pu résister alors à un tel dissolvant. Cependant , cet inévitable inconvénient du polythéisme n’a pu évidemment détruire ni l’instinct moral de l’homme, ni la puissance graduelle des observations spontanées que le bon sens a dû bientôt réunir sur les diverses qualités de notre nature , et sur leurs conséquences ordinaires, individuelles ou sociales. D’un autre côté, le monothéisme , malgré sa supériorité caractéristique à cet égard , n’a point certainement réalisé , à un degré plus éminent, sa moralité intrinsèque, dans les cas exceptionnels où il est resté compatible avec .l’esclavage et avec la confusion des deux pouvoirs , comme on le verra au chapitre suivant. Enfin , il n’est peut-être pas inutile, à ce sujet, de noter ici que celte tendance, tant reprochée , d’une ma-
pigHt
PHYSIQUE- SOCIALE.. ai5
iiière absolue, au polytliéisme anti(|ue,.et qui était d’ailleurs une suite alors nécessaire de l’extensio:i des explications théologiques à l’étude du monde moral, a pu contribuer à faciliter d’abord, aux divers sentimeus humains, un essor libre et naïf, dont la trop forte compression originaire eût empêché ensuite, quand la vraie morale est devenue possible, de bien discerner le degré d’encouragement ou de neutralisation qu’ils doivent habituellement recevoir. Ainsi , l’éminente supériorité nécessaire du monothéisme sous ce rapport capital , né doit pas faire méconnaître l’irrécusable participation du polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie ihéplogique dans l’enfance de riiunranité, soit pour servir d’organe indispensable à l’unanime établissement de certaines opinions morales, qu’une telle universalité doit rendre ensuite presque irrésistibles, soit même pour sanctionner ultérieurement ces règles par la perspective de la vie future , dont l’entière indétermination naturelle permet aisément au génie théologique, heureusement assisté du génie esthétique, d’y construire librement son type idéal de justice et de perfection, de manière à convertir en6n en un puissant auxiliaire de la. morale ce qui ne fut long-temps qu’une croyance spontanée de notre enfance , rêvant naïvement, abstraction
PIIII.OSOPIIIE POSITIVE.
laite do toute. moralité, l’éternelle prolongation de ses plus chères jouissances. L'n coup d’œil rapide conduit, en effet, à reconnaître directement que , sous tous les aspects importans , le polythéisme devait déjà él>aucher le développément moral de l’humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à seconder l’essor des qualités le#' plus convenables à la destination caractéristique de ce premier âge social.
Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes extrêmes de là morale générale, d’ahord personnelle, et finalement sociale. Quant à la première, dont les anciens avaient, en général, dignement reconnu l’iinportance vraiment fondamentale comme seule épi'euve décisive de nos forces morales, son application militaire était trop capitale et trop directe pour qu’ils ne se fussent point occupés, de' très bonne heure, à la développer soigneusement, en ce qui concerne principalement l’énergie, Soit active, soit passive, qui, dans la vie sauvage , constitue la vertu dominante. Commencé sous le fétichisme, ce développement a dû être extrêmement perfectionné par le polythéisme. Sous ce rapport moral , quoique le plus élémentàire de tous , les prescription s 'les plus simples et les plus évidentes ne pouvaient d’abord s’établir unanimement qiw d’après celte heù-
PHYSrQUE SOCJALE.
relise intervention spontanée de l’esprit religieux : on n’en saurait dout^f à l’égard même des habitudes de purification physique, si essentielles, outre leur destination immédiate, comme le premier exemple de . cette surveillance continue que l’homme doit nécessairement exercer sur sa personne, soit pour agir, soit pour résister. En second heu, relativement à la morale sociale proprement dite, il est clair que le polythéisme a directement développé, au plus éminent degré, cet amour de la patrie que nous avons vu , au chapitre précé^ dent, spontanément ébauché par le fétichisme ; secondant déj§, de la manière la plus naturelFc , l’attachement naïf pour le sol natal. Consacrée et stimulée par le polythéisme , en vertu de son caractère éminemment national, cette affection primitive s’était élevée, chez les anciens, comme chez tous les |)çuples analogues, à la dignité du patriotisme le plus jirofond et le plus-énergique, souvent exalté jusqu’au fanatisme le plus prononcé, et qui devait alors constituer le but principal et presque exclusif de l’ensemble de l’éducation morale. Il •serait superflu d’insister ici sur l’admirable rela-r tion d’uu tel sentiment prépondérant , à la destination spéciale de ce second âge social, ni sur l’intensité spontanée qu’il devait recevoir, soit du peji d’étendue des nations anciennes, soit de la natiiru
niônie des guerres, qui devait, aux yeux de chacun, présenter sans cesse comme' ipiminents la mort ou l’esclavage, dont le plus entier dévouement à 1^ patrie pouvait seul habituellement préserver. Quelque férocité que dûtnécessairemenfentretenir alors . une telle disposition, oùlaliaine de tous les étrangers quelconques était toujours inséparable de l’attachement a,u petit nombre des compatriotes, elle a certainement concouru, outre son application immédiate, au développement fondamental de notre év'olution morale , où elle, constitue u» indispensable degré, qui, par sa nature , ne saurait' jamais être impunément franchi, malgré l’incontestable prééminence du terme final si heureusement établi ensuite par le christianisme dan.s l’amour universel del’humanité, dont l’introduction trop prématurée eût inévitablement entravé l’indispensable essoi’ militaire de l’antiquité. On doit aussi, sous le m'ême aspect , rapporter au polythéisme la première organisation régulière d’un ordre très essentiel, et aujourd’hui trop superficiellement apprécié, de relations morales élémentaires, déjà ébauchées par le fétichisme, et que le catholicisme a, comme je l’expliquerai, admirablement cultivées. Il s’agit des usages, publics ou privés , qui , par le respect général des vieillards, et l’habituelle comfnémoratiou-des ancêtres, tendent à entretenir ce senti-
OigilzMtÿ
PHYSIQUE SOCIALE. SfQ
ment fondamental de la perpétuité sqciale , si iiidispensable à tous les âges de l’humanité, et qui doit désormais -devenir encore plus nécessaire a mesure que les espérances théologiquès relatives à la vie à venir perdent irrévocablement leur ancien ascendant J en même temps que la .philosophie positive tend heureuseraênt, ainsi qüe je 1 etablirai eh son lieu, à le développer beaucoup plus qu’il n’a pu l’être jusqu’ici, en faisant spontanément ressortir, à tous égards, l’intime liaison de l’individu avec-l’ensemble de l’espece, actuelle, passée, ou 'future. ' • ;
La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne ■ la morale domestiqué, dont l’antiquité n’avait pu digtiement sentir 1 inévitable interposition naturelle entre la morale per- . sonnelle et la morale sociale, alors trop directement rattachées l’une a l’autre, par suite de la prépondérance nécessaire de la politique. Cest la surtout, comme le chapitre suivant nous l’expliquera , le titre le plus spécial du catholici.sme à l’éternelle reconnaissance de l’humanité, pour avoir enfin organisé la morale sur ses vrais fonde* mens, en s’attachant principalement à. constituer la famille, et à faire dépendre les vertus sociales des vertus domestique». Toutefois, on ne saurait méconnaître l’influence pi-éalable du poly-
PHILOSOPHIE POSlTIvr.
tliéiMDë'ilans Je premier essor de la morale domestique. En se bornant à l’indiquer ici sous le rapport le plus fondamental, c’esl-à-dire, quant aujç relations conjugales, c’est, évidemment, pendant le règne dû polythéisme que riiurnanité s’est irré.vocablement élevée à la vie vraiment monogame. Quoiqu’on ait faussement représenté la polygamie comme un invariable résultat du climat, chacun sait aujourd’hui que, en remontant sulïîsainment Péchelle sociale, elle a partout constitué, au Nord aussi bien qii’au Midi, un -attribut nécessaire du premier âge de l’humanité, aussitôt que la pénurie des. subsistances n’empêche plus la brutale satisfaction de l’instinct reproducteur. Mais, malgré cette préexistence nécessaire et constante de l’état polygame, il. n’en reste pas moins vrai que, dans notre espèce, encore plus que chez tant d’autres, én vertu même de sa supériorité caractéristique , Fétat purement monogame est le plus favorable-, pour chaque sexe, aji plus complet développement de nos plus heureuses dispositions de tous genres; ce qu’il serait ici superflu de démontrer expressément, quelles que soient, à cet égard , les déplorables aberrations momentanées de notre’anarchique situation mentale. Aussi le sentiment graduellement manifesté de celte grande condition sociale a-t-il déterminé bientôt,
Difljtized Dj
PHYSIQUE SÔCIALÊ. ‘ia I
presque dès l’origine du polythéisme, le premier établissement de la monogamie, promptement suivi des plus indispensables prohibitions sur Jes cas d’inCeste. Les diverses phases {>rincipales du régime polythéique ont même été toujoûrsi. accompagnées, comme on le verra ci-après, de modifications croissantes dans ce mariage primitif, dont le perfectionnement graduel a constamment tendu à -mieux développer, au [irofit commun de l’humanité, la nature propre de chaque sexe. Toutefois, le vraîcaractére social de la femme étaibéncoi'c loind’êlre'suflisaniment prononcé, en même tehips que sa dépcndauce rn^itahle-envers l’homme restait trop affectée de Ja brytalité [irimordiale. Cet essor très imparfait du vrai génie- féminin se manifeste même, sous le polythéisme , par un indice qu’il importe de noter ici, parce qu’il doit sembler d’abord présenter, au contraire, un sym[»tôme spécial de l’importance politique des limimes; je veux parler de cette partièipation constante, quoique secondaire, à l’autorité sacerdotale, qui leur est aloi s directement accordée, et que le. monothéisme leur a, irrévocablement enlevée. La civilisation développe essentiellement toutes le* différences intellectuelles et, morales, celles des sexes aussi -bien que toutes les autres ipielcouques : en sorte que ces sacerdoces féminins pro-
PHILOSOPHIK POSITIVE.
près au polythéisme ne constituent pas plus une présomption favorable pour la condition .correspondante des femmes, que celles qù’on pourrait également induire de cette existence presque contempoi-îdnê de femmes chasseresses et guerrières, toujours ■ et partout trop inhérente à un tel. âge social pour pouvoir être. entièrement fabuleuse, quelque étrange qu’elle doive maintenant paraître. Dil reste, il serait certainement inutile de signaler ici l’ensemble décisif des preuves irrécu-, sables qui, suivant la belle observation de Robertson, établissent, avec une entière évidence, combien l’état sociarl des femmes était radicaleiqent inférieur, sous le régime polythéique de l’antiquité, à ce qu’il est devenu ensuite sous l’empire du christianisme. -Il suffirait, au besoin, de rappeler, à ce sujet, ces amours infâmes, si jus»tement réprouvés par le catholicisme, et qui ont toujouw; fait la honte morale de l’antiquité tout entière, même chez ses plus éminens personnages: car on ne saurait concevoir un symptôme plus prononcé du peu de considération alors accordée aux femmes que cette monstrueuse prédilection qui faisait chercher ailleurs le développement des plus ptrres émotions sympathiques, en réservant essentiellement l’union sexuelle pour son indispensable destination .physique, comme l’ont sys-
PHYSIQUE SOCIÀLÏ. 233
lëmatiquemeqt expiosé, avec une si révoltante naïveté, dans la Grèce et à Romè, tant d’illustres philosophes et hoomies d’état, à tous autres égards très recommandables. L’intime corelation de cette grande aberration primitive avec la vie habituellemenl trop isolée du sexe mâle diez lès peuples chasseurs ou même pasteurs, et ensuite ^ malgré l’état agricole, chez les nations conslam-r ment en-gnerre, est d’ailleurs trop évidente polir exiger, aucune explication, quand oh pense à l’heureuse influence qu’exerce, à cet égard, dans notre vie moderne, la société presque continuelle des deux sexe?. J’ai, 'en outre , déjà' sufiisammeht signalé ci-dessus l’influence nééessairé de, l’esclavage dans l’anciènne' économie, sociale, comme tendant à altCTer gravement l’institution même delà monogamie. Maisj<]uel.que fondés que soient réellement tous ces divers reproches essentiels, ils ne sauraient annuler l’indispensable participation dù polythéisme à ébaucher aussi, à tous égards, le développement fondamental de la morale domestique, quoique avec rBoms d’eflicacicé qu’énvers la morale personnelle et In morale sociale, par une impulsion spontanée qui n’aursiit pu alors provenir d’aucune autre source spiiituelle.
l^ous avons enfin soifisamment complété ainsi, pour notre but principal , l’importante apprécia^
aa4 PH^^,OSOPH^E POSITIVE..
lion abstraite des difl'érenles proprlptés générales, intellectuelles ou" sociales, qui caraèlériseut le polythéisme, aujourd’hui si peu compris. L’enseui-r hle de cet examen approfondi doit, ce me semble, laisser, chez tout vrai philosophe, après les com- ]>araisuiis çonveuahles, cette impression finale (pie, malgré d’immenses lacunes et de profondes imperfections, un tel régime, par l’homogénéité supérieure et la connexité plus intime.de ses divers . élémeps essentiels , tendait spontanément à développer deshommes hien.plusconsistanSetpluscxnnplets qu’il, n’a pu en exister depuis,- Lorsque l’étal de l’hümanité fut devenu moins uniformément et moins purement ihéologique, sans être jusqu’ici assez franchement positif. Mais, quoi qu’il en soit, il nous reste maintenant, pour avoir convenablement réalisé l’appréciation fondamentale de ce grand âge religieux , à le considérer encore sous un aspect plus spécial , sans toutefois descendre jusqu’aux coiisidéiations concrètes incompatibles avec la nature de cet ouvrage, en examinant sommairement 1 es diverses formes essentielles qu’a dû successivement affecter, un tel< régime, relativement au mcide déterminé suivant lecjuel chacune d’elles devait inévitablement participer à la deslirialiou générale précédemment attribuée au polythéisme dans révolution totale de l’humanité.
PHYSIQUE SOCIALE. aa5
On doit, à cet eflfet, distinguer d’abord entre le polythéisme essentiellement théijcratique et le [M)ly théisme éminemment militaire, suivant que la concentration élémentaire des deux pouvoirs Y affectait davantage le caractère spirituel ou le caractère temporel ; il faut ensuite , par une analyse plus précise, et cependant aussi indispensable, distinguer, dans le dernier système, le cas où l’activité militaire, quoique continue, n’a pu encore suffisamment atteindre son but principal , et celui où l’esprit de conquête a pu enfin recevoir convenablement tout son développement graduel: • ce qui, en résultat définitif, conduit à décomposer l’ensemble du régime polythéique en trois modes nécessaires, qui, à défaut de dénomina-'* tlons plus rationnelles, peuvent être provisoirement désignés par les qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec, el;, finalement mode romain, dont nous allons reconnaître l’attribution propre et l’invariable succession .
Un système politique caractérisé principalement par la domination presque absolue de la classe sacerdotale, a partout présidé nécessairemen t à la civilisation ori^naire, dont seul il pouvait alors ébau- ' cher réellement tous les divers élémens essentiels, intellectuels oü ■sociaux. Déjà préparé parle féli- TOME V. i5
320 PHILOSOTHIE POSIT(VE.
chiame, parvenu à l’état d’astrolâtrie, et peut-être même un peu ^vant Fentière transition de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n’a pu être convenablement développé que sous l’ascendant du polythéisme proprement dit. Son véritable esprit général, aussi rapproché que possible de celui qui appartient spontanément au gouvernement domestique, consiste, en prenant l’imitation pour principe fondamental d’éducation, à consolider la civilisation naissante par l’hérédité universelle des diverses fonctions ou professions quelconques, sans aucune distinction de celles qu’on a ultérieurement qualifiées de' privées ou publiques : d’où résulte le pur régime des qastes , liiérarchiqnement subordonnées l’une à l’autre suivant l’importance de leurs attributions respectives, sous la commune direction suprême de la caste sacerdotale, qui, seule dépositaire dfe toutes les conceptions humaines, est alors exclusivement propre à étabUr réellement un lien continu entre ces corporations hétérogènes, primitivement is’ fues d’autant de familles. Celte antique pi^anisation n’ayîtot pas été formée essentiellement pour la guerre , qui a simplement contribué à l’étendre et à la propager , la caste la plus inférieure et la plus nombreuse n’y est point nécessairement dans l’état d’esclavage proprement dit , caractérisé par
la sujction individuelle, mais dans un élat de profond assujétissement collectif, qui constitue, à vrai dire, une condition encore plus dégradante et moins favorable à un alFrancbissemeot ultérieur. .1
On doit, à mon gré, regarder comme une -loi générale de dynamique sociale la tendance inévitable de toute civilisation indigène, dans son développement spontané, vers un tel régime initial, dont les traces se retrouvent partout, même au sein des sociétés les plus avancées, et qui domine encore essentiellement chez la majeure partie de la population amatique, au point de sembler aujourd’hui particulièrement propre à la race jaune, quoique la race blanche n’en ait certes pas été d’abord [dus exempte , et s’eh soit seulement plus, rapidement et plus pleinement dégagée, ou en vertu de sa supériorité .efiective, 'ou par suite de (ûrconstances plus favorables. Mais. ce régime, que l’essor prépondérant de l’activité militaire devait radicalement altérer,' n’a pu devenir pi'o- Ibndément caractéristique que sous l’inûueoce permanente, suffisamment prononcée, des cou- ^ ditioqs extérieures qui ponvûant à la fois entraver ,1e plus l’élan de l’esprit guerrier et le mieux favoriser celui de l’esprit sacerdotal. Ces causes locales, qui n’ont jamais pu exercer . ensuite une
aclion sociale aussi capitale , ont surtout consisté dans la réunion d’un heureux climat avec un sol fécond, qui devait faciliter le développement intellectuel, en assurant aisément les subsistances, ■ pourvu d’ailleurs que la population, convenablement étendue , occupât un territoire propre à établir spontanément dès communications intérieures, et enfin que le pays fût néanmoins, par sa nature^ assez pleinement isolé pour être préservé des envahissemens extérieurs sans pousser' fortement à la vie guerrière : rien ne peut mieux satisfaire à cet ensemble d’indicaticms que la vallée d’un grand fleuve, séparée d’un côté par la mer, et, d’un autre, par d’immenses déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système théocratiqùe des castes s’esl-il jadis pleinement réalisé en Égypte, dans la Qialdée, dans la Perse, etc.j il s’est prolongé jusqu’à nos jours dans la partie de l’Orient la moins exposée au contact graduel de la race blanche , à la Chine, au Japon, au Thibet, dans l’Indostan, etc. : par suite d’influences analogues, on l’a de même essentiellement retrouvé au Mexique et au Pérou, à l’époque de la conquête, sans qu’une telle similitude puisse, du reste , y motiver aucune induction raisonnable sur des communications peu compatibles avec l’esprit de ce régime. Outre cette multiplicité
Digilized by GoogI
FUYSIQUE SOCIALE. 339
d’exemples décisifs , qui suffivait à constater directement la spontanéité fondamentale d’une semblable organisation, on en peut signaler des traces plus ou moins caractéristiques dans tous les cas de civilisation indigène; comme, par exemple, pour notre Europe occidentale, chez 1^ Gaulois et chez les Étrusques. Parmi les nations dont le^développement propre a été surtout hâté par d’heureuses colonisations, on en reconnaît encore l’influence primordiale'; l’empreinte générale s’en fait tou}ours sentir dans les diverses institutions ultérieures , et n’est pas même aujourd’hui complètement effacée, au sein • des sociétés les plus avancées. En un .mot, ce régime constitue partout le fond nécessaire de l’ancienne civilisation.
Cette umversalitéplus ou moins prononcée et la profonde ténacité qui caractérisent un tel système,' doivent faire penser, quels qu’en.puissent être les vrais inconvéniens , qu’il était , aux temps de sa splendeur, en harmonie intime avec les besoins essentiels de l’humanité. U est &cile,^en effet, de reconnaître qu’il a été primitivement indispensable pour ébaucher, à tous égards, l’évolùtioil fondamentale , intellectuelle ou sociale. Efabord-, sa spontanéité est évidemment irrécusable; car rien n’est certes plus naturel, à l’origine, que
PHILOSOPHIE POSITIVÉ.
l’hérédité générale .des professions , qui fournit aussitôt, parla simple imitation domestique, le plus facile et le plus puissant moyen d’éducaddn, le seul même alors praticable, tant que la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle , soit à défaut d’aucun autre procédé suffisant, soit surtout eu vertu du ]>eu de rationnalité des conceptions quelconques^ A quelque perfeclionuement même qiie puisse jamais parvenir la civilisation humaine, il est clair que cette tendance primitive à l’hérédité s’y fera inévitablement toujours sentir,-quoiqu’à un degré 'Constamment décroissant , puisque la plupart des hommes n’ayant point, à vrai dire, de vocations spéciales très prononcées, chacun doit ordinairement se sentir disposé à embra.sser volontiers la profession paternelle, pour peu que là* société se trouve normalement classée y ce qui d’ailleurs n’empêche point, aux époques de transition, l’ardeur momentanée mais unanime à un déclassement général, alors plus ou>moins nécessaire. Malgré que celte hérédité volontaire, ou seulement imposée par les mœurs, doive heureusement avoir , chez les modernes , un tout autre caractère que l’hérédité forcée,- tyranniquement prescrite aux anciens par les lois, suivant l’esprit de toute leur économie sociale, elle n’en procède pas moins.
au Ibnd, du même principe élémentaire, d’après les garanties profondes que doit toujours offrir au bonheur, soit privé, soit public , la plus complète préparation possible de chacun à sa vraie destinatioq sociale. Le seul moyen de diminuer, sans aucun danger réel , individuel ou social , la nécessité de ce mode spontané, consiste à rationnaliser de plus en plus l’éducation humaine, en faisant passer, autant que le comporte l’évolution intellectuelle, dans l’enseignement public, abstrait et systématique, ce qui auparavant exigeait uu'apprentissage domestique , concret et empirique. C’est ainsi surtout que le catholicisme a fait irrévocablement cesser l’hérédité des fonctions sacerdotales, aussi universelle, dans toute l’antiquité, que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.
En second lieu, les propriétés foudamenlales de ce régime initial ne sont pas moins incontestables, à tous égards, que son évidente spontanéité. L’évolution intellectuelle lui devra toujours la première division ' permanente entre la théorie et la pratique, alors suffisamment ébauchée. par le développement spécial d’une caste spéculative, naturellement investie, même à un degré exorisitant, de la dignité et du loisir indispensables à la plénitude et à la continuité de ses travaux. Aussi, en
^32 ' PUrLOSOPHIE POSniVE.
tous {genres, les élémeus primitifs de nos connaissances réelles reipontenl-ils nécessairement jusqu a cette grande epoque, où l’esprit huipain, a . enfin commencé ,à régulariser sa marche générale. La même observation doit s’étendre aux beaux-arts, alors soigneusement cultivés, indépendamment de leur charme direct, par la- caste dirigeante, soit comme accessoire du dogme et du culte, soit comme moyen d’enseignement et de propagation. Néanmoins c’est surtout le développement industriel qui, n’exigeant pas d’aussi rares .vocations intellectuelles, et ne pouvant inspirer aucune inquiétude politique à la clas$e prépondérante, a dû. être plus spécialement secondé par un tel régime , sous lequel d’ailleurs l’état de paix habituelle permettait d’employer les masses inférieures à des opérations vraiment colossales, où la force supplée presque toujours au génie, mais qui n’en eurent pas moins alors une véritable importance. On ne saurait douter que tous les arts usuels ne doivent y chercher leur premier essor, long-temps supérieur, au grossier clan des sociétés essentiellement militaires. I.a perte nécessairement fréquente de diverses inventions utiles avant que cette orgauisalion cwbservalrice pût être convenablemeo t'établie, avait dû, saiw doute, en faire d’abord ressoi’tir le be-
Diniti.' ■ Cî-m t^Ic
soin fonj^amental , et devait ensuite faire habiluellement apprécier ce puissant moyen de consolider le degré de division du travail où notre espèce était déjà parvenue. Jamais, à aucune autre époque, l’aptitude fondamentale du polythéisme à fournir, par sa nature, des moyens généraux d’honorer les divers -talens, n’a été plus pleinement réalisée que sous cette première organisation , qui a si souvent poussé jusqu’à l’apothéose proprement dite la glorieuse commémoration des principaux inventeurs, ainsi proposés à l’adoration habituelle des castes respectives. Sous le poibt de vue social, la convenance primordiale d’un tel régime n’est pas moins prononcée. Dans^ l’ordre politique proprement, dit , la stabilité constitue évidemment son principal attribut. Toutes I les précautions capitales s’y trouvaient spontanément instituées, avec la plus grande énergie possible, pour le préserver de toute grave atteinte, intérieure ou extérieure. Au dedans, les diverses castes partielles, essentiellement isolées entre elles, n’étaient habituellement liées que par leur commune subordination à la caste sacerdotale, dont chacune.d’elles devait sans cesse éprouver le, besoin fondamental, puisqu’elle^ y trouvait exclusivement les lumières spéciales .et l’impulsion propre qui lui étaient
journellement indispensables à tods éÿrds. Jamais il n’a pu exister ensuite une aussi intense concentration, régulière et permanente, des'pouvoirs humains, que celle alors naturellement établie chez cette caste suprême, dont chaque membre, du moins dans les rangs supérieurs de la hiérarchie pontihcaie, était à la fois, non-seulement prêtre et magistrat, mais aussi savant, artiste, ingénieur et médecin. Les hommes d’état de la Grèce et de Rome, dont la plénitude -et la généralité étaient si supérieures k ce qu’a pu comporter jusqu’ici l’état moderne, paraissent, à leur tour, des personnages fort, incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de la première antiquité jMont Moïse constitue pour nous le type, sinon le plus fidèle, du moins le mieux connu. • Relativement à l’extérieur, ce régime ne pouvait courir inunédiatement de graves dangers que par le développement toujours imminent de l’activité militaire, dont la politique sacerdotale prévenait, autant que possible, les suites plus ou moins perturbatrices, en ouvrant , de temps à autre, une issue convenable à l’inquiétudë des guerriers, par de larges expéditions lointaines et par des colonisations irrévocables. Enfin, sous l’aspect purement moral , on ne peut méconnaître la tendance
nécessaire de ce régime à développer soigneusement, par une première culture, à la 'fois spon< tanée et systématique, la morale personnelle en ce qu’elle offre de plus fondamental, mais surtout la morale domestique, 'trop négligée ensuite par le polythéisme militaire , comme je l’ai expliqué ci-dessus, ; et qui, dans ces théocraties, devait naturellement devenir prépondérante, l’esprit de caste n’étant qu’une extension directe de l’esprit de &mille, et l’éducation y réposant toujours sur le principe d’imitation. Quoiqûe la polygamie y fût encore essentiellement prépondérante, sauf quelques cas exceptionnels de monogamie fort imparfaite et très précaire^ la condition sociale des femmes recevait pourtant alors sa première amélioration fondamentale, depuis l’âge de barbarie où le sexe le plus faible restait communément assujéti aux travaux pénibles dédaignés par le sexe prépondérant ; leur réclusion habituelle, suite d’ailleurs 'inévitable de la polygamie, constituait déjà, en 'réalité, un premier hommage' général ; et un témoignage involontaire de considération, tendant dés lors a leur attribuer, dans l’ordre élémentaire de la société, une position de plus en plus conforme à leur vraie nature caractéristique. Quant à' la morale sociale , il est évident que l’esprit de ce régime devait direc-
236 PHILOSOPHIE POSITITE.
tenjenl développer, au plus haut degré, le respect des vieillards, et le culte général des ao-cctres. Le grand sentiment du patriotisme n’y était encore, chez les masses, sauf l’attachement instinctif au sol natal, (ju’à son ébauche la plu» élémentaire, l’amour de la caste, 'qui, quelque étroit qu’il doive nous paraître, constitue un intermédiaire indispensable dans l’essor graduel de la moralité humaine , surtout à cette époque, et peut-être toujours sous de nouvelles formes. Du reste, la profonde aversion superstitieuse qu’un tel système devait inspirer pour toute relation avec l’étranger , et qui contrihuait beaucoup à augmenter son immuable cqnsistance, doit être soigneusement distinguée de l’actif dé dain ultérieurement entretenu par le polythéisme militaire. , •
Malgré tant d’émineùtes propriétés, il est néanmoins certain que ce grand ^stème théocratiqne, après avoir ébauché, sous tous les rapports , l’évolution humaine , devait devenir ensuite radicalement antipathique aut principaux progrès ultérieurs, intellectuels ou sociaux, en 'vertu- même de l’excessive stabilité qui le caractérisait, et qui tendait graduellement à se. convertir en une immobilité opiniâtre, quand les nouveaux développemens ont fini par exiger un autre classement
PHYSJQlfE SOCIALE. * 2.3 7
social (i).Ce n’est pas que celte immuabilité soit, comme on le pense , absolue : puisque ce régime n’est point , à beaucoup près, identique au Thibet à ce qu’il est dans l’Inde, ni là surtout à ce qu’il est devenu à la Chine, où l’introduction des examens graduels a tant modifié l’institution des castes, sans toutefois la détruire réellement; ce qui prouve clairement qu’un tel système n’est pas immodiliable. Mais, quoique l’humanité dût sans doute spontanément parvenir à s’y ouvrir enfin une issue quelconque, cependant notre développement européen a heureusement dépendu d’une toute autre marche, infiniment plus rapide, comme nous le reconnaîtrons ci-après : en sorte qu’il est oiseux d’insister davantage sur l’essor hy-
(1) Ploiieafs philo(ophe>> soiu l’inspiration des Taines diéorics métaphysiques qui ont tant exagéré, au siècle dernier, l’infloence des sigaes,ont pensé, snrtont envers les Chinois, qne cette immobilité dépendait principalement de l’ntage nniversel de l’écritnre biérogly* pbiqne , sana réfléchir qne d’antrm théocratiea voisiAea , et ccrtea non moins immobiles , n’évtiene point assnjéties è celle prétendue cause prépondérante. Quels qne soient les gravesnneonvéniens sociaux d’nne telle écriture , il ea( clair qne cette superficielle appréciation , d’abonl spécieuse , prend réellement nn S3riqpl6me ponr un prikeipe , pAisqne cet nsage contkine, depuis l’établissement des Tatars, è aubaisier conjointement avec la déanétnde de l’écritnre alphabétique de ces conqnérana. L’enaemble dn système ihéocratiqne explique certes assez directement son esprit anti-progressif , poar qn’on doive se dispenser de reconrir è des considérations accessoires et ^nielles, hors de tonte proportion raisonnable avec lei elêu qn’on vent ainsi leur allribncr ,
233 PHir.OSOPUIE POSITIVE.
pothétlque compatible avec la seule théocratie, le premier grand progrès général ayant dû précisément consister à passer à une autre organisation, dans les pays où celle-là n’avait pu s’enra^ ciner suffisamment. On conçoit aisément, en effet, combien ce régime purement conservateur doit bientôt prendre un caractère hostile à tout perfectionnement considérable, intellectuel ou social, par la tendance de la caste prépondérante à consacrer ses immenses ressources de tous genres au maintien général de sa domination presque absolue,lorsqueelle-mêmeadéJà perdu nécessairement, sous l’influence prolongée de cette suprématie, la principale stimulation de son propre développement. Au premier aspect, ce système politique semble rationnellement très satisfaisant, en ce qu’il parait constituer le règne de l’esprit , quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu’il repose bientôt sur l’usage continu des terreurs superstitieuses , et même des divers prestiges 'suggérés çâr une grossière ébauche des connaissances physiques ; à peu près comme si la population était soumise à des conquérans mieux armés. Mais, par une appréciation plus approfondie, il importe d’ailleurs de reconnaître franchement, dès cette première époque, une haute nécessité sociale, suite inévitable- de l’économie
PHYSIQUE SOCIALE. 3dg
fondamentale de la nature Immaine, et qui condamne directement la domination politique de l’intelligenbe, comme radicalement hostile à l’accomplissement graduel de notre véritable évolution. Quoique l’esprit doive spontanément tendre de plus en plus à la suprême direction des afiaires humaines , il ne saurait certainement y parvenir jamais, par suite de l’extrême imperfection- de notre organisme, où la vie intellectuelle est ordinairement si peu énergique : en sorte que, dans l’ordre réel , individuel ou social, l’esprit est seulement destiné à modiûer essentiellement la prépondérance matérielle, par un indispensable oflice consultatif, mais sans pouvoir habituellement donner l’impulsion. Or, cette même intensité trop peu prononcée, qui, quoi qu’on puisse faire , ne peut aucunement permettre le règne réel ^ de l’intelligence, rendrait, d’une autre part, cet empire très dangereux , et bientôt hostile au progrès, si on tentait de l’établir; faute dela^stimulatiou continue dont sa faiblesse nativë a tant* besoin , et dont cette chimérique domination ferait nécessairement cesser la principale puissance ; l’esprit, né pour modifier et non pour commander, serait alors essentiellement employé à maintenir son monstrueux ascendant, au lieu de suivre noblement sa grande destinatiôn au perfectionne-
a4o PHILOSOPHIE POSITIVE.
ment. Je me borne à indiquer ici cette considération capitale, qui sera naturellement reprise, au chapitre suivant , d’une manière plus directe et plus spéciale. Mais elle est ainsi assez signalée déjà pour nous faire actuellement comprendre, dans sa plus intime profondeur, le vrai principe élémentaire de cette tendance radicale- . ment stationnaire si justement reprochée, en général , au système théocratique , par ceux-là même qui, d’un autre côté, ne pouvaient s’empêcher d’admirer profondément son apparente rationnalité. En considérant ensuite, d’un tel point de vue, les divers élémens essentiels de ce régime initial , chacun pourra aisément y vérifier que cette excessive concentration des divers pouvoirs, première cause de sa consistance caractéristique , devenait bientôt un obstacle nécessaire à tout perfectionement notable, aucune partie ne pouvant être isolément améliorée sans compromettre l’ensemble d’un système ,où régnait une %émbl^le^solidarité. Sous le point de vue scientifique, par exemple, si vainement présenté comme éonnemment favorable aux théocraties antiques, il est clair que J’esprit humain n’a pu , au contraire, y dépasser jamais les plus simples progrès, non-seulement faute d’une stimulation suffisante,' mais aussi parce que l’action critique qui serait
naturellement résultée, contre le polythéisme dominant, d’un développement plus avancé, aurait directement tendu à bouleverser dès lors toute l’économie sociale. Personne ne saurait ignorer aujourd’hui que, après le premier ébranlement, mental , les sciences ne pouvaient fleurir que cultivées! pour elles-mêmes et non comme instrumens de dorainâtion politique. Toute autre {lartie quelconque du système social ‘pourrait donner lieu à une appréciation essentiel lernent analogue,* que je .dois maintenant laisser au lecteur. .Ainsi, en’ résumé, on ne peut pas plus contester l’aptitude fondamentale du polythéisme ihéocratiqiie à ébaucher^ à tous ^nrdsi pnr-une indispensable participation, l’ensemble de l’évolution humaine, qu’on ne doit,' d’nn autre côté, méconnaître son inévitable tendance* ultérieure à entraver directement le développement général. IjCS peuples chez lesqueîs la câste militaire n’a pu parvenir à subalterniser enfin la caste- Safcerdo-' tale,i n’onb donc .joui -d’abord d’üne méthorablc prééminence , que pouf se voir ensuite condamnés à une immobilité presque incdr.able; à laquelle la conquête inêitle peut difificilement' àpppt-ter tm assez puissant corrèctif, puisque, 'dartS’les: théocraties les plus forteBient eonslituéès',l»tês>Vaincâs ont spontanéiUent absorbé les vainqpetirs'j’ comme "tome V. ■ 16
l'histoire " nous le monlre.par tant, d’éclataiu exemples-, où l’on voit le conquérant étranger se transformer insensiblement en chef du sacerdoce . dirigeaut, sans que, la nature primitive du régime en reçoive presque jamais aucune altération capitale : il en était essentiellement ainsi lorsque, dans les révolutions intérieures, les guerriers ayant pu prendre momentanément le dessus sur les pontifes, finissaient bientôt eux-mêmes par acquérir involontairement le caractère théocratîque , ce (|ui maintenait toujours l’espri}; générai, du système , sauf un simple changement de personnes ou de dynasties. .. u i r*'
Ein considérant de plus près. le passage général du polythéisme théocratîque au-polytbéisme militaire, on reconnaît aisément qu’il n’a pu s’efleçluer que chez les peuples^ où l’ensemble des conditions extérieures avait empêché le développement .de la théocratie, fen favorisant celui de'hi guerre, et dont la civilisation avait été hâtée par d’heureiises colonisations qui , essentiellement provenues de. pays' soumis 'au pur. régime dès' castes, ne pouvaient 4 cepradapt>il’enracinér de nouveau- sur un sol mal disposé) un tel transport devant, en effet, neutraliser beaucoup les dangers politiques dp ce système, sans nuire seitôiblement à ses qualités intelleclpelle» et morules, L’inopor-
fnnle révokition ainsi accômplié coaununément Hans cette organisation priinitive,'a-partout-mainlenu, au fond, le principe des castes, qui se retrouve chez toute l’antiquité, «ù la naissance a ■’ toujours exercé une influence-politique prépondérante, décidant d’abord habituellement de la liberté o\i dè l’bsclavage, et déterminant ensuite, en majeure partie, surtout à..l’origine , la nature des attributions de chacun. Mais le pripcipe d’hérédité s’est trouvé dès lors essentiellement modifié par l’introduction régulière et'permaoeule d’une certaine faculté de choix d’après une appréciation |>ersonnelle,- et directe, . faculté nouvelle qui, quoique d’abord, étroitement subordonnée ’ à ' la naissance, a dû ensuite acquérir une extension et une 'indépéndance toujours- croissantes. L’éq^uilibre politique qui a pu s’établif entre ces deux tendances -opposées devait surtout dépendre du développement plys ou moins parfait de l’aolivité militaire , si -propre , par .Sa nature, à mettre en pleine évidence lÿ supériorité des vraies vocations correspondantes. C’est ainsi que, chei les Romains, cet équijibre a. été bientôt soilisamment % institué, et spontanément niaintenuf pendant p.lu- ■sieurs siècles, par ime suite nécessaire, quoique indirecte, de l’essor graduel et continu du système de conquête : tàndis que , cirez les Grecs-,