TOME V
unième) : ainsi, tout mouvement philosophique qui , d’abord développé dans les spéculations inorganiques, parvenait directement à modifier d’après elles le système primitif des spéculations morales et sociales, préparait réellement, par une invincible fatalité , l’empire ultérieur de la positivité rationnelle, quelles que pussent être d’abord les vaines prétentions à la domination indéfinie de l’intelHgence humaine, alors naturellement conçues par les organes provisoires d’un tel progrès. C’est ainsi que les besoins essentiels de l’esprit positif ont dû long-temps coïncider avec les principaux intérêts de l’esprit métaphysique, malgré leur antagonisme radical, instinctivementcontenu, tant que le régime monolhéique n’a pas été suffisamment ébranlé.
La cause générale de l’inévitable dissolution mentale du catholicisme consiste donc, d’après celte démonstration , conformément à notre premier énoncé, en ce que, n’ayant pu ni dû s’incorporer intimement le mouvement intellectuel, il en a été, de toute nécessité, finalement dépassé; il n’a pu dès-lors maintenir son empire qu’en perdant le caractère progressif, propre à tout système quelconque à l’âge d’ascension , pour acquérir de plus en plus le caractère profondément stationnaire, et même éminemment rétrograde, qui
le distique si déplorablement aujourd’hui, üne su|)erficielle appréciation de l’économie spirituelle des sociétés humaines a j)u d’abord , à la vérité, faire penser que cette décadence mentale pouvait se concilier avec une prolongation indéfinie de la prépondérance morale, à. laquelle le catholicisme devait se croire des droits spéciaux en vertu de l’excellence généralement reconnue de sa propre morale, dont les préceptes seront, en effet, toujours profondément respectés de tous les vrais philosophes, malgré l’entraînement passager de nos anarcliiques aberrations. Mais un examen approfondi doit bientôt dissiper une telle illusion , en faisant comprendre, en principe, que l’influence morale s’attache nécessairement à la supériorité intellectuelle, sans laquelle elle ne saurait exister solidement : car, ce ne peut être évidemment que par une pure transition très précaire que les hommes accordent habituellement leur principale confiance, dans les plus chers intérêts de leur vie réelle, à des esprits dont il ne font plus assez de cas pour les consulter à l’égard des plus simples questions spéculatives. La morale universelle , dont le catholicisme a dû être d’abord l’indispensable organe, ne peut certainement lui constituer une exclusive propriété , s’il a finalement perdu l’aptitude générale à la faire pré-
valoir dans l’économie sociale : elle fornÉe nécessairement un [)rëcleux patrimoine transmis par nos ancêtres à l’ensemble de l’humanité; son influence appartiendra désormais à ceux qui sauront le mieux la consolider, la compléter et l’appliquer, quels que puissent être leurs principes intellectuels. Quoique la raison humaine ait dû faire d’heureux emprunts à l’astrologie, par exemple, ainsi qu’à l’alchimie, elle n’a pu sans doute, par de telles acquisitions, se croire liée irrévocablement à leur sort , dès qu’elle a pu rattacher à de meilleures bases ces imporlans résultats : il en sera e^entiellement de même pour tous les progrès quelconques, moraux ou politiques, d’abord réalisés par la philosophie théologique , et qui ne sauraient périr avec elle , pourvu toutefois que l’on s’occupe enfin convenahlement de les incorporer à une autre organisation spirituelle, sous la direction générale de la philosophie positive, comme je l’expliquerai plus tard*
Temporellement envisagée , la décadence nécessaire du régime propre au moyen-âge résulte directement d’un principe tellement évident, qu’il ne saurait exiger ici des explications aussi étendues que celles que je viens de terminer pour l’ordre spirituel, sabf le développement spécial que devra présenter, à ce sujet, le chapitre suivant. Sous
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quelque aspect qu^on envisage, en effet, le régime féodal , dont les trois caractères généraux ont été précédemment établis, sa nature essentiellement transitoire se manifeste aussitôt de la manière la moins équivoque. Quant à son but principal, l’organisation défensive des sociétés modernes, il ne pouvait conserver d’importance que jusqu’à ce que les invasions fussent suffisamment contenues, par la transition finale des barbares à la vie agricole et sédentaire dans leurs propres contrées , sanctionnée et consolidée, pour les cas les plus favorables, par leur conversion graduelle au catholicisme , qui les incorporait de plus en plus au système univeisel. A mesure , que ce grand résultat étaifconvenablement réalisé, l’activité militaire devait nécessairement perdre, faute d’une large application sociale , la prépondérance inévitable quelle avait jusque alors conservée*, d’ajpord pendant la conquête romaine , et ensuite sous la défense féodale ; la guerre devait , de jour en jour, devenir plus exceptiqnnelle , et tendre finalement à disparaître chez l’élite < de l'humanité, où la vie industrielle, prîp^itiv'eiïient si subalterne, devait acquérir simultanément-une extension et une intensité toujours croissantes , sans pouvolt toutefois encore devenir politiquement dominante, comme je l’expliquerai bientôt. «
La destination purement provisoire de tout système militaire avait dû être beaucoup moins prononcée sous le régime précédent , quoiqu’elle y soit certes incontestable, par la lenteur nécessaire qu’avait exigée, de toute nécessité, l’essor graduel de la domination romaine : le système simplement défensif ne pouvait évidemment comporter ensuite une aussi longue durée. Cette nature transitoire est encore plus irrécusable pour cette décomposition générale du pouvoir temporel en souverainetés partielles, que nous avons appréciée comme le second caractère essentiel de l’ordre féodal, et qui ne pouvait assurément éviter d’être prochainement remplac ée par une centralisation nouvelle , veB6 laquelle^out devait tendre, ainsi qu’on le verra • au chapitre suivant, aussitôt que le but propre d’un tel régime aurait été suffisamment accompli. Il en est de même, enhn, pour le dernier trait caractéristique , la transformation de l’esclavage en servage, puisque l’esclavage constitue naturellement un état si^ceptible de durée sous les conditions convenables; tandie que le servage proprement dit ne pouvait être , dans le sy.stème général de la civilisation mo*dernp, qu’une situation simplement passagère, promptement modifiée par l’établissement presque simultané défe communes industrielles, et qui n’avait d’autre destination
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sociale que de conduire graduellement les travailleurs immédiate à l’entière émancipation personnelle. A tous ces divers titres, on peut assurer, sans exagération , que mieux le réghne féodal remplissait son office propre , capital quoique passager, pour l’ensemble de l’évolution humaine , et plps il rendait imminente sa désorganisation prochaine,,à peu près comme nous l’avons ci-dessus reconnu envers le catholicisme. Toutefois, les circonstances extérieures , qui d’ailleurs n’étaient nullement accidentelles , ont très inégalenmnt prolongé , chez les diverses nations européennes, la durée nécessaire d’un tel système, dont la prépondérance politique a dû surtout persister davantage ÿux diverses frontières sociales de la civilisation catholico-féodale , c’est-à-dire, en Pologne, eu Hopgrie, etc., quant aux invasions purement
tartares et Scandinaves, et même, à certains * • * 0
égards, en Espagne, et dans les grandes îles de la Méditerranée, en Sicile surtout, pour les envahissemens arabes : distinction très utile à noter ici dans son germe, et qui trouvera, en poursuivant notre appréciation historique, une intéressante applica^on, â’ail leurs presque tou jours implicite, suivant les conditions logiques de notre travail. L’explication précédente, quelque sommaire qu’elle ait dû être, se complète, au reste, naturellement,
en indiquaul , de raèiq^ qu’envers l’ordre spirituel , la classe spécialement destinée à diriger immédiatement la décomposition continue du régime fébdal, qui ne pouvait ni ne devait d’abord s’accomplir par l’intervention politique de là classe ndustrielle, quoique son avènement social consr- ^tiluât. cependant l’issue finale d’une semblable prc^réssion. À l’origine, cette classe devait être à là" fois trop subalterne et trop exclusivement préoccupée de son propre essor intérieur pour se livrer directement à cette grande lutte temporelle, qui dut ainsi être nécessairement dirigée par les légistes, dont le système féodal avait spoiftanément développé de plus en plus l’influence politique, par une suite nécessaire du dé- ^ ci-oissement graduel de l’activité militaire, comme je l’expliquerai au chapitre suivant. Ils sont , en eflet , restés jusqu’ici les organes immédiats du mouvement temporel , malgré que sa principale destination ait essentiellement changé de nature depuis que cette mission provisoire est suflisamment accomplie , de manière à mettre pleinement désormais en évidence croissante l’incaj^cité organique qui caractérise les légistes aussi- bien que les métaphysiciens, également réservés, en politique et en philosophie, à bjiérer de sim j)les modifications aitiques, sans pouvoir'*'jamais rien fonder.
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En terminant enfin celte longue et difficile appréciation fondamentale du r^ime monothéique propre au moyen-âge, je ne crois pas devoir m’abstenir de signaler, dès ce moment, une importante réflexion philosophique, ultérieurement développable, naturellement suggérée par l’ensenffile de notre examen historique du système catholique, qui formait la principale base de cette mémorable organisation. Si l’on envisage convenablement la durée totale du catholicisme, on est, en effet, aussitôt frappé dé la disproportion, essentiellement anomale, que' présente le temjis -,x', excessif de sa lente élaboration politique, comparé à la courte prolongation de sQn entière prépondérance sociale, promptement suivie d’une rapide et irrévocable décadence ; puisque une constitution, dont l’essor a exigé dix siècles, ne s’est, en réalité, suffisamment maintenue à la tête du système européen que pendant deux siècles environ, de Grégoire VII, qui l’a complétée, à Bouifaqe Ylll, sous lequel sou déclin politique a hautement commencé, les cinq siècles suivans n’ayant essentiellement offert, à cet égard , qu’une sorte d’agonié chronique, de moins eu 'moins active : ce qui doit certainement sembler tout-àfait contraire soit aux lois générales de, la longé» vité ordinaire des organismes.sociaux, où la durée »
de la vie^ comme dans les organismes individuels, doit être relative à celle du développement ; soit à l’admirable supériorité intrinsèque qui distinguait'une telle économie , dont j’ai fait ressortir, à tant de titres, les éminens attributs. La seule solution possible de ce grand problème historique, qui n’a jamais pu être philosophiquement posé jusqu’ici, consiste à concevoir, en sens radicalement inverse des qotions habituelles , que ce qui devait nécessairement périr ainsi, dans le catholicisme , c’était la doctrine , et non l’organisation , qui n’a été passagèrement ruinée que par suite de son inévitable adhérence élémentaire à la pbiloso^ phie théologienne, destinée à succomber graduellement sous l’irrésistible émancipation de la raison humaine ; tandis qu’une telle constitution , convenablement reconstruite sur des bases intellectuelles à la fois plus étendues et plus stables, *• dévra finalement présider à l’indispensable réorganisation spirituelle de& sociétés modernes, sauf les différences essentielles spontanément correspondantes à l’extrême diversité des doctrines fondamentales; à moins de supposer, ce qui serait tertainement contradictoire à l’ensemble des lois de notre nature , que les immenses efforts de tant de grands hommes, secondés parla persévérante sollicitude des natiçns civilisées , dans la fonda-
tion séculaire de ce chef-d’œuvre, politique de la sagesse humaine, doivent être enfin irrévocablement perdus pour l’elite de l’humanité , sauf les résultats, capitaux mais provisoires , qui s’y rapportaient immédiatement. Cette explication générale , déjà évidemment motivée par la suite des considératiops propres à ce chapitre, sera de plifs en plus confirmée par tout le reste de no^ç opération historique, dont elle constituera spontanément la principale conclusion politique.
PUILOSOPHIE POSITIVE.