‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 19 sur 40 · tome V · texte numérisé non relu

tome V

3o(j PHILOSOPHIE POSltlVE.

prétendu règne absolu de l’espi'it, tant poursuivi par les philosophes grecs et jiar. leurs imitateurs modernes; puisqu’on peut ainsi clairement sentir que, sous l’influence réelle d’nn tel principe social, en apparence si séduisant, la plus grande antoritc politique , alors trop aisément usurpée par de médiocres mais prudentes intelligences, ne pourrait aucunement appartenir aux. plus éminens penseurs, dont la supériorité caracléris- V tique n’est presque jamais convenablement appréciable qu’après l’entière cessation de leur noble mission, et qui ne peuvent être habituellement soutenus, dans l’énergique persévérance de Jeur admirable 'dévouement spontané, que par la conviction, profonde mais personnelle, de leur intime prééminence, et par le sentiment inébranlable de Ifeur inévitable influence ultérieure sur les destinées générales de l’humanité. Ces notions, capitales quoique, élémentaires, de statique sociale, directement déduites d’une exacte connaissance de notre nature fondamentale, peuvent être d’ailleurs accessoirement corroborées, avec une véritable utilité, par ,1a considération spéciale de l’extrême brièveté de notre vie, dont j’ai déjà signalé, au cinquante- unième chapitre, l’influence générale sur l’imperfection nécessaire de notre organisme politique. On conçoit aisément, eu eflel,

PHÏSIQUF, SOCIALE.

qu’uD&plus grande longévité, sans remédier aucunement à l’infirmité radicale de notre économie, tendrait certainement à permettre, dans l’hypothèse que nous examinons, un meilleur classement social des intelligences, en multipliant davantage. les cas, réellement si rares, où les penseurs du premier ordre peuvent, après un développement suffisant, être convenablement appréciés pendant leur vie, et avant que leur génie soit essentiellement éteint.

Au premier aspect, l’existence générale des théocraties antiques semble directement constituer une exception, unique mais capitale, à la nécessité fondamentale que nous venons d’établih, puisque la supériorité intellectuelle y parait former immédiatement, du moins à l’origine, la source générale de la principale . autorité politique. Toutefois, sans revenir, à t.'e sujet, sur les explications spéciales du chapitre précédent, il est évident que cette sorte d’anomalie., au fond beaucoup plus apparente que réelle, a nécessairement dépwdu d’un concours singulier d’in- Ouences diverses, dont la reproductioa n’a plus été possible à auéun âge ultérieur de l’évolution humaine, Car, outre la plus intense participation des terreurs religieuses, on peut voir aisément que ce qui, en cette organisation pri-

■3o8 philosophie positive.

mordiale, se rapportait véritablement à la soprématie politique de l’intelligence, a principalement tenu, d’abord à l’impression toute puissante, non susceptible de renouvellement, que devait alors produire le spectacle habituel des prepoiiers résultats utiles de l’essor spirituel, et. surtout ensuite à la tendance éminemment pratique des opérations mentales correspondantes , en vertu de cette concentration fondamentale des diverses fonctions sociales que nous avons vue caractériser si distinctement l’empire de la caste sacerdotale, dont les travaux spéculatifs, strictement réduits d’ordinaire au peu qu’exigeait le maintien journalier de son autorité, étaient essentiellement absorbés par le développement habituel de soit activité usuelle, soit médicale, soit administrative, soit même industrielle, etc., à laquelle cette caste se faisait gloire-de subordonner directement toute Jautre occupation plus abstraite'. Ainsi, le mérite |xurement intellectuel y était certainement fort loin de constituer, £n réalité, le firndement essentiel de la prééminence sociale; ce qui. d’ailleurs serait immédiatement contraire à la nature d’un régime, où toutes ieS fonctions quelconques étaient nécessairement .héréditaires) bien que cette- hérédité n’eùt pas .ençore les inconvéuiens radicaux qu’elle a dû entrainer depuis , comme je l’ai ex-^

PHYSIQUIv SOCIALE. ■

pJiqué au chapitre précédent. Quand le caractère vraiment spéculatif a commencé à devenir nettement prononcé, ce qui n’a pu d’abord se développer que chez les philosophes grecs, chacun sait si la classe éminemment pensante a jamais possédé en effet la prépondérance politique, toujours si vainement poursuivie par ses efforts persévérans.

11 est donc évident que, bien loin de jiouvoir directement dominer la conduite réelle de la vie humaine, individuelle ou sociale, l’esprit est seulement destiné, dans la véritable économie de notre invariable nature, à modifier plus ou moins profondément, par une influence consultative ou préparatoire, le règne spontané de la puissance matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle. Or, en considérant sous un antre aspect celte irrécusable nécessité, on la trouvera certainement beaucoup moins fâcheuse que ne doit d’abord le faire supposer un examen peu approfondi ; car, les mêmes causés générales qui l’imposent comme inévitable, la mettent aussi en sufllsante harmonie permanente avec l’ensemhle de nos vrais besoins essentiels. En premier lieu, la justice souffre réellement bien moins d’un tel arrangement général que ne le font communément présumer les plaintes exagérées, trop souvent amères et même déclamatoires, de la plupart

3lO PHILOSOPHIE POSITIVE.

des philosophes sur la prétendue 'imperfeclioti radicale du classement social, qui, d’ordinaire, est essentiel lem en t conforme aux plus impérieuses prescriptions de notre immuable nature. Les mémorables réûexions de Pascal à cesujet, quoique attribuées-vulgairement à une intention profondément ironique, ne constituent au fond qu’une exacte appréciation générale de l’indispensable nécessité d’une semblable disposition élémentaire pour le maintien journalier de l’harmonie sociale, qui serailcontinuellement troublée par d’inconciliables prétentions, dont le jugement, trop lentettrop diflicile, serait très fréquemment illusoire, comme nous venons de le voir, si le principe spécieux de la supériorité mentale pouvait Seul déterminer souverainement les rangs effectifs. Cet ordre réel tant décrié revient, au fond , à prendre pour base habituelle d’estimation politique la considération directe de l’utilité spéciale et immédiate, individuelle ou sociale. Or, quoiqu’un tel principe soit certainement fort étroit, et bien que sa prépondérance exclusive doive être justement regardée' comme très oppressive et éminemment dangereuse, il n’en constitue pas moins, par sa nature, le seul fondement solide de tout véj itable classement humain, tians la vie sociale, en effet, presque autant que dans la Vie individuelle, la raison

PHYSIQUE SOCIALE. 3ll

est ordinairetnenl beaucoup plus nécessaire que le génie; excepté en quelques occasions capitales, mais.exlrêmement rares, où la masse géneralé des idées usuelles a besoin d’une élaboration nouvelle ou d’une impulsion spéciale qui , une fois accomplies par l’intervention déterminée de quelques éminens penseurs, sulliront long-temps aux exigeances journalières dé l’application réelle : comme lé montre clairement l’exameO attentif de chacune des phases importantes de notre développement, où, après une suspension, momentanée mais indispensable , de sa prépondérance 'habituelle, le simple bon sens reprend spontanément les rênes du gouvernement humain. Autant le génie spéculatif .est seul capable de préparer convenablement, par ses méditations abstraites, les divers changemens essentiels qui doivent successivement s’opérer, autant il est, de sa nature, radicalement impropre à la direction journalière des affaires communes : en sorte que le mol célèbre du grand Frédéric sur l’incapacité politique des philosophes, bien loin de devoir être r^ardé comme une injuste dérision , n’indique réellement qu’une profonde appréciation , aussi judicieuse qu’énergique, des vraies fconditions élémentaires de toüte économie sociale. Les considérations spéculatives sont et doivent être, par leur nature.

3ia PHILOSOPHIE POSITITE.

trop abstraites, trop indirectes, et trop lointaines pour que les esprits vraiment cbntemplatifs puissent jamais devenir les plus propres au gouvernement usuel, où, presque toujours, il s’agit surtout d’opët'ations spéciales, immédiates, et actuelles; et, à cet égard, les dispositions morales.concourent pleinement avec les conditions mentales, puisque le caractère éminemment penseur est et doit être, de toute nécessité, peu sou-> cieux de la réalité présente et détaillée , ce qui , au contraire, constituerait certainement une tendance très vicieuse dans la conduite ordinaire des adàires humaines, individuelles ou sociales : or,' d’un autre côté, les intelligences essentiellement philosophiques né sauraient être condamnées à se tenir constamment au point de vue pratique, sans que leur essor propre ne devînt, par cela seul , au grand préjudice dé l’humanité, radicalement impossible , comme il arrive spontanément sous le régime purement théocratique. On peut, d’ailleurs, accessoirement ajouter, à titre de motif intellectuel secondaire, que les philosophes, même parmi les plus élevés, ont été jusqu’ici trop souvent entraînés à s’écarter invcdontairement de l’esprit d’ensemble, principal attribut du vrai génie politique : malgré leurs efforts ordinaires pour assurer la plénitude et la généralité de vues

PHÏSIQÜÇ SOCIALE. 3 1 3

dont Us se glorilient principalement, ils sont fréquemment sujets à un genre particulier de rétrécissement mental, qui. consiste à poursuivre très loin l’examen abstrait d’un seul aspect social, en négligeant esscnticlleuient presque tous les autres, daus les cas mêmes où la saine décision doit di^ rectement dépendre de leur sage pondération mutuelle j disposition qui , déjà très nuisible dans l’ordre théorique, peut devenir extrêmement dangereuse dans l’ordre pratique. Quant au très petit nombre de ceux qui, selon la vocation caractéristique de la vraie philosophie, ne perdent jamais de vue, dans leurs spéculations diverses, la considération convenable de l’ensemble réel, ceuxlà, que la philosophie positive devra spontanément rendre un jour beaucoup 'moins rares, ne se plaignent point que la suprême .domination des aifaires humaines n’appartienne pas à la philosophie, parce qu’ils savent s’expliquer pleinement l’impossibilité, et mêm.e le danger, de cette utopie grecque, dont l’interrègne intellectuel a permis le renouvellement moderne, ep rouvrant le cours des divagations politiques, coénme je l’indiquerai au chapitre suivant. Ainsi, l’humanité ne saurait certainement trop honorer, en, tant que premiers organes nécessaires de. ses principaux progrès, ces intelligences exceptionnelles

3l4 PHILOSOPHIE POSITIVE,

qui, entrainées par une ioipérieuse destination spéculative, 'esthétique, scientifique, ou philoso* phique, consacrent noblement leur vie à penser pour l’espèce entière; elle ne peut sans doute entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, si (hfliciles h remplacer, et qui constituent, pour toute notre race, la plus importante-richesse; elle ne saurait enfin trop s’empresser dè seconder leurs éminentes, fonctions , soit en ofiraht à- leurs travaux toutes les facilités convenables, soit en se disposant elle-même à subir pleinement leur vivifiante influence : niais elle doit néanmoins éviter soigneusement de leur confier jamais la direction souveraine de ses affairés journalières, à laquelle leur naturé caractéristique les rend, de' toute nécessité, essentiellement impropres.

Telles seraient donc, à cet égard, les indications fondamëntales de la saine raison , à ne considérer même que les sitnples motifs d’aptitude, et en supposant d’abord que ce prétendu règne de l’esprit pût rester suffisamment Compatible avec l’essor réel de l’activité intellectuelle. Or, il est maintenant aisé de reconnaître que, par une suite nécessaire de notre extrême imperfection mentale, cette chimérique domination , outre ses conséquences directement perturbatrices'pour

PnVSIQUE SOCIALE. • 3l5

la vie pratique de l’humanité ^ tendrait inévita-blement à taiir, jusque dans sa source la plus pure, le cours général de nos progrès, en atrophiant de plus en plus ce même développement spéculatif, auquel on aurait ainsi imprudeiuuient tenté de tout subordonner. En effet, il n’y a point, dans l’ensemble de la philosophie naturelle, de principe plus général et plus évident que celui qui nous indique, au moral comme au physique, et même encore davantage, l’indispensable besoin des obstacles convenables pour permettre l’essor réel de forcçs quelconques. Cette insurmontable nécessité doit être, dans l’ordre social, d’autant plus prononcée qu’il s’a^t de forces spontanément douées d’une moindre énergie propre ; et par conséquent cet important principe doit devenir «éminemment applicable à la force intellectuelle, la moins intense, sans aucun doute, de toutes nos facultés caractéristiques, etqui, chez la plupart des hommes , ne sollicite, par. ellemêmè, presque aucun développement direct, aspirant le plus souvent, au contraire, à une sorte de repos absolu, aussitôt après le moindre enetcice soutenu. L’ejs.nmen journalier de la vie individuelle confirme, clairement que l’activité mentale n’y est habituelleuieut entretenue que par l’exigence continue des divers besoiiis humains.

3l6 PHILOSOPHIE POSITIVE.

dont l’iniittédiale satisfaction n’est point heureiiseraient possible sans efforts durables^ et cette activité s’amortit essenlielleinent sous l’influence, sufllsamment jirolongée, de circonstances trop favorablesj ou, du moins, elle dégénère alors en un vague et stérile exercice, dont l’utilité réelle est fort douteuse , et qui n’est ordinairement stimulé que par lés frivoles excitations d’une vanité puérile. Chez les esprits vraiment spéculatifs, l’essor mental persiste éminemment, et même avec beaucoup plus d’efficacité, soit individuelle, soit sociale, après que ce grossier aiguillon' primordial a cessé de se faire sentir ; mais c’est surtout parce que l’économie effective.de la société vient y substituer spontanément une plus noble impulsion habituelle, en leur inspirant inévitablement une légitime tendance vers , un ascendant social, qui, de toute nécessité, se dé- . robe sans cesse à leur infatigable poursuite : et telle est, en effet , la vraie source générale des plus admirables efforts intellectuels. Or, il est évident que cette source précieuse .serait directement me-. nacée d’un prochain et irréparàble épuisement, si l’intelligence pouvait récileméîit parvenir à cette vaine suprématie^ politique dont nous considérons ici le principe idéal. Destiné à lutter, et non à régner, l’esprit n’est point spontanément

tUYSIQUE SOCIALE. Sl^

asse2i énerj'ique, même clie2 les plus heureux organismes, pour résister long-temps à l’influence •délélère d’un semblable triomphe : il tendrait nécessairement vers une funeste atrophie gradudle, comme manquant à la fois de but et d’impulsion, aussitôt que, loin d’avoir à modifier un ordre indépendant de lui, et résistant sans cesseà son action, il n’aurait plus essentiellement qu!à contempler avec admiration l’ordre dont il serait le créateur et l’ar- Jiitre. Ainsi radicalement détournée de son véritable office, l’iu telligence, au lieu de s’occuper noblement, selon sa nature, à préparer convenablement la satisfaction générale des divers besoins individuels ou sociaux , ne conserv'erait bientôt qu’une activité essentiellement corruptrice, uniquement vouée à raifermir, contre les plus justes attaques, le' maintien continu de cette monstrueuse domination, suivant la marche finale de toutes les théocraties proprement dites. Cette déplorable issue générale deviendrait naturellement d’autant plus imminente, que, dans une telle hypothèse, nous avons, déjà reconnu que le principal pouvoir serait nécessairement loin d’appartenir d’ordinaire aux plus éminentes intelligences : or, l’esprit, dénué de bienveillance et de moralité , comme U l’est si -souvent chez les penseurs médiocres, n’est certainement que trop enclin à utiliser- ses fa-

PHILUSUPUIE POSITIVE.

cultes pour un simple but d’égoïsme systématique, lors meme qu’il n’a point à maintenir à tyut prix sa propre suprématie sociale. L’antipatliio profonde et l’infatigable envie, qui ont tant poursuivi presque tous les éminens génies spéculatifs dont notre espèce s’honorera sans cesse, n’out point essentiellement émané de la masse vulgaire, spontanément disposée, au contraire, envers eux à une admiration sincère quoique stérile : elles ne sont pas même provenues le plus souvent des pouvoirs politiques proprement dits, qui, en tout temps, malgré la crainte naturelle d’une certaine rivalité d ascendant social, se sont si fréquemment gloribés d’avoir protégé leur essor mental-: c’est «urtout du sein même de la classe contemplative qu’ont habituellement surgi ces ignobles et odieuses entraves, suscitées inslinctivement.au génie par la jalouse médiocrité d’impuissans concurrens, qui ne peuvent concevoir d’autre moyen efficace de maintenir une prépondérance usurpée que d empêcher, à l’aide d’obstacles quelconques, le plein développement de toute Supériorité réelle, dont eux seuls se sentent d’ordinaire intimenaent <blesses. Hien n’est plus propre, sans doute, que cette triste mais irrécusable observation à vériBer directement combien serait, de • toute nécessité, éminemment fatale au libre élan

PHYSIQUE . SOCIALE. JlQ

de l’intelligence humaine celle chimérique utopie du règne de l’esprit , si follement poursuivie par la pluptirl des philos^iphes grecs , à la seule exception capitale du grand Aristote, et si irrationnel-: lemeiit reproduite par tant d’imitaleui*s modernes, qui ne sauraient avoir, comme eux, l’excuse fondamentale d’un état social toujours caractérisé par la confusion élémentaire de tous les divers pouvoirs. Car, il est évident que , bien loin d’avoir ainsi vraiment constitué la suprématie sociale de l’intelligence, on n’amalt dès lors réalisé qu’un régime où tous lés efforts principaux de la classe souveraine seraient bientôt concentrés spontanément, à la manière des théocraties dégénérées, vers la plus intense compression possible de tout développement mental chez la masse des sujets, a0n que leur abrutissement général pût permettre le maintien Indéfini d’une autorité spirituelle, qui, privée de stimulation suffisante, se serait inévitablement abandonnée à l’imminente apathie que notre faible nature spéculative tend sans cesse à produire et à enraciner de plus eu plus. Sij malgré d’injustes accusations, les pouvoirs n’ont point ordinairement tendu, en réalité, à empêcher systématiquement l’essor intellectuel, c’est précisément, entre autres motifs, parce que la vraie prépondér{ince politique n’était point

3aO PHILOSOPËfÉ POSITIVE,

copçue comme susceptible d’appartenif jamais li la supériorité mentale , dont ils ne pouvaient craindre, par suite, d’encourager directement l’essor universel.

J’ai cru devoir ici spécialement insister sur cette importante explication préliminaire, que j’aurai encore naturellement lieu de considérer subsidiairement dans un autre chapitre, à cause de l’extrême danger politique que présente aujourd’hui le spécieux sophisme général relatif aü règne absolu de la capacité intellectuelle, depuis que la grande notion révolutionnaire de la confusion fondamentale des deux pouvoirs essentiels a dù provisoirement dominer, avec une si déplorable Unanimité ÿ l’ensemble réel dé la philosophie politique usitée aujourd'hui, en supprimant ainsi directement toute idée spontanée du seul moyen régulier qui puisse, comme je Vais l’établir, ouvrir une issue générale entre deux voies, également' pernicieuses , qui conduiraiedt , l’une à la compression effective de l’intelligence, l’autre à sa chimérique suprématie politique. Tout vrai philosophe devrait maintenant sehtir dignement combien il iinporte eiifimde dissiper ou' de prévenir autant que possible ces aberrations, que leur aspect plausible doit rendre' encore plus funestes, et qui tendent irntnédiateiuent à ériger

€u principe universel tle perturbation sociale celle même p^ance meulale qui peut seule présider désormais à la régénération radicale de l’humanité. Aussi l’indispensable digre.ssion statique que nous venons de terminer, malgré qu’elle semble d’abord nous écarter momentanément de notre but essentiel, doit-elle constituer, pour la suite entière de notre travail dynamique, une lumineuse préparation , propre à nous y éviter le plus souvent la longue et pénible considération spéciale de nombreux et importans éclaircissemens : outre l’utilité , incontestable quoique accessoire, qu’elle nous offre déjà de calmer spontanément les craintes, puériles mais trop naturelles, de despotisme tbéocratique, que doit inévitablement inspirer aux esprits actuels toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle dans le système politique des sociétés modernes.

Poursuivant maintenant, d’une manière directe, le cours général de notre opération historique ’ nous devons concevoir la disserlatiou précédente comme étant ici destinée surtout à faire d’avance apprécier exactement l’ensemble de la difficulté fondameutaie que le régime mouothéiqiie avait à surmonter, au moyen-âge, en ébaucliant la nouvelle constitution sdqiale de l’élite de l’humanité.

Le grand problème politique consistait alors, en

ÏOME V.

PHir.OSOPHIE PO.SITI^VE.

effet, tout en écartant radicalement ces dangereuses rêveries de la philosopliie grecque sur la souveraineté de l’inlelligencej à donner cependant une juste satisfaction régulière à cetirrésistihledesir spontanéd’ascendant social , si e'nergiquement manifesté par l’activité spéculative, pendant la suite de siècles qui venait de s’écouler! depuis l’origine de son essor distinct. Car, une fois développée, cette nouvelle puissance ne pouvait manquer de tendre instinctivement, avec une force croissante, au gouvernement général de l’humanité; et cependant elle avait toujours été, dès sa naissance, nécessairement tonne en dehors de tout ordre légal, envers lequel elle se trouvait ainsi constituée inévitablement en état d’insurrection latente, mais intime et continue, soit sous le régime grec, soit, d’une manière encore plus marquée, sous le régime romain. 11 fallait donc, au lieu d’éterniser, entre les hommes d’action et les hommes de pensée, une lutte déplorable, qui devait de plus en plus consumer, en majeure partie, par une fut, neste neutralisation mutuelle, les plus précieux élémens de la civilisation humaine, organiser suffisamment entre eux une heureuse conciliation permanente, qui pût convertir ce vicieux antagonisme en une utile rivalité, uniformément tournée vers la meilleure satis&ction des principaux

PHYSIQUE SOCIALE. 3a3

liesoins sociaux, en assignant, autant que pos- *sible, à chacune des deux grandes forces , dans l’ensemble du système politique, une participation régulière , pleinement distincte et indépendante quoique nécessairement convergente, par des attributions iiabituelles essentiellement conformes à sa nature caractéristique» Telle est l’immense difficulté, trop peu comprise aujourd’hui, que le catholicisme a spontanément surmontée, au moyen-âge, de la manière la plus admirable, en instituant enfin, à travers tant d’obstacles, cette division fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, que la saine philosophie fera de plus en plus reconnaître,' malgré les préjugés actuels, comme le plus grand perfeCliouncment qu’ait pu recevoir jusqu’ici la vraie . théorie générale de l’organisme social , et comme la principale cause de la supériorité nécessaire de la politique moderne sur celle de l’antiquité. Sans doute, cette mémorable solution a été d’abord essentiellement empirique , en résultat nécessaire de l’équilibre élémentaire que j’ai caractérisé au chapitré précédent ;• et sa véritable conception philosophique n’a pu naître que long-temps après, de l’examen même des faits accomplis : mais i| n’y a rien là qui ne doive être jusqu’ici radicalement commun à toutes les grandes solutions

3a4 pnirosorare positive.

politiques réelles , .puisque la politique vraiment ‘ rationnelle, utilement susceptible de diriger ou * d’éclairer le cours graduel des opérations actives, n’a pu encore, comme je l’ai expliqué, nullement exister. En outre, la nature, inévitablement théologique, de la seule philosophie qui pût alors servir de principe à une telle iustitution, a dû en altérer profondément le caractère, et même en diminuer beaucoup l’efficacité, en la faisant participer, de toute nécessité, à la destinée purement provisoire d’une semblable philosophie, dont l’antique suprématie intellectuelle devait de plus eu plus décroître irrévocablement , surtout à partir même de cètte époque, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt : cette corelation générale consli • lue, en effet , la principale cause de la répugnance, passagère mais énergique, qu’éprouvent nos esprits modernes pour cette précieuse création du génie politique de l’humanité, qui cependant, une fois accomplie sous une forme quelconque, ne pouvait plus être entièrement perdue, quel que fût le sort ultérieur de sa première base philosophique, et devait implicitement pénétrer les mœurs et les idées de ceux même qui la repoussaient le plus systématiquement, jusqu’à ce que, rationnelle-* ment reconstruite d’après une philosophie plus parfaite et plus durable, elle puisse désormais

PHYSIQUE SOCIALE. SsS

coiisliluer, dans uii prochain avenir, le principal fondemenl de la réorganisation moderne, comme je l’expliquerai au cinquante-septième chapitre. Il est clair d’ailleurs que les attributions religieuses de la classe spéculative, vu l’importance prépondérante qui devait naturellement leur appartenir tant que les croyances ont suiTisamment persisté, tendaient directement à dissimuler, et même à absorber, ses fonctions intellectuelles, et même morales : la direction sociale des esprits et des cœurs ne pouvait , par elle-même , inspirer, si ce n’est à titre de moyen , qu’un intérêt fort accessoire , en comparaison du salut éternel des âmes ; en sorte que le but clûmérique devait , à beaucoup d’égards, nuire gravement à l’oQice réel. Etibn , l’autorité presque indéfinie dont la foi armait spontanément, de toute nécessité, les interprètes exclusifs des volontés et des décisions divines, ne pouvait manquer d’encourager continüellement, chez la puissance ecclésiastique, les exagérations abusives, et même les vicieuses usur- |)ations, auxquelles sou ambition naturelle ne devait être déjà que trop spécialement disposée, par suite du caractère essentiellement vague ét absolu dé ses doctrines fondamentales, qui n’était même contenu par aucune conception rationnelle sur la circonscription générale des dificrcns

pouvoirs humains. Nëamuoins, tous ces diver.s inçonvénien$ majeurs, évidemment inévitables eu un tel temps et avec de tels moyens , n’ont profondément influé cpie sur la décadence éminemment prochaine et «rapide d’une telle constitution, comme on le sentira ci-dessous.: ils ont beaucoup troublé l’opération principale, mais sans la faire réellement avorter, soit quant à son immédiate destination générale pour le progrès correspondant de l’évolution humaine, soit quant à l’influence indestructible ‘d’nn semblable précédent pour le perfectionnement ultérieur de l’organisme social; double aspect sous lequel maintenant nous devons procéder directement à sou appréciation sommaire. La destination et les limites de cet ouvrage ne sauraient ici me permettre, à cet égard , qu’une .ébauche très imparfaite , oùi je n^espère point .de pouvoir faire convenablement passer dans l’esprit du lecteur la profonde admiration. dont l’ensemble 'de mes méditations philosophiques m’a. depuis long «r temps) pénétré envers œtte écoiioinie générale da système catholique au moyeh-âge, que l’on devra concevoir de plus en plus' comme formant jusqu’iciile chefd’œuvre poHtiquedèla sagesse humaine. (i ) ;! mais

•• -i-ii: -i.' î't, * 'j'-iri lit..'

(i) Je suit ne dane le calholicieme : mais ma philosophie est certes

asscc carkcterisêe désortniis pnnr ijxic personne ne puinS attribnei

pijysiQUE SOCIALE. 3a7

}e suis ëvidemmeut coatraint de renvoyer, sur ce grand sujet, tous les développemens principaux au Traité spécial de philosophie politique que j’ai déjà plusieurs fois annoncé, en me bSmant actuellement, pour ainsi dire, à de simples assertions méthodiques, c|ue chaque) lecteur devra luimême vérifier, suivant l’avis universel placée la fin du chapitre précédent (i). On peut vraiment dire aujourd’hui, sans aucune exagération, que le catholicisme n’a pu être encore philosophique-ment jugé, puisqu’il n’a jamais dû être examiné que par d’absolus panégyriques, plus ou moins

.V un lel accident ma piëdilection aysle'matique pour le perPeclionnement ge'ne'ral qne l’organisme social a rccB,' au moyen-âge, sous l’ascendant politique de la philosophie catbuUqne. A vrai dite, il y nnrait, je crois, d’importans avantages h concentrer aujourd’hui les discassions sociales entre l’esprit catholique et l’esprit positif, les seuls qui puissent marateuant lutter arec irnsv, comme - tendant tons deux & e'tablir, sur des bases dilFerenles, une véritable organisation j en éliminant, d’dn commun accord, la métaphysique protestante, dont l’interveiKion ne sert plds qu’h engendrer de stériles et Interminables coolreycrses, radicalement contraires à toute saine conception politique. Mais l’nmverselle infiltration , même chez les meilleurs esprits actuels, de cette vaine et versatile philosophie, et aussi la manière bcancoup trop étroite dont le catholicisme est maintenant compris par ses pins cminens partisans, ne me permettent gnère d’espérer une telle amélioration, réelle, lors même qne l’école positive, jasqn’iei essentiellement rédnitè à moi sent, serait de'j&, en politique, suffisamment formée. '

(i) Kn attendant cette pnblicalion nltérieore, les Icctcnrs qni désireraient immédiatement. Il ée sujet, des explications pins directes et pins étendues, qne je ne puis indiquer ici , pourront utilement con^id-

PniLOSOPHIE POSITIVE.

condamnés à Son égard à une sorte de fanatisme inévitable, ou par . d’aveugles détracteurs, qui n’en pouvaient nullement apercevoir la haute destination sociale. C’est à l’école positive proprement dite, quelque étrange que cette qualité puisse d’abord sembler en elle, qu’il devait excluaivement appartenir de porter enfin sur le catholicisme un jugement équitable et définitif, en apprécient dignement, d’après une saine théorie générale , son indispensable participa tion réelle à l’évolution fondamentale de l’humanité. Aussi dégagée personnellement des croyances monothéiques que des croyances poly théiques ou fétichiques., cette école pourra seule apporter une impartialité éclairée dans l’exacte détermination de leurs diverses influences successives sur l’ensemble de nos destinées ; puisque les institutions capitales , comme les hommes supérieurs , et même bien davantage, ne sauraient devenir pleinement jugeables qu’après

ter mon travail, de'jà cité, aor le pouvoir apirilnel, insdré, an commeocemeot de 182S, daoi nn recaejl hebdomadaire îmitulé U Producteur, et apécialement la dernitre partie de ce travail, apparteiunt ao n* ai de ce recneil. Quoique j’y enaae anrtoat en voe le ponroir apiritnel moderne, et non celai du moyen-àge, on j trouve cependant une analyae rationnelle dea diveraea .altiibniions' fondamentaica d’nn tel pouvoir, qui peut contribnet b éclaircir, aona ce rapport , l’enaemblc ^ciuel de notre appréciation liiatoriquc. ^

l’entier accomplisseruentdeleui-priacipalemission.

Le génie, émineinment social, du catholicisnu a surtout consisté, en constituant un pouvoir pu renient moral distinct et indépendant du pouvoii politique proprement dit, à faire graduellement pénétrer, autant que possible, la morale dans la politique, à laquelle jusque alors la morale avait toujours été, au contraire, comme je l’ai expliqué au chapitre précédent, essentiellement subordonnée : et cette tendance fondamentale, à la fois résultat et agent du progrès continu de la sociabilité iiumaine, a nécessairement survécu a l’inévitable décadence du système qui en avait dû être le premier organe général, de manière à caractériser, avec une énergie incessamment croissante, malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, plus profondément qu’aucune autre diQ'érence princi|>ale, la supériorité radicale de la civilisation moderne sur celle de l’antiquité. Dès sa naissance, et long-temps avant que sa constitution propre pût être suffisamment formée, la puissance catholique avait pris spontanément une attitude sociale aussi éloignée des folles prétentions politiques de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l’esprit ihéocratique , en prescrivant directement, de son autorité sacrée, la soumission constante envers tous lesgou-

PHiLOSOFIltE POSITIVE.

vernemens étuLlis, pendant que, uüii moins hautement , elles les assujëtissait eux-mêmes de plus en - plus aux rigoureuses maximes de la morale universelle, dont l’active conservation devait spé* cialement lui appartenir. Soit d’abord sous la préptmdérence romaine, soit ensuite auprès de^ goemers du Nord, celte puissance nouvelle, quel- (|ue ambition qu’on lui supposât , ne pouvait certainement viser qu’à modifier graduellement, par l’influence morale, un ordre Apolitique préexistant et pleinement, indépendant, sans pouvoir jamais réellement tendre à en absorber la domination exclusive, abstraction fbite d’ailleurs des aberrations accidentelles , qui ne sauraient avoir aucune grande importance historique. '

Quand on examine aujourd’hui , avec Une impartialité vraiment philosophique, rcnseml)ie de CBSgnHides contestations si fréquentes , au moyenàÿf ,'éâlre les -deux' puissances, on ne tarde pas à- reoonnaitre qu’elles furent, presque toujours, essentiellemeot! défensives de la part du pouvoir spirituel, qui, lors même qu’il recourait à ses armes les plus redoutables, ne faisait le plus souvent que lutter noblement pour le maintien ‘convenable de la juste indépendance qu’exigeait en lui l’accomplissement réel de sa principale mission, et saus pouvoir, en la plupart des cas, y

* üigitized by

parvenir enlin sunisaminenl. La tragique destinée de l’illustre archevêque de Cantorhery, et une foule d’autres cas tout aussi caracicrisliques quoique moins célèbres, prouvent clairement que, dans ces combats si mal jugés, le clergé n’avait alors d’autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix normal de ses propres fonctionnaires ; ce qui certes devrait sembler maintenant la prétention la plus légitime, et même la plus modeste, à laquelle cependant l’église a été finalement partout obligée de renoncer essentiellement, même avant 1 epoque de sa décadence formelle. Toute théorie vraiment rationnelle sur la démarcation fondamentale des deux puissances devra, ce me semble, etre dlreoteineut déduite de ce principe général, indiqué par la nature même d’un tel sujet, et vers lequel a toujours convergé, en effet, d’une maniéré plus ou moins appréciable, la marche spontanée de 1 ensemble des évènemens humains, mais qui pourtant n’a jamais été jusqu’ici nettement saisi par personne : le pouvoir spirituel étant essentiellement relatif à V éducation , et le pouvoir tempoiel à Xhclion, en prenant ces termes dans leur entière acception sociale, l’influence de chacun des deux pouvoirs doit être, en tout système où ils sont réellement séparables, pleinement souveraine et\

PHILOSOPHIE POSITITE.

ce qui concerne sa propre destinalion , et seulement consultative envers la mission spéciale de l’autre, conformément à la coordination naturelle des fonctions correspondantes, comme je l’expliquerai plus formellement, au cinquante-septième chapitre, à l’égard du nouvel ordre social, en terminant notre opération historique. On aura , sans doute, une idée sufUsamment complète des principaux oilices ordinaires du pouvoir s|>irituel, dans l’intérieur de chaque nation, si, à cette grande attribution élémentaire de l’éducation pro- ' ■ prement dite , première base nécessaire de sa puis-

sance totale, on ajoute cette influence, indirecte mais continue, sur la vie active, qui en constitue à la fois l’inévitable suite et le complément indispensable, et qui consiste à rappeler convenablement, dans la prati({ue sociale, soit aux individus, soit aux classes, les principes que l’éducation avait préparés pour la direction ultérieure de leur conduite réelle, en prévenant ou lectiüant leurs diverses déviations, autant du moins que le com:; porte le seul emploi de cette force morale. Quant à ses fonctions sociales les plus générales , et {>ar lesquelles il a été, au moyen-âge , principalement caractérisé , pour le réglement mpral des relations internationales, elles se réduisent encore essentiellement à une sorte de [irolongement spontané

C ; ’ Googli-

de la même deslinalion primordiale, puisqn’elle.s résultent naturellement de l’extension graduelle d’un système uniforme d’éducation à des populations trop éloignées et trop diverses pour ne pas exiger autant de gouvernemens temporels distincts et indépendans les uns des autres ; ce qui les laisserait habituellement sans aucun lien politique régulier, si , d’après cet office commun , qui le rend simultanément concitoyen de tous ces différens peuples, le pouvoir spirituel ne devait, même involontairement, acquérir auprès d’eu.\ ce juste crédit universel qui lui permet de se constituer au besoin le médiateur le plus convenable et l’arbitre le plus légitime de leurs contestations quelconques, ou même, en certains cas, le promoteur rationnel de leur activité collective. Or, toutes les attributions spirituelles étant ainsi judicieusement systématisées à l’aide de l’unique principe de l’éducation , ce qui doit nous permettre désormais d’embrasser aisément d’un seul regard philosophique l’ensemhle de ce vaste organisme, le lecteur pourra facilement reconnaître, sans nous arrêter ici à aucune discussion spéciale , que, comme je l’ai ci-dessus annoncé , la puissance catholique , bien loin de devoir être le plus souvent accusée d’usurpations graves sur les autorités temporelles, n’a pu, au

contrnire, ordiDairement obtenir d’elles, à beaucoup près, toute la plénitude de libre exercice qu’eût exi^é le suflisant accomplissement journalier de son noble office, aux temps même de sa plus grande splendeur politique, depuis le milieu environ du onzième siècle jusque vers la fin du treizième : ce qui devait tenir, soit à ce qu’il y avait de prématuré, pour une telle époque, dans une aussi éminente innovation sociale, soit surtout à la nature trop imparfaite de la doctrine vague et chancelante qui en constituait le premier fondement. Aussi je crois pouvoir assurer que, de nos jours, les philosophes catholiques, à leur insu trop affectés eux-mêmes de nos préjugés révolutionnaires, qui disposent à justifier d’avance toutes les mesures quelconques du pouvoir temj)orel contre le pouvoir spirituel, ont été, en général, beaucoup . trop timides, sans excepter même le plus énergique de-tous, dans leur juste défense historique d’une telle institution ; parce que leur position vicieuse leur imposait nécessairement l’obligation, pour eux maintenant aussi impossible à remplir qu’à éviter, de préconiser, d’une manière absolue, comme indéfiniment ap- ])licable, une politique qui n’avait pu et dû être que temporaire et relative, et dont aucun d’eu.x n’eût osé proposer aujourd’hui la restauration to-

taie, ptescrile cependant, avec une pleine évidence logique, par leurs jiropres principes. Quoi qu’il en soit, l’action réelle de'oes divers obstacles essentiels n’a pu entièrement empêcher le catholicismet d’accomplir immédiatement, au moyenâge, sa pins grande mission provisoire, pour l’évo* lution fondamentale de l’humanité, ainsi que je l’expliquerai ci-dessous; ni de donner enfin au moude, par sa seule existence, l’ineffaçable exemple, suffisamment caractéristique malgré sa courte période d’efficacité, de l’heureuse influence capitale que peut exercer, sur le perfectionnement général de notre sociabilité, l’introduction convenable d’un vrai pouvoir spirituel, dont tous les philosophes devraient aujourd’hui sentir qu’il s’agit surtout de réorganiser désormais l’indispensable institution, d’après des bases intellectuelles à la fois plus directes , plus étendues , et plus durables.* La classe spéculative, sans pouvoir absorber entièrement l’ascendant politique, comme dans les théocraties, et sans devoir rester essentiellement extérieure à l’ordre social, comme sous le régime grec, a commencé alors à prendre le caractère général qui lui est radicalement propre, d’après les lois immuables de la nature humaine, et qu’elle doit ultérieurement développer de plus en plus, suivant le double progrès continu de

Diglîi-- ! by Googif

rintelligence et de la sociabilité; car elle s’est dès lors constituée , au milieu de la société , en état permament d’observation calme et éclairee, et toutefois nullement indifférente, d’un mouvement pratique journalier auquel elle ne pouvait participer personnellement que d’une manière indirecte, par sa seule influence morale ; en sorte que , toujours directement placée , de sa nature, au vrai point de vue de l’économie générale, dont les besoins réels ne pouvaient avoir ordinairement d’organe plus spontané ni plus fidèle, comme de plus convenable conseiller, elle se trouvait éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à rappeler avec énergie, dans la vie active, soit, aux individus, soit aux classes, et même aux nations , la considération abstraite du bien commun , graduellement effacée sous les innombrables divergences, à la fois mofales et intellectuelles, engendrées par l’essor, de plus en plus discordant, des opérations partielles. Dès cette mémorable époque, une première ébauche de division régulière entre la théorie et l’application a commencé à ^ réaliser enfin, dans l’ordre des idées sociales, comme elle l’était déjà, plus ou moins heureusement, envers toutes les autres notions moins compliquées; les principes politiques ont pu cesser d’étre empiriquement cons-

PinsiQUE SOCIALE. • 337

truits à mesure que la pratique venait à l’exiger ; les nécessités sociales ont pu être, à un certain tlegré, sagement considérées d’avance, de manière à leur préparer en silence une satisfaction moins orageuse, sans qu’une telle préoccupation dût cependant troubler immédiatement l’ordre effectif; enfin, un certain essor légitime a été ainsi habituellement imprimé à l’esprit d’amélioration sociale, et même de perfectionnement politique : en un mot, l’ensemble de la vraie politique a commencé à prendre dès lors, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d’étendue, et même de rationnalité, qui n’avait pu encore exister, et qui, sans doute, eût été déjà plus marqué, d’après l’esprit fondamental de cette grande 1nslitutioui si la philosophie, malheureusemcnl théologique , qu’elle était évidemment contrainte d’employer, n’avait dû beaucoup restreindre, et même gravement altérer, une telle propriété. Moralement envisagée, on ne saurait douter que cette admirable modification de l’organisme social n’ait directement tendu à développer, jusque dans les derniers rangs des populations qiti ont pu en subir suffisamment la salutaire influence, un profond sentiment de dignité et d’élévation, jusque alors presque inconnu ; par cela seul que la morale universelle, ainsi constituée, d’un aveu

Page 1