‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 21 sur 40 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

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glise romaine {relativement à la lecture indiscrète et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, ne devrait pas être servilement reproduit par les philosophes impartiaux, qui, n’étant point retenus, comme les docteurs catholiques, par un respect forcé pour cette dangereuse habitude, pourraient franchement proclamer les graves inconvéniens, intellectuels et sociaux, radicalement inhérens à une telle pralique, qui, résultée du besoin logique de constituer au monothéisme une continuité indéiiuie, tendait, chez la plupart des esprits ordinaires , à ériger eu type social la notion rétrograde d’une antique théocratie, si antipathique aux vraies nécessités essentielles du moyen-âge. L’exacte interprétation générale des faits montre alors, au contraire, dans le clergé catholique, une disposition constante à faire universellement pénétrer toutes les lumières quelconques qu’il avait lui-méme reçues, bien loin d’imiter, à cet égard, la concentration systématique propre au régime vraiment tbéocratique : et c’était là une suite inévitable de la division fondamentale des deux pouvoirs élémentaires, qui, dans l’intérét même de sa l^itirae domination, conduisait cette hiérarchie à exciter partout un certain degré de développement intellectuel , sans lequel- sa puissance générale n’aurait pu trouver un point d’ap-

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pui suffisant. Au reste, il ne s’agit point directer ment, en ce moment, de l’appréciation mentale, ni même, morale, naturellement examinée ciaprès, de ce système général de l’éducation catholique, où nous ne devons maintenant considérer surtout que la haute influence politique qii’il procurait nécessairement à la hiérarchie sacerdotale, et qui devait évidemment résulter de l’ascendant spontané que tendent à conserver indéfiniment les directeurs primitifs de toute éducation réelle, quand elle n’est point bornée à la simple instruction; ascendant immédiat et général, inhérent à cette grande attribution sociale, abstraction faite d’ailleurs du caractère spécialement sacré de l’autorité spirituelle au moyenâge, et des terreurs superstitieuses qui s’y rattachaient. Simultanément héritier, dès l’orgine, de l’empirique sagesse des théocraties orientales, et des ingénieuses études de la philosophie grecque, le clergé catholique a dù ensuite s’appliquer inévitablement, avec une opiniâtre persévérance, à l’exacte investigation de la nature humaine, individuelle ou sociale, qu’il a réellement approfondie autant que peuvent le comporter des observations irrationnelles , dirigées ou interprétées par de vaines conceptions théologiques ou métaphysiques. Or, une telle connaissance, où sa supériorité gé-

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nérale était hautement irrécusable, devait éminem-^ ment favoriser son ascendant politique, puisque, dans un état quelconque de la société, elle constitue naturellement, de toute nécessité, la première base intellectuelle directe d’un pouvoir spirituel ; les autres sciences ne pouvant obtenir, à cet égard, d’efficacité réelle que par leur indispensable inüuence rationnelle sur l’extension et l’amélioration de ces spéculations, politiquement prépondérantes, relatives à l’homme et à la sociétés On doit enfin concevoir l’institution, vraiment capitale, de la confession catholique, comme destinée à régulariser une importante fonction élémentaire du pouvoir spirituel, à la fois suite inévitable et complément nécessaire de cette attribution fondamentale que nous venons de considérer: car il est, d’une part, impossible que les directeurs réels de la jeunesse ne deviennent point spontanément, à un degré quelconque, les conseillers habituels de la vie active;. et, d’une autre part, sans un, tel prolongement d’influence morale, l’efficacité sociale de leurs opérations primitives ne saurait être suffisamment garantie, en vertu ^ de leur aptitude exclusive à survèiller l’exécution* journalière des principes de çonduite qu’ils ont ainsi enseignés : il eût été d’ailleurs évidemment absurde que cette institution conservât indéfini-

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ment les formes ])uérHes, et même dangereuses, rappelées par l’étymologte d’une telle dénomination, et qui avaient dû subsister jusqn’à ce que la hiérarchie pi^t être suffisamment constituée. Rien ne peut, sans doute, nlieux caractériser l’ir.révocable décadence de l’ancienne organisation spirituelle, que la dénégation systématique, si ardemment propagée depuis trois siècles , d’une condition d’existence aussi simple et aussi évidente, du la désuétude spontanée , non moins signiBcative , d’un usage aussi bien adapté aux besoins élémentaires de notre nature morale, l’epanchement et la direction, qui, en principe, ne pouvaient certes être plus convenablement satisfaits que par la subordination volontaire de chaque croyant à un guide spirituel, librement choisi dans une vaste et éminente corporation, à la fois apte d’ordinaire à donner d’utiles avis et presque toujours incapable, par son heureuse position spéciale, désintéressée sans être indifférente, d’abuser d’une conBance qui constituait la seule base, constamment facultative, d’une telle autorité personnelle. Si l’on refuse, en effet, au pouvoir spirituel une semblable influence consultative sur la vie humaine, quelle véritable attribution sociale pourrait- il lui rester, qui ne puisse être encore plus justement contestée? Les

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puissans effets moraux de cette belle institution pour purifier par l’aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien appréciés des philosophes catholiques, que nous sommes ici heureusement (lispensés, à cet égard, de toute explication spéciale, au sujet d’une fonction qui a si utilement remplacé la discipline grossière et insuffisante, également précaire et tracassiére, d’après laquelle, sous le régime polythéique, le magistrat s’efforcait si vainement de régler les mœurs par d’arbitraires prescriptions, en vertu de la confusion fondamentale des deux ordres des pouvoirs humains. Nous n’avons à l’envisager maintenant que comme une indispensable condition d’existence politique inhérente au gouvernement spirituel, quels qu’en soient la nature et le principe, et sans laquelle il ne pourrait sulHsammént remplir* son office caractéristique, qni doit y trouver simultanément ses informations élémentaires et ses premiei« moy ens moraux. Lesgraves abus qu’elle a produits, même aux plus beaux temps du catholicisme, doivent être bien ntoins rapportés à l’institution elle-même, abstraitement conçue, qu’à la nature vague et absolue de la philosophie théologique, seule susceptible, de toute nécessité, de constituer alors la hase très^mparfaite, sok moralement ou mentalement, de l’organisation spirituelle. 11

PHYSIQUE SOCULE.

résultait forcément, en efl'et, d’une telle situation j l’inévitable obligation de ce droit, en réalité presque arbitraire malgré les meilleurs réglemens, d’absolution religieuse., au sujet duquel les plus légitimes réclamations ne sauraient empêcber l’irrésistible besoin pratique de cette faculté continue, sans laquelle, à l’imminent péril de l’individu et de la société, une seule faute capitale aurait constamment déterminé un irrévocable .désespoir, dont les suites habituelles auraient tendu à convertir bientôt cette salutaire discipline en un principe nécessaire d’incalculables perturbations.

Après avoir, par l’ensemble des considérations précédentes, suflGisamment ébaucbé désormais l’appréciation politique du catholicisme, en ce qui concerne les conditions fondamentales du gouvernement spirituel, celles qui, par leur nature , doivent toujours se manifester, à un degré et sous une forme d’ailleurs variables, dans une véritable organisation morale distincte, quel qu’en puisse être le principe, il nous reste encore, pour achever de connaître assez ce grand organisme du moyen-âge, de manière à bien comprendre les exigences réelles, soit de. son existençe passée, soit de sa vaine restauration ultérieure, à signaler aussi, par l’indication rapide mais caractéristique d’un point de vue plus Spécial, ses principales

condilions purement dogmalit]ucs, aini de faire sentir que des croyaiioes ihéologiques secondaires, aujourd’hui conimunémeut regardées commesocialement indiflerenles, étaient cependant indispensables à la pleine ellicacité politique de ce système facticeet complexe, dont l’admirable mais passagère unité résultait péniblement de la laborieuse convergence d’une multitude d’influences hétérogènes, eu so'rte qu’une seule d’entre elles, profondément ruinée, tendait à entraîner spontanément uneiné>r vitable désorganisation, totale quoique graduelle. ■ Nous avons déjà reconnu, à ce sujet, à la fin du chapitre précédent, que le strict monothéisme, tel que le révent nos déistes, serait à la fois d’un usage impraticable et d’une application stérile ; et tout philosophe impartial qui tentera convenablement de ^mesurer, pour ainsi dire, la dose, foudamentale de polythéisme que le catholicisme a dû nécessairement conserver eu la régularisant d’après son principe propre, reconnaîtra 'qu’elle fut, en général, au.ssi réduite que le comportent essentiellement les besoins inévitables, intellectuels ou sociaux, du’ véritable esprit ihéologique. Mais nous devons, en outre, considérer . maintenant, dans le catholicisme, les plus importans des divers dogmes accessoirès, qui, dérivés, plus ou moins spontanément, de laconcep-

tiou ihcologique caractéristique, en ont constitué .surtout des dëveloppemeus- plus ou moins indis- ])ensables à l’entier accomplissement de sa grande destination provisoire pour l’évolution sociale.de l’humanité. »

La tendance, éminemment vague et mobile^ qui caractérise spontanément, même à l’état de monothéisme., -les conceptions théologiques, devrait profondément compromettre, de toute nécessité, leur efficacité sociale, en exposant v d’une manière presque indéfinie, dans la vie réelle, les préceptes pratiques dont elles sont la base à des modücations essentiellement arbitraires, déterminées .par les diverses passions humaines, û oet imminent péril continu n’était régulièrement conjuré par une active surveillance fondamentale du pouvoir spirituel correspondant. C’est pour-. quoi la soumission d’esprit', évidemment indbpeasable,à un. certain degré, à toute' organisation quelconque du gouvernement moral de l’humanité, avait besoin d’être beaucoup, 'plus intense sous le régime théologique , qu’elle- ne' devra le devenir, comme je ‘l’indiquerai pins tard, sons le régime positif, où la nature des doctrines pousse d’elle-même à une convergence presque suffisante, et n’exige, par suite, qu’un recours bien -moins spécial et moins fréquent à l’autorité interpre-

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tutive ou directrice. Ainsi, le calltolicisme, afin (le constitner et de niainlehir l’unité nécessaire à sa destination sociale, a dù cohtenir autant que possible le libre essor individuel, inévitablement discordant, de l’esprit religieux, en érigeant directement la foi la plus absolue en premier devoir du chrétien; puisque, en effet, sans une telle base, toutes les autres obligations morales perdaient aussitôt leur seul point d’appui. Si celte évidente nécessité du système catholiquô tendait réellement, suivant l’accusation banale, à fonder l’empire du clergé bien plus que celui de la religion, l’école positive, avec la pleine indépendance qui la caractérise, et que ne pouvaient manifester les philosophes catholiques au sujet des vices radicaux de leurs propres doctrines, ne doit pas craindre aujourd’hui de reconnaître hautement que cette substitution tant reprochée avait dû être, au fond , essentiellement avantageuse à la société ; car la principale utilité pratique de la religion a dû alors consister réellement à permettre l’élévation provisoire d’une noble corporation spéculative, éminemment apte, comme je l’ai expliqué^ për la nature de son organisation , à diriger heureusement , pendant sa période ascensionnellé, les opinions et les moeurs, quoique (x>ndamnée ensuite a une irrévocable décadence,

Di.

PHYSIQb'B SOCIALE. 879

nou par les défauts essentiels de sa constitution propre, mais preciséineut, au contraire, par l’inévitable imperfection d’une telle philosophie, dont l’ascendant mental et social devait être purement provisoire, comme le reste de ce volume le rendra, j’espère, de plus en plus incontestable. Cette indispensable considération générale doit- toujours dominer désormais toute appréciation vraiment rationnelle du catholicisme, aussi bien sous l’aspect purement dogmatique que sous le point de vue directement politique ; elle peut seule conduire à saisir le véritable caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées par la nature ou les besoins du système, et qui n’ont jamais pu être jusqu’ici philosophiquement jugées; elle doit enfin faire spontanément comprendre l’importance capitale que tant d’esprits supéneùrs ont jadis attachée à certains dogmes spéciaux , qu’un examen superficiel dispose maintenant à proclamer inutiles à la destination finale , mais qui , au fond , étaient d’ordinaire intimement liés aux exigences réelles soit de l’unité ecclésiastique , soit de l’efficacité sociale.

Dans le Traité spécial déjà promis , un tel esprit philosophique expliquera facilement plus tard l’irrécusable nécessité relative, intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement repro-

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cliés ail caliiolicismc , et <jui , â raison même de cette intime ohligalion , ont dû, en effet, puissamment contribuer ensuite à sa décadence, en soulevant partout contre lui d’énergiques répugnances, à la fois mentales et morales. C’est ainsi, par exemple, que l’on peut aisément concevoir l’arrêt fondamental, aussi indispensable que douloureux, qui imposait directement la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut éternel , et sans lequel , en effet , il est évident que rien ne pou^;ait plus contenir' la divergence spontanée des croyances theologiques , à moins de recourir sans cesse à une intervention temporelle bientôt illusoire ; et, néanmoins, cette fatale prescription, qui conduit inévitablement à la damnation de tous les hétérodoxes quelconquès, meme involontaires, a dû sans doute, justement exciter, plus qu’aucune autre, au temps de l’émancipation;' une profonde indignation unanime; car rien peul-etre n est aussi propre à confirmer, sous le rapport moral, cette destination purement provisoire si clairement inhérente, sous l’aspect mental,. a toutes les doctrines religieuses, alors graduellement amenées à convertir un ancien principe d’amour en un motif final de haine insurmontable , comme on le verrait désormais de plus en |dus, depuis la dispersion des croyances, si

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leur activité sociale.ne tendait enfin vers une extinction totale et conaramie. Le fameux dogme de la condamnation originelle de l’humanité tout entière, qui , moralement , est encore plus radicalement révoltant que le précédent , constituait aussi un élément nécessaire de la philosophie catholique , non-seulement par sa relation spontanée à l’explication ihéologique des misères humaines, qui en reproduit, en tant d’autres systèmes religieux, le germe essentiel, mais aussi, d’une manière plus spéciale , pour motiver convenablement la nécessité générale d’une rédemption universelle , sur laquelle repose toute l’économie de la foi catholique. De même-, il serait facile de reconnaître que l’institution , si amèrement critiquée, du purgatoire fut, au contraire, très-heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicbme, à titre d’indispensable correctif fondamental de l’éternité des peines futures : car, autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, eût évidemment déterminé souvent-ou un relâchement funeste ou un effroyable désespoir, également dangereux Tun et autre pour l’individu et pour la société, et entre lesquels le génie-catholique est parvenu à organiser cette ingénieuse issue, qui peuueltait de graduer immédiatement.

PHILO^PHIE POSITIVE.

aveç une scrupuleuse précision, l’application effec* tive du procédé religieux aux convenances de chaque cas réel j quels qu’aient dû être d’ailleurs les abus ultérieurs d’un expédient aussi arbitraire, on n’y doit pas moins voir l'une des conditions usuelles imposées par la nature du système, comme je l’ai indiqué ci-dessus quant au droit d’absolution. Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en pleine évidence la nécessité politique du caractère intimement divin attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système religieux, par suite de la relation profonde, incontestable quoique jusqu’ici mal démêlée, d’une telle conception avec l’indépendance radicale du pouvoir spirituel , ainsi spontanément placé sous une inviolable autorité propre , invisible mais directe;- tandis que, dans l’hypotbèse arienne, Je pouvoir temporel , en s’adressant immédiatement à la providence commune, devait être bien moins disposé à respecter la libt'e intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors bien moins éminent. On ne peut aujourd’hui se former une juste idée des immenses difficultés dé tout genre qu’a dû si long-temps combattre le catholicisme pour organiser enfin la séparation fondamentale des deux- pouvoirs élémentaires; et, par suite, on apprécie très impar-

faitement tes ressources diverses que celte grande lulle a exigées, et entre lesquelles figure , au premier rang, une telle apothéose, qui tendait à relever extrêmement la dignité de l’église aux yeux des rois, pendant que, d’un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait trop favorisé, eu sens inverse, la concentration de l’ascendant social : aussi l’histoire nous manifeste-t-elle alors, d’une manière très variée et fort décisive, la secrète pré* dilection opiniâtre de la plupart des rois pour l’hérésie d’Arius, où leur instinct de domination sentait confusément un puissant moyeu de diminuer Pindépendauce pontificale et de favoriser la prépondérance sociale de l’autorité temporelle. Le dogme célèbre de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté mentale, ne constituait, au fond, qu’une sorte de prolongement spontané du dogme précédent, comportait évidemment, au plus haut degré, la même edicacité politique, en attribuant au moindre prêtre un pouvoir journalier de miraculeuse consécration , qui devait le rendre éminemment respectable à des chefs dont la puissance matérielle, quelle qu’en fût l’étendue, ne pouvait jamais aspirer à d’aussi sublimes opérations : en un mot, outre l’excitation toujours nouvelle que la foi devait eu recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministère

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ecclésiastique plus irrécusablement iiulispensable ; tandis qu’avec des conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats temporels, , tendant sans cesse à la suprématie, auraient aisément conçu la pensée de se passer essentiellement de l’intervention sacerdotale, sous la seule condition d’une vaine orthodo;sie, comme la décomposition graduelle du christianisme l’a montré de plus en plus dans le cours des trois derniers siècles. Si , après avoir ainsi considéré l’ensemble doijmatique du catholicisme, on soumettait à une appréciation analogue le culte proprement dit, qui n’en était qu’une conséquence nécessaire et une inévitable manifestation permanente, on y vérifierait, d’une manière pluà ou moins prononcée, outre d’importans moyens moraux d’action individuelle et d’union sociale, une semblable destination politique, qu il suffira d’indiquer ici rapidement pour la pratique la plus capitale; sans parler , même de ces mémorables sacreraens, dont la succession graduelle, très rationnellement combinée, devait solennellement rappeler à chaque croyant, aux plus grandes époques de sa vie, et dans tout son cours régulier, l’esprit fondamental du système ttniversel, par des signes spécialement adaptés au vrai caractère de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe catholique

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olFi-e, sans doute, un aspect très peu satisfaisant, puisque la raison huq>aine n’y saurait voir, à. vrai dire, qu’une sorte d’opération magique, terminée par l’accomplissement d’une pure évocation, réelle quoique mystique : mai^, au contraire , du pointde vue social, on y doit reconnaître, à mon gré, une très heureuse invention de l’esprit théologique , destinée à réaliser la suppression universelle et irrévocable des sanglans ou atroces sacrifices d.u polyüiéisme, en donnant le change, [)ar un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif du sacriffce, qui est nécessairement inliérent à tout régime religieux, et que satisfaisait ainsi chaque jour, au-delà de toute possibilité antérieure, l’immolation volontaire de la plus précieuse victime imaginable. . •

Quelque imparfaites que doivent .être nécessairement d’aussi sommaires indications sur lès divers ' articles eswntiels du dc^me ef. du .culte çatboliques, dont Tappréciation plus développée serait ici déplacée, elles suffiront , j’espère , pour faire déjà sentir, à tous les vrais philosophes , la nature.et l’imporlartde d'un tel ordre de considérations, en attendant l’examen ultérieur cj-dessus annoncé. Plus. on approfondira, dans cet esprit positif, l’éhrde ■ générale . du . ! catholicisme ; au mo'yep-âge, mieux on s’expliquera l’immense in- TOME V. a5 ■

térêt, non moins social que nieii.lal , qu’inspiraieut . afors universellement tant de mémorables controverses, au milieu desquelles d’éininens génies ont su faire graduellement surgir l’admirable organisation catholique, quoique une superficielle critique les fasse aujourd’hui généralement regarder comme àyaril dû (oujout« être aussi indifférentes qu’elles le sont spontanément devefiues depuis l’inévitable décadence du système correspondant. Les infatigables efforts de tantd’illust.res docteurs ou pontifes pour combattre l’arianisme,: qui tendait nécessairement à' ruiner l’indépendance sacerdotale, leurs luttes, non moins capitales, contre le manichéisme^ qui menaçait directement l’économie fondamentale du catholicisme, en voulant y substituer le dualisme à l’unité, et beaucoup d’autres débats justement célèbres, n’étaient certes point alors plus dépourvus dé destination sérieusg et profonde, même politique, que les contestations les plus agitées de nos jours, et qui paraîtraient peut-être , daus un avenir moins lointain, tout aussi étranges, à des philosophes incapables de discerner les gfaveS intérêts sociaux dissimulés par les thèses mal conçues. dont notre sièclè est inondé. Une médiocre connaissance de l’histoiré , I ecclésiastique devrait assurément confirmer cette' maxime évidente de la. saine

philosophie, qui établit direct.euient lu haute impossibilité que de telles controverses / ardemment poursuivies, pendant plusieurs siècles, par les meilleurs esprits contemporains, et inspirant la plus vive sollicitude à toutes les nations civilisées , fussent radicalement dénuées de signification réelle , mentale ou sociale : et , eu effet , les historiens catholiques ont justement noté que toutes les hérésies de quelque importance se trouvaient liabiLuellëment accompagnées de graves aberrations morales ou politiques, dont la fdiation logique serait presque, toujours facile à établir, d’après des considérations analogues à celles que je viens d’indiquer pour les cas principaux.

Telle est- donc la faiblé ébauche, à laquelle je suis obligé de me borner ici , pour la juste appréciation politique de cet immense et admirable organisme , émiqent chef-d’œuvre politique de la sagesse humaine, graduellement élaboré, pendant dix siècles , sous des- modes très variés mais tous solidaires, depuis le grand saint Paul, qui en a d’abord conçu, l’esprit général , jusqu’à l’énergique Hildebrand , qui en a coordonné enfin l’entière constitution sociale; les développemjens intermédiaires ayant d’ailleurs exigé, dans ce vaste intervalle, le puissant concours, intellectuel et moral, si divers et si actif, dé tous les hommes

Uoo^lt

supérieurs dont noire espèce pouvait alors s’hono-' rer, les Augustin, les Ambroise, les Jérômè, les Grégoire, etc. , dont l’unanime tendance vers la fondation d’une telle unité générale, quoique souvent entravée par l’ombrageuse médiocrité du vulgaire des rois, fut presque toujours hautement secondée/ par tous les souverains douéâ d’un vrai génie politique, comme ritnmoTlel Charlemagne, l’illustre Alfred , etc. Après avoir ainsi caractérisé le régime monothéique du moyen-âge relativement à l’organisation spirituelle qui en constituait le principal fondement, il devient facile de procéder maintenant ,' d’une manière très sommaire mais pleinement suffisante, à l’examen philosophique de l’organisation* temporelle correspondante, afin que, l’analyse politique d’un tel régimeétant dès-lors complétée > nous puissions ensuite le considérer surtout sous le rapport purement moral, et enfin sous l’aspect mental.

Les nombreuses tentatives d’appréciation philosophique auxquelles a donné lieu jusqu’ici l’ordre temporel du moyén-âge, lui ont toujours laissé un caractère essentiellement fortuit, en y attribuant une influence déinesurée aux invasions germaniques, d’ou il semblerait ainsi exclusivement émané. Il importe beaucoup à la saine philosophie* politique de rectifier totalement cette

PHYSIQUE 'SOCIAI-E.

irralionneile conception , qui tend à interrompre radicalement, dans l’un de ses termes les plus remarquables, l’indispensable continüité de la grande série sociale. Or, cette rectification capitale résulte directement, avec une heureuse spontanéité, comme je vais l’indiquer, de notre théorie fondamentale du développement social, suivant laquelle on pourrait presque construire à priori les principaux’ attributs distinctifs d’un tel régime , d’après le système romain , modifié par l’influence catholique, dont l’avènement graduel, désormais pleinement motivé par l’ensemble de nos explications antérieures, ne doit plus certes conserver maintenant rien d’accideutel : on peut, du moins, ainsi reconnaître aisément que , sans les invasions, le seul poids <les divers anlécédens eût naturellement constitué, en occident, vers celte époque , un système politique essentiellement analogue au système féodal proprement dit.

A la vérité, une rationnalité moins exigeante pourrait suggérer la pensée d’ôler à ce grand spectacle historique ce caractère fortuit qui le dénature dans les conceptions actuelles, en se bot-nant, par un procédé bien plus facile, mais beaucoup moins satisfaisant, à montrer seulement que ces inéinorables invasions successives, loin d’èlre aucunement accidentelles, devaient nécès-

3go PHir,osoPHi€. positive.

saircment résulter de l’extension finale de la <lo' mination romaine. Quoique une telle considération ne puisse, en elle-même, nullement suffire ici à notre but principal, il convient cependant de la signaler d’abord, à litre d’éclaircissement accessoire et préliminaire pour l’ensemble temporel du moyen-âge. Or, en appliquant convenablement les principes établis, dans le chapitre précédent, sur les limites nécessairement posées à l’agrandissement progressif de l’empire rom^n, il est aisé de reconnaître, en général, que cet empire devait|étre inévitablement borné, d’un côLe, par les grandes théocraties orientales, trop éloignées, et surtout trop peu susceptibles, par leur nature, d’une véritable incorporation ; d’un autre côté, en occident surtout, par les peuples, chasseurs ou |>asteurs, qui, n’étant poiiit ênoore.vrai; ment domiciliés , ne pouvaient être proprement conquis ; eu sorte que,' vers le temps de Trajan ou des Ântonins, ce système avait essentiellement acquis toute l’étendue réelle qu’il pouvait comporter, et- que devait bientôt suivre une irrésistible réaction. Sous le second aspect, qui 'doit naturellement prévaloir au^sujet de cette réaction, il est clair, en effet, que l’état pleinement agricole et sédentaire n’est pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour

PHYSIQUE SOCIALE. 3qI

l’entière eûlcaclté de tout vrai système de con-

quête, auquel échappe, spontanément , à moins, d’une destruction radicale, toute population nomade , toujours disposée, dans ses défaites, à chercher ailleurs un réfuge assuré, d’où elle doit tendre ensuite à revenir, à son point de départ, avec d’autant plus d’intensité qu’elle aura étégraducUement plus refoulée. D’après un tel mécanisme nécessaire, si bien expliqué par Montesquieu j les invasions, quoique moins. systématiques, ne furent point, en réalité, plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient provotjuées; puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus les conditions d’existence des peuples nomades, devait finir par hâter beaucoup leur transition spontanée à la vie agricole; et alors le mode d’exécution le plus naturel devait être, sans doute, au lieu des pénibles travaux qu’eût exigés ce nouvel établissement dans leurs retraites si peu convenables, de s’emparer, dans les parties adjacentes de l’empire, de territoires très favorables et déjà pré- (>arés, dont les possesseurs, de plus en plus énervés par l’extension même de celte domination, devenaient de plus en plus itvcapablesde résister à celte énergique tendance. Le développement effectif de cette inévitable réaction ne fut pas, à. vrai dire, moins graduel que celui de l’action prii>-

cipale; et l^oii n’cn juge d’ordinaire autrement

■ que par suite d’une disposition irrationnelle à ne considérer que les invasions- pleinement heur relises: une judicieuse exploration montre,. au contraire, que ces envahissemens avaient réellement commencé, sur une grande: échelle, plusidirs siècles avant que Rome eût acquis son principal, ascendant européen; seulement ils ne sont devenus susceptibles de succès permanens que par l’épuisement croissant de l’énergie romaine, après que t’empire eut été siiilisamment agrandi. Cette tendance progressive était «lors un résultat telle-, ment spontané de la situation générale du monde politique, qu’elle avait donné lieu, long-temps avant le cinquième siècle, à d’irrésistibles conces-

■ sions, de plus en plus importantes, soit par l’int’ corporation directe des barbares. aux armées romaines, soit par l’abandon volontaire.de certaines ■ provinces, sous ta condition naturelle de contenir les nouveaux prétendans^ Quoique notre, altcjnlioD philosophique doive rester concentrée sur l’éKte de l’humanité, comme je l’ai motivé uù début de ce volume, il était cependant nécessane d’apprécier ici sommairement cette immense réaction. fondamentale, qui, bien plus vaste et plus

• durable qu’on ne le conçoit 'communément , a suscité, au nu)yen*<ège, le principal essor perma-

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' < PHÏ&IQUE SOCIALÊ. Sg.l

ïiehl de l’àClivitë militaire, ainsi que je vais l’expliquer. , '

Eu comparant, dans leur eusemble, l’ordre féo' dal et l’ordre romain , on reconnaît aisément que, malgré l’inévitable prolongation générale du ré-* gime essentiellement militaire, ce système avait partout subi, au moyen- âge, une transformation capitale, suite spontanée de la nouvelle situation du monde civilisé, et principe temporel des moditications universelles de la- constitution sociale^ On voit ainsi, en effet, qùe'l’activité militaire, quoi- <[ue toujours très développée, tendait à perdre de plus en plus le caractère éminemment offensifqu’elle avait jusque alors conservé, pour se réduire graduellement à un caractère purement défensif^ comme peuvent déjà le faire présumer lesTemapques habituelles de tous les historiens judicieux sur le contraste frappant, propre à l’oi^nisation féodale, entre son aptitude défensive très pronon*^ cée et son peu d’efficacité offensive. Sans doute, le catholicisme a puissamment influé sur celte heureuse transformation , où ‘je signalerai bientôt sa participation générale; mais il n’eùt'pula détermincE entièrement, si elle n’eût. tEahord résulté spontanément dè l’ensemble desantécédens,au^i bien que le catholicisme lui- même, à l’essor duquel elle était d’ailleurs indispensable à un cer-

PHILOSOPUIK POSmVE.

tain degré. Or, ou ne saurait douter que cette modiricalion radicale ne dût cire nécessairement produite enfin par l’ex tension- même de la domination romaine; puisque, quand une fois le système de conquête eut acquis toute la plénitude d^nt il -était susceptible, il fallait bien que les . principaux efforts militaires se tournassent babituellémentversune conservation, devenue leur seul objet capital, et de plus en plus menacée par l’énergie croissante des nations qui n’avaient pu èt(e conquises, comme je viens de l’expliquer,: il serait difficile de concevoir une plus irrécusable néces~ sité. Telle est. donc-la source, éminemment natn* relle, du nouveau caractère général que doit alors prendre l’organisation tem[)orelle, et qui, d’après ce principe évident, cesse assurément -de pouvoir pi-ésenter rien d’accidentel. 11 résulte, en effet, de celte différence fondamentale , que la constiUitimi sociale) toujours essentiellement militaire, ayant dû s’adapter à celte nouvelle destination, a. dû graduellement subir la transformation qui distingue le mieux , dans l’opinion comipune , le régime féodal -proprement dit, en faisant de plus eu plus prévaloir la -dispersion politique sur une concentration dont le, maintien devenait continuellement plus difficile, en même temps que son but principal avait réellement cessé d’exister : car.

PUYSIQUE SOCIALE, ‘ .IqS

l’une de ces tendances u’est pas moins convenable à la -défense, où chacun doit exercer une participation directe, spéciale, et actuelle, que l’autre ne l’est à la conquête, qui exige, au contraire, la subordination profonde etcontinue de toutes les opérations partielles à l’inipulsion directrice. C’est ainsique chaque chef militaire, se tenant constamment disponible pour la défense ‘territoriale, qui ne pouvait cependant imposer habituellement une activité soutenue, a tendu spontanément à ériger un pouvoir presque indépendant) sur la portion de pays qu’il était capable de.protéger tuffisamment, à l’aide des guemers qui s’attachaient à sa fortune, et dont le gouvernement, journalier devait former sa principale occupation sédentaire, à moins que l’extension de sa puis-' sance ne lui eût déjà permis' de les récompebser eüx-mêmes par de moindres concessions de même espèce, quelquefois susceptibles, a leur tour, d’être ultérieurement subdivisées, suivant l’esprit général du système. Abstraction faite des invasions geruianicpies, on peut aisément reconnaître, dans le système purement romain , depuis l’entier agrandissement de l’empire, cette tendance élémentaire au démembrement universel de l’anejen pouvoir, ]Var les efforts très prononcés de la pUqiart des gouverneurs pour la conservation ân-

dépçndante de leurs offices leiritoriaiix , et même pour s’assurer directement une hérédité qui constituait le prolongement naturel et le gage le plus ' certain d’une telle indépendance. Une semblable tendance se fait nettement sentir jusque dans l’empire d’Orient, quoique si long-temps préservé de toute invasion sérieuse. La mémorable centralisation passagère, dont Charlemagne fut si justement destiné à devenir le noble .organe, devait être le résultat naturel , mais fugitif, de la prépondérance générale des mœurs féodales, consommant, par l’acte le plus décisif, la séparation politique de. l’Occident envers l’empire, dès-lors irrévocablement rélégué en Orient, et préparant directement l’uniforme propagation ultérieure du ■ système de féodalité, sans pouvoir d’ailleurs nulle-r ment contenir ensuite la tendance dispersivequien constituait l’esprit. Enfin, le dernier attribut carJic-. téristique de l’ordre féodal j celui qui concerne la modification radicale du sort des esclaves, résulte aussi nécessairement, avec non moins d’évidence, de ce changement fondamental dans la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la transformation graduelle de l’esclavage antique en servage proprement dit, d’ailleurs si heureusement consolidée et perfectionnée par l’influence catholique j comme je Pindiquerai ci -après. Déjà ,

„,oglc

DiuiîLi'

PHYSIQUE SCKJIALE.

M. Duiïoyer, dans l’utile et consciencieux ouvrage qu’il a publié en i825, a très judicieusement apprécié, le premier, d’après une bellé observation historique, l’importante amélioration que la condition générale des esclaves avait dû indirectement éprouver, par une suite naturelle de ‘l’extension de la domination romaine, qui , resserrant et reculant de plus en plus le champ fondamental de la traite, toujours essentiellement extérieure à l’empire, devait la rendre graduellement plus rare et plus difllcile, et linalement prest(ue impossible. Or, il est évident que cette abolition continue de la principale traite, en réduisaht lé commerce des esclaves au seul mouvement int^ rieur, devait nécessairement tencfre peu à peu à «léterminer la transformation universelle de l’esclavage en servage, chaque famille se trouvant dèslors Involontairement conduite à attacher bien plus de prix à la conservation indéfinie de ses propres esclaves héréditaires, dont le renouvellement habituel ne pouvait plus être pleinement faculta.tif: en un mot, la cessation de la traite extérieure devait entraîner bientôt celle de la vente intérieure; et, par suite, les esclaves, désormais invariablement attachés à la maison ou à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf l’indispensable complément moral .d’une telle modification

PHILOSOPHIE PÜSITLVE.

par l’inévitable intervention du calliolicisiue. Quelque sommaires que doivent être ici de semblables indications, leur nature est si simple et si claire qu’elles suffiront, j’espère, pour rendre irrécusable à tous les bons esprits cette proposition vraiment capitale de philosophie historique que,' sous les trois aspects essêiiliels d’après lesquels l’organisation temporelle du moyen-âge peut être le mieux caractérisée, elle.devait, de toute nécessité, résulter spontanément, indépendammentdes invasions, delà nouvelle situation générale déterminée, dans le monde romain, par l’entièro extension du système de conquête, enfin parvenu à son terme insurmontable: en sorte que le régime féodal eu eût également surgi, sans aucune différence radicale, quand même les invasions n’eussent pas eu lieu, ce (jui d’ailleurs était hautement impossible. |Leur inUuence réelle n’a donc pU se faire principalement sentir que sur l’institution plus ou moins hâtive de ce régime inévitable; or, sous ce point de vue très secondaire, il est difficile de l’apprécier suffisamment, parce qu’elle a dû être à la fois favorable et contraire, les barbares étant, d’une part, mieux disposés sans doute que les Romains à cette nouvelle politique, dont leurs guerres continuelles devaient, d’une autre part, gêner le développement :en sorte que je n’oserais finalement

PHYSfQUK SOCIAI.K; . -^99

décider si l’essor initial a été ainsi accéle'ré ou retardé J question, au reste, en elle-même fort peu importante, et presque oiseuse, dès qu’on a reconnu la spontanéité fondamentale du nouvel ordre temporel, et, en outre, la nécessité d’une telle cause accessoire, ce qui suffit évidemment pour dissiper déjà toute celte apparence acddentelle et fortuite qui dissimule encore aux meilleurs esprits le vrai caractère de cette, grande transformation sociale^ ^

Afin de mieux manifester une telle spontanéité, je devais d’abord apprécier ces princi|)aux atti ibuls tefnporels dû système politique propre au moyenâge; en y faisant abstraction totale des influences spirituelles correspondantes, et me bornant à constater, envers chacun d’eux, sa filiation' dil'ccte et nécessaire, d’après la seule tendance naturelle des antécédens généraux. Mais, pour compiéter sufïisamment cette conception élémentaire, il faut maintenant y rétablir celte intervention fondamentale du catholicisme, qui, alors pro- ■ fondément incori>orée aux mœurs et même aux institutions , a tant contribué à imprimer à l’organisation féodale le caractère qui la distingue, en y développant et perfectionnant fes’ principes essentiels qui résultaient de la nouvelle situation sociale. Cette participation complémentaire était,

^oo ' . PHILOSOPHIE POSITIVE.

évidemmenl, encore moins accidentelle que la tendance principale : ce qui a d’ailleurs conduit quelquefois à en exagérer l’influence réelle, en -y rapportant presque exclusivement la formation d’un tel régime, indépendamment de tout mouvement temporel ; tandis que, en général, l’action spirituelle ne salirait, par sa nature, laaiais obtenir d’efficacité que sur des élémens préexis— t^ns, et d’après, des dispositions antérieures et spontanées. Les résultats essentiels ne peuvent, sous *ce second aspect, être principalement attribués aux ‘ invasions germaniques, puisque cette inévitable influence les avait certainement, précédées ; dès son origine purement romaine , 'elle teiidait nécessairement à modifier de plus eu plus 'lit' constitution sociale cxmformément à la nouvellé situation de l’empire. Éminemment placée, par sa nature, au point de vue d.’où l’on pouvait alors le mieux saisir l’ensemble des évèhemeus, la corporation spirituelle , quoique son. organisation propre fût encore peu avancée , avait très bien prévu d’ailleurs l’irrésistible nécessité de tels en-' vahissemens, et s’éiait depuis long-temps noblement préparée à en modérer, aux jours du choc, la sauvage impétuosité, en s’eflbrçant, par de courageuses missions, d’amener dWance à lafiii commune ces. énergiques populations, chez les-

MïSlQt'E SOCIALE. 4<>* '

quelles loulefbis le calholicisme s’était le plus souvent arrêté à l’état d’arianisme, en vertu des motifs politiques précédemment signalés. Malgré cette fréquente imperfection, si difficile à éviter, et qui fut alors une source féconde de graves embarras, l’histoire manifeste hautement, en beaucoup d’occasions capitales, l’heureuse influence habituelle de l’intervention catholique pour prévenir ou atténuer les dangers des irruptions successives; indépendamment de l’appui évident que devaient ensuite trouver ordinairement les vaincus, après la conquête, dans un puissant clergé qui, pendant plusieurs siècles, dut être partout essentiellement recruté parmi eux , et qui surtout devait être presque toujours intimement disposé, soit par l’esprit de son institution, soit par l’intérêt même d’une domination toute morale, à contenir, autant que possible, la brutale autorité des vainqueurs. Sous ce rapport , comme sous le précédent, il serait difficile, à vrai dire, de déterminer exactement si l’invasion a réellement accéléré ou retardé l’inévitable essor naturel du régime féodal : car, d’un côté, l’énergie morale et la rectitude intellectuelle de ces nations grossières étaient certainement plus favorables, au fond, à l’action de l’église, une fois surmontés lés premiers obstacles, que l’esprit sophistique et les TOME V. 26

VUII-OSÜPHIE POSITIVE.

mœurs corrompues des Romains énervés; mais, d’une autre part, leur état mental trop éloigné d’abord du monothéisme, et leur profond mépris pour la race conquise, devaient constlJuer d’importantes entraves à l’efficacité civilisatrice du catholicisme. Quoi qu’il en soit, à cet égard aussi bien qu’à l’autre, de cette question secondaire, essentiellement insoluble, et heureusement fort oiseuse, nous devons maintenant analyser la participation fondamentale de l’influence catholique au développement graduel de l’organisation féodale, successivementenvisagéesouschacun des trois aspects essentiels ci-dessus caractérisés, et envers lesquels les principales tendances temporelles sont désormais suffisamment appréciées, abstraction faite d’ailleurs de toute perturbation quelconque.

Relativement au premier de ces trois attributs généraux, nous avons déjà reconnu, au chapitre précédent, l’aptitude nécessaire du monothéisme à seconder directement la transformation graduelle du système primitif de conquête en système essentiellement défensif, surtout quand l’heureuse séparation des deux pouvoirs élémentaires permet d’y réaliser suffisamment une telle propriété, ailleurs contenue et dissimulée par leur vicieuse concentration. 11 serait inutile de s’arrêter ici à constater celte tendance perraa-

PHYSIQUE SUUUILE. ‘ 4o3

ueiUe dans le calholicisme , où elle devait uatulellement exister au plus haut degré, puisque l’esprit de^son institution, l’ensemble, de sa propre organisation , et même son ambition spéciale, le poussaient directement à réunir autant que possible les diverses nations chrétiennes en une seule famille politique , sous la conduite habituelle de l’église. Quoique cette noble influence ait été entravée par les mœurs belliqueuses de celte é|>oque, il est probable, suivant la juste remarque de De Maistre , qu’elle y a prévenu beaucoup de guerres , dont la sage médiation du clergé étouffait d’abord le germe; on conçoit d’ailleurs aisément, indépendamment de toute opposition de principes et de sentimens, que l’église devait, en général, considérer la guerre copime diminuant / son ascendant ordinaire sur les chefs temporels : si la discontinuité périodique qu’elle était alors parvenue à imposer, en principe, aux opérations militaires, avait' pu être suflisamment respectée, elle eût profondément contenu l’essor guerrier , incompatible avec de telles intermittences. Toutes lés grandes expéditions, essentiellement communes à tous les peuples catholiques, malgré qu’un seul en eût pris ordinairement l’initiative, furent, au fond, réellement défensives, et toujours destinées à mettre un terme, répressif ou préven-

lif, aux invasions successives, qui tendaient à devenir habitüelles : telles furent surtout les guerres de Charlemagne, d’abord contre les Saxons, et ensuite contre les Sarrasins ; et, plus tard, les croisades elles-mêmes, unique moyen décisif d’arrêter l’envahissement du mahométisme, et qui, envisagées sous cet important point de vue, ont, en général, pleinement réussi, comme De Maistre l’a judicieusement remarqué.

Le second caractère essentiel de l’organisation féodale, c’est-à-dire, l’esprit général de décomposition primitive de l’autorité temporelle en petites souverainetés territoriales hiérarchiquement subordonnées entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui a tant influé, d’une part, sur la transformation universelle des bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et, d’une autre part , sur la coordination définitive des principes corelatifs d’obéissance et de protection, base essentielle d’une telle discipline sociale. Sous le premier aspect, il est évident que le cathclicisme , qui avait radicalement exclu de son sein toute hérédité de fonctions, n’a pu, au contraire, favoriser cette hérédité temporelle ni par pure routine, ni par esprit de caste; il a dû être essentiellement guidé par un sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales au moyen-

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âge. La cunslitution de l’église avait fait, comme je l’ai expliqué, une large part politique aux droits légitimes de la capacité : il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent convenablement garanties, dans l’intérêt final de la destination totale du système. Or, tel fut alors éminemment l’effet principal de l’hérédité féodale, quelque oppressive qu’elle ait dû devenir ultérieurement. Par suite à la fois de la séparation fondamentale des deux pouvoirs, qui réservait au clergé les combinaisons politiques les plus difficiles, et de la grande transfortnation militaire ci-dessus expliquée, qui simplifiait beaucoup la plupart des opérations guerrières, chaque chef de famille féodale devait ordinairement être assez capable pour diriger suffisamment, après une éducation spéciale, alors essentiellement domestique, l’exercice de son autorité territoriale : ce qui importait principalement c’était , sans doute, de l’attacher au sol, de lui transmettre, avec une pleine effitcacité, les traditions politiques, surtout locales ; de lui inspirer de bonne heure les sentimeus et les mœurs correspondans à sa position futui'e; de l’iutéresser spontanément, de la manière la plus intime , au sort de ses inférieurs, vassaux ou serfs ; rien de tout cela ne pouvait être encore aucunement réalisé sans l’hérédité , dont la propriété

4o6 PHILOSOPHIE POSITIVE.

essentielle, sensible, même aujourd’hui, malgré la diversité des besoins et des situations, consiste certainement dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. C’est ainsi que le catholicisme a dû être conduit à favoriser systématiquement l’esprit de caste par une dernière consécration partielle , nettement limitée à l’ordre temporel, et dont la nature purement provisoire résultait nécessairement de sa contradiction radicale avec l’ensemble de la constitution catholique, comme je l’ai déjà indiqué. Quant à la sage régularisation générale des obligations réciproques de la tenure féodale, la haute participation du catholicisme y est assurément trop évidente pour que nous devions nous y arrêter dans une aussi rapide indication : quelque intérêt que dût d’ailleurs offrir la juste appréciation philosophique de cette admirable combinaison, trop peu comprise aujourd’hui, entre l’instinct d’indépendance et le sentiment de dévouement; qui, essentiellement inconnue à toute l’antiquité, suflirait seule à constater la supériorité sociale du moyen-âge, où elle a tant contribué à élever la dignité morale de la nature humaine, à la vérité chez un petit nombre de familles privilégiées, mais destinées cependant à servir ensuite de type spontané à toutes les autres classes, à mesure que

PHYSl«jl'E SUCIALË.

devait s’accomplir leur émancipation graduelle.

Enfin , nuÜuence nécessaire du catlioliclsme n’est pas moins irrécusable 'sur la transfunnalion universelle de l’esclavage en servage, qui constitue le dernier attribut essentiel de l’organisation féodale. La tendance générale du monothéisme à modifier profondément l’esclavage , au moins eu adoucissant la conduite des maîtres, est sensible jusque dans le mahométisme , malgré la confusion fondamentale qui y persiste encore entre les deux grauds pouvoirs sociaux. Elle devait donc être ex-r trêmemeut prononcée dans le système catholique, ' <|ui, ne se bornant pas à une simple prescription morale, quelle qu’en fût l’imposante recommandation, interposait directement , entre le maître et l’esclave ou entre le seigneur et le serf, une salutaire autorité spirituelle , également respectée de tous deux , et continuellement disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Malgré la décadence actuelle du catholicisme , on peut encori! observer, même aujourd’hui, des traces incontestables de cette inévitable propriété, en comparant le sort général des esclaves nègres, de l’Amérique protestante à l’Amérique catholi(]ue , puisque la supériorité de celle-ci est, à cet égard, hautement reconnue de tous les explorateurs impartiaux ; quoirpic d’ailleurs le clergé romain ne soit mal-

4o8 PHILOSOPHIE POSITIVE.

lieurcuscaient pas étranger à la réalisation primitive de celte grande aberration moderne, si contraire à l’ensemble de sa doctrine et de sa constitulion. Dès son premier essor social, la puissance catholique n’a cessé de tendre, toujours et partout, avec une infatigable persévérance, à l’entière abolition de l’esclavage, qui , depuis l’accomplissement du système de conquête, avait cessé de former une indispensable condition d’existence politique, et n’aboutissait plus qu’à entraver radicalement tout développement social : on conçoit, du reste, aisément que cette tendance élémentaire ait dû quelquefois être dissimulée et presque annulée par suite d’obstacles particuliers à certains peuples catholiques.

Il faut, en dernier lieu, concevoir ici la grande institution de la chevalerie comme ayant, par sa nature , spontanément réalisé un admirable résumé |)ërmanent des trois caractères essentiels dont nous venons ainsi de compléter l’appréciation sommaire dans l’organisation temporelle dn moyen-âge. De quelques abus qu’elle ait dû être habituellement entourée, il est impossible de méconnaître son éminente utilité sociale, tant que le pouvoir central n’a pas pu assez prévaloir pour régulariser directement l’ordre intérieur de la nouvelle société. Quoique le monothéisme musul-

man n’ait pas été étranger, même avant les croisades , au développement graduel de ces nobles associations, correctif naturel d’une insuffisante protection individuelle, il est néanmoins évident que leur libre essor est un produit spontané de l’esprit général du moyen-âge, où l’oii ne saurait méconnaître surtout la salutaire influence, ostensible ou secrète, du catholicisme, tendant à convertir enfin un simple moyen d’éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. L’organisation caractéristique de ces mémorables affiliations, où, jusqu’à l’extinction totale du système féodal, le mérite l’emportait sur la naissance et même sur la plus haute autorité, a été puissamment secondée par cette conformité générale avec l’esprit du catholicisme, quoique elle ait eu d’abord, comme tous les autres élémens de oe régime, une origine purement temporelle. Toutefois, malgré que la chevalerie constitue l’une des plus éclatantes manifesta tions générales de l’inévitable su périorité sociale du moyen-âge sur l’antiquité, il ne faut pas négliger de signaler rapidement le danger capital que l’une de scs principales branches a dû faire naître contre l’ensemble de ce grand édifice politique, et surtout contre l’admirable division fondamentale'dcs deux pouvoirs sociaux. Ce danger a commencé à surgir lorsque les besoins spéciaux

4lO PHILOSOPHIE POSITIVE.

des croisades ont déterminé la formation régulière de ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère monastique était intimement uni au caractère militaire , afin de mieux s’adapter aux nécessités propres de cette importante destination. On conçoit, en effet, que , chex de tels chevaliers, une combinaison aussi contraire à l’esprit et aux conditions du système total devait tendre directement, aussitôt que le but particulier de celte création anomale aurait été. suffiisamment réalisé, à développer éminemment une monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. Telle fut, en principe , la célèbre histoire des Templiers , dont notre théorie fait ainsi spontanément découvrir enfin la véritable explication générale : car, cet ordre fameux doit être finalement regardé comme instinctivement constitué, par sa nature, en une sorte de conjuration permanente , menaçant à la fois la royauté et ia papauté, qui, malgré leurs démêlés habituels , ont su se réunir enfin pour sa destruction : c’est là , ce me semble , le seul grave danger politique qu’ait dû rencontrer l’ordre social du moyen-âge, qui , par sa remarquable correspondance avec la civilisation contemporaine, s’est en qiTelque sorte maintenu presque toujours |>ar son propre poids,

/|ll

tant que celte conformité fondumentale a suffisamment persisté.

Quelque rapide que dût être ici l’appréciation sommaire dont je viens dé terminer l’indication , elle suffira, j’espère, pour montrer, en dernier résultat général, le système féodal comme le bei^ ceau nécessaire des sociétés modernes, consid^ rées sous le seul aspect temporel. C’est là, en cifet, qu’a directement commenoé la transformation graduelle de la vie militaire en^vie industrielle', qui constitue , à cet égard , le principal caractère élémentaire de la civilisation moderne , et qui fut certainement le but social vers lequel tendit l’ensemble de la politique européenne , intérieure on extérieure, pendant tout le moyen-âge : peu importe d’ailleurs que cette conséquenceuniversellc ait été' o^ non sentie par ceax-là même qln' ont le plus contribué à la déterminer ; puisque, d’après la' complication supérieure des phénomènes politiques, la plupart de ceux qui y participent ne sauraient avoir conscience de leur efficacité réelle , si souvent contraire aux desseins les mieux concertés , surtout à mesure que la société humaiiïc s’étend et se généralise. Dans l’ordre européen , il est clair que la iprincipale activité militaire ifut^ destinée, au moyen-âge, à- poser d’insurmontables barrières à l’esprit d’invasion , dont la pro

4ia PHILOSOPHIE POSITIVE.

loogalion indéfinie menaçait d’arrêter le développement social : et cet indispensable résultat n’a été suffisamment obtenu que lorsque les peuples du INord et de l’Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs de nouveaux établissemens, d’exécuter, dans leur propre pays, quelque défavorable qu’il pût être, leur transition finale à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie, eu outre , par leur conversion générale au catholicisme. Ainsi, ce que l’opération romaine avait commencé, pour la grande évolution préliminaire de l’humanité, eu assimilant les peuples civilisés , l’opération féodale l’a dignement complété , en consolidant à jamais celte indispensable assimilation, par cela seul qu’il poussait irrésistiblement les barbares à se civiliser aussi. Envisagé dans l’ensemble de sa durée, le système féodal a pris la guerre à l’état défensif, et, après l’avoir, sous celle nouvelle nature, suffisaminent développée , il a nécessairement tendu à son extirpation radicale, sauf les nécessités exceptionnelles, en la laissant ainsi sans aliment habituel, par suite même de la manière pleinement satisfaisante dont il avait rempli sou noble mandat social. Dans l’ordre purement national, son influence nécessaire a concomu essentiellement à un semblable résultat général, soit en concentrant l’activité militaire ebei

une caste de plus en plus restreinte, dont l’autorité protectrice devenait compatible avec l’essor industriel de la population laborieuse, quelque chétive que dût être d’abord l’existence subalterne de celle-ci; soit en modifiant aussi de plus en plus, chez les chefs eux-mêmes, le caractère guerrier, qui, dès l’origine, radicalement défensif, devait ensuite, faute d’emploi suffisant, se transformer peu à peu en celui de grand propriétaire territorial , tendant à devenir le simple directeur suprême d’une vaste exploitation agricole , du moins quand il ne dégénérait pas en courtisan.

La grande conclusion universelle, qui devait nécessairement caractériser, à tous égards, une telle économie, était donc, en un mot, l’inévitable abolition finale de l’esclavage et du servage, et ensuite l’émancipation civile de la classe industrielle , quand son développement propre a pu être assez prononcé, comme je l’indiquerai spécialement ciaprès.

Ayant ainsi convenablement opéré, pour notre but principal , l’importante et difficile appréciation politique, d’abord spirituelle , puis tempo- > relie, de l’ensemble du régime monothéique du moyen-âge , dont le vrai caractère a toujours été si méconnu jusqu’ici, il ne nous reste plus maintenant qu’à en compléter l’analyse fondamentale.

DruiuZcu by CjOO^Ic

4i4 Pim.OSOPIIIE POSITIVE.

en exainiiiant sommairement son admirable influence morale, et enfin son efficacité intellectuelle trop peu comprise. >

L’établissement social de la morale universelle ayant constitué, sans aucun doute, la principale destination finale du catholicisme, il semblerait d’abord que l’examen de cette grande attribution devait ici suivre immédiatement celui de l’organisation catholique, sans attendre que l’ordre temporel correspondant eût été directement considéré. Mais, malgré cette incontestable relation, en retardant à dessein une telle appréciation morale jusqu’à ce que l’ensemble de l’appréciation politique pût être convenablement terminé, j’ai voulu la mieux placer sous son vrai jour historique, en faisant ainsi sentir qu’elle doit être surtout rattachée au système total de l’organisation politique propre au moyen-âge, et non pas exclusivement à l’un de ses deux élémens essentiels, quelque fondamentale, ou même prépondérante, qu’ait dû d’ailleurs être, sous ce rapport, son indispensable participation. Si le catholicbme est venu, pour la première fois, régulariser enfin la véritable constitution morale de l’humanité, en attribuant directement à la morale, avec une irrésistible autorité, l’ascendant social convenable à sa nature, il n’est pas dou-

PUYSIQUK SOCIALE. 4<5

leux, d’un autre côté, que l’ordre féodal, envisagé comme un simple résultat spontané de la nouvelle situation sociale, suivant les explications précédentes, a immédiatement introduit de précieux germes élémentaires d’une haute moralité, qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels l’opération catholique ne pouvait suflisamment réussir, quoique le .catholicisme les ait ensuite admirablement développés et perfeetionués. En n’oubliant jamais 'que le catholicisme lui-même, d’après notre théorie, était, aussi bien que la féodalité, une suite nécessaire de l’ensemble des antécédens, l’heureuse harmonie qui a régné, à cet égard , entre ces deux grands éléraens sociaux, ne fera point exagérer, au détriment de l’un, l’influence deTaulré, en attribuant ' uniquement »au catholicisme une régénération morale, où il n’a dû être essentiellement que l’organe actif et rationnel d’un progrès naturellement amené par la nouvelle phase générale qu’avait alors atteinte l’évolution sociale de l’humanité. Il est clair, en effet, que la morale purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la pôlitique, qui avait dû caractériser, comme je l’ai établi, l’économie sociale de toute l’antiquité, afin que son indispensable destination provisoire pût être suffisamment accomplie, devait nécessairement

4l6 PHILOSOPHIE POSITIVE.

Xeiulre ensuite à se transformer spontanément en une morale de plus en plus pacifique et universelle, dont l'ascendant politique deviendrait de plus en plus prononcé, depuis que cette opération préliminaire avait été convenablement réalisée, par l’entière extension finale du système de conquête, désormais radicalement changé en système défensif. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui lui méritera la reconnaissance éternelle de l’humanité, lorsque les croyances théologiques quelconques n’existeront plus que dans les souvenirs historiques, a surtout consisté alors à développer et à régulariser, autant que possible, cette heureuse tendance naturelle, qu’il n’eût pas été en son pouvoir de créer : ce serait exagérer , de la manière la plus vicieuse, -l’influence générale, malheureusement si faible, des doctrines quelconques sur la vie réelle, individuelle ou sociale, que de leur attribuer ainsi la propriété de modifier à un tel degré le mode essentiel de l’existence humaine. Qu’on suppose le catholicisme intempestivement transplanté, par un aveugle prosélytisme ou par une irrationnelle imitation, chez des peuples qui n’aient point encore achevé une telle évolution préparatoire; et, privée de cet indispensable fondement, son influence sociale y restera essentiellement dépourvue de cette

PMYSlQljE SOCIAtE. 4 >7

grande eflicacilé morale* que nous admirons si justement au moyen-âge : le mahométisme en ofFre un exemple pleinement décisif.;* puisque sa morale, quoique tout aussi pure, en principe, que celle du christianisme, d’où elle a' été surtout tirée, est bien loin d’avoir produit les mêmes résultats effectifs, sur une population trop peu avancée, qui n’avait pu convenablement subir cette préparation temporelle fondamentale, et qui se trouvait ainsi prématurément appelée, sans spontanéité suffisante, à un monothéisme encore inopportun. 11 demeure donc incontestable que l’appréciation morale du moyen-âge ne doit pas être philosophiquement dirigée d’après la' considération unique de l’ordre spirituel, à l’exclusion ded’ordre temporel; mais il faut d’ailleurs éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux élémeus sociaux , aussi inséparables' qu’indispensables ^ dont chacun a, sous cet aspect capital, une influence propre, nettement déterminée en principe, quoique trop intimement mêlée à l’autre pour comporter toujours une juste répartition effective. .

Une erreur beaucoup plus fondamental^, dont les conséquences réelles, même aujourd’hui, sont infiniment plus graves^ et qui malheureusement esta la fois plus commune et plus enracinée, ré-

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